Réminiscences
Pour moi, il me semble que je fais à peu près la même chose, et, pourtant, je rencontre tous les jours, et de plus en plus, signe infaillible de décrépitude, des gens qui me disent à l’envi : ‘ Comme vous rajeunissez ! Comme vous êtes alerte ! Vous
avez l'air d’un jeune homme de vingt-cinq ans ! ”....
Hélas ! Quand un homme rajeunit tant que ça, on n’a pas besoin de le lui dire ; il s’en aperçoit suffisamment à la nature et au nombre des exploits qu’il peut accomplir. Non, jamais jamais il ne reviendra le temps où nous partions, tous les deux ou trois jours, à la fermeture des bureaux, Alphonse Geoffrion, Alphonse Lusignan, Joseph Turgeon et moi, pour faire le tour à pied de la petite montagne de Montréal ! Chemin faisant, nous arrêtions, bien entendu, chez Prendergast, au détour de la
Côte des Neiges, pour prendre une ‘“ cerise ” et même deux “ cerises ”. Il nous arrivait encore parfois d’y souper, puis nous revenions à ln ville, forts comme des Turcs et dispos
comme des chamois.
Là, par exemple, nous étions rajeunis ! Nous passions de bonnes longues soirées, bien gaies, bien animées, pleines de toute espèce de choses, jusqu’à des choses instructives, et, de temps à autre, il nous prenait fantaisie, à l'approche de l'heure solennelle, de louer un “cab ” à quatre, pour quinze sous, et
£ d'aller faire une promenad( quelconque.
On n’a jamais su exactement la signification du mot ‘“ quelconque ”, mais on n’a pas encore oublié, je l'espère, ce que c'était que le “ quinze sous ” d'autrefois, ou l’ancien six pence anglais, équivalent à doure centins et demi de la monnaie actuelle.
-Ce que c’est que le progrès ! J'adis on disait ‘ quinze sous ” ; aujourd'hui l’on dit ‘ douze centins et demi ”.
Comme ça marche ! Comme ça marche !
Quand nous parûmes sur la scène, nous, c-àd. ceux qui ont aujourd’hui de quarante-cinq à cinquante ans, et même, hélas ! ....un peu plus, la brillante pléiade de 1854, qu’on a appelée ‘ la pléiade rouge, ” commençait à décliner sérieusement. Quelques-urns d’entre eux, et des plus illustres, avaient déjà
suivi la mort sur la longue route où elle se transforme en Lmmortalité, C'étaient Papin et Eric Dorion. Bientôt d’autres. allaient suivre : Charles Daoust, Labrèche-Viger, Laberge, puis Wilfrid Dorion, Joseph Doutre, et enfin, pour couronner la
série des vaillants disparus, l'honorable juge-en-chef A. A.
Dorion. Zu bein! gl ja se. Mapa ss CU ot 174.
La génération tout entière n été moissonnée en pleine force, en pleine maturité, sans qu'aucun de ses membres ait pu arriver seulement à l'automne de la vie, à l'exception du dernier que je viens de nommer, du juge-en-chef Dorion, dont le passage sur terre a été marqué par la pratique de toutes les vertus et l'exercice des plus nobles qualités. Malheureusement, il les a emportées toutes avec lui dans la tombe, n'ayant pas voulu en laisser une seule à l’usage de la jeunesse actuelle, qui en avait
tant besoin !
De toute cette constellation éteinte il ne reste aujourd’hui que M. Rodolphe Laflamme, astre que rien n’amoindrit et qui brille solitaire dans son ciel déserté, comme ces soldats indomp- : tables qui restent debout sur les champs de bataille, quand la déroute a tout emporté et tout balayé jusques au loin, à l'horizon.
Puisque je rappelle M. Rodolphe Laflamme, commençons. ce chapitre de , ‘ réminiscences” par une anecdote dans laquelle il eut une part considérable, sans y avoir songé un instant, mais qui se présente tellement bien sous ma plume que je ne
à : REMINISCENCES
puis rien ofirir de mieux au lecteur aussi sceptique qu’avide,
aussi incontentable que désabusé,
C'était, disons en 1866. Ce siècle avait donc soixante-six ans, si j'ose m'exprimer ainsi, c-à-d. deux ans de plus que Victor Hugo, qui naquit en 1802, et quarante ans de plus que.... moi, qui suis né en 1840.— Veuillez ne faire ni
comparaisons ni calculs.
Je venais d’être reçu avocat, grâce à des traits d'audace, dont je ne serais plus capable aujourd’hui, et à d’heureuses supercheries, dont mon patron s'était fait le bienveillant
complice.
Or, mon patron, c'était précisément M. Rodolpne Laflamme, que je viens de rappeler et à qui je demande pardon de ne pouvoir oublier d’avoir été son clerc, lui qui s’est désolé plus d’une fois, j'en suis sûr, d’avoir été mon patron, fatalement,
inévitablement.
Comme tout disciple d'avenir, je n'avais paru au bureau de mon patron qu'une quinzaine de jours, durant mes trois, années de cléricature, ce qui fait que je connaissais très imparfaitement la procédure anglo-franco-canadienne ; mais, en
revanche, je savais encore bien moins le droit. Les examinateurs
d'alors n'étaient pas heureusement des tigres altérés de sang de clere, comme ceux d'aujourd'hui. Ils ne demandaient pas à un aspirant à la profession d'avocat de leur donner la longueur exacte du tibia de Cécrops, ou la quantité de poussière accumulée dans le tombeau de Melchisédech ; ils se contentaient d’un simple examen oral, souvent réduit à d’infimes proportions ; ils joignaient de plus à une grande bénévolence un flair remarquable, ce qui leur permettait de discerner quelquefois, dans le candidat déplorablement étranger aux défenses en droit, aux répliques et aux tripliques, un grand jurisconsulte futur. Monsieur Laflamme, qui connaissait mes faibles—et ils étaient nombreux, Dieu merci !—avait, par,complaisance et par amitié pour moi, chargé sa conscience d’une gigantesque imposture, que n'ont jamais pu lui pardonner les Castors, pourtant les plus accommodants des hommes, comme le ciel
dont ils sont l’image sur la terre.
Il n'avait donné un certificat d’assiduité à son bureau, ce qui était aussi fort que de donner le serpent qui capta indignement notre mère Eve pour celui qui est entrevu périodignement par différents capitaines ou voyageurs, tous plus distingués les
uns que les autres. |, :
Je me présentais donc devant les examinateurs, avec tous les documents essentiels, ,...moins un, la connaissance du
drof Mais celui-là se compensait par l’assiduité.
Tous mes examinateurs d'alors sont aujourd’hui des juges, à l'exception d’un seul, qui doit probablement d’être écarté du banc judiciaire à une question qu'il m'avait posée, tandis que je dois, en grande partie peut-être, à ma réponse à cette question, d’avoir été reçu dans le docte corps où fleurissent d’autres publicistes que moi, tels que Charles Thibault, Cet examinateur, peu satisfait des réponses à pu près évasives que j'avais faites jusque la à ses confrères, voulut me pousser une question qui demandait absolument une réponse directe, droite et raide comme un paratonnerre. Aussi, son tour venu de m’interroger: ‘ Quel est, ” me dit-il brusquement, ‘ quel est le principal fonctionnaire du mariage!” Pour un vieux garçon en herbe cette question était terrible, remplie d'horizons séduisants et menaçants, de dangers et d’attraits tout à la fois. Aussi demeurai-je interloqué, avec un courant d’air dans le dos et un poids de trois livres sur la langue. Mais, me ravisant aussitôt: ‘ Comment! Le principal fonctionnaire du mariage, m’écriai-je,
mais c’est le mari ! ”
A cette réponse un immense éclat de rire parcourut le gosier des quatre futurs juges, mon examen fut déclaré très satisfaisant et je passai avocat, avec droit de posséder diplôme, de porter toge et bonnet carré, d’être inscrit sur le tableau en payant mes taxes ; avec espoir ‘ de conseiller la reine ” un jour ou de devenir magistrat stipendiaire, et, en attendant, avec poyvoir de défendre la veuve, privée de son principal fonctionnaire, et
de cultiver le patrimoine dos héritiers présomptifs.
Mais ce n’était pas tout d’avoir été reçu avocat ; il fallait en exercer la noble profession, remplie des plus glorieuses incertituc'es. J’avais une véritable répugnance pour le métier. Me faire avocat consultant, c'était un peu hardi. Exercer devant les cours civiles présentait certaines difficultés ; je ne savais pas la différence entre une assignation et une défense en droit. Un autre embarras se présentait ; je n'avais pas accumulé de rentes pendant ma cléricature, au contraire. Or, quand on n’a pas de rentes, il devient de plus en plus urgent de s’en faire, et je ne voulais pas laisser croire au public que c'était en vain que j'avais acquis mon grade d'avocat à la sueur de mon front.
Des amis compatissants, témoins de mes perplexités doulou: reuses, m’engagèrent à ‘ exercer au criminel.” C'était aller d’un abîme à l’autre; mais, comme le dindon de la fable, je n'avais pas le choix de la sauce à laquelle je devais me faire rôtir. Je m'instituai donc avocat criminel, non. .aw criminel : ce n’est qu'une variante. Je louai un bureau, j'achetai un “ Archibald, ” (auteur de droit criminel) dans lequel je me plongeai jusqu'au cou, et j'attendis tous les Dumollards (1) que la société vengeresse pourrait jeter sur mon chemin. Mais plus j'allais, plus je trouvais que notre peuple était désespérément moral et fournissait peu de pâture à la vindicte publique. J'étais sur le point d’accuser mes amis de félonie à mon endroit ; j'avais trouvé félonie dans Archibald. Je n'avais plus dans la
bouche que des expressions de criminaliste, comme un gueux
(1) Fameux assassin français.
qui, une fois monté à cheval, s’imagine qu'il n’en descendra
jamais.
Un beau matin, Joseph Turgeon vint me trouver : ‘Jai deux sujets à t’offrir, me dit-il ; j'ai leur cause en main, mais je ne m'en charge pas, elle est désespérée. T'un est un pauvre diable, que je crois innocent, mais qui s’est fait pincer de la manière la plus sotte ; l’autre est un pendard épouvantable, que le jury condamnera d'avance, rien qu’en l’apercevant.”
C'était un début plein de promesse.
J’adoptai immédiatement le pendard et me rendis à la prison, pour le questionner et me convaincre de son innocence, comme tout avocat consciencieux doit le faire au préalable. Cette entrevue me laissa peu rassuré—j’avais encore des scrupules à cett» époque—mais je résolus néanmoins de tenter l’aventure, et, au jour du procès, je me prisentai devant la cour des Sessions
de Quartier, survêtu d’une robe d'avocat empruntée à Geoftrion.
Il y avait foule de jeunes confrères, venus pour assister à la
plus comique des plaidoiries. (Ça ne fut pas long. Sur tous les
ee
points mon client était impossible à défendre, ce qui ne m’empêcha pas d'adresser au jury une harangue, qui est restée dans les fastes du barreau. Je parlai des Thermopyles, de la bataille de Navarin, des ‘“ troubles ” de 1837, des inégalités sociales et enfin de circonstances atténuantes, que je puisai dans les plus lointaines retraites de mon imagination. Tout fut inutile. M. le juge Coursol fit sa “charge” en cinq minutes. Il daigna remarquer qu'un discours spirituel, rempli de réminiscences historiques, ne suffisait pas pour établir l’innocence de l'accusé, et un verdictde “coupable” fut prononcé séance ténante, sans
l'ombre de délibération.
Je n'eus pas le temps de me féliciter de mes débuts ; l'instant
d’après mon autre client paraissait à la barre.
Celui-là avait une figure douce, sympathique, et tout prédisposait en sa faveur, mais il avait fait les choses aussi bêtement que possible. Pour le tirer d’embarras il fallait un vieux praticien ; j'examinai des témoins, je balbutiai des arguments, j’essayai de toutes les roueries les plus accréditées, maisla cause était perdue sans ressources. Tout à coup je me sentis tiré par la manche de la robe de Geoffrion. C'était un mien ami, rompu à toutes les finesses du métier : ‘Tu n’as donc pas remarqué, me dit-il, un fav dans l'indictement ? Faïs-le valoir tout de suite et
ton client est sauvé ”
Je n'étais guère homme à remarquer ces choses-là, ‘ Un flaw ! lui dis-je, qu'est-ce que c’est que ça ?—Maiïs c’est une erreur capitale dans la mise en accusation.—” Mon ami me signala l'erreur, me la fit comprendre, ce qui était essentiel .… . Alors, superbe, hérissé, triomphant : ‘ Votre Honneur, w’écriai-je, je possède un law, oui, un vrai flaw, dans l’indictement, bien entendu, le plus beau des faws, un flaw comme pas un; je demande au tribunal de faire cesser la poursuite et de renvoyer les plaignants.” À". le juge Coursol examina la pièce, découvrit qu'il y avait en effet un far, et fit aussitôt au jury une décharge
qui mettait mon c'ient en liberté.
Oh ! le heav jour !
Restait la question des honoraires. Je m'élançai à ls poursuite de l’élargi et le trouvai, qui m'avait attendu au bas de l'escalier de la cour, au lieu de s'enfuir, comme c’est la règle lorsqu'on est l’objet d’un service rendu. A sa vue je me sentis embarrassé. L’obligé, en somme, c'était moi qui lui devais un triomphe si facile.
. Monsieur, me dit-il, je suis innocent, je vous le jure ; je suis dans ce pays-ci depuis un mois à peine, mais il m'est impossible d’y rester désormais plus longtemps ; je n’ai aucun moyen
de m’acquitter envers vous, mais veuillez accepter cette ‘ recon-
naissance ” que je tiens d’un prêteur, chez qui j'ai engagé un habillement de soirée complet. Cet habillement m'est désormais inutile, mais il pourra peut-être vous servir à quelque chose.” Pour rien au monde je n'aurais voulu accepter quoi que ce fût de ce pauvre garçon mais il insista tellement que je dus me rendre. Je pris donc la reconnaissance, et, deux heures après, moyennant cinq dollars payés au juif, je me trouvai nanti d’un habit à queue, d’un gilet et d’un pantalon tout neufs. Qu’allaisie en faire ? C’est alors qu’une idée folichonne me traversa la tête Que j'en ai eu d’autres dequis ! f,
Le propriétaire du ‘ Richelieu ” avait alors à son service un garçon de quinze à seize ans, qui faisait dans l’hôtel toute sorte d'ouvrages d’une nature quelconque. Ce garçon s'appelait Ménésippe. J’abordai immédiatement maître Béliveau : “ Modèle des hôteliers, lui-dis-je, je prends Ménésippe à mon service et à celui de mes aris ; nous vous donnerons tant par semaine pour le temps qu'il nous consacrera ; il nous servira à table, nous exclusivement, en habit à queue et en gants blancs. Cela donnera énormément de relief à votre boutique et vous attirera une clientèle comparable à la descendance d'Abraham. Voici un habillement tout fait pour lui ; je le lui donne, mais
à la condition qu’il nous serve, comme je viens de l'indiquer.”
Béliveau recula de trois pas, abasourdi par cette proposition | insolite ; mais, rapidement, il se remit et accepta ma proposition pour le fun, pour la curiosité de la chose, C'était un essai dans le gran \ style.
Le lendemain, Ménésippe, vêtu de noir, colleté et ganté de blanc, se tenait à son poste, raide comme une hallebarde, au bout de table qui nous était réservé, attendant que nous eussions pris place pour courir au moindre signal et exécuter nos ordres, que la divergence de nos goûts et le brouhaha soulevé dans la salle a manger par cette nouveauté prodigieuse
rendaient à peu près incompréhensibles.
Oh ! Ce fut une farce digne des pensionnaires de l’Olympe en humeur de cascader. Elle méritait d’être racontée en vers épiques, de la facture de feu Arthur Casgrain, auteur de la Grand-Tronciade. Cela paraîtrait bien mince aujourd’hui peut-être, grâce à l'abus que l’on fait de l’habit à queue, à tout propos et sans propos ; mais dans ce temps-là, un waiter servant à la table du ÆRichelieu, en habit à queue et en gants blancs, c'était plus grand que la lune dans son plein.
Pendant trois jours une foule énorme assiégea l'hôtel ; on y vint diner de tous les côtés à la fois, les bureaux d'avocats s'y vidèrent ; c'était à qui appellerait Ménésippe, lui faisant de
l'œil, essayant de l’attirer, de le cajoler et même de le corrompre, d'exercer sur lui les influences les plus illégitimes. Mais Méné- sippe, que sa grandeur retenait à notre bout de table, restait insensible à tous les appels et ne daignait même pas sourire aux
tentaticns accumulées sous ses regards.
Nous étions à cette époque, tous les membres de notre groupe les assidus de l’ancien hôtel Richelieu, plus ou moins pension— naires, plus ou moins locataires, suivant que nous tenions plus ou moins logement au dehors ; mais dans tous les cas, nous. étions de ces clients qu’on appelle les piliers d’une maison, et, en qualité de piliers, nous jouissions d’une foule de tolérances. dont je redouterais quelque peu de faire aujourd’hui le dénombrement.
Heureusement que ma mémoire, fatiguée d’avoir eu à retenir tant de choses, m'aide à être discret. .
L'ancien hôtel Richelieu était bien loin d’être à cette époque ce qu’il devint quelques années plus tard, par des augmentations, des allongements et des élargissements qui l’étendirent d’une rue à l’autre, avec une facade trois fois plus grande, sur la rue St-Vincent, que la façade primitive. L'hôtel ne comprenait absolument alors que le vieux corps de bâtiment qui, aujourd’hui, n’en est guère qu'une annexe, quoiqu'il donne accès à la buvette, à la salle à manger et aux cabinets particuliers. Mais comme tout était jeune encore dans ce vieux logis-là et combien étaient réjouissants les éclats de la bonne et franche gaieté d'autrefois, qu'on y entendait courir dans les salons et dans les corridors, jusqu’à des heures absolument indues ! Comme on y était chez soi! Comme on s’y attablait ensemble, et comme on prenait le temps de se parler, de déguster son verre, ses verres, et de jouir un peu de la vie, loin d’être emporté, comme on l’est de nos jours, par cette fièvre d'activité brûlante qui réduit les heures à n'être plus
que des minutes, et la vie qu’un arrêt entre deux trains |
I1 était entendu que le Richelieu était la propriété de ses habitués aussi sérieux que fidèles, et cela à toute heure du jour et de la nuit. Isidore Durocher, le propriétaire actuel, qui était alors commis de buvette sous le sceptre d'Aimé Béliveau, semblait avoir reçu pour consigne de ne pas se coucher avant
trois heures du matin, et il l'oLservait rigoureusement.
J’ai passé là des heures inoubliables dans la compagnie
d'hommes qui ont joué un grand, un très grand rôle dans l’his-
REMINISCEN. ES 17
toire du Canada, et qui ne dédaignaient nas de nous enseigner, à nous les débutants d'alors, les roueries de la politique et le dessous des choses. Avec eux nous en avons appris plus que dans bien des livres, et janiais nous n’aurions songé à leur en apprendre à notre tour, comme cela arrive à une époque de
progrès disproportionné, qui ressemble beaucoup à la nôtre.
En tant qu'hôtels, ceux du Montréal d'alors n'étaient pas absolument fastueux; ils n'étaient même pas au niveau des aspirations grandioses qui envahissaient rapidement l’âme de tous les citoyens capables d’embrasser les perspectives se dessinant de plus en plus à l'horizon. A peine y en avait-il un ou deux que l’on estimerait aujourd’hui detroisieme ordre,a l’exception du St-Lawrence Hall, qui venait justement de naître et qui ne se risquait encore à aucune hardiesse, rien ne faisant prévoir qu'un arriverait bientôt d’un bond à des sommets encore absolument invisibles. Des palais de la dimension, de la splendeur, de l'aménagement et de la perfection luxueuse du Windsor, il eût été impossible, même à l’imagination la
plus désordonnée, de les concevoir seulement en rêve ! Mais en revanche, il y avait de ces établissements qu’on chercherait en vain aujourd'hui, des ‘“buen retiro” d’un cachet
antique, intime, en quelque sorte personnel, qui ne s’ouvraient S) À RUE
guère qu'à une clientèle choisie, éminemment fine fleur,endroits où l’on était sûr, à quelque heure que ce fût,de ne pas coudoyer des gens que l'on n'eût pas aimé à rencontrer ailleurs, et qui étaient l'expression d’un temps où il y avait encore beaucoup
de mœurs aristocratiques et beaucoup de distinctions sociales.
Telles étaient l’ancienne maison de Dolly, à deux pas du St-Lawrence Hall, celle de Gianelli sur la Place d’Armes, et deux ou trois autres qu’il est inutile de mentionner ici.
Il y avait encore, si l’on veut remonter à une trentaine d'années au moins, d'un genre plus bourgeois mais néanmoins encore très comme il faut, le vénérable hôtel du Canada, tenu par le pète Séraphino Géraldi, lequel avait pour gérant Joseph Brault, nommé plus tard messager en chef de l’Assemblée Législative, lorsque la Confédération étendit sur les provinces de l'Amérique britannique son aile chargée de promesses et de perspectives luxueuses. Ah! le bon vieux temps! Et qui done eût pu soupéonner alors qu’une ville canadienne pût devenir, en vingt-cinq ans, une des grandes métropoles du continent américain ?.....,
Le soir, dans le vestibule de l’hôtel, se réunissaient, en un groupe grossissant d'heure en heure, les voyageurs arrivés de toutes les parties du district de Montréal. Il n’y avait là pour ainsi dire pas d'étrangers. On se racontait les affaires du jour autour d’un gros poële ronflant et sympathique ; on parlait un peu de son village, du grand-père mort la semaine
précédente, de la vieille tante fanée par ses rhumatismes, de la
récolte de l’automne, du prix des fourrures, des exploits des rats musqués dans les étangs, du nombre de lièvres pris au collet depuis le commencement de l'hiver, etc., etc., ete. Et il y en avait, il y en avait, et souvent cela recommençait,. Les Canadiens d'alors, une fois leurs affaires finies, et ce n’était pas toujours long, leurs affaires, lorsqu'ils se trouvaient réunis, la pipe au bec, autour d’un bon poële, ne pouvaient plus se quitter. Hélas ! Hélas ! Comme tout cela est loin ; et comme, lorsque je me reporte vers ces choses passées, je crois revoir en elles des épaves d’une existence antérieure, flottant sur un morceau de planète détaché de la nôtre et emporté à la remorque de quelque planète étrangère, fort embarrassée de savoir où
loger ses Canadiens dans l'espace !