‹ RembrandtChapitre 92 sur 285 · COMPOSITIONS MYTHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

COMPOSITIONS MYTHOLOGIQUES

même, mieux préparé par sa naissance et par son long séjour en Italie, y a souvent échoué, il ne met pas du moins cette crànerie dans ses erreurs. L'impudence naïve qu'y montre Rembrandt permet de mesurer l'abîme qui sépare l'art hollandais de l'art italien et même de l'art flamand. Alors même qu'il s'ingénie à suivre la tradition dans les sujets qui en supposent le plus la connaissance et le respect, le maître ne parvient qu'à étaler sa manière irrévérencieuse de les concevoir et de les exprimer.

Comme s'il avait senti lui-même son incapacité, ses tentatives en ce genre devaient être fort rares, et une Diane découvrant la grossesse de Calislo avec des nymphes se baignant dans un paysage fantastique au fond duquel on aperçoit Actéon, tableau signé et daté de 1 635, qui appartient au prince de Salm à Anholt, ne paraît pas de nature à provoquer nos regrets à cet égard. En revanche, la Danaé datée de 1 636 à l'Ermitage (i), si tant est qu'il faille lui conserver cette dénomination, nous prouverait qu'à l'occasion Rembrandt lui-même pouvait s'inspirer heureusement de la mythologie. M. Bode croit, il est vrai, qu'il convient plutôt de voir dans ce tableau un épisode emprunté à l'histoire de Tobie, dont le maître était alors très préoccupé. Le sujet, en tout cas, est resté jusqu'ici assez obscur; mais Danaé ou Sara, de quelque nom qu'on doive l'appeler, c'est surtout une étude de nu qu'il convient d'y voir, et quoique le type du visage offre quelques différences, il est à peu près certain que cette étude a été faite d'après Saskia. Nous avons dit plus haut les difficultés que rencontraient les artistes hollandais pour se procurer des modèles féminins et il faut bien convenir que ceux dont Rembrandt avait pu disposer jusqu'alors n'étaient pas fort tentants. On comprend donc qu'ayant auprès de lui une jeune femme avenante, prête à complaire à tous ses désirs, il l'ait fait poser devant lui. Sans doute, au point de vue des convenances conjugales, on pourrait souhaiter que dans l'image qu'il en a tracée, l'époux ait gardé un peu plus de réserve. Mais quand il s'agissait de son art, Rembrandt n'éprouvait pas de pareils scrupules, et le fait que Bol a pu voir son œuvre et même l'imiter (2) nous prouve à quel point il en était exempt. Il n'est

(1) Le chiffre placé entre les deux 6 de cette date a disparu, mais à raison de la facture nous croyons que le tableau a été peint en i636.

(2) Dans un tableau du Musée de Brunswick : Tobie conduit par Raguel auprès de Sara n° 46 du catal.).

que juste cependant de constater qu'il n'avait pas voulu se dessaisir de cette toile, car sous la désignation de Diane ou plutôt de Danaé « Sejnide Dianaë », qui confirmerait le titre du tableau, c'est bien elle, à notre avis, qui figure à l'inventaire de i65f>, reléguée dans une décharge de l'atelier du maître. Qu'on ne juge donc pas Rembrandt avec trop de

sévérité sur ce point.

S'il avait besoin d'être défendu, nous invoquerions l'exemple des grands maîtres italiens de la Renaissance qui, bien plus librement que lui, avaient usé des privilèges accordés de tout temps à l'art. 11 ne viendrait à la pensée de personne de rechercher où Michel- Ange, Giorgione, Titien et Corrège ont trouvé les modèles de leurs Lédas, de leurs Vénus, de leurs Antiopes, de toutes ces belles filles qui, sans pudeur, étalent à nos yeux leur superbe nudité au milieu de la campagne.

C'est sa propre femme, Hélène Fourment, que Rubens, fort au courant des raffinements du savoir-vivre, nous a montrée sans voiles dans cette Andromède, de Blenheim, qui fait aujourd'hui l'ornement du Musée de Berlin, et c'est encore elle que nous retrouvons dans la belle peinture du Belvédère, non plus seulement nue ou déguisée sous une appellation mythologique, mais déshabillée, prête à se mettre au bain et fort imparfaitement cachée par la fourrure jetée sur son corps (i). Rembrandt, on le voit, pouvait s'autoriser de l'exemple de ses plus

Vers l63^ (Musée de La Haye)

(i) Pas plus que Rembrandt, d'ailleurs, Rubens n'avait laissé sortir de son atelier cette étude, qu'il léguait par son testament à Hélène Fourment elle-même.

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