ACTE V
mouvement, jamais lassées... Le moulin est toujours là... Pour qui tourne-t-il maintenant?... Je ne sais pas... Je ne connais plus personne, personne ne me connaît... Ils sont tous morts... Morts aussi ceux qui les aimaient, ceux qui m'aimaient, les vieux amis... Van Swanenburch, Egma... morts I... Il n'y a plus rien...
RUYSDAEL
Il ne faut pas se désespérer... Il y a toujours la campagne, le ciel...
La campagne est triste, triste... Je voulais la revoir, je la trouve affreusement triste. Et le ciel est gris, à peine moins gris que la ville, là-bas...
RUYSDAEL
L'horizon qui confine à la mer, la grande plaine avec ses terrains luisants et ses eaux en bandes miroitantes I . . . Regardez ! . . .
Gomme c'est videl...
RUYSDAEL
Mais comme l'air est fluide, comme il baigne cette nature, comme il la pénètre de toutes parts ! On ne sait pas d'où vient la lumière ; il semble que ce soit l'espace qui est lumineux.
Oui, c'est une lumière douce, tamisée...
RUYSDAEL
Et qui vibre cependant, qui a en elle une force
cachée, mais qui se voile, par discrétion, comme pour ne laisser que transparaître sa splendeur... Regardez ce toit de chaume tapi dans ce bouquet d'arbres...
Oui! . .. oui!...
RUYSDAEL
Il est comme lavé de clarté; on dirait, à le voir, qu'on entend murmurer un ruisseau...
Et ce pont de bois, par derrière, dont la silhouette jette une ombre humide sur la lig-ne indécise de la berge !
RUYSDAEL
Ne vous semble-t-il pas qu'il mette une note presque trop brusque dans ce paysage de demiteinte?
C'est vrai.
RUYSDAEL
Je le supprimerais.
Moi aussi.
RUYSDAEL
Non... tenez !... il s'enveloppe, il s^enveloppe!... Oh ! maintenant, il est admirable !
Mais vous êtes peintre !
RUYSDAEL
Peintre, oui. — Vous aussi !
Oui.
RUYSDAEL
Qui êtes-vous ?
RUYSDAEL
Ah ! Rembrandt ! . . . Vous ! . . ,
Et vous ?
RUYSDAEL
Ruysdael.
Ruysdael I . . . Quoi ! . . . quoi ! ... Ce malheureux, ce vagabond errant par les chemins, c'est Ruysdael !... Ruysdael, le plus grand peintre de la Hollande!...
RUYSDAEL
Je vais à Harlem. On a écrit pour moi aux Régents de Fhospice...
Alors, vous aussi ! Oh 1... je ne savais pas!... je ne savais pas!
RUSYDAEL
La seule chose qui me peine, c'est que je ne puis plus peindre. La maladie m'a pris. Mes mains
sont agitées d'un tremblement continuel. Je parais un vieillard, et j'ai à peine quarante ans. Voyez-vous, j'ai trop aimé la nature... Les longues stations au bord des marécages m'ont été funestes... C'est beau, toute cette campagne, tout ce pays, mais cela donne les fièvres.
Et la misère a aidé la nature.
RUYSDAEL
Je n'avais pas à manger tous les jours...
Vos tableaux ?...
RUYSDAEL
Je n'ai jamais vendu un tableau plus de deux florins.
Deux florins!
RUYSDAEL
C'est déjà un prix,deux florins : le pain d'une semaine 1... Mais, lorsqu^on aime un coin de pays, il faut du temps pour arriver à le rendre sur une toile I
De quoi viviez-vous alors ?
RUYSDAEL
Je peignais des fonds pour des peintres riches.
Et maintenant ?