‹ RéminiscencesChapitre 2 sur 5 · III · texte numérisé non relu

III

. Pareillement à nos devanciers, nous arrivions, nous, phalange fortement unie, nn seulement par la solidarité de principes communs et nettement définis, mais encore par les liens d’une

amitié étroite, que le temps n’a fait que resserrer davantage.

Nous étions des compagnons d'étude, de plaisirs... .de tout ce que vous voudrez. Mais c’est qu’on étudiait, dans ce temps-

1à, et dans de gros livres, des livres plus gros encore que ceux qui contiennent les décisions du Conseil Souverain ! Avec cette différence que les nôtres coûtaient beaucoup moins cher et qu'ils étaient beaucoup plus lus; ce qui ne nous rendait pas plus prétentieux pour tout cela.

Aussi, tout en étant jeunes, et même très jeunes à nos heures, étions-nous aussi des hommes aimant le travail fécond, comprenant toutes les responsabilités de l'avenir et nous y préparant par la culture mutuelle, sans jamais tomber dans l’admiration mutuelle, maladie infectieuse attaquant de préférence les inférieurs et les incapables qui ont besoin de s’exalter entre eux, -qui s’en font accroire avec un sérieux désopilant et qui s’imagi nent en faire accroire autant au public.

C’est pour cela que nous avions fondé un cénacle, mais un ‘eénacle qui avait des réunions vraies, et non pas des simulacres, des prétextes de réunions, cecmme cela est arrivé dans tous les

«ssais postérieurs dont j'ai eu connaissance.

Je tenais alors une moitié de maison de garçon.—#’il vous plaît, ne vous voilez pas la figure— Cette maison était juste en face du couvent de la Congrégation, dans une rue étroite, sombre et déserte, qui s'appelait Saint-Jean-Baptiste,

et qui a gardé ‘son nom, son étroitesse, sa maigreur et sa

sombreur, en dépit de tous les bouleversements opérés dans la grande métropole canadienne, N’allons pas croire tout de même qu'il y ait eu un mot d'ordre, transmis de génération en génération d'échevins, depuis un quart de siècle, pour la conserver comme une relique. Non, c’est son obscurité qui l’a sauvée, De même que de tout petits moineaux échappent à la serre de l’épervier, de même la pauvre petite rue Saint-Jean- Baptiste a échappé au regard flamboyant et à la fureur meurtrière des conseillers de ville, espèce qui n’a ni entrailles, ni foi ni loi.

Les réunions du cénacle avaient lieu chez moi, et j'étais chargé d'y faire. ...devinez....un cours d'économie politique ! Hélas ! Qu'est devenu ce cours ? Quant à l’économie, on ne m'a jamais mis en mesure d'en faire, et même dans ce cas, je n'oserais répondre de rien.

Nous avons passé là des heures fécondes, dont le germe a

fructifié pendant une longue suite d'années.

Dans ce temps-là il n’y avait pas encore de journaux français quotidiens à Montréal ; mais ils étaient à la veille de poindre.— On n’y comptait à vrai dire que deux grands organes reconnus de l'opinion publique ; d'un côté, la “Minerve”, bouffe de patronage, replète à en crever, suant à grosses gouttes les louis du trésor, organe et instrument de George Etienne Cartier, dont les bleus ont voulu absolument faire un grand homme, ce qui n’était pas nécessaire, puisqu'ils devaient avoir un jour Joseph

Tassé. De l’autre côté, il y avait le “ Pays,” organe des Rouges,

des rouges vrais, aussi maigre que la Minerve” était grasse, ne paraissant que tous les deux jours, vivant de souscriptions et de sacrifices, faisant une lutte héroïque avec les seules ressources que lui apportaient et que renouvelaient incessamment le patriotisme déterminé d’alors,les convictions ardentes et l'amour

exalté des principes.

On avait beau jeu faire des articles à cette époque. On n'était pas submergé par le flot toujours, toujours grossissant des dépêches qui arrivent de toutes les parties du monde, On n'avait pas devant soi des montagnes de journaux, avec leurs bataillons serrés de colonnes, et qui déferlent, comme d'énormes ras-demarée, à chaque courrier nouveau ; on n'avait pas non plus le fléau des ‘reporters ”, ces frélons de la presse, ces remplisseurs enragés qni jouent dans le journalisme le rôle de la bourre dans les canons. On pouvait s'asseoir tranquillement pour écrire son article, sans être menacé d’une averse d'incidents imprévus et de complications pouvant s'abattre à toute minute dans le cabinet sacré du rédacteur. Celui-ci, à son fauteuil éditorial, était inviolable comme un bonze dans son sanctuaire. Heureuse enfance du journalisme, où l’on prenait si naïvement des joujoux pour des réalités ! Tous ceux qui s’en mêlaient étaient des

eroyants. Ils croyaient que le monde irait toujours de mieux

en mieux, que de la lutte se dégagerait de plus en plus nette l'idée de vérité, de progrès rationnel, et jamais ils n'auraient rêvé qu’elle aboutirait un jour à la simple formule : “ôte-toi de là que je m'y mette, et si tu ne t'ôtes pas, je vais t'ôter”, pas plus qu’ils auraient vêvé qu’à la fin du dix-neuvième siècle on

pût proclamer audacieusement que “ la force prime le droit.”

On ne faisait jamais son article à la dernière heure, comme aujourd’hui, de peur qu’il ne “survienne quelque chose.” Et comme on en était fier quand on avait touché juste ! Comme on en parlait !— on avait encore pour cela vingt-quatre heures devant soi—-et comme l’article avait déjà été lu avant de paraître ! Je me rappelle, quand le premier message fut échangé par le premier cable transatlantique, entre la reine Victoria et le président Grant, les figures de nos bons Montréalais, de ces mêmes hommes qui, aujourd'hui, poseraient sans hésiter un cable entre leur ville et l'étoile polaire ; la bonne moitié d’entre eux croyaient à une mystification. Ils avaient conservé un reste.de jeunesse et de candeur et étaient encore capables de s'étonner ! Je ne dirai pas q'e c'était là le “bon temps” plutôt que tout autre ; je ne suis pas encore à l’âge où l’on commet ces amusants anachronismes ; du reste, le ‘ bon temps” est toujours celui qui se trouvait trente ans avant celui où l’on est, et le bon temps sera le nôtre pour ceux qui vivront dans trente, quarante et cinquante ans d'ici. Maïs comme on est toujours mécontent de l’époque où l’on vit, comme on lui trouve tous les défauts et

tous les vices, qui, évidemment, ne pouvaient exister avant elle,

il est consolant de se retourner en arrière, là où l’on ne regarde

plus qu'à travers ce prisme trompeur qui s'appelle l’histoire,

Il me semble, lecteur, que »arvenu au point où j'en suis de ces souvenirs, il est convenable que je vous présente les princi. paux personnages de notre groupe. Oh ! ils sont connus depuis longtemps, quelques-uns même en jouissance de la plus grande et de la plus méritée des illustrations.

Voici d’abord Laurier ! Laurier, que nous appelions déjà le Burke canadien, et qui préludait à ses discours parlementaires par desdiscours intimes, dont lestyle touiours élégant, l’éloquente et large allure noûs ravissaient, Ce que Laurier approfondissait de préférence, c'était l'économie politique, l'histoire et le droit constitutionnel. Il savait son Jean-Baptiste Say et son Hallam par cœur. On voit que le futur avocat de la réciprocité illimitée était en germe dans les réunions hebdomadaires de la rue Saint- Jean-Baptiste.

Physionomie à part que celle-là au milieu de nous tous ! Toujours studieux, toujours absent des plaisirs, Laurier n’appa-

raissait que dans certaines occasions spéciales, comme dans les

banquets, et cela pour aborder chaudement, virilement, les. questions politiques. Il y déployait déjà tous les caractères de l’éloquence parlementaire ; c'était là son terrain, la politique étant sa véritable passion. Assurément il était destiné à s’y faire une carrière, et la plus brillante et la plus enviée, qu'il doit autant à son caractère élevé et pur de toute atteinte qu’à

son admirable talent.

Geoffrion : mon vieux Geoff ! L’ami des temps durs, (a frienp in need) qui se trouve toujours là à point pour me tire" d’embar:as et ramener vers moi quelques petites ondes égarées. du Pactole, dont je mourrai en contemplant, à un horizon de plus en plus lointain, le cours majestueux. Geoff est à la tête du barreau de Montréal, ce que je ne peux pas lui pardonner, parce que cette place m'était due. Il plie aujourd’hui sous le poids de sa clientèle... qu’il m'a volée. Il a encore fait pour: moi toute espèce de bêtises, oui.... Dieu merci ! Il m’a endossé des billets, les a payés, me les a remis en me recommandant de les jeter au feu, et m'a prêté de l'argent toutes les fois que j'avais l’air d’en manquer, ....est-ce que vous ne trouvez pas quc c’est humiliant et n’ai-je pas toutes les raisons du monde:

Ven garder rancune ?

La dernière fois de toutes j'avais fait un billet de quatre-vingt. dollirs. L'échéance arrivée, sans que je l’eusse prévue, j'avais. quitte Montréal et Geoffrion était parti pour l’Europe. Je m'étais. marié, circonstance encore plus inattendue qu'atténuante ;

J'avais même eu un enfant mâle, héritier de toutes mes splen-

deurs, circonstance on ne peut plus aggravante et presque aussi inattendue !....Pendant tout ce temps, le caiïssier de la banque avait patienté, n'ayant aucune appréhension sur le. dénouement de cet épisode. Seulement, à de certains intervalles, qu’on appelle réguliers, en termes de finance, il me

rafraîchissait la mémoire.

I] y avait déjà plusieurs fois que je recevais les rafraîchissements du caissier, lorsqu'un beau jour j'entends sonner vigoureusement à ma porte. C'était le facteur, le facteur tout abasourdi qui m’apportait une lettre chargée. Je l’ouvre en tremblant. Etais-je bien le destinataire et n’y avait il pas eu erreur,au dernier moment, dars lexpédition ? Non ; je lis : “Mon “ cher Buies. Nous te pardonnons de t’être marié à l’insu de ‘ nous tous. Mais comme tu as maintenant un enfant, il ne “faut pas qu'il souffre pour les fautes de son père : je m'empresse ‘ donc de te renvoyer ton billet de quatre-vingt dollars que j'ai “ subtilisé ès-mains de maître.. X., de la banque... Z.-—Tu ‘ pourras en reporter le montant, si tu le veux, sur ton héri-

‘“ tier —”Signé, Geoff.—

Voici maintenant Lusignan, dont je ne puis évoquer que l'ombre devant vous, car il nous a laissés, il y a bientôt deux ans, pour d’autres mondes dont le moindre est bien supérieur au nôtre. Ilest mort avant d’avoir atteint la cinquantaine, après s'être fait une belle place dans les Lettres canadiennes et au ioment où entraient en pleine maturité tous les fruits de son long et persistant labeur. Il est allé en cueillir d’autres plus haut, et il a bien fait de se hâter, car l'envie le guettait peutêtre maintenant qu’elle le voyait en possession d’une renommée

vaillamment acquise.

Lusignan était déjà lancé à fond de train dans le journalisme. 11 y allait avec une ‘ furia ” qui lui a attiré plus d'un incident lésagréable, mais dont toute trace est aujourd’hui perdue depuis longtemps. Ce qu'il était avant tout, c'était un amoureux des Lettres ; il adorait la grande littérature, celle des maîtres. [I] avait un tempérament capricieux, plein de heurts et de pointes, présentant des angles subits et souvent difficiles à tourner, mais au fond nature généreuse, d’une fidélité éprouvée À ses principes, et possédant, outre les dons intellectuels, des qualités précieuses d'écrivain que l’on trouve bien rarement

vujourd’hui, la sincérité et la conviction.

Gonzalve Doutre, pilier inébranlable de l’Institut-Canadien, affligé toute sa vie d’un commencement d’érésypèle qui Pavait rendu aussi sourd qu'un canon de la grande batterie et lui avait retroussé les lèvres en imitation d’ophycléide. Ce n’était pas de lui qu'on pouvait dire que ce qui lui entrait par une oreille lui sortait par l’autre. : Le pauvre garçon avait assez de misère à en déboucher une qu’il s’en tenait là, quand il y réussissait, et gardait tout. Aussi, avait-il dans la tête un salmigondis impénétrable de choses touffues et accumulées qui explique comment il a pu devenir l’auteur d’un code de procédure civile assez incompréhensible pour être très estimé.

Du reste, profondément oublié aujourd’hui, ce qui est très injuste, ayant été un garçon remarquable à plus d’un titre très studieux, très instruit, grand discoureur, avocat jusqu’au bout des ongles et capable de pondre deux codes de procédure par année. Il a été assez bon pour n’en laisser qu’un, et encore

on est ingrat envers sa mémoire !.,....

Ovide Perrault, qui a été jusqu’à son dernier soupir le plus aimable, le plus généreux compagnon et l’un ce plus fins causeurs que j'aie connus de ma vie,

Oscar Archambault, disparu pour la génération actuelle,

sprofondément enfoui à l’Assomptior, et dont nous avons abrégé

les jours en lui faisant faire avec nous des marches forcées

autour de la montagne de Montréal ; l’aimable et conciliant Oscar, qui s'était trouvé mêlé, on ne sait comment, à des radicaux de notre espèce, et qui, du fond de l’Assomption, son avant-dernière demeure, s'étonne d’avoir pu vouloir détruire l'ordre social.

Joseph Turgeon, mort il y a déja six ans, qui avait eu un jour, lui aussi, des velléités littéraires et avait fait un essei intitulé : * Biographie de Camille Urso, la violoniste, ” seul et unique essai qui avait failli tuer Camille Urso, sous le prétexte de raconter sa vie.

Letendre, dont le nom de baptême est Prisque, auquel s’ajoutait un Arthur, ce qui m'a toujours été particulièrement agréable, rédigeait alors l'Ordre, journal quotidien bourré de bons principes. Les ‘bons principes ? avaient en ce temps-là une vogue prodigieuse eb rapportaient abondamment, ce qui leur a valu le qualificatif qui les accompagne toujours.

Letendre est depuis de longues années protonotaire à Rimouski et il a conservé toute son intelligence, en dépit de ses fonctions. C’est à peu près l’homme le plus heureux de la province ; il à tous les droits et toutes les raisons de l'être, parce qu’il n'existe pas de nature plus liante que la sienne, ni de camaride plus obligeant, Muailgré des aptitudes incontestables, il est resté sans progéniture, et son caractère n'en a pas été assombri, comme cela serait arrivé immanquablement à un autre fonctionnaire. [Il hume, toute l’année durant, les déli-

cieuses senteurs salines du fleuve qui, en face de Rimouski,

tem ee ere

ressemble à la mer, en a toute la grandeur, la poésie et l'enivrement. Bercé sur ses grandes ondes, Letendre se laisse aller au courant de la vie, aimable, léger, souriant, heureux et vertueux.,.... Ilest temps que je m'arrête, je pourrais en

dire trop.

Au petit groupe, proprement dit, que je viens d’énumérer, noyau serré et presque iudivisible, qui mangeait à la même table et habitait à peu près sous le même toit, se rattachaient étroitement d’autres compagnons, qui ont fait de nous tous depuis lors un faisceau d’amitiés indissolubles, cimentées par une estime mutuelle que rien n’2 jamais entamée,

Robidoux se présente le premier dans ces souvenirs déjà si lointsins pour nous qui doublons aujourd’hui, avec une bonne grâce un peu forcée, le cap de la cinquantaine,

Robidoux ne fréquentait pas assidûment le cénacle ; mais nous le retrouvions souvent dans nos réunions intimes, où il se plaisait avant tout à rappeler et à citer les écrivains en renom du jour, dont le tempérament répondait le mieux au sien, ceux qui par un langage plein de ressources étonnantes, par un style merveilleusement adapté à leur objet, faisaient à l'empire de Napoléon ITT cette guerre de plume, si dangereuse qu'il eût

suffi d’un mot pour entraîner la prison, et qui, cependant,

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y échappaient toujours, grâce à une souplesse inouïe d’expression, à une habileté et à un art si profonds dans le choix des. mots et dans la méthode d’argumentation, que la censure déroutée restait impuissante. Aussi, ces hommes s’appelaient-ils Prévost-Paradol, Weiss, John Lemoine, Jules Simon, Adolphe Guéroult, pour ne citer que les plus connus dans le journalisme militant.

Robidoux ne se lassait pas non plus de nous rappeler les poètes, ces demi-dieux qui habitent la terre en se retenant aux cieux, et qui n’y viennent que pour conquérir l’immortalité, Il les connaissait tous, il vivait dans leur fréquentation de tous les jours, aussi bien des génies transcendants qui, comme Victor Hugo, Lamartine, Musset, Leconte de l'Isle, tracent un sillon à jamais ineffaçable dans la mémoire des hommes, que de ceux qui, planant un peu au-dessous dans le ciel de France, ressemblent à ces doux et caressants rayons qui attirent de la terre tous ses parfums et les versent dans le cœur des hommes réjouis et consolés.

Robidoux avait dès lors le don, je dirai presque le génie: de la persuasion, cette liqueur subtile qui s’infiltre dans toutes les veines, comme à notre insu, et qui chatouille si agréable ment toutes les fibres ! Il se dégageait de sa personne et de ses paroles une onction glissante et pénétrante, comme se dégage de certains bois un arôme dont on est tous pénétré avant de l’avoir respiré à peine, ou comme celui qui s'échappe, s'épand et roule à flots d’un bol de ‘ mocha ? préparé

par les mains savantes de mon ami Husmer Lanctot, le plus

aï-unguémisai , des enfants de Thémis.

J'ai encore un nom à citer, cher lecteur, parmi ceux qui constituaient alors notre fréquentation intime, mais j'en ai presque peur. Et pourtant ce n’est ni le moins aimé ni le moins estimé de tous! Je prie l’auteur de Zouaviana de ne pas s’offusquer de paraître dans le défilé de ces souvenirs de plus de vingt-cinq ans, puisque le terrain où je l'appelle est purement celui de l'amitié et de la camaraderie.

Oui, novs comptions au nombre de nos bons et fidèles compagnons le futur zouave pontifical, Gustave Drolet. C Destinée! n’es-tu pas toute faite de contrastes ? Je me trompe. Quoique nous püssions différer sur des points essentiels, nous avions tous une même âme et nous étions semblables par notre amour pour l’humanité, quelles que fussent les voies qui conduisîssent au bonheur qu’elle cherche et, qu’à nous tous, nous n’avons pas réussi encore à lui procurer.

Gustave, cependant, évitait avec un soin extrême de s'arrêter, pour y folâtrer, même légèrement, aux taillis qui bordent la route de la jeunesse inexpérimentée. Pressentant son rôle de troisé futur, il se couvrait dès lors d’une robe immaculée. Mais il était assurément loin dé se douter qu’un jour lui aussi

deviendrait auteur. Et pourtant, il en avait bien tous les

droits ; il a même celui de n’en pas éprouver tous les déboires. Puis-je le lui souhaiter ? Je le veux bien, de tout cœur : mais je ne puis rien contre la fatalité inexorable, Se faire auteur c’est vouloir attirer sur soi toutes les haïnes, toutes les envies, tout l'effort des basses et odieuses passions qui tourmentent les incapables et les salisseurs de réputation ; c’est consentir à faire de soi d'avance la cible des coups les plus envenimés, des traits les plus perfides et les plus lâches ; c’est enfin accepter d’être à toute heure du jour le point de mire des plus noires calomnies

et des attaques les plus honteuses.

O mon ami! Prends la coupe et bois-la, si ta main est robuste et ton cœur ferme ; mais je te plains de provoquer ainsi, de gaité de cœur, les reptiles qui grouillent dans l’ombre et dont

la bave salit toujours le talent, quand elle ne le tue pas !

Rappelons enfin, pour clore la liste : premièrement, ce pauvre Aristide Piché, mort aussi lui il y a une quinzaine d'années déjà, brave garçon qui avait énormément de facilité et de goût littéraire, qui me suivait comme mon ombre, ne voyait que moi et ne jurait que par moi, qui faisait toutes mes écritures,

qui lisait pour moi des heures entières et que j’entraînais,

comme un satellite, dans toutes mes marches et contremarches; expéditions et reconnaissances.

Deuxièmement :un type des plussinguliers et des mieux accusés, vrai descendant des coureurs de bois d'autrefois,

Il s'appelait à lui tout seul “ Jean-Baptiste Couillard Mimi Des Prés de Poisbriand de l’'Epinay ”, et ce n’était peut-être pas tout encore. Probabiement avait-il oublié d'ajouter à cette nomenclature un ‘“ de Saint ceci ou de Saint cela ”,...,espèce de prolongement bizarre que lon voit parfais accolé à un nom canadien, comme une queue qui aurait poussé mystérieusement

à un ours, l'hiver, dans son tronc d'arbre,

Transportons-nous maintenant aux années qui s’'écoulèrent de 1864 à 1869 inclusivement, années pendant lesquelles nous occupâmes plus particulièrement la scène, et pendant lesquelles le Montréal moderne, brisant de toutes parts sa coquille, s'élançait vers l’avenir, déjà par enjambées gigantesques.

Ces temps ne sont pourtant pas bien éloignés, et, néanmoins, ils étaient si différents du temps actuel que les jennes gens

d'aujourd'hui s'y trouveraient comme dans un autre monde,

tout ahuris, tout dépaysés au milieu des étudiants vieux modèle, dont nous avons été les derniers types.

Il y a de cela guère plus d’un quart de siècle, On a vite dit, on a vite écrit cela : un quurt de siècle”. Un trait de plume, et c’est fait, Eh bien! Eh bien ! Ca se passe encore plus vite, Impossible de s’illusionner là-dessus. Il n’y à pas de trait de

plume qui soit aussi rapide que le passé.

Mais que de choses dans ce quart de siècle ! Mon Dieu, que:

de choses ! C’est à en devenir tout étourdi quand on se retourne

pour regarder derrière soi ce laps de temps. Naïf serait-on de-

s'étonner que la jeunesse d'aujourd'hui soit tout différente de:

celle d'alors. C'est le monde entie: qui est sens dessus dsssous !

La science, les découvertes, les progrès de toute nature nous.

ont fait une planète qui n’x rien de commun avec l’ancienne.

Par suite, les jeunes du temps présent ne peuvent avoir ni les.

habitudes, ni le genre de vie, ni le tempérament, ni la manière: d’être de ceux d'il y a une trentaine d'années. L'ancien esprit, qui était la résultante des conditions d’un monde se rattachant au passé par mille liens, s'est comme entièrement métamorphosé Des choses, auxquelles on tenait extrêmement naguère et qui constituaient le fonds principal de l'éducation, semblent aujourd’hui des mythes. On regarde un Canadien qui, il y a trente ans, possédait déjà un quart de siècle, :omme une espèce d'apparition préhistorique, Nous avons presque toutes les

allures d’une première moitié du siècie à la fin de la deuxième,

et ce qu’il y a en nous de vivant a toutes les peinss du monde à

combattre ce qui y tient du fantôme ou du fossile en préparation.

Notre génération appartenait à l’époque de transition entre le Canada ancien et le Canada nouveau. Nous avons connu le vieux Montréal, celui que nous avaient légué nos pères, avec une physionomie qui se modifiait lentement et imperceptiblement par l’action d’un progrès mesuré et longuement prévu. Noue l'avons connu, habité et pratiqué à l’époque où il n’était pas encore question d'élargir une seule de ses rues, encore moins d’en faire une de ces énormes cités modernes ‘où les horimes oublient la petitisse de leur planète. Mous avons ainsi formé le trait d'union entre une société qui s’éteignait et une société nouvelle qui s’annonçait avec des goûts, un esprit et un genre änconnus jusque-là. D’un côté nous tenions aux fusils à pierre, de l’autre nous chargions par la culasse.

C'était à l’aurore d’un monde encore vaguement entr’aperçu, ‘où l'illusion fait un dernier effort pour ne pas devenir la réalité et où les mille images d’un passé, qui ne laissera bientôt plus ‘aucune trace, s’agitent encore dans l'esprit des hommes et ‘essaient de retenir dans un lit trop étroit le fleuve qui veut :s’épancher dans un vaste et profond bassin.

Ah !Il ne faut pas croire que Montréal ait toujours été la première ville du monde ni qu’elle ait eu de tout temps l'ambition

parfaitement légitime d’engloher dans son sein le continent tout

entier, en le glissant d’abord par le chenal Saint-Pierre, creusé pour cette fin jusqu'aux entrailles du globe. Non, si Montréal avait alors les pressentiments de sa grandeur prochaine, elle n’en avait pas encore toutes les audaces ; elle avait encore quelque mesure dans ses témérités et il arrivait qu’on rencontrât : de temps à autre un Montréaluis qui consentît à marcher sur terre.

C'était au temps où l’on commençait les démolitions de la rue Notre Dame, où l’on comblait le fossé de la rue Craig et les marais de la rue Sainte-Catherine, laquelle ne dépassait guère alors le Beaver Hall, du côté ouest, au temps enfin où la rue Saint-Denis comptait tout au plus une vingtaine de maisons, qui avaient l’air de se demander par quel hasard elles étaient. plantées là.

En haut, sur la côte, qui n'avait pas encore été abaissée et. domptée sous les tramways triomphants, se dressait, dans un isolement dédaigneux, la grande maison de M. Lacroix, maison hospitalière par excellence, dont la moitié était occupée par la famille d’un homme qui a été le plus aimé de son temps et le plus regretté de ceux qui ne sont plus, de M. Wilfrid Dorion, dont il suffit de rappeler le nom pour que les souvenir, les plus agréables et les plus chers arrivent en foule au cœur de tous

ceux qui l'ont connu.

Nous formions au cénaclé un groupe d'audacicux et de téméraires qui ne reculaient devant rien, qui abordaient toutes les questions, surtout les inabordables. C'était de notre âge et de notre tempérament. Il était entendu que nous étions tous de futurs grands homunes, et nous le sommes tous devenus, à l’exception de ceux qui sont morts. Le public nous considérait déjà avec une admiration pas du tout mitigée, à laquelle se mélaient quelques titillations fugitives de vague eflroi. En ce temps-là la lutte était terrible entre une autorité intransiveante, impitoyable, déterminée à faire courber tous les esprits, à détruire les plus petits germes, les plus légers souflles d'indépendance intellectuelle, entre cette autorité, dis-je, et ce qui tenait encore de l’ancienne phalinge des libéraux restés debout duns la déroute de leurs idées, et continuant à résister dans l’écrasement

de leur parti.

Les exigences et les prétentions de cette autorité tracassière et asservissante ne pouvaient conduire qu’à faire des révoltés, et c’est nous naturellement qui étions les révoltés, puisque nous ne voulions ni baisser nos fronts ni nous soumettre à une tyrannie qui aurait fait rapidement, des jeunes gens de Montréal, rien autre chose que des ilotes et des ressorts de gouvernement absolu.

Aussi les séances du cénacle se ressentaient-elles parfois des colères qui bouillonnaient duns nos âmes. Maislà nous étions simplement entre nous. C'était à l’Institut-Canadien qu'il fallait

nous voir, sur ce dernier rempart de la liberté d'idées et de

l'indépendance de caractère, que d’épais et obscurs bataillons battaient en brèche à toute heure, et qui, tous les jours, réparant ses blessures, montrait au milieu des tempêtes son front cicatrisé et rayonnant. Mais la guerre odieuse et féroce que l’on faisait à l’Institut ne pouvait durer indéfiniment. Néanmoius il a fallu dix ans pour l’abattre et près de cinq ans de plus pour faire disparaître jusqu'à son nom. L'Institut était venu avant le terme : c'était un enfant robuste et constitué pour affronter tous les temps, mais qui avait eu le tort de naître avant celui

où il eût pu trouver les éléments nécessaires de viabilité.

RC

La génération à laquelle j'ai l'honneur d’appartenir n’a connu | PTastitut-Canadien que dans ses dernières années, années de spasnes, de convulsions, d’intermittences, d’alternitives d’espé- “ance et de découragement, qui se terminèrent enfin par un trépas ignoré et une disparition sans éclat,

La coupe des humiliations et des désenchantements avait été épuisée ; il ne restait plus que l'injustice de l'oubli et le silence fait autour de sa tombe pour compléter la destinée de l’Institut-

Canadien.

Les ‘ anciens ” étaient devenus de plus en plus rares aux séances de l’Institut. On ne les y voyait guère que dans les occasions solennelles où il fallait donner de notre institution une opinion considérable.

Le fait est qu’une espèce de dégoût s'était emparé de plus en plus des libéraux de renom, et que, voyant le terrain leur échapper davantage tous les jours, ils aimaient mieux se retirer que de se compromettre sur l'arène brûlante où la jeuuesse seule pouvait impunément se risquer. Puis il y avait d’autres considérations ; on avait vieilli, on était père de famille, ce qui rendait l’intérieur plus dificile à quitter après les iournées de travail ; on avait des affaires, des soucis, des intérêts, mille choses qui n’embarrassent pas la jeunesse, de sorte que les hommes arrivés étaient bien aïises de trouver des remplaçants ;

sans cela l’Institut aurait été obligé de fermer ses portes.

M. Joseph Doutre, cependant, venait plus souvent que ceux de sa génératian. M. J. Doutre, que l’on regardait à bon droit comme le type de l’inflexibilité, de l'attachement inébranlable et immuabie aux principes de la vieille école, n'avait pas voulu lâcher prise en face de l’intimidation et de l'intolérance. Il aimait à voir les jeunes gens s'affirmer, manifester hautement leurs opinions, ne relever que de leur conscience et de leurs convictions. Il aimait à les encourager de sa parole et de ses actes ; aussi le trouvait-on plus souvent en contact avec eux, et se mêlait-il davantage à leurs réunions ou aux occasions

diverses qu’ils avaient de se manifester ou d'agir.

REMINISCENCES gai

Les anciens, ceux qui avaient été les fondateurs de l’Institut, ne faisaient donc, comme je viens de le dire, que de bien rares apparitions à nos séances. Oui, cela est vrai, en général, à fort peu d’exceptions près. Muis, parmi ces exceptions, il en est une qui vaut à elle seule tout un chapitre, et dont il est

juste que deux générations au moins gardent le souvenir.

En ce temps-là existait à Montréal un homme unique, indescriptible, tellement bizarre, paradoxal et phénoménal, qu’il ne comptait jamais avec les autres, et qu’il était impossible de le classer dans une catégorie quelconque d'hommes ayant certaines occupations ou habitudes connues et définies, vivant d’une vie commune à un certain nombre, ayant enfin des façons d’agir qu’on peut expliquer et qui se voient encore assez souvent, malgré leur étrangeté.

Celui-ci n’était rien de tout cela. Il était.... enfin, quoi ? Il était..., le citoyen Blanchet.

Jamais, dans aucun pays, il ne s'était vu un type comparable à celui-là. La nature, pour le créer, avait dû tirer des ficelles inouïes. Eh bien ! Cet être singulier, qui mit à quia toute une génération, vit aujourd'hui, aussi retiré et aussi inconnu que possible, sur un lopin de terre qu'il possède aux environs d’Arthabaska, où il ne lit peut-être pas un journal, lui qui en

dévorait deux cents par jour.

Le citoyen Blanchet ne se rendait jamais aux séances de l'Institut ; il s’y trouvait tout rendu d'avance, le matin, dès que les portes s’ouvraient, et l’on était sûr de l’y trouver toute la journée, à quelque heure que ce fût, lisant tous les journaux imaginables qui se publiaient sur le continent américain, T1 avait fait l’Institut soi, il se l'était incorporé ; les livres de la bibliothèque et les journaux de la salle étaient devenus sa chair et ses os ; il n’en sortait pas. Où mangeait-il ? Où couchait-il ? se damandait-on parfois ; personne ne le savait. Moi, je crois qu'il mangeait des tranches de l’Institut et qu'il se couchait dans les derniers exemplaires de l'Avenir, qu'il avait été le dernier à rédiger. ;

À l’Institut, il ne disait mot à personne, et quar.d par hasard: il s’en échappait pour aller au dehors, il allait droit devant lui, toujours par le même chemin, les yeux baissés, ne voyant, n'écoutant, ne regardant rien. Pourquoi aurait-il regardé ou écouté ? Il »’y avait au monde que deux endroits pour lui, l’Institut et son gîte. “ Citoyen, holà ! d’où venez-vous donc 2

De lInstitut.—Où allez-vous donc, citoyen ?-—A l’Institut,

Tous les soirs, immanquablement, à la même heure, on voyait sourdre de l’Institut, comme le jus sort du citron, une forme invariablement la même, surmontée du même petit casque, qui comptait vingt ans, et chaussée d’une énorme paire de mocassins en feutre couleur de rouille. Cette forme suivait exactement le même côté du chemin qu'elle avait suivi la veille et qu'elle.

Suivrait le lendemain, longeant silencieusement les maisons,

roide comme un poteau d’alignement et muette comme une sentinelle qui se dérobe, tont en piquant droit devant elle, Où allait cette ombre? C'est ce que personne n'a jamais su : mais ce qu'elle était, c’est ce que tout le monde savait,

Le citoyen Blanchet avait été le dernier rédacteur de l'Avenir, alors qu’il ne restait plus à ce journal que deux ou trois cents abonnés, à peine. C’est lui qui le rédigeait tout entier, de la première à la dernière ligne, qui le composait, le corrigeait, limprimait et le portait lui-même en ville les samedis soirs de chaque semaine. Il fit ce métier-là pendant un an, je crois, et il l'aurait fait indéfiniment, n’eût-il eu que dix abonnés à servir, si l'apparition, en 1852, du ?’ays, de ce cher vieux Pays, dans lequel j'ai vidé ma cervelle et mon cœur pendant huit ans, ne fût venue obliger l’Avenir à rendre l’âme sur le sein de son

unique rédacteur.

Le citoyen Blanchet parlait à toutes les séances de l’Institut, qu'il fût ou non inscrit parmi les discutants, quel que fût le sujet de la discussion. Ilse levait droit comme un paratounerre, disait à peine “ M. le président ”, pour lui tourner le dos inmédiatement après et parler tout le temps qu’on aurait voulu, dans la même attitude, sans bouger d’une semelle et le regard

toujours fixé exactement sur le même point,

CS

Sa nature, son essence même, c'était l’invariabilité. Il avait toujours la même allure, le même maintien, le même regard, le même geste et le même habit. Je ne l'ai pas vu un seul jour habillé différemment et se tenant autrement que je l'avais vu cent fois, et que j'étais certain de le voir cent autres fois.

Il faisait à l’Institut des harangues terroristes et proposait des “motions ” d'un radicalisme farouche, et cependant il était l’homme le plus inoffensif et le plus doux au monde,

C’est lui qui avait un jour rédigé une requête pour faire abolir la dîme, laquelle commençait par ces mots : ‘ Aux Citoyens Représentants du Canada... ” Cependant, dans l’Institut, quand 11 se levait pour parler, il ne disait jamais “ Citoyen Président, ” mais comme les autres, tout simplement : “ M. le Président ” Je trouvais cela illogique et tout à fait dérogatoire au principe comme au langage rigoureux de la bonne et vraie démocratie ; je lui en demandai la raison. I me regarda fixement dans les deux yeux, vit bien que malgré le sérieux que je tenais à quatre, je lui faisais une plaisanterie à ma façon ;ilse retourna vivement et partit d’un immense

éclat de rire dont le bruit me poursuit encore.

Pour nous, nous ne manquions pas d'assister à une seule de ses séances. Aussi le public était-il certain d’y entendre une discussion tous les jeudis soirs. Quel que fût l’ordre du jour, la question à débattre, nous nous rendions scrupuleusement avec

nos rôles distribués à l'avance et notre arsenal d'arguments

laborieusement monté. Et tout cela, croyez-le bien, n’était pas

une pure matière de forme ni un vain simulacre de gymnastique oratoire ; nous voulions sérieusement et fermement nous former pour être un jour à la hauteur des grandes destinées que nous entrevoyions dans un avenir prochain pour notre pays.

Hélas ! Comme ces destinées semblent avoir pris à tâche de faire voir toute la futilité de nos espérances, et comme elles ont

l'air de reculer indéfiniment, à mesure que nous croyons avancer !

Avant de nous rendre aux séances régulières du jeudi, il était rare que nous n’eûssions débattu longuement entre nous l’ordre du jour. Puis nous partions en guerre et quand nous arrivions, chacun avec son allure à lui, prendre place aux avant-bancs qui nous étaient invariablement réservés, on entendait un

“ Tiens, les voila, ”

et un murmure courait parmi les rangs- Alors le feu commençait, ce feu qui se prolongeait, longtemps après les séances, dans les cabinets particuliers du Richelieu,

qu’on pouvait appeler le café Procope de Montréal.

Laurier, dans la discussion, était comme un de ces sages éloquents que Platon eût placés dans son Académie. Lusignan ne tolérait pas le plus petit manquement à la forme, à la correction du langage. Acerbe dans la critique, impétueux dans l'attaque et se repliant sur ses jarrets pour lancer une

apostrophe, comme le jaguar pour faire un bond sur sa proie,

Ovide Perrault parlait peu ; il se tenait dans un angle, avec son sourire narquois, défaisant un à un, derrière ce sourire, tous les beaux arguments dont nous venions d’échauffer l’atmosphère de lnstitut.

sonsalve Doutre, toujours positif et toujours sourd, ne connaissait que les textes ; il avait un respect candide et pointu pour les dates. Avec lui pas d’échappatoire ni de tangente possible, quand le ‘ fait historique ” était là, certifié par un premier narrateur (copié ensuite par cent autres) qui, lui, le tenait de la tradition incrustée dans l'esprit des hommes par le ‘ respect des âges, ? cette admirable consécration qui exempte de toute recherche, de toute constatation personnelle

et indépendante, comme de toute critique historique.

A cette époque tout le continent nord-américain était en feu. Une guerre effrayante hurlait à nos portes. Les Etats du nord et les Etats du sud se battaient depuis près de quatre ans. La célèbre affaire du “Trent ” et mille autres affaires de détail avaient failli mettre aux prises les Etats-Unis et la Grande-

Bretagne. Montréal regorgeait de Sudistes cherchant à fomen-

RYMINISCENCES 47

ter, de concert avec leurs alliés naturels les torys, des sentiments extrêmement hostiles à l'Union américaine.

Pendant que des milliers de Cara:liens-français combattaient dans les armées du Nord, le gouvernement des Canadas-Unis favorisait de son mieux toutes les animosités, ou déclarées, ou sourdes, ou encore indécises, contre la grande République, Oh! La république! C'était là un nom digne encore à cette époque de toutes les exécrations. L'occasion était trop belle pour ne pas faire un étalage forcené de loyalisme et ne pas appeler tous les bons Canadiens du pays à faire chorus. Il n’y avait pas longtemps qu'un premier ministre avait proclamé que ‘f le dernier coup de canon tiré en Canada pour la Grande- Bretagne le serait par un Canadien-français, ? et sir George E.. Cartier, héritier de cet esprit, était prêt à faire tirer ensemble tous les canons de la forteresse de Québec pour appuyer cette

déclaration.

La campagne contre le Nord fut menée avec cette âpreté: tranchante, avec cet esprit provocateur, cette intranSigeance

haineuse, ce parti pris ou plutôt ce culte du dénigrement, avec ce débordement de calomnies et cette virulence de fiel qui

caractérisent les fanatiques de politique presque à légal des fanatiques de religion, et les assimilent bien plutôt à une sectc-

oo

qu'à un parti, je veux dire cela surtout de ceux qui, ayant transporté sur un théâtre plus étroit l'esprit et les traditions du torysme britannique, en sont devenus d'autant plus intolé-

rants et plus intolérables.

Ces hommes, que le créateur ne s’est décidé à former qu'avec bien des précautions et après avoir longtemps d'avance pétri un limon spécial, sont tout charpentés d’arrogance et d'outrecuidance. Ils consentent à la riguenr à passer pour faire partie de l'espèce humaine, mais à la condition qu’on reconnaisse qu'ils sont nés pour lui commander, que l'autorité leur est dévoiue naturellement, qu'ils ont un droit unique et exclusif de l'exercer, de la tenir, et que là où le pouvoir leur échappe, ils ne sont pas tenus, pour le ressaisir, d’user, comme les autres hommes, des moyens vulgairement appelés légitimes. Aussi, quand ces hommes-là sont des catholiques, de par leur nature supérieure sont-ils plus catholiques que le pape, et tous ensemble, avee ceux de leur espèce qui sont protestants, sontils plus loyaux

que la reine.

Tels étaient les hommes, auxquels le pays appartenait au temps dont je parle et auxquels il n’a pour ainsi dire pas cessé

d’appartenir, depuis la fin du siècle dernier.

Quand ils virent que des conflits pouvaient éclater d’un

moment à l’autre entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, par suite de l'attitude partiale de celle-ci, ils songèrent à nous discipliner à leur image et à faire germer en nous une sorte d'esprit militaire, par l’organisation sur un nouveau pied et par la régularisation des milices nationales. De là la création des

écoles militaires de ‘ cadets.”

Oh ! Parlons-en, des écoles militaires. Il n’y eut rien de plus réjouissant à l’origine ; je leur dois quelques-uns dès jours les plus amusants de ma vie. Aussi ne veux-je pas les dépré-

cier ; au contraire, je voudrais les immortaiiser en quelques

paragraphes, s’il y avait moyen de faire passer à la postérité

une seule ligne écrite en français, dans ce pays où tout ce qui est français semble frappé d’un ostracisme ou d’un dédain irrémédiable, Il y a à cela bien des causes de toute espèce, causes compliquées et qui s’'aggravent tellement tous les jours, que beaucoup d’esprits excellents commencent à croire que nous nous débattons en vain pour prolonger une illusion, et qu’au lieu de courir à la poursuite des réalités, nous nous attardons à embrasser des chimères et nous complaisons à vivre dans l’ombre avec des ombres.

Combien je suis heureux, lorsque je pense à l’état toujours déclinant de notre nationalité, de revenir à mes réminiscences personnelles ! Je me console de notre amoindrissement et des dédains qu’il nous faut subir en me reportant vers ma jeunesse, vers cet âge heureux où l’on ne tient compte d’aucui e réalité

et où l’on s’imagine posséder l'avenir, parce que l’on possède le

présent duns toute sa plénitude et qu’on ne voit pas en quoi il

pourrait jamais changer !

Geotfrion, son frère cadet Victor, surnommé le petit Geoff, et un autre camarade habitaient avec moi la maison de la rue Saint-Jenn-Baptiste, dont j'ai parlé plus haut et dont j'étais censé être le locataire prinsipal.

Nous étions pris entre deux vieilles femmes, l’une en haut, qui m'avait loué l'étage où nous demeurions, l’autre en bas, dans une cave dissimulée sous le nom de cuisine, qui nous comptait ses multiples services à raison de trois dollars par mois. Elle faisait notre cuisine, composée aux trois quarts de hachis, et pour l’autre quart, de ce je ne sais pas trop, ce qui laissait peu de marge à la spéculation. Cependant nous avions quelquefois des amis à diner, quand le frère aîné de Gevff, le député de Verchères, venait à la ville, où quand je touchais des bribes de revenus, qui m’arrivaient avec une piquante irrégularité. Alors

c'étaient des fêtes de Sardanapale, et des orgies. . des orgies ! !.,

REMINISCEN ES 51

Geoffrion étudiait le droit avec autant de conscience qu’il l’a. pratiqué depuis, trop de conscience. Aussi, il n'était pas riche, mais en revanche il avait pour moi une amitié profonde. Je: l'exploitais.

Quand nous étions bien bourrés de hachis, il s'agissait de jui faire un passage, et pour cela des exercices répétés et soutenus. Ayant séjourné cinq ans à Paris, J'y avais appris le maniement. du fleuret. Je proposai à Geoffrion de le lui enseigner. Le malheureux y consentit, ne se doutant pas quelle pertidie cachait. cette honnête propositon : “En garde, Geoff.” Et je le bourrais. de pointes, de tierces, de coups droits, afin de lui montrer l'escrime, et pour le rendre fough, comme disait Jean-Baptiste Couillard Mimi des Prés de Boisbriand de-l’Epinay.

Geoff se réfugiait dans les coins, derrière les tables, derrière les chaises, mais je ne permettais pas que l'exercice prît fin avant l'expiration de la demi-heure convenue. Geoff ruisselait de sueur. T1 était devenu étonnamment ‘“tongh” et sa digestion était merveilleuse. Parfois Lusignan survenait, Il ramassait Geoff accablé, moulu, inerte. Il revêtait son plastron, son masque, saisissait son fleuret et s’élançait sur le principal locataire. A son tour, je le rendais “tough”. Il en avait pour un quart d'heure, puis il jetait là tout le bataclan, dans un dégoût profond.

Sur ces entrefaites nous apprîmes que le gouvernement devait fonder des écoles militaires, afin de former des officiers pour la milice. Les aspirants devaient suivre un cours d'exercices pendant environ trois mois, au bout duquel ils subiraient un examen de deuxième, puis de première classe. On offrait cinquante dollars à quiconque obtiendrait son certificat de deuxième et cinquante dollars de plus à celui qui remporterait le certificat de première classe. Oh! Ce fut une prime offerte à bien des nobles ambitions. Elle réveilla en moi des instincts militaires latents. Je résolus de concourir tout au moins pour le certificat de deuxième classe. Je me fis inscrire à l’école militaire qui venait de s'ouvrir au marché Bonsecours et

j'endossai la tunique-rouge

Les premiers exercices furent inénarrables. Les trois quarts des candidats à peu près étaient aussi déterminés que moi à se couvrir de gloire. On nous apprit d’abord à faire le salut et à nous tenir droits comme des flûtes, les bras coilés aux côtes, ou à les mouvoir dans une cadence rigide, comme ceux des pantins les plus perfectionnés. I] fallait nous voir dans les rues, préparant notre attitude et notre salut militaire du plus loin que nous apercevions le profil d’un officier de l'armée anglaise ! Ceux-ci nous le rendaient avec une grâce souriante et une toute

petite pointe d’ironie aimable qui faisaient sourdre un attrait inconnu à travers la hauteur britannique. Pour moi je me délectais à projeter du plus loin possible mes saluts à des | officiers que je r'encontrais quelquefois dans les salons de Montréal, à les regarder maintenir un sérieux suffisamment réussi, ‘iusqu’à ce que nous nous fussions passés, et se retourner ensuite

pour m'envoyer force bonjours avec des rires joyeux.

Au bout de quinze jours d'exercices assez ponctuellement suivis, je crus m’apercevoir que mes progrès brillaient par leur lenteur et qu'aucun instinct de stratégiste ne se développait en moi. Evidemment la nature ne m'avait rien prodigué de ce côté-là, et j'allais mettre un temps infini à gagner mon certificat de deuxième classe et les cinquante dollars y annexés. Je devenais mélancolique. N’avoir rien de commun avec Napoléon m'humiliait “sans imites ”. Je commençais à avoir les allures d’un déclassé, d’un fruit sec incontestable. La situation était pénible. Geoffrion, dont la mission spéciale est de me tirer d’embarras, sondant mes angoisses : ‘‘ Pourquoi, dit-il, ne prendstu pas des leçons privées ?” C'était la véritable solution. Nous convîinmes de ménager énormément sur le hachis et les autres articles de luxe, pour que je pusse subventionner un répétiteur militaire, avec toutes les apparences d’un aîné de famille distinguée.

La compagnie où j'étais échu était exercée par deux sergents, l'un petit et blond, imberbe et fort joli garçon, avec une voix de basse qu’il tenait évidemment de quelque ancêtre troglodyte ; l'autre, grand, élancé, svelte, très dégagé, fort souple. Je m'étais demandé souvent comment un sergent anglais pouvait avoir cette élasticité. Je le sus bientôt : il était né d’un père français, avait habité longtemps la France et parlait le français absolument comme un parisien ; de plus, il savait les armes, Tout me favorisait. Je proposai au petit blond de me donner une heure de le:on par jour chez moi, et au grand svelte de venir faire de l'escrime trois fois par semaine dans les mêmes “ prémisses. ?

Nous commençämes. Mon Dieu! Comment vais-je pouvoir raconter cela, après vingt-sept ans ? Allons-y toujours.

Pour le petit blond, mon insuffisance ne faisait pas l'ombre d’un doute, mais ça lui était bien égal. (Ca me l'était presque autant à moi, je l'avoue, mais je ne perdais pas de vue mon certificat. A l’heure des leçons mes amis arrivaient en foule et le spectacle commençait. Ah ? Que n’aurait donné Offenbach pour me contempler ?

Le petit blond ouvrait sa “ théorie ” et me lisait quelques paragraphes qu’il essayait de me faire comprendre, et comme je ne comprenais rien du tout : ‘“ Attention ! ” criait-il subitement de sa voix de basse qui m'entrait dans l'âme comme si j'avais engrouffré une caverne, et l’on m’apercevait aussitôt érigé au milieu de ma chambre dans l'attitude d’un monument

impérissable. ‘By the left, quick march. Halt ! By the right wing..” Zim, boum, boum. J'étais déjà perdu, mêlé, entortillé dans toute espèce d’évolutions, pendant que mes oreilles résonnaient d’un tas de commandements militaires que j'avais entendus en France, en Italie, et qui avaient pour résultat ‘ conjoint ”, comme on dit en style de journalisme canadien, de me donner le vertige et de me pétrifier sur place

comme une poterne.

Revenant à moi par degrés et sentant qu’un réconfortant m'était indispensable : ‘ Have a glass of porter, sergeant ?” Et nous nous versions un énorme verre de ce liquide consciencieux qui ne donne jamais d'illusions et ne fait pas semblant de vous monter à la tête, quand il vous descend dans les jambes. Puis nous reprenions la ‘“ théorie, ” suivie des mêmes exercices «t des mêmes haltes réconfortantes. Cela avait lieu parfois bien au delà du terme de la leçon, laquelle disparaissait au sein de la plus touchante causerie. Le petit blond m’ouvrait son cœur, en dodelinant de rocciput sur ma berceuse, envahi .par un suprême bien-être et tout à fait oublieux de ses fonctions, qui s’éteignaient dans un murmure de ‘* mark-time, ” de ‘“ right ” et de ‘‘ left ” de moins de moins accentué, pendant que moi j'achevais la conquête de l'univers, en compagnie du dieu des batailles et de suffisamment de déesses.

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Après une vingtaine de leçons de ce genre, j'avais tout lieu de me croire mûr pour le certificat de deuxième classe et j’osai

affronter leregard des examinateurs.

Il n’est pas permis de faire des charges de cette force. Franchement, cela aplatissait les pyramides. Ce fut dans la salle Bonsecours une explosion de rire irrépressible qui, partie de ma compagnie, éclata dans tous les rangs et gagna jusqu'aux ofliciers eux-mêmes. incapables de contenir ce carambolage de toutes les rates. J'étais engagé dans un mouvement inouï de conversions, à droite, à gauche, au centre, de partout, une moitié de ma compagnie allant d’un côté, l’autre de l’autre, moi courant après les deux, mon petit sergent blond ruisselant de sueur pour avoir essayé de.sauver au moins mon certificat, et réduit à se tenir le ventre dans un coin, enfin le commandant général des manœuvres, lord Clinton, arrivé au dernier moment ei s’expliquant la déroute générale en entendant mes ‘‘ right about ” désordonnés, mes ‘‘ right wheel ”’ et mes ‘ left wheel ” se heurtant les uns contre les autres, et obligé lui-même de capituler devant ce chaos et de faire rompre les rangs à tout le monde, pour que l'école, ce jour-là, ne se déshonorât pas à jemais devant la postérité.

C'était là le fruit de tant de courageux efforts !

On m’appela devant le conseil des examinateurs. Là l'avis, quelque peu mitigé, prévalut qu'évidemment je m'étais embrouillé, que j'avais perdu momentanément la tête, que je ne pouvais être absolument ignorant de l’art militaire après des études si suivies, qu’on ne devait pas se montrer sévère pour les aspirants dès les débuts de l’école et qu’il valait mieux, en somme, se débarrasser de moi en me laissant toucher mon certificat de deuxième classe, pourvu que j’abandonnasse toute prétention à celui de la première.

Que pouvais-je faire sinon acquiescer ? J’acquiesçai, et voilà comment je me trouve aujourd'hui l’un des officiers les plus. anciens, et je n’oserai dire des plus distingués de la nouvelle

milice canadienne,

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