‹ Rembrandt et l'individualisme dans l'artChapitre 3 sur 7 · ET L ' I N D I V I D U A L I S ]VI E · texte numérisé non relu

ET L ' I N D I V I D U A L I S ]VI E

res historiques ont illustré la Hollande ; mais de tout ce qu'elle a produit, son école de peinture et Fliomme extraordinaire qui en fut le chef sont ce que l'Europe actuelle connaît le mieux*.

Ce n'est pas assurément que la Néerlande n'ait d'autres titres à l'attention et à l'intérêt des bons esprits. Le pays lui-même, original entre tous, attire de plus en plus les touristes intelligents. Sa littérature , bien plus riche et plus variée qu'on ne le sait généralement, ouvre un beau champ d'études à quiconque s'est familiarisé avec l'idiome national. Enfin, l'histoire universelle n'a aucune page plus héroïque et qui offre un plus noble exemple que l'affranchissement des Hollandais par leur propre valeur et leur dévouement à l'indépendance de la patrie , au seizième siècle. On peut dire, sans exagération, que le monde entier s'étonna

de voir une poignée de pêcheurs et de commerçants, exaspérés par la tyrannie civile et ultra-catholique du duc d'Albe , vaincre ces vieilles bandes espagnoles longtemps réputées invincibles, et dont le renom d'irrésistible vaillance retentit encore clans les oraisons funèbres de Bossuet. En quelques années, après une lutte acharnée, Philippe II, roi de toutes les Espagnes, de Naples et de Fltalie du nord, des provinces belges, de FAmérique et de tous ses trésors , fut réduit à évacuer le sol de Tindomptable république, à jamais perdue pour lui et pour le catholicisme. L'impression produite sur les esprits par cette glorieuse émancipation a laissé des traces remarquables. J'ai rencontré récemment, dans les poésies diverses du grand Corneille, une épître à Louis XIV sur ses victoires de 1672, où, parmi bien

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des insultes adressées à la Hollande , perce la surprise profonde, on dirait presque TefFroi, avec lequel le monde civilisé considérait les vainqueurs de Philippe II, ces conquérants de leur propre patrie, qui résistèrent plus tard à Louis XIV avec la même bravoure, et qui étaient destinés à constater dans les murs de Nimègue F humiliation du grand roi. Voici comment Corneille les décrit :

C'est un peuple anobli par cent fameux exploits, Qui ne veut adorer ni vivre qu'à son choix; Un peuple qui ne souffre autels ni diadèmes, Qui veut borner les rois et les régler eux-mêmes ,

Que son bras a rendu maître de son destin.

Ailleurs, s'adressant à ces fiers républicains. Corneille leur rappelle ce qu'ils ont osé, ce qu'ils ont souffert pour leur indépendance.

Quand, sur terre et sur mer, vos combats obstinés Brisaient les rudes fers à vos mains destinés;

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Quand vos braves Nassau, quand Guillaume et Maurice, Quand Henri vous guidaient dans cette noble lice.

Au siècle dernier, un autre poëte, Lagrange-Chancel, appelait encore les Hollandais :

Un peuple rival des rois.

Mais, il faut en convenir, malgré des souvenirs historiques si éclatants, la patrie de Rembrandt, contrée peu étendue , population sage et tranquille, ne tient une grande place dans les préoccupations des temps modernes que par ses artistes et surtout par le plus éminent d'entre eux. A cet égard, on peut même accuser notre époque d'un enthousiasme quelque peu excessif. Les maîtres hollandais, et Rembrandt à leur téte, sont à la mode ; on voit dans les ventes publiques une foule d'amateurs passionnés se disputer à grands frais les moindres de

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leurs ouvrages , et négliger avec dédain mainte œuvre excellente de Fart italien. Cet engouement, ou plutôt cette réaction outrée contre Fignorance et le mépris injuste des générations antérieures, ne peut pas durer.

Quant à moi, j'ai hâte de le dire, admirateur sincère, ardent, de Técole hollandaise et de son éclatant coryphée, je n'en maintiens pas moins au premier rang dans mon estime les chefs-d'œuvre incomparables des Léonard, des Michel- Ange et des Raphaël.

Je voudrais essayer de préciser, sans aucun esprit de dénigrement, mais sans exaltation démesurée, quelle part d'honneur revient de droit dans le domaine des arts au grand peintre d'Amsterdam, à l'école qu'il fonda et au principe qu'il représente avec une incontestable grandeur : l'individualisme dans l'art. ^.

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, c'est-à-dire Rembrandt du Rhin, fils de Hermann^, naquit en 1609, non pas, comme on Ta cru longtemps, près de Leiderdorp, mais à Leyde , dans un moulin dont son père était propriétaire. Il mourut, en 1669, à Amsterdam, où il s'était établi dès sa jeunesse et dont il ne sortit guère. Sa biographie est toute dans ses œuvres*. Il ne fut pas seulement un peintre de génie qui porta Toriginalité jusqu'à l'excès , le chef d'une grande école plus variée qu'au-

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cune autre, le plus éminent de tous les graveurs à Teau-forte^; il fut, de plus, essentiellement inventeur ; il fut du très-petit nombre des esprits créateurs qui ont élargi le domame de Fart, reculé les limites du beau, ouvert à Fadmiration de nouveaux horizons et ajouté aux jouissances intellectuelles du genre humain un nouvel ordre de sensations délicates et fortes.

Méritoire et exceptionnel à quelque date qu'il se fût montré , le rôle qu'il remplit Test bien plus encore par les circonstances au milieu desquelles il parut. Lorsqu'il commença à se faire connaître, les fondateurs illustres des écoles italiennes étaient morts depuis longtemps; l'inspiration féconde et neuve faisait partout défaut. Chacune des écoles qui font la gloire de l'Italie avait dit son mot, avait jeté son plus grand éclat. Celle qui régnait alors à Bologne

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prenait à tâche de réduire Finvention pittoresque au niveau d'un métier ; on enseignait froidement une sorte de recette banale, qui empruntait à un maître le dessin, à un autre la couleur, à un troisième le mouvement, à celui-ci riiabileté de la composition, à celui-là l'expression et le sentiment. Bien plus, chaque sujet déterminé avait ses règles propres et devait être traité d'après les traditions reçues. De là résulte l'insupportable monotonie, le vide d'émotions et d'idées qui caractérise la décadence de la peinture italienne. Je ne connais guère de spectacle plus humiliant pour l'art que celui qu'offrent aux voyageurs les longues salles du musée de peinture à Naples , sauf la dernière, réservée aux chefs-d'œuvre.

Dans toutes les autres, le regard parcourt avec impatience des kilomètres ' de peintures fades et monotones qui

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représentent tour à tour avec la même insignifiance les mêmes scènes, soit de mythologie, soit de ce qu'on appelle sainteté. C'est à Naples que le dernier des véritables maîtres italiens, le Dominiquin, mourut en 164 1 , très-probablement empoisonné par des rivaux irrités de ses succès et de leur propre impuissance.

Si Ton avait pu dire, vers cette époque, à un savant élève des Carrache que la sphère de Fart devait s'agrandir encore, que des beautés d'un genre ignoré allaient être révélées par un peintre inconnu, un sourire d'incrédulité dédaigneuse eût été probablement sa seule réponse ; il savait trop bien que les maîtres avaient tout dit et qu'il ne restait à la peinture d'autre avenir que de suivre leurs traces glorieuses. Mais ce sourire serait devenu une impitoyable raillerie et cette incrédulité la dé-

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négation la plus absolue, si Ton eût ajouté que le rénovateur du grand art du Corrége et de Titien était né et travaillait en Hollande. Que Fltalie eût le monopole du beau, on l'admettait sans peine ; tout ce que les Etrusques, et avant eux les Grecs, avaient pensé, découvert, ci^éé , avait concouru à former, à nourrir le goût italien, héritier de vingt siècles de gloire. Mais que pouvait-il venir d'excellent d'un pays tout nouveau , conquis sur la mer par une rude population de pécheurs et de matelots? Les arts, d'ailleurs, ne sontils pas fils du soleil, et le ciel éblouissant d'Athènes, de Rome, de l'Orient n'avait-il pas seul enfanté tous les chefsd'œuvre ?

Cette dernière objection, avouons-le, était au moins spécieuse. Au point de vue où s'étaient trouvés placés tous les ai^tistes avant l'école de Hollande, les

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inconvénients cVun climat septentrional étaient insurmontables. I/œil, en effet, ne voit pas cle la même manière sous des cieux si divers, à travers des atmosphères si dissemblables. Rien ne frappe davantage Fhomme du Nord qui se trouve pour la première fois dans le Levant ou dans le Midi que la transparence merveilleuse de Fair, Texquise netteté avec laquelle tous les objets s'offrent à la vue, la vivacité de leurs contours, et, si Ton ose parler ainsi, ce que leurs arêtes ont de tranchant. Tout se découpe, se limite avec une précision éclatante. Si je pouvais, d\m coup de baguette de fée, transporter le lecteur fiançais dans le sublime paysage dont Athènes est le centre, il ne se lasserait pas de contempler les lignes harmonieuses de FHymète et du Pentélique se détachant sur leur beau ciel avec une vigueur pleine de grâce, le

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