L'ANGE RAPHAËL QUITTANT LA FAMILLE DE T0B1E
(Musée du Louvre.)
REMBRANDT. 3i
lieu qu'il porte en lui, dont il voit s'épanouir les flores, se cristalliser les minéraux et s'étaler les faunes! Comme Shakespeare, dans son théâtre, il s'arrache à son temps et à son heure, pour se créer une vie frissonnante et nouvelle, une vie de gloire et de richesse, de somptuosité et de fièvre; il est l'être nostalgique qui regrette tous les anciens paradis. Malheureusement la brutale réalité heurte toujours du choc formidable de ses blocs rugueux et compacts de telles existences qui ne tiennent pas compte de sa pesanteur.
La fantaisie qui présidait au ménage de Rembrandt émut, dès 1638, ses parents. Ils l'accusaient de dilapider l'héritage, de se ruiner en prodigalités folles, « en parures et en ostentation ». Il leur intenta un procès. 11 n'obtint point gain de cause. Toute une surveillance aiguë et méchante s'acharna, dès ce moment, sur lui. Il eut beau continuer à vivre son rêve, désormais la vie rayonnante et pure en fut ternie. Son bonheur fut blessé — en attendant qu'il se cassât tout à coup comme une branche trop chargée de fruits et tombât violemment sur le sol.
Inopinément, Saskia mourut. Elle avait donné à Rembrandt quatre enfants, dont seul le dernier, Titus, âgé de six mois, survécut. On ignore la cause de cette mort. Dans son testament, Saskia institue son époux son légataire, elle lui donne l'usufruit de tous ses biens, elle le nomme tuteur de leur fils, sans qu'il doive rendre compte de son administration ; la charge d'élever Titus et de le doter était réservée. Ce deuil frappa Rembrandt le 19 juin 1642.
Chez un homme aussi spontané, aussi impressionnable, aussi tendre, aussi violent, aussi extrême, un tel événement, semble-t-il, a dû retentir jusqu'au tréfonds de l'être? Certes en a-l-il été fortement ébranlé. Toutefois la consolation lui est venue assez vite. Nous le voyons dès ce moment se rattacher à ses amis, séjourner à la campagne, chez le bourgmestre Six, faire des portraits nombreux, esquisser des paysages, se raccrocher à l'existence comme il le peut et en vouloir un peu à son rêve parce qu'il s'est fendu comme une belle coupe. La réalité qu'il a dédaignée jusqu'alors, et qui s'est comme vengée de lui, l'enveloppe comme une proie, le dompte, le saccage. On peut croire un instant qu'elle le vaincra brutalement.
Mais bientôt Rembrandt transporte sa douleur en son rêve comme jadis il y transporta sa joie. Elle s'affirme certes aussi humaine que possible, elle se concentre en désespoir sanglotant ou muet, elle se traduit immense et tragique en tel chef-d'œuvre de violence et de larmes, elle se mue en tristesse ample et universelle comme si tous les hommes gémissaient et souffraient en elle. Avec des ruines, avec des débris d'existence et d'amour, Rembrandt se reconstitue quand même un paradis.
De Saskia, il lui reste un enfant, Titus. En plus, grâce ■au dévouement d'une servante, Henriette Stoffels, il lui reste une apparence de ménage et d'intérieur. Cela lui suffit pour se croire comme jadis un ordonnateur de fêtes et <I'art, un magicien dont la vie s'écoule en quelque île de
Cliché « Société f holographique », Paris.
portrait d'un PRINCE SLA\E (1637). (Musée de l'Ermitage.)
luxe, de splendeur et de beauté. La rude et brutale misère, la loi implacable et hargneuse, la faillite, les hommes de justice, les poings des créanciers auront beau ébranler sa porte et l'inquiéter dans ses veilles ou son sommeil, il résistera jusqu'au bout, arrachant son art à leur étreinte, le sauvant de leur rage froide et textuelle, et réalisant quand même, malgré eux, loin de leurs disputes et de leurs cris, la vie haute et illuminée pour laquelle il se sent marcher et penser sur la terre.
Insolvable, on lui enlève la tutelle de son fils. La Chambre des orphelins lui substitue tour à tour Jean Verbout et Louis Grayers. Sa maison de la Joden Breestraat est vendue. Une série de procès mettent aux prises le nouveau tuteur et les créanciers. La gestion défectueuse de Rei&« brandt sert de base à toutes leurs réclamations.
Le voici harcelé, attaqué, vilipendé. Son honneur est chaviré. Avec Titus et Henriette, il cherche asile dans une chambre d'auberge. Il y vit au jour le jour du crédit qu'on veut bien encore lui faire. Il est pauvre comme les plus pauvres, il est l'être pitoyable sur lequel toute une société s'acharne et qu'elle finirait par pousser au suicide s'il n'était plus fort qu'elle dans son âme. C'est au milieu de cette débâcle qu'il se retrouve tout entier. N'ayant plus que Titus, Henriette et lui-même pour modèles, il se remet à peindre comme aux beaux jours où vivait Saskia. Il transforme Titus en page de légende et Henriette, la servante, en princesse des pays fabuleux. Les bijoux, les soies, les ors, les fourrures, les velours, tout ce qu'il cares-
sait jadis de son pinceau prestigieux réapparaît baigné de belle et idéale lumière. Il les peint, somptueux et merveilleux; il se croit tour à tour prince, seigneur et roi, et malgré sa vie affreuse et béante, rien de ce qu'il fut n'est sorti de sa tête. Dans un des derniers portraits qu'il fit de luimême (collection Carstanjen, Berlin) il apparaît ridé, vieilli, ruiné certes, mais tout entier raidi de fierté et d'obstination. Ses yeux petits fixent hardiment le spectateur, et le rire franc, comme un triomphe, anime quand même sa bouche édentée.
Il mourut le 8 octobre 1669. Henriette Stoffels l'avait précédé dans la mort en 1663, Titus en 1668. C'est donc seul, tout seul qu'il trépassa. Sur le registre de la Westerkerk, à la date citée, se lit la mention de ses funérailles.
Il ne laissa pour toute succession que ses « vêtements de laine et de toile et ses instruments de travail ». Mourir fut, pour lui, cesser de créer.