‹ RembrandtChapitre 3 sur 12 · V- ' jfl · texte numérisé non relu

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Les notables qui figuraient dans cette œuvre auraient blâmé publiquement le peintre d'avoir pris trop de liberté dans la conception et l'arrangement de son travail. Ils ne se seraient point reconnus dans tel ou tel personnage. La répartition des places n'aurait point été faite équitablement, d'autant qu'ils avaient payé chacun cent florins pour être au premier rang. Ce sont là des raisons superficielles. Si Rembrandt s'est brouillé avec ses concitoyens sur une question d'art et si cette brouille s'est perpétuée jusque vers la fin de sa vie, c'est qu'il y avait entre eux désaccord fondamental. La Ronde de nuit fut le prétexte et l'occasion. Le génie de Rembrandt fut la cause.

Cette discordance fatale entre les génies et leur milieu géographique prouverait à elle seule qu'ils n'en sont point l'expression.

Ils s'y manifestent comme des brouillons et des révoltés, comme des êtres farouches uniquement préoccupés de dire une vérité qu'eux seuls détiennent et dont leurs contemporains n'ont souci.

La plupart d'entre eux vivent et meurent comme Rembrandt, à l'écart, si pas à l'abandon, n'ayant d'espoir qu'en une élite qu'ils étonnent d'abord, qu'ils conquièrent et dominent ensuite. Sans elle, on les traiterait de fousr on les enfermerait.

L'élite qui sauva Rembrandt se composait de son ami le bourgmestre Six, du calligraphe Coppenol, du collectionneur Claes Berchem et des élèves du maître.

Rembrandt est un monstre aux yeux de la masse. Il vit

dans un monde supérieur et merveilleux que son imagination porte en elle et qui devient son vrai milieu à lui. La légende éternelle abolit ou plutôt absorbe son temps et son heure en un temps et une heure éternels.

Il crée des architectures profondes et folles, il se promène en des sites de songe, il vêt ses personnages de costumes baroques ou somptueux: les hommes en or, grands prêtres, rabins et rois surgissent dans son art; il invente, comme Shakespeare, toute une région de chimère et de poésie, et tout comme Shakespeare, il reste, malgré ces débauche? de rêve et de splendeur, aussi profondément et foncièrement humain qu'il est possible de l'être. Oui, tous «es fabuleux agencements de décors, de lumières et de toilettes, oui, toute cette ivresse qui semble le douer du vertige des voyants, ne le distraient point un seul instant de l'humanité éternelle, li unit tous les contrastes en une œuvre, il mêle en un sujet la vérité la plus saignante et crue à la fantaisie la plus imprévue et la plus libre ; il est le passé, le présent, le futur; il est, pour tout dire, un de ces vivants prodigieux et rarissimes où respire et se développe et se manifeste l'idée que les poètes aiment à se faire de quelque dieu, s'incarnant de siècle en siècle en des êtres surhumains.

Pour nous, l'homme de génie demeure un problème ouvert à la critique future. Il apparaît en marge de l'espèce.

Peut-être, en des milieux spécialement favorables, créerait-il une race nouvelle, grâce à l'heureuse déformation <Je son cerveau, se fixant d'abord, par un croisement pro-

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pice, en sa descendance directe, pour ensuite se transmettre largement à une postérité.

Si le génie de Rembrandt se libère de son milieu et de son temps, fatalement la vie quotidienne l'y rattache. Elle l'enveloppe et le cerne comme pour le pénétrer.

Pendant la période de formation et de recherches, elle l'envahira ; mais dès que le peintre se sera conquisr c'est-à-dire dès qu'il sera le Rembrandt que nous étudionsr il luttera avec elle, la reléguera aussi loin de lui que possible, se créera en pleine réalité âpre, une existence de rêve, une existence fastueuse, imaginaire et folle, qu'un jour il lui faudra abandonner comme un failli, comme un vaincu. Tel aura été le résultat de son inassimilation à son milieu.

Rembrandt naît à Leyde, le 15 juillet 1606, près des remparts, sur un des bras du Rhin qui traverse la ville. Ses parents? Harmen Gerritszoon (c'est-à-dire fils de Gerrits) et Neeltgen Willemsdochter (c'est-à-dire fille de Willem). 11 est leur cinquième enfant. Harmen Gerritszoon est un bon bourgeois. Il veut que son fils, dans un milieu universitaire, soit un savant, « serve par sa science la cité et la république ». Rembrandt regimbe, refuse de se courber sur les livres. A treize ans, il entre dans l'atelier de Jacob van Swanenburgh, peintre médiocre, dont le nom

n existerait plus si Rembrandt ne l'avait prononcé comme le nom de son premier maître.

Harmen Gerritszoon est meunier. C'est donc dans un moulin, dans une maison de vent, de pluie et de soleil que s'est écoulée l'enfance de son fils.

Un moulin est ailé, il vibre, tremble, s'agite ; il tourne, il se meut, il change à chaque instant d'aspect, il n'appartient guère qu'à l'espace et à l'air; tout l'infini le traverse. Pour un artiste, le moulin est un logis idéal. Il y peut étudier à l'intérieur mille effets de lumière presque surnaturelle et, dès qu'il en sort, toute la nature comme transfigurée apparaît devant lui. La première habitation de Hembrandt est donc située comme au delà de la vie. Plus tard quand il aura élu domicile dans les villes, sa préoccupation constante sera de se recréer quelque séjour idéal, qui lui rappelle celui de son enfance. Il n'y parviendra jamais. Il l'essayera toujours.

Après les premières leçons reçues chez Swanenburgh, il partit pour Amsterdam. Il entra en 1623 comme élève chez Lastman. Ce maître, comme la plupart de ses contemporains hollandais, inclinait vers l'art italien. Il travaillait en contrariant sa nature. Septentrional, il s'était épris d'un goût et d'un style étrangers et son œuvre hybride se diminuait au fur et à mesure qu'à ses yeux elle se rapprochait d'une décevante grandeur.

Pourtant il ne fut pas sans exercer sur Rembrandt une certaine influence. Peut-être la disposition asymétrique de ses sujets et l'accoutrement bizarre et exotique

caché Giraudon.

vue de ville (dessin).

(Musée du Louvie.)

-de ses personnages lui ont-ils été suggérés par Lastman.

Après un dernier séjour à Leyde, Rembrandt se fixe •définitivement à Amsterdam. Il y arrive en 1630.

Ville de marchands positifs et orgueilleux, que cette « Venise du Nord », au moment où l'indépendance de la Hollande, définitivement reconnue enfin par l'Espagne, lui donne un lustre et une prospérité soudaine. Son port se développe. Des maisons avec des frontons lourds, pareils à des pâtes ornementées, avec des guirlandes épaisses, des boules et des vases plaquant ou surmontant les pignons, avec des fenêtres multiples buvant le jour gris et brumeux, s'alignent au long des canaux. L'aspect en est cossu. Des matrones à collerette empesée, assises derrière les vitres, regardent, pendant des heures, la façade d'en face pareille à la leur. Peu de bruit. Tout est régulier, compassé, fixé, prévu. La vie y est tenue comme un papier commercial : lignes droites et chiffres. Les citoyens d'Amsterdam sont des puritains. La Réforme, ils l'ont conquise avec leur sang. Elle les fige dans sa fierté hautaine et calme, mais aussi dans sa tristesse. Ce que ces novateurs rapidement assagis redoutent le plus, c'est qu'à l'avenir on dérange encore la monotonie compassée et textuelle de leur existence. S'ils admettent la liberté dans la pensée, ils n'admettent point la liberté dans la conduite. Ils libèrent les idées, mais enchaînent les actes.

C'est en cette ville de préjugés, de convention et de réglementation à outrance, que Rembrandt travaille à se créer une vie spontanée, féerique et païenne.

En 4 634, — à la suite d'on ne sait quelles occurrences heureuses, — il épouse, lui, fils de meunier, lui plébéien de race, dont le père n'a aucun nom, si ce n'est celui de fils de Gerrits, une patricienne frisonne, Saskia van Uylenburgh. Celle-ci compte parmi ses parents des magistrats, des écrivains, des pasteurs et même un peintre, Wybrand de Geest, représenté par une œuvre bonne au musée de Stuttgart. Saskia fut orpheline fort jeune. Une de ses six sœurs mariées la recueillit. Elle se maria quand elle eut l'âge de vingt-deux ans.

Avec quelle allégresse, quel emportement, quelle folie, Rembrandt dut la recevoir dans sa maison de Bloemengracht où des élèves déjà nombreux témoignaient de sa maîtrise et remplissaient son atelier ! Les fêtes devaient succéder aux fêtes comme les jours de joie aux jours de fièvre. La mesure et la règle si inviolables pour les bourgeois amsterdamois n'existaient pas pour cette famille d'artistes, unis entre eux et dominés par un génie naissant. Tous inauguraient et pour eux et pour lui le règne volontairement accepté, comme un joyeux despotisme^ d'une reine fraîche, ardente et toute tendue vers l'amour et ses triomphes.

On connaît Saskia van Uylenburgh. Elle a pris rang dans l'art comme s'y sont imposées la Fornarina de Raphaël, l'Hélène Fourment de Rubens et la maîtresse de Titien. Un de ses premiers portraits (vers 1633) est au musée de Gassel. Et la voici déjà parée comme une princesse avec son grand chapeau d'un rouge assourdi.

Cliché « Société photographique », Paris

saskia van uylenburgh (vers 1633-1634).

(Musée de Gassel.)

faisant une ombre sur son front, avec sa plume légère et oblique, avec sa robe bleue et ses aiguillettes d'or. Le type n'est guère d'une beauté convenue. Le teint est frais ; de petits yeux charmants luisent sous le front lisse ; un sourire fin et frêle laisse voir les dents vives et claires.

Rembrandt, grâce à son tempérament large et violent, devait être, devant ce regard de femme, celui qui aime à se laisser vaincre parce qu'il se sent trop fort. Sans doute, il lui accordera tout ce qui se lève de caprice et de fantaisie dans le champ rouge des désirs féminins ; il sera à ses genoux avec dévotion et ferveur. Elle, de son côté, sûre de sa puissance, ne redoutera point d'être l'épouse autant que la maîtresse, et leurs deux volontés s'exalteront dans ce don mutuel d'eux-mêmes.

Une page datée de 1635 — au musée de Dresde — nous les montre en liesse et en ripaille. L'énorme Rembrandt tient sa femme mince et petite sur ses genoux et lève à leur santé un verre énorme rempli de vin et d'écume. Les voici surpris dans l'intimité de leur existence débordante. Rembrandt en guerrier — baudrier doré et la rapière au flanc — ressemble à quelque reître galant qui s'amuse avec une fille. Une se doute pas du mauvais goût qu'on peut trouver à le voir se pavaner ainsi. Il ne voit qu'une chose : c'est que sa femme est belle et parée — corsage somptueux, jupe de soie, coiffe royale, colliers à médaillons — et qu'il faut qu'on l'admire. Il n'a peur ni de la vulgarité ni de l'ostentation. 11 n'admet pour mesure

ZS REMBRANDT.

que celle que lui tracent ses instincts, sa force et sa nature d'exception. Il vit dans un monde de rêve et dejoie, loin des autres; il ne peut lui venir à l'esprit qu'il scandalise et qu'on le blâme.

Plus tard, en 1636, il nous fera voir sa femme au litr comme Candaule. La Danaé de l'Ermitage n'est autre que- Saskia magnifiquement dévoilée et nue, tandis que tombe sur sa chair chaude et rayonnante l'or divin des légendes. Oh ! l'éblouissant festin d'amour ! Gomme le corps est souple, d'un modelé gras et délicat, d'une juvénilité joyeuse et douce ; comme il s'anime de vie espiègle, sous les caresses du métal lumineux, comme il s'épanouit sous les chatouilles des beaux flots d'or ! Ce corps surpris en son intimité nous est détaillé, sans mensonge. Saskia sera pour Rembrandt tour à tour Danaé, Artémise, Bethsabée, elle incarnera les fiancées de Judée et les impératrices d'Orient, elle lui sera son rêve matérialisé, magnifié et grandi.

A cette reine de ses illusions, il faut un palais. Rembrandt le lui fournit. Tout ce que les pays lointains envoient d'étrange, d'extraordinaire, de féerique et de fouen Europe, tout ce que les navires rapportent d'imprévu et d'insoupçonné aux civilisations chrétiennes, il l'acquiert et il en peuple sa maison. Son inventaire nous renseigne de quels oiseaux de feu et de flammes, de quelles pierres merveilleuses, de quelles coquilles admirables, il s'enchante les yeux. Oh ! ces jardins de ta terre qu'il entrevoit en songe, ces milieux lointains d'accord avec le mi-

Cliché Neurdein.

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