‹ RembrandtChapitre 35 sur 285 · LA VIE A AMSTERDAM · texte numérisé non relu

LA VIE A AMSTERDAM

Amsterdam; sa Bourse était le siège des opérations financières les plus lucratives, et le cours de l'argent y était réglé pour le monde entier. En même temps, l'utilité d'informations précises sur la politique, sur la valeur des marchandises et sur toutes les particularités dont la communication peut intéresser le public donnait naissance au journalisme, et la Galette de Hollande, avec le crédit dont elle jouissait en Europe, inaugurait la puissance de la presse périodique.

Amsterdam restait le centre d'un mouvement et d'une expansion de vie dont l'histoire a rarement offert l'exemple. L'activité qui y régnait frappait tous les étrangers et nous avons sur ce point le témoignage de Descartes, assurément bien placé pour l'observer. On sait que, venu une première fois en Hollande en 161 7, le philosophe y avait ensuite séjourné sans interruption pendant dix ans. Installé d'abord à Amsterdam, de 1629 jusqu'au milieu de i632, il était heureux des facilités de travail qu'il y rencontrait. Vivant dans un isolement absolu, il pouvait à sa guise suivre ses idées ou se livrer à ses recherches scientifiques. Pendant un hiver entier, il y étudie l'anatomie et se fait apporter par son boucher les portions de bêtes qu'il voulait « anatomiser plus à loisir ». D'autres fois, il est en relations avec les fabricants de verres à lunettes pour se rendre compte des lois de l'optique. Il trouve autour de lui des savants qui s'intéressent aux problèmes de l'acoustique, ou bien il envoie en France des graines de plantes exotiques cultivées dans les jardins botaniques des universités voisines.

C'était là pour ce curieux un lieu privilégié, et parmi cette population affairée il goûtait le charme de sa retraite. Dans une lettre à M. de Balzac, datée d'Amsterdam le i5 mai i63i, il exprime l'émerveillement que lui cause le spectacle auquel il assiste : « En cette grande ville où je suis, n'y ayant aucun homme, excepté moi, qui n'exerce la marchandise, chacun est tellement attentif à son profit que j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne.» Il ne saurait trop vanter les avantages et les ressources de ce séjour, et dans la satisfaction qu'il éprouve à y vivre, il ajoute : « S'il y a du plaisir à voir croître les fruits de nos vergers, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes et tout ce qu'il y a de rare en Europe ? Quel autre pays pourrait-on choisir, au reste du monde, où toutes les commodités

So

de la vie et toutes les curiosités qui peuvent être souhaite'es soient si faciles à trouver qu'en celui-ci ? Quel autre où l'on puisse jouir d'une liberté si entière ? » Il revient sur ce sujet en publiant, six ans après, son Discours sur la méthode et s'applaudit « d'être perdu parmi la foule d'un grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui ; chez lequel sans manquer d'aucune des

commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, il a pu vivre aussi solitaire que dans les déserts les plus écartés (i) ».

Quarante ans plus tard, bien qu'il dût éprouver lui-même l'intolérance de ses concitoyens, Spinosa rendait un hommage pareil à cette ville d'Amsterdam, « aujourd'hui au comble de la prospérité et admirée de toutes les contrées, ... où tous, à quelque nation, à quelque secte qu'ils appartiennent, vivent dans une concorde extrême (2) ».

Avec sa richesse croissante, Amsterdam s'était peu à peu transformée (3). Au moyen âge, par suite des nécessités de la défense, clic avait dû, comme la plupart des villes, se resserrer entre ses murailles. Mais il avait fallu depuis pourvoir aux exigences que lui imposait le développement de son commerce. Au lieu de détruire les portes et les tours de l'ancienne enceinte fortifiée qui, à raison des agrandissements successifs de 1 585, 1 593, 1609 et 1612, se trouvaient désormais dans

(1) Discours sur la méthode, 3e partie.

(2) Spinosa : Tractatus tlieologico-politicus, c. XX.

(.i) Pour toutes ces transformations d'Amsterdam, voir l'excellent livre de M. G. Galland : Geschichte der hollœndischcn Baukunst und Bildnerei, 1890. Pour ce qui concerne l'étude des mœurs et de la littérature de cette époque, on peut aussi consulter avec fruit les deux ouvrages récemment publiés: Het Land van Rembrandt, par Busken-Huet, 3 vol. in-8, Harlem, 1886; et Geschichte der niederlœndischen Litteratur, par L. Schneider, 1 vol., Leipzig, 1888.

Page 1