‹ RembrandtChapitre 161 sur 174 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

RUYSDAEL

Maintenant que je ne puis plus tenir un pinceau, je vais à Thospice. Je suis bien heureux d'être malade... Pourvu qu'on me laisse quelquefois sortir, que je puisse aller hors des murs et regarder la campag'ne . . . Regarder ! cela a toujours été ma passion. — Et vous, vous pouvez encore peindre ?

REMBRAÎ^DT

Si je ne pouvais plus peindre, je me tuerais.

RUYSDAEL

Que peignez-vous maintenant ?

Je travaille maintenant pour de petits bourgeois, marchandeurs et exigeants : je viens de terminer les syndics de la Corporation des Drapiers... C'est une de mes bonnes choses... Mais personne n'aime ce qui est beau.

RUYSDAEL

Si, nous.

N'éprouvez-voQS pas une amertume profonde...

RUYSDAEL

Pourquoi?... Les hommes ne comprennent pas^ ce n'est pas leur faute...

C'est vrai. Je m'indignais autrefois, je ne m'indigne plus.

RUYSDAEL

Oh ! il commence à faire froid, je me sens tout gelé...

Je ne sais vraiment pas si j'irai jusqu'à la ville...

RUYSDAEL

Il ne faut pas que je reste ici plus longtemps; rhumidité monte dans mes jambes/.. Je ne pourrais plus marcher.

En effet, c'est le froid, l'engourdissement...

RUYSDAEL

Il faut faire attention dans ce pays.

REMBARNDT

Moi, c'est le cœur qui s'engourdit.

RUYSDAEL

Si vous passez par Harlem, venez me voir.

Ils se séparent. La neige commence ii tomber. Rembrandt regarde Ruysdael s'éloigner.

DEUXIÈME TABLEAU

La demeure du Rosengracht, — Une grande salle baignée d'ombre, pauvrement meublée ; dans les coins traînent des chevalets, de toiles inachevées, des draperies sordides. Au premier plan, à droite, porte latérale donnant sur un réduit obscur ; à côté d'une cheminée à l'âtre encombré de débarras, grand fauteuil dont le cuir est déchiré par places. A gauche, deux escabeaux et une table où sont des fioles, des planches, des pointes. Au fond, dans l'angle, une presse encombrée de feuilles et de cartons; derrière, longue et basse fenêtre, donnant sur le canal ; porte à droite. Partout le désordre et la poussière.

STOPPERÏGE Alors^ tu n'as pas de tabac ?

REMBRANDT, de dos, une planche à la main.

Crois-moi, Stopperlg-e, je n'ai jamais rien gravé de plus beau...

STOPPERTGE

Le sujet ?

REMBRANDT, entrant dans le réduit de droite.

Miracle de la foi,,, « Or, la foi est une ferme attente des choses qu'on espère, une démonstration de celles qu'on ne voit pas... »

STOPPERTGE, resté seul en scène, debout au milieu de la chambre, avec scepticisme et amertume.

11 croit avoir gravé quelque chose, mais sa

pointe n'a peut-être pas effleuré le cuivre. Il vit dans le rêve. Par saint Luc! que pourrait-il faire de mieux? La réalité est discourtoise... Un taudis, un fauteuil éventré, une table vermoulue, pas de cadres aux murs, plus un tableau.

Montrant la fenêtre.

Le délabrement du quartier juif, les exhalaisons du Rosengracht, et juste en face, touchante ironie, la mascarade louche d'un bal public!... Ohé!... La comédie touche à sa fin : sautons! sautons!... il est temps de disparaître; les quinquets s'éteignent, et tout le monde en a assez!...

Regardant du côté du réduit.

Que fait-il là-dedans?... Il plonge sa planche dans la cuve... Il croit toujours!...

Avec ironie.

La foi est une ferme attente des choses qu'on espère...

REMBRANDT, rentrant avec sa planche.

Cela n'a rien donné !

STOPPERTGE, regardant la planche.

Parbleu ! c'est qu'il n'y avait rien !

Il jette la planche sur la table.

Rien!...

11 se laisse tomber dans le fauteuil.

STOPPERTGE A quoi donc crois-tu encore?

REMBRANDT, d'une voix épuisée.

Donne-moi à boire.

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