‹ RembrandtChapitre 75 sur 285 · PAYSAN ET PAYSANNE MARCHANT · texte numérisé non relu

PAYSAN ET PAYSANNE MARCHANT

Vers i634 (B. 144).

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là étaient interdits à ses devanciers. Si savants d'ailleurs et si compliques que soient les procédés auxquels il a recours, jamais il n'apporte dans leur emploi les préoccupations étroites du spécialiste; il use librement de ces procédés, il les plie à son usage et les combine entre eux pour atteindre le but qu'il s'est proposé. Ce qu'il leur demande avant tout, c'est d'exprimer sa pensée, et ses eaux-fortes sont toujours celles d'un artiste créateur. On a beaucoup répété à ce propos qu'il est impossible de discerner les artifices qu'il a imaginés et qu'avec une si merveilleuse habileté il associe entre eux de tant de façons différentes. Son véritable secret, c'est son génie. Sans jamais demander à des rubriques apprises des expédients pour se tirer d'affaire ou des occasions d'étaler sa virtuosité, il veut que sa main docile obéisse toujours à l'esprit qui lui commande. Un croquis griffonné en quelques traits lui suffit pour se rendre compte de sa pensée; mais le plus souvent il se représente si clairement son œuvre, il la voit d'une manière si nette devant ses yeux, qu'il peut se passer de toute préparation. Aussi, au lieu de décalquer son dessin, comme font la plupart, il le cherche directement sur le cuivre et, suivant la remarque judicieuse de Bartsch, « si ce n'était pas là le moyen de produire un dessin correct, c'en était un très sûr de conserver tout le feu de la première conception » (i). Il gardera toujours ce feu dans son exécution et il semble vraiment, tant elle demeure vive et imprévue, qu'on assiste à la production de ces œuvres, toutes pleines de la chaleur et du mouvement de la vie.

Un des charmes qu'a pour lui ce travail de l'eau-forte, c'est qu'il permet les reprises. Rarement il est content de son ouvrage ; tantôt il l'abandonne, s'il ne tient pas ce qu'il en attendait; tantôt, après y être souvent revenu, il ne le considère jamais comme fini. Trop fréquemment même, comme il l'a fait pour quelques-unes de ses peintures, il le surcharge et le fatigue par des remaniements réitérés. Mais quand il sait s'arrêter à temps ou qu'il a procédé méthodiquement, il produit des chefs-d'œuvre d'une originalité absolue. Ces reprises successives, lorsqu'elles sont pratiquées avec ménagement, lui donnent des résultats d'une souplesse et d'une diversité prodigieuses. Avec ce mélange d'au-

(i) Bartsch, Essai sur la vie et les œuvres de Rembrandt. Vienne, 1797.

EAUX-FORTES DE i 632 A i 63g. 187

dace et cette possession de soi-même qui est un des traits caractéristiques de sa nature, il réunit dans ses meilleures planches tous les contrastes. La touche y est tantôt rude et heurtée, tantôt moelleuse et caressante; les formes nettement indiquées en quelques traits dans les lumières sont comme noyées dans les ombres mystérieuses ; ici le blanc du papier à peine couvert joue largement son rôle, là il disparaît complètement sous la vigoureuse intensité de noirs veloutés et transparents ; entre ces deux termes extrêmes se jouent des modulations d'une délicatesse exquise, des valeurs indéfiniment variées, soit par les oppositions plus ou moins lumineuses qu'elles offrent entre elles, soit par la seule différence du travail. On reste étonné de la puissance d'expression que l'artiste atteint avec des moyens d'action si limités, des sonorités merveilleuses qu'il tire de cet instrument qu'il s'est créé de toutes pièces et qui, se prêtant, sous ses doigts, à toutes ses volontés, lui permet d'évoquer tour à tour les réalités les plus saisissantes ou les visions les plus fantastiques.

C'est dans la période à laquelle nous sommes parvenus que, par un labeur sans relâche et au prix de tentatives répétées, Rembrandt arrivera peu à peu à l'entière possession de ce difficile métier. Depuis les croquis sommaires jusqu'aux compositions les plus achevées, ses eaux-fortes de cette époque nous montrent toutes les acceptions de son talent. Ainsi qu'il l'a déjà fait et qu'il le fera toujours par la suite, il continue à se prendre pour modèle. Dans le Rembrandt à l'écharpe, signé et daté de i633 (B. 17), son visage lui fournit le prétexte d'une étude de lumière. La plus grande partie de la tête est enveloppée dans une ombre très forte au milieu de laquelle les yeux brillent comme des escarboucles, et l'écart des valeurs aussi bien que l'aspect un peu sauvage de cette tête couronnée par des cheveux en broussailles rappellent la petite peinture du Musée de Cassel (n° 208 du catal.), un de ses premiers ouvrages. Le plus souvent il cède à son goût pour les déguisements. Coiffé d'une toque à plumes, vêtu d'une casaque à brandebourgs, un faucon au poing, le voici (B. 3) qui joue au grand seigneur; mais après un premier état rarissime, la planche, sans doute mal préparée, est abandonnée par lui, car il ne l'a ni signée, ni datée, et les retouches grossières que portent les tirages ultérieurs ne sont certainement pas de sa main. Plus loin, deux eaux-fortes (B. 18 et 23), signées et datées

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de 1634, nous le font voir, la première, avec un air sérieux et important, une pèlerine en hermine serrée sous le menton, une riche chaîne d'or passée au cou, tenant en main un sabre à lame recourbée ; l'autre, d'un travail plus fin, sous le costume d'un magnat hongrois avec une petite toque à aigrette et le hausse-col de fer poli que nous lui connaissons. Dans cette dernière planche, la ressemblance de Rembrandt est loin d'être frappante et une petite verrue placée sur sa joue droite a même fait supposer qu'il ne s'agissait pas ici de lui. Mais nous savons assez qu'en ces sortes de représentations il ne s'attache guère à une fidélité rigoureuse, et la fantaisie de l'accoutrement, l'aspect de l'ensemble ainsi que l'expression pénétrante du regard nous invitent à penser que c'est bien lui-même qu'il a pris pour modèle (1). Il faut d'ailleurs qu'il ait toujours à sa disposition quelques plaques de cuivre toutes prêtes ; s'il n'en a pas de libres, il se sert de celles qui lui tombent sous la main, fussent-elles déjà couvertes d'autres travaux. Dans une petite étude de ce temps faite d'après lui-même, vers 1682, et où son visage seul est terminé (B. 363), il a profité d'une planche qui contient déjà plusieurs griffonnements de têtes de vieillards et deux mendiants qu'il y avait dessinés auparavant.

Parmi les personnes de son entourage qu'il se plaît aussi à faire poser devant lui, à part le petit portrait de Saskia que nous avons déjà mentionné et ceux que nous signalerons un peu plus tard, nous ne trouvons à ce moment que celui de sa mère qui nous rappelle des traits connus (B. 35 1). Il porte la date de 1 633, et peut-être a-t-il été fait pendant un court séjour de l'artiste à Leyde, ou plutôt d'après une planche gravée antérieurement, car le type et la pose présentent une ressemblance formelle avec le Portrait en buste de 1 63 1 (B. 349). Mais en dehors de sa famille nous relevons un assez grand nombre d'études faites d'après des gens de tout âge, de toute condition, et le plus généralement d'après ces vieillards au nez busqué, aux traits accentués, dont la population juive d'Amsterdam lui offrait des spécimens variés et pittoresques. C'est parmi eux qu'il rencontrera ces types de rabbins ou de patriarches qu'il introduira dans ses compositions bibliques. D'ordinaire leurs phy-

(i) Dans le premier état de ce Rembrandt au sabre et à l'aigrette, la figure est vue jusqu'aux genoux et la planche n'est pas datée; dans les autres, où elle a été réduite au buste du personnage et découpée en ovale, elle porte la signature et la date 1634.

Portrait de femme (Saskia).

Dessin à la sanguine.

Il LECTION DIT (.OUVRE).

PORTRAIT DE J. U YTEN BOGA ER D.

sionomies sont prises sur le vif, en quelques traits rapides, mais nettement caractérisés, comme ce Vieillard chauve à barbe courte (B. 3o6) que nous retrouverons dans plusieurs des tableaux ou des gravures du maître. Même dans ces dimensions restreintes, l'œuvre est parfois plus expressive et poussée plus avant, notamment dans cette Vieille qui dort (B. 35o) appuyée sur une de ses mains, surprise par le sommeil, au milieu de sa lecture, dans une pose si vraie et pleine d'un abandon si naturel. Bien qu'il l'ait précédée de plusieurs années, car il porte le monogramme usité surtout en i632, le Vieillard à grande barbe et bonnet fourré (B. 262) est supérieur encore et l'on ne saurait trop y admirer la sûreté, la franchise de cette exécution si colorée, si habile à rendre la substance même des objets, fourrures, velours ou étoffes diverses, et par-dessus tout cette expression si intime de la vie individuelle qui fait de cette eau-forte une des plus charmantes productions du maître à cette époque. Enfin, pour clore cette série, une autre planche signée et datée de i635, plus importante que celle de Sylvius, nous offre le portrait d'un personnage qui a joué un grand rôle dans l'histoire religieuse de la Hollande, le ministre remontrant Jan Uytenbogaerd. Né en i55y, le célèbre prédicateur avait été d'abord attaché à Maurice de Nassau en qualité de chapelain et il était resté quinze ans à son service, l'accompagnant à l'armée dans toutes ses expéditions. Condamné ensuite, avec les sectateurs d'Arminius, au synode de Dordrecht (1618), son intimité avec le

prince ne l'avait point préservé des persécutions et il avait été obligé de s'expatrier pour échapper à ses ennemis. Il s'était réfugié d'abord à Amiens, puis à Paris, quand l'avènement du prince Frédéric-Henri lui permit de rentrer à La Haye en 1625. Dix ans après, au moment où Rembrandt l'a représenté, Uytenbogaerd était âgé de soixante-dix-huit ans. Les traits de son visage décèlent quelque fatigue, et son regard bienveillant n'est pas sans tristesse; mais sa physionomie franche et ouverte donne bien l'impression de cette fermeté stoïque que ni les épreuves, ni la vieillesse n'avaient pu abattre età laquelle Grotius rend un hommage légitime dans l'inscription composée par lui pour accompagner cette gravure... Jactatus multum; nec tantiim fractus ab annis. La fermeté du dessin est ici au niveau du modelé, et, quoique poussé assez loin, le travail a conservé sa largeur. Aussi l'aspect est-il resté très simple, et cette planche, où sont associés trois des noms les plus glorieux de la Hollande, inaugure dignement la série de ces grands portraits gravés parle maître, qui, presque tous, comptent parmi ses chefs-d'œuvre.

En même temps que l'exécution de ces portraits met Rembrandt en contact avec quelques-uns des hommes les plus distingués de son pays, il ne néglige jamais de se mêler au populaire. Il aime le spectacle de cette vie familière où, sans se guinder, chacun se montre tel qu'il est et manifeste naïvement ses sentiments. C'est avec une sincérité entière qu'il s'applique à reproduire les scènes diverses qu'il rencontre à chaque pas dans les rues d'Amsterdam. Ici des Musiciens ambulants (B. 1 19), un vielleur et un joueur de cornemuse récréent de leurs sons discordants leurs auditeurs ébahis ; là c'est le Vendeur de mort aux rats (B. 121) portant triomphalement les dépouilles de ses victimes ; ou bien un Charlatan (B. 1 29), sabre au côté, prône d'un air gouailleur l'efficacité de ses drogues, et une Faiseuse de koucks(B. 124) installée en plein vent retourne dans la graisse ses préparations odorantes, pour la plus grande joie des gamins qui l'entourent. Plus loin un Paysan et une Paysanne en marche (B. 144) promènent leur misère vagabonde à travers la campagne, tandis qu'un autre Paysan déguenillé (B. 172) sollicite piteusement quelque aumône, tout prêt d'ailleurs à appuyer sa requête à l'aide du gourdin qu'il dissimule derrière son dos.

Tout cela est enlevé d'un trait léger, jeté sans prétention sur le cuivre en face de la nature, ou en rentrant au logis, avec le souvenir encore

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