‹ Réminiscences: souvenirs d'Angleterre et d'ItalieChapitre 14 sur 14 · SANTA MARIA DEL POPOLO · texte numérisé non relu

SANTA MARIA DEL POPOLO

C'est encore la sainte Vierge Marie que nous trouvons à l'origine de cette troisième fondation ; la Vierge, invoquée cette fois par une femme dont le nom, presque ignoré en France, mériterait d'y être connu et vénéré.

Tout ce que Ton sait de. la naissance de Maria- Lorenza Lonc, c'est qu'elle appartenait à une famille espagnole, sur laquelle rien de fort précis n'a jamais été recueilli. Les premiers historiens qui s'occupèrent d'elle disent seulement que, dans la fleur de sa jeunesse et dans l'éclat d'une beauté rare, elle devint l'épouse d'un riche gentilhomme catalan, nommé Guillaume Lonc. Venu à Naples avec Ferdinand le Catholique en 1506, il fut appelé par celui-ci à exercer l'office important de « Président du sacré Conseil de la Chancellerie royale » auprès du comte de Ripacorsa, vice-roi de Naples.

im REMINISCENCES.

Tout ce que Ton sait ensuite de cette union, c'est que la mort vint la rompre en moins d'une année, laissant la jeune et belle veuve de Guillaume Lonc en possession d'une immense fortune, aussi bien que d'une indépendance absolue.

Ces deux avantages toutefois ne méritent, l'un ou l'autre, ce nom qu'en raison de l'usage que l'on sait en faire ; et peut-être, comme pour bien d'autres, n'eussent-ils été pour Maria Lonc que des piëges, si la Providence, qui lui préparait une destinée plus haute que celle à laquelle la beauté et la richesse permettent d'aspirer ici-bas, ne lui eût envoyé, dès le début, une cruelle et singulière épreuve, qui devait être pour elle le prélude de la sainteté.

Une jeune fille de sa maison, sévèrement réprimandée pour l'immoralité de sa conduite, en conçut contre sa maîtresse une haine qu'elle sut assouvir mieux encore qu'en lui donnant la mort. Un poison subtil, habilement administré, amena une attaque de paralysie après laquelle Maria Lonc demeura entièrement privée de l'usage de tous ses membres. Telle est du moins la cause assignée par les historiens de sa vie à la maladie

soudaine qui réduisit tout d'un coup cette femme, brillante de force et de beauté, à un état qui semblait être celui de la décrépitude.

Tous les remèdes humains furent tentés et épuisés sans succès. Maria Lorenza ne perdit pas cependant toute espérance, mais elle ne songea plus désormais qu'aux moyens de guérison que lui suggérait la foi. Elle n'avait cessé d'invoquer celle qui, parmi les noms que lui donnent ses enfants, porte celui de Salus infirmorum. Elle fît vœu d'entreprendre en son honneur le pèlerinage de Notre-Dame de Lorette. C'était à ce sanctuaire qu'elle devait le nom de Lorenza, ajouté dès son enfance à celui de Maria, et une dévotion particulière l'y attirait. Elle promit à la Mère de Dieu que, si elle recouvrait la santé, elle donnerait sa vie tout entière aux affligés et se consacrerait spécialement au soin des malades.

Elle arriva à Lorette le vendredi de la semaine de la Pentecôte. On la porta dans l'église, on la déposa devant l'autel. La messe commença. Elle l'entendait avec une ferveur inaccoutumée, lorsqu'au moment où le prêtre, disant l'Évangile du jour, prononça ces mots: « Ait paralytico : Tibidico,

« stirge, » Maria Lorenza sentit, comme celui auquel le Sauveur adressa un jour cette parole toute-puissante, qu'une grâce soudaine et miraculeuse s'opérait en elle. Ses membres perclus recouvraient la force, le mouvement et la vie ; elle était en un mot instantanément et radicalement guérie. Son élan de reconnaissance fut accompagné du renouvellement de la promesse qu'elle avait faite à Dieu, et, lorsqu'elle quitta l'église au milieu des acclamations des assistants, son visage rayonnait d'un éclat qui n'était pas seulement celui de la santé recouvrée, mais aussi de la joie d'avoir aperçu dans une lumière surnaturelle à quel dessein de Dieu elle devait consacrer les forces qu'il lui avait rendues. A peine revenue dans sa demeure à Naples, elle se dépouilla de tout Tappareil du rang et de la fortune, elle renonça absolument à tous les plaisirs du monde et enfin au monde lui-même, et se donna sans partage au soin des malades et des pauvres.

A quelque distance du Château-Neuf, au lieu même où Charles III d'Anjou avait institué jadis l'ordre dit des Chevaliers délia Nave\ sous la

* Du navire.

protection de Saint-Nicolas de Bari, s'élevait un hospice pour les pauvres marins, enrichi par la reine Jeanne II de nomhreuses dotations. Ce fut dans cet hospice que Maria Lorenza se consacra d'abord au pieux office qu'elle avait choisi. Mais ce dévouement personnel ne lui sembla pas encore suffisant : elle rêva d^en faire davantage, et bientôt, sans que rien pût l'en détourner, elle vendit la totalité de ses biens et employa les sommes qu'elle recueillit ainsi à la construction d'un bâtiment assez vaste pour recevoir les malades de tout âge, de tout pays, de tout sexe. Ce fut sur le penchant d'une des belles collines au pied desquelles Naples est assise, que s'éleva cet édifice nouveau, qui reçut le nom de Santa Maria del Popolo degli Inciirabiliy parce que c'était auprès des malades incurables que Maria Lorenza avait fait son premier noviciat d'hospitalière, et que c'était à ceux-là surtout qu'elle destinait l'hôpital dont elle dotait la ville, et dont Léon X approuva et bénit la fondation par une bulle du 11 mars 1519.

Trois ans après, une magnifique cérémonie inaugura le spacieux local où Maria Lorenza eut la joie défaire transporter les pauvres malades auxquels

elle avait si longtemps donné ses soins dans Tétroit hospice de Saint-Nicolas de Bari. A côté de Thumble fondatrice, marchait dans la procession de ce jour, parmi d'autres personnages notables, fra Girolamo da Monopoli, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, homme d'une sainteté éminente qui avait aidé et secondé avec zèle la pieuse entreprise. Cette inauguration s'accomplit avec un éclat sans exemple jusque-là, et l'institution de Santa Maria del Popolo fut placée sous le patronage des plus hauts personnages. L'empereur s'en déclara le' protecteur. Le premier de ceux qui en furent gouverneurs, ce fut, à sa propre demande, don Raymond de Cardona, comte d'Albento, vice-roi de Naples, et il eut pour coadjuteurs : Matteo Acquaviva d'Aragona, duc d'Atri ; Jean-François Caraffa, duc d'Ariano; enfin l'illustre Ferdinand d'Avalos, marquis de Pescara.

Après avoir donné tout ce qu'elle possédait^ il fallut que Maria Lorenza, pour poursuivre son œuvre, implorât l'aide des autres, et la liste de ceux qui, alors, répondirent à son appel est frappante, car elle comprend la noblesse napolitaine tout entière. Mais parmi eux il se trouva un per*

sonnage qui manifesta sa libéralité d'une façon particulière.

Un jour que Maria Lorenza se tenait humblement, selon sa coutume, à la porte de son hospice, tendant pour les pauvres la main à ceux qui venaient les visiter, l'imde ces visiteurs, touché à cette vue, remit à la noble mendiante, non pas quelques pièces d'argent, mais un papier sur lequel il avait inscrit la promesse d'un don de 12,000 ducats. Maria Lorenza demeura muette de surprise, et pensa d'abord que ce gentilhomme se moquait d'elle. Elle allait même courir après lui, pour lui rendre son écrit lorsque le serviteur qui suivait son maître, l'invita à ne rien craindre et à porter cette traite à la Banque, où la somme lui serait payée immédiatement. Le personnage de la sincérité duquel son serviteur répondait ainsi, c'était^ dit la chronique, le très-noble Ravaschieri, prince de Satriano *.

i Par une singulière coïncidence, le titre de prince de Satriano, qui appartenait alors aux Ravaschieri-Fieschi, passa depuis dans la maison des Filangieri. Le général Filangieri, prince de Satriano, qui acquit une brillante réputation militaire dans les armées du premier empire, et fut à tous égards un homme remarquable et éminentj était le père de la duchesse de Ravaschieri*

Il est assurément digne de remarque qu'un siècle aussi fertile en scandales, que le fut celui où vivait Maria Lorenza, ait offert cependant, en même temps, le spectacle d'une charité grandiose Çarmi les hommes, et parmi les femmes celui d'un élan extraordinaire de dévouement; car ce fut alors que, pour la première fois, les dames napolitaines donnèrent le noble exemple que celle qui vient de nous raconter leur histoire n'est pas aujourd'hui la seule à imiter.

Stimulées sans doute par l'impulsion généreuse de Maria Lorenza, d'autres femmes s'unirent peu à peu à elle, et il se fit bientôt autour de Santa

Maria del Popolo un mouvement, où Ton sent (qu'il me soit permis de le dire) quelque chose de plus doux, de plus tendre et de plus actif, que tout ce que le zèle et la charité peuvent produire lorsque les hommes se chargent seuls d'en répandre les bienfaits. Pour la première fois, en 1823, on

Fieschi, auteur du livre auquel j'emprunte les faits que je raconte

On sait que les Ravaschieri-Fieschi, comtes de Lavagna, étaient Génois^ mais, comme beaucoup d'autres Génois, de naissance non moins noble, quelques membres de cette famille vinrent s'établir à Naples au seizième siècle, pour y fonder une banque.

LA CHARITE A NAPLES. 3o3

vit de nobles dames, autorisées par une bulle de Clément VII, parcourir les rues en quêtant pour Santa Maria del Popolo, ce qui n'avait été permis jusqu'alors pour aucune autre institution charitable. Mais, parmi les patriciennes qui se firent ainsi les coadjutrices de Maria Lorenza, il s'en trouva deux dont nous devons parler ici plus longuement, car elles méritèrent l'honneur d'identilier leurs noms avec celui de la sainte fondatrice, et, plus que toutes les autres, ces deux femmes subirent, en s'approchant d'elle, la sainte contagion d'un exemple sublime.

L'une d'elles, Maria CarafTa, était la sœur de Jean-Pierre Caraffa, qui devint plus tard le pape Paul IV. L'autre, Maria Ayerba d'Aragon, était veuve d'André de Capoue, duc de Termoli. Ces deux femmes, la première de race très-noble, la seconde de race royale, quittèrent spontanément les habitudes délicates et somptueuses de leur vie pour se jeter au fond de l'abîme de misères où la maladie plonge les indigents, et, nuit et jour, on les vit au chevet des malades, les soignant de leurs mains comme les plus humbles servantes, leur apportant toutes les consolations de la piété et du

dévouement et suivant, en un mot, exactement les traces de celle qui les avait précédées et qui les entraînait maintenant à sa suite. Maria Caraffa, trèsjeune encore, non mariée et d'une beauté qui reflétait Tangélique bonté de son âme, apportait en holocauste à la charité tous les désirs et toutes les espérances de son âge, tandis que Marie d'Aragon, qui avait perdu cruellement dans la même année son époux ^ et son fils, soulageait sa douleur en donnant aux pauvres les trésors qui ne pouvaient plus lui procurer d'autres joies sur la terre. Toutes les deux, ainsi étroitement unies à Maria Lorenza, furent nommées par le peuple : les trois Maries. On les regarda comme les anges tutélaires de Santa Maria del Popolo, et elles devinrent pour les habitants de la ville l'objet d'une sorte de culte.

En 1S28 etlS29, lorsque la peste dévasta Naples et fit périr 65,000 de ses habitants, les trois Maries

* André de Capoue, duc de Termoli, avait fait toutes les guerres des Aragonnais, secondé vaillamment Gonsalve, le grand capitaine, et plus tard combattu pour Tempereur Maximilien. Il venait d'être nommé capitaine- général des troupes de Jules II, lorsqu'il fut atteint de la peste, et mourut à Civita-Castellana, en 15J2. „

demeurèrent fidèles à leur poste, et ne s'éloignèrent pas un instant du lit de leurs pauvres malades. Chose remarquable, et qu'il faut bien attribuer en partie à la localité salubre où Maria Lorenza avait b&ti son hôpital, pas un seul de ceux qui s'y trouvaient ne fut atteint du fléau. Le peuple regarda cette préservation comme miraculeuse et l'attribua h la sainteté des trois anges qui veillaient sur ce lieu. Et qui pourrait se hasarder à dire en effet qu'entre ces deux raisons. Tune naturelle et l'autre surnaturelle, la dernière ne fut pas la vraie, ou que ce ne fut du moins celle-ci qui donna à l'autre une si merveilleuse efficacité ?

Mais la peste était à cette époque le moindre des maux qui affligeaient l'Italie et l'Europe tout entière. Le grand déchirement de la chrétienté s'accomplissait. La plaie, béante et saignante encore aujourd'hui, venait de s'ouvrir ; les enfants d'une même mère se partageaient en deux camps, dont l'un devait bientôt se subdiviser en mille autrès, et des générations de chrétiens allaient naître auxquelles on apprendrait à haïr l'Église, qui avait apporté à leurs pères le bienfait du baptême et celui de la foi chrétienne. Époque lamentable

entre toutes celles de l'histoire, à laquelle l'esprit ne peut s'arrêter sans une anière désolation, non pas seulement à cause des flots de sang qui allaient couler de part et d'autre, sur les champs de bataille) ni même à cause des bûchers, des échafauds et des gibets qui allaient s'élever de tous côtés, mais parce qu'une effroyable séparation devait opposer l'une à l'autre, et rendre à l'avenir, comme ennemies, les forces elles-mêmes du bien I

Jusque-là, en effet (selon la loi qui ne changera pas tant que durera le monde), le bien et le mal s'étaient combattus. Mais, à dater de ce moment funeste, il parut dans la chrétienté des hoïnmes, et même des hommes vertueux et convaincus, qui se déchaînèrent contre le dévouement, contre l'austérité, contre la fidélité, contre la pureté, l'obéissance et le zèle, contre tout ce qui naquit en un mot, avec le temps, du sein fécond de l'Église, pour s'opposer à cette corruption même que les réformateurs prétendaient combattre» Certes, cette corruption était extrême, et, au commencement du XVI* siècle, elle semblait, il est vrai, avoir envahi toutes les classes de la société. Mais, avant le déclin du même siècle, que de vrais réformateurs

avaient surgi dans TËglise elle-même ! Combien d'autres leur succédèrent dans le siècle suivant ! Quel torrent d'austérité, de chasteté, de charité, vint purifier le monde ! Ce furent, si j'ose le dire, comme des écluses de sainteté qui s'ouvrirent à la voix et aux exemples d'Ignace de Loyola, de Charles Borromée, de Gaétan de Thiennes, de Philippe de Néri, de Camille de Lellis, de Vincent de Paul, de François de Sales, et de tant d'autres, tous marqués de ces signes qui, chez tous les peuples et dans tous les temps, ont inspiré aux cœurs droits l'admiration et le respect. Et cependant, grâce aux cruels destructeurs de l'unité catholique, une foule de ces cœurs, de ces cœurs nobles et purs, qui devaient battre à l'unisson des nôtres, se raidirent, se fermèrent ; et, sous l'influence ennemie et glaciale qui les environnait, ce fut la haine et non l'amour qu'ils vouèrent à ces grands bienfaiteurs de l'humanité ou à leurs disciples ; ce fut, non pas à les bénir, mais à les persécuter, que se consacra leur pensée et que s'épuisa leur force !.. C'est là, oh! oui, c'est là le crime de lèse-charité qui chargera la mémoire des réformateurs protestants jusqu'à la fin des siècles^ pon moins que

celui de lèse-vérité dont rincrédulité totale du XYiii* siècle fut la conséquence désastreuse et dernière I

Mais, parmi les noms de tous ces hommes que Dieu suscita pour la réforme véritable des maux de ritalie et de l'Église, il en est un auquel nous devons nous arrêter un instant, car l'histoire nous permet de l'associer à celui des trois Maries. Nous voulons parler de saint Gaétan de Thiennes (ou Tiene), le fondateur de l'Ordre des Théatins.

Issu d'une famille illustre de Yicence (dont deux branches s'établirent plus tard, l'une ea Dauphiné, et l'autre en Lorraine), Gaétan de Thiennes, né en 1480, semble avoir possédé dès son enfance le double caractère dont Dieu marque ceux qu'il fait naître dans des temps désordonnés et troublés pour y ramener l'ordre «t la lumière : une angélique pureté et un zèle brûlant. Il se consacra à la réforme des vices qui déshonoraient alors le. clergé d'Italie et à la défense ardente de la foi catholique, et, après quelques années d'apostolat à Venise, Vicence et Rome, nous pouvons juger de l'opinion de ses contemporains par l'expression suivante qui se trouve sous la

plume de l'un d'eux : « A l'autel, Gaétan est un ange; dans la chaire y ii est un apôtre. »

Saint Gaétan eut, pour coadjuteur et promoteur principal de l'ordre qu'il voulait dévouer au but qu'il poursuivait lui-même, le frère de Maria Caraffa, Jean-Pierre, alors archevêque de Théate (aujourd'hui Chiéti) et qui, avant de ceindre la tiare, sous le nom de Paul IV, fut (en 1524) le premier général de l'ordre qui dut son nom à la ville dont il était archevêque. Ce fut à lui qu'un certain nombre de Napolitains, à la tête desquels se trouvait l'illustre D. Giovanni Antonio Caracciolo, comte d'Oppido, vinrent demander, pour la réforme des mœurs et le maintien de la foi, quelques-uns des religieux de Tordre dont il était le chef.

En réponse à cet appel, saint Çraëtan fut envoyé à Naples avec quelques-uns de ses frères ; et les œuvres de zèle et de charité qu'il y accomplit l'y rendirent bientôt l'objet de la vénération universelle. Celle du comte d'Oppido, qui l'avait accueilli sous son toit, alla au point de lui offrir la plus grande partie de ses biens afin qu'il pût augmenter sa communauté. Mais Gaétan avait pour principe de ne rien accepter et de chercher à pratiquer à la

lettre le dénûment des apôtres. Toutefois, les ins* tances du comte d'Oppido devenant très-pressantes, et les autres chefs d'ordre manifestant un certain déplaisir de cet excès de pauvreté qui leur semblait être pour eux un reproche, Gaétan se décida à quitter Thospitalière demeure de son trop généreux hôte et à chercher un plus humble refuge. Ce refuge, il le trouva aux environs de Santa Maria del Popolo, où il exerça avec zèle son ardent apostolat. Les trois Maries, pénétrées d'avance de vénération pour le saint prédicateur dont la renommée était déjà répandue en tous lieux, estimèrent que sa présence auprès d'elles était une gr&ce et un nouveau moyen de salut pour ellesmêmes, aussi bien qu'un bienfait inénarrable pour les malades et les mourants auxquels il apportait, avec une infatigable charité, des consolations et des secours. Elles voulurent alors lui préparer, ainsi qu'à ses compagnons, un abri plus permanent dans une habitation qui se trouvait à quelque distance de l'hôpital. Go fut là, en effet, que s'éleva la première Église des Théatins, appelée Santa Maria délia Stalletta.

Mais, ainsi qu'il arrive souvent aux âmes saintes,

un besoin insatiable de perfection agitait égalementles trois amies, quoiqu'il se manifestât diversement chez chacune d'elles. Maria Lorenza Lohc était depuis longtemps possédée d'un ardent désir de visiter la Terre-Sainte, et elle y eût cédé si la sage parole de Gaétan ne Teùt arrêtée. Cependant, en lui imposant ce sacrifice, il Texhorta à tendre à une vertu plus haute encore que celle à laquelle elle était parvenue jusqu'alors.

Maria Lorenza se soumit et renonça à son pèlerinage, mais elle ne put renoncer au désir de s'unir plus étroitement à Dieu. En 1558, les Théatins, transférés au monastère plus vaste de Saint- Paul, laissant vacant celui qu'ils avaient d'abord occupé, Maria Lorenza réunit autour d'elle quelques religieuses de la règle de Sainte-Glaire et douze novices, et se retira dans ce premier monastère, où elle fonda un ordre nouveau, dont le nom de Trentatre lui vint sans doute du nombre de celles qui s'y enfermèrent avec elle. Ge fut là que Maria Lorenza passa dans la paix et la contemplation les dernières années d'une vie si active. La duchesse de Termoli se chargea alors du soin de Thôpital, gardant toutefois encore près

d'elle la troisième et la plus jeune des trois Maries. Mais il était dit que la pieuse duchesse resterait seule, et que ces trois saintes amies dont l'union avait été si grande et si féconde en œuvres utiles et pieuses devaient se sanctifier encore davantage par le sacrifice de leur société mutuelle. Maria Garaffa, l'ange consolateur des pauvres, allait être enlevée à son tour à celle qu'on est tenté de regarder comme la plus parfaite des trois, en la voyant demeurer ainsi la dernière et la plus éprouvée. Dans le courant de la même année (1559), où Maria Lorenza les avait quittées, toute la ville de Naples s'émut à une autre et plus surprenante nouvelle. Maria Caraifa, qui passait aux yeux de tous pour être vouée aux pauvres et à Dieu seul, avait cédé à la volonté de ses parents ; ses fiançailles avec Camillo Pandone, fils aîné du comte de Venafro avaient été solennellement célébrées, et le jour de ses noces était fixé. Ce jour vint en effet sans qu'elle eût semblé chercher à s'y soustraire. £lle demanda seulement, le matin, qu'on la conduisit au monastère de Saint-Sébastien^ afin d'y prendre congé des religieuses au milieu desquelles s'était écoulée son enfance. On y consentit;

mais, dès qu'elle fut àTentrée du cloître, elle s'arracha des bras de sa mère, et, se précipitant dans rintérieur du couvent, elle déclara qu'aucune force humaine ne l'en ferait plus sortir.

Avait-elle prémédité d'avance ce moyen d'échapper au sort qu'elle redoutait ? ou bien sa soumission était-elle sincère et avait-elle seulement senti au dernier moment qu'il lui était impossible de la maintenir? Nous l'ignorons. Ce qui est certain, c'est que celui qui ce jour-là devait la conduire à l'autel, aussi bien que les parents qui l'avaient contrainte à l'y suivre, durent se résigner à sa volonté, et la laisser se livrer à l'unique amour qui pût remplir son cœur! Quelques années plus tard la sœur Maria Garaffa, devenue par sa sainteté l'objet de la vénération générale, fondait à Naples le monastère de la Sapience.

La duchesse de Termoli, restée seule à la tête de l'hôpital, y redoubla de zèle et ajouta aux œuvres de miséricorde déjà réalisées, d'autres œuvres spécialement adaptées aux misères de son temps. Inspirée et guidée par saint Gaétan qui la trouvait digue de partager son apostolat, elle se mit à poursuivre de sa charité les femmes

tombées au dernier degré de rabaissement, et ne craignit pas de s'abaisser elle-même, pour les chercher, les appeler^ et les arracher enfin au torrent fangeux qui les entraînait, fiientôt elle réussit à en ramener jusqu'à trois cents, et elle les réunit dans un asile de paix, de travail et de prières où elle leur avait préparé un bienfaisant refuge. En même temps, l'église de Santa Maria del Popolo^ retentissait de l'éloquente voix de Gaëtan et ne pouvait plus contenir les foules qui venaient l'en^ tendre. Du haut de sa chaire, il foudroyait les scandales, prêchait la pénitence aux Isuques, aux prêtres, aux femmes, au peuple. Dans un siècle où Ténergie du bien égalait celle du mal, on vit s'opérer des conversions aussi éclatantes que les désordres qui les avaient précédées, et il se produisit dans l'atmosphère comme un renouvellement d'air pur et vital !

Mais, tandis que Marie d'Aragon poursuivait ainsi sans fléchir son héroïque carrière, le terme de celle de Maria Lorenza approchait, et les deux

^ Cette église, ayant été achevée le jour de la fête des saints Philippe et Jacques, porta à dater de cette époque le nom des deux apôtres.

fidèles amies se revirent pour se dire un dernier adieu. Ce fut une scène émouvante. Maria Lorenza, en embrassant la chère compagne de sa vie, en lui disant qu'elle voulait qu'on les fît reposer toutes les deux dans la même sépulture, ajouta en souriant <( qu'elles seraient bien vite réunies ». Puis, soutenue par celle qui lui avait été chère plus que toute autre ici-bas, et assistée par les pieuses filles qui sanglotaient autour d^elle, cette âme bienheureuse et sereine retourna tranquillement à Dieu.

Dès que la nouvelle de la mort de Maria Lorenza se répandit dans la ville, la douleur éclata de toutes parts, et chacun voulut la voir une dernière fois. Ses compagnes durent porter son corps en dehors de la clôture, et là le peuple entier vint lui rendre un public et touchant hommage. Les femmes apportaient leurs enfants, et leur faisaient toucher cette sainte dépouille. Tous se prosternaient en pleurant, et baisaient ses pieds qui exhalaient, disait-on, un parfum de violettes. On apportait des fleurs, on allumait des cierges, on se disputait la moindre parcelle de ses pauvres vêtements. Quelques-uns enfin, pour honorer plus

dignement encore celle qui avait tant aimé les pauvres , firent en ce jour aux pauvres , pour l'amour d'elle, l'abandon de tous leurs biens !

Mais Marie d'Aragon sentit bien vite que la dernière parole de son amie allait s'accomplir, et qu'elle n'aurait pas longtemps la douleur de lui survivre. Aussi le courage lui manqua-t-il pour continuer jusqu'au bout sa vie active et agitée* Jusque-là, sous l'impulsion de l'âme héroïque qui venait de s'envoler, elle avait poursuivi seule les travaux de leur vie commune. Maintenant elle crut pouvoir s'arrêter et se reposer avant de mourir. Elle implora donc et elle obtint du Pape la faveur de se retirer à son tour dans le monastère des Trentatre, et d'y passer dans le recueillement et la prière le peu de jours qu'elle avait encore à demeurer ici-bas.

Ces jours furent courts en effet, car, avant la fin de la même année, elle avait rejoint dans l'éternelle béatitude des cieux celle qui, par le sacrifice, lui avait appris à en connaître sur terre l'avant-goût mystérieux. Les Napolitains lui firent de nobles funérailles, et, pour elle aussi, le deuil fut universel. Les chevaliers, les nobles dames, les

patriciens, les religieux, le peuple en foule raccompagnèrent jusqu'à rhumble sépulture, où, selon le désir de son amie on allait réunir les deux dépouilles. Dans l'exaltation de leur piété, plusieurs affirmèrent même qu'au moment où l'on plaçait Marie d'Aragon à côté de l'autre Marie, on vit le bras de celle-ci s'étendre comme pour em^ brasser l'amie fidèle qui venait reposer près d'elle. Touchante image, en tout cas, de l'amitié pure et sainte qui les avait unies dans les rudes travaux de cette charité dont elles avaient enfin atteint le terme infini et divin !

Tel est le rapide résumé de la partie historique de ce volume. Nous laissons à ceux qui le liront le soin d'en étudier le côté pratique et de recueillir les renseignements nombreux et intéressants qu'il contient sur le présent et l'avenir d^s institutions dont nous avons rappelé le passé. Pour ne pas être entraînée audelà de nos limites, nous ne dirons rien non plus des descriptions artistiques qu'il renferme. Ces descriptions, très-dé taillées, sont cependant d'autant plus remarquables et utiles que, bien que l'histoire des monuments de Naples soit racontée

3«8 RëMIXISCENGES.

par beaucoup d'écrivains italiens, elle est comparativement ignorée des étrangers, et même des voyageurs qui, se suivant Tun Tautre sur une route battue, consacrent au nord de Tltalie et surtout à Florence et à Rome, toute la provision d'intérêt dont ils se sont munis, en partant, pour les monuments et les œuvres d'art. Arrivés à Naples (sauf un souvenir donné à l'antiquité en faisant une visite à Pompeïa ou une promenade aux Studi), ils semblent, en général, ne plus éprouver que cette sorte ^e curiosité facilement et amplement satisfaite par l'incomparable beauté de la nature qui les environne.

On trouvera donc très-instructifs les détails dont ce livre abonde sur les monuments (importants au point de vue de l'art et de l'histoire) qui se trouvent dans les églises de Naples, et parmi lesquels nous ne parlerons ici que de ceux qu'éleva à la mémoire d'André de Gapoue, duc de Termoli, et à celle de Ferdinand son fils, la veuve et la mère inconsolable qui devint après leur mort la compagne de Maria Lorenza Lonc.

Ce fut dans l'église construite par cette dernière que son amie voulut placer ceux qu'elle pieu-

rait, et, malgré la destruction subséquente de cette église et sa reconstruction au dix-huitième siècle, ils subsistent encore et ils se voient aujourd'hui aux deux côtés de Tautel, dans la chapelle des Montalto. Ces nobles monuments sont l'œuvre d'un artiste du quinzième siècle, et d'un style si pur qu'on a pu les attribuer à la main de Jean de Nola. Les inscriptions qui y sont gravées rappellent toutefois moins la gloire de ceux à qui ils sont consacrés, que la douleur de celle qui leur survécut. Sur la tombe de Ferdinand, sa mère a inscrit les paroles suivantes :

« Tu es mortj et malgré moi je vis, mais pour « gémir et ne plus voir dans la lumière que ténè- « bres. »

Dieu et l'amie qu'il lui donna firent jaillir de ces ténèbres une autre lumière, plus éclatante et plus pure encore que celle de ses affections ravies !

« Mais, » dit l'auteur de ce livre, « si cette ins- « cription nous parle de la douleur de Marie « Ayerba d'Aragon, aucun monument ne nous « rappelle la divine transformation qui fit^succé- « der dans son âme l'amour des pauvres à la ten- « dresse maternelle... »

Ce monumeat, c'est une autre mère, une mère dont le cœur fut blessé et guéri comme le sien, qui s'est chargé de Télever à sa mémoire, et il n'était certes personne qui fût plus digne de nous faire connaître l'héroïque duchesse de Termoli et ses deux nobles compagnes, que celle qui, aujourd'hui, fait courageusement revivre au milieu du peuple napolitain, avec le souvenir de leurs noms illustres, celui de leurs nobles et généreux exemples.

(pages de journal)

Cava dei Tirreni', octobre 1858.

« Il y a quelques jours les ** et les * * * vinrent me proposer d'aller faire avec eux une longue promenade dans les montagnes. Bien que le temps fût admirable, j'y consentis d'abord à contre-cœur, car j'étais plutôt disposée ce jour là à en jouir seule, qu'en nombreuse compagnie, mais je fus

* La petite ville de la Cava (nommée aujourd'hui dei Tirreni pour la distinguer de celles du même nom qui existent ailleurs en Italie) se trouve au pied des montagnes dans la vallée qui sépare le golfe de Naples de celui de Salerne. Elle est environnée de villages situés à mi-côte dans les sites ravissants que Ton rencontre à chaque pas sur ces hauteurs, et dont les plus beaux sont ceux qui dominent le golfe de Salerne, oii la mer (que l'on perd de vue dans la vallée) vient s'ajouter au

bientôt ravie de les avoir suivis, et cette promenade me laisse un souvenir qui, même dans ce pays enchanteur, la distingue de toutes les autres.

La beauté de la nature ne peut, je le crois, aller au-delà de ce qui s'est déployé sous mes yeux, lorsque, parvenue au sommet de San Liberatore, j'ai plongé sur tout ce qui m'entourait : d'un côté, la riche et riante vallée de la Cava, encadrée par les montagnes, dont le contour grandiose et gracieux se dessinait nettement sur le ciel pur, ainsi que les églises, les châteaux et les ruines dont elles sont parsemées et couronnées ; de l'autre côté, la mer, et, au delà, la plaine de Paestum éclairée par les dernières lueurs du plus beau de tous les beaux jours de cet été. Sur la rive du golfe de Salerne où nous étions, la route d'Amalfi se déroulait au loin, à droite, dans toute la beauté des montagnes qui la bordent, des ravins dont elle est coupée, et des villages sans nombre

reste et compléter le paysage. Telle était la situation du petit village où ces pages furent écrites. Nous y occupions alors temporairement une habitation fort rustique, que nous partagions avec la famille du « galanfuomo » qui en était propriétaire et qui nous en louait une partie. Plus tard, nous fîmes dans ce même lieu l'acquisition d'une demeure, plus spacieuse et mieux située, où nous passâmes, pendant plusieurs années, tous nos étés.

DANS LES MONTAGNES DE lA CAVA. 373

qui s'aperçoivent au milieu des rochers, où ils semblent suspendus. Le soleil avait disparu de ce côté et était déjà caché à nos yeux par cette même ligne de montagnes qui se détachait en bleu sombre sur le ciel ardent, tandis qu'à gauche la lumière du couchant éclairait encore vivement la mer, les plaines du Gilento , et la chaîne lointaine des

Apennins, dont la ligne vaporeuse s'étend jusqu'à l'extrémité de l'horizon.

Accoutumés à la beauté de ,ces sites, la plupart de ceux qui nous accompagnaient s'étaient bientôt dispersés, les uns pour redescendre, les autres pour gravir plus haut; les entants couraient et jouaient autour de nous en riant

Je suis restée à cette place la dernière;

Assise là, toute seule, si haut, si loin, en face d'un tel spectacle, regardant le jour finir et la lune se lever, j'ai éprouvé un moment d'émotion et de joie dont je garderai le souvenir, avec celui de cette vue admirable.

Il suffisait, en effet, de demeurer immobile à cette place, les yeux fixés devant soi, pour sentir se réveiller dans Tâme l'adoration fervente qui ast l'effet naturel d'une telle contemplation, adoration

qui devient bien autrement intense lorsqu'on se souvient que la nature dans toute sa magnificence n'est que F escabeau du trône de Dieu.

Que sera donc

La sua Cittade e F alto seggio ?..,

Et quelle ascension fait faire à Tàme et à Timagination cette éblouissante beauté, « que le Créateur, » dit Bossuet, « a jetée sur la terre comme si peu de chose, qu'il en laisse jouir indifféremment les méchants comme les bons » ! Quels seront donc, mon Dieu! les spectacles réservés aux derniers?...

0! felice calui che ivi elegge/...

Oh ! oui, en vérité, heureux et mille fois heureux ceux qui seront appelés à les contempler ! . . .

Ces pensées ont complètement secoué la disposition un peu maussade dans laquelle je me trouvais au début de la promenade ; elles ne m'ont pas toutefois inspiré le désir de causer, et j'ai été contente de pouvoir me taire. Mais, en redescendant ainsi lentement de cette hauteur, par cette fraîche soirée, à travers des touffes d'herbes embaumées, d'abord sous un ciel brillant encore des derniers

reflets du jour, puis élincelant de toute la splendeur de la nuit, je me sentais joyeuse et paisible, séparée du monde entier, séparée surtout de moimême et de tous les mille petits riens qui constituent les soucis habituels de la vie journalière...

En traversant au retour la masseria * pour rentrer, j'ai aperçu dans l'ombre mon petit voisin Vincenzino assis par terre avec quelques amis de son âge et se livrant tous ensemble à une véritable débauche de noix. Ils en avaient tant mangé que Vincenzino était barbouillé jusqu'à en être méconnaissable et que ses mains étaient aussi noires que son visage. Il n'en vint pas moins vers moi, les bras tendus. Mais je crus l'heure propice pour lui faire une allocution utile. Je m'assis donc sur une pierre, je le pris sur mes genoux, et je lui adressai celle qui suit:

« Vincenzino mio ! je voudrais bien t'embrasser, mais ne puis-je sur ta figure trouver une petite place qui soit propre? cette joue ? cette autre ? ton menton? ton front?... il n'y a pas moyen, je vais te donner un petit baiser sur le bout du nez, et je

* On nomme ainsi les vergers qui entourent les habitations telles que celle que nous habitions cette année-là.

ne t'embrasserai tout de bon que quand ta figure sera tout à fait propre. »

Depuis ce jour, dès qu'il entend ma voix, il se précipite dans la chambre de ses sœurs et demande impétueusement à être débarbouillé, « per dar un bacio alla signora mia». £t elles y consentent pour satisfaire ma fantaisie ; de cette façon-là son visage et ses mains sont maintenant lavés tous les jours, et peut-être ai-je ainsi jeté dans cet esprit juvénile le germe d'une idée nouvelle, qui portera, un jour ou l'autre, des fruits inconnus jusqu'à ce jour dans cet excellent intérieur.

Vincenzino a quatre ans. Il est le dernier né d'une famille de vingt enfants dont huit seulement vivent encore et habitent avec leur père et leur mère une partie de cette maison, dont nous occupons le reste. Cette famille appartient à ce qu'on nomme dans ce pays la classe des galaniuominV, Ce sont de petits propriétaires dont le revenu provient du maïs et de la vigne qu'ils cultivent dans les enclos nommés masserie, au milieu desquels se trouvent leurs maisonnettes décorées (souvent à bon marché) du nom de casino ou de villa. En apparence, rien ne distingue les

galant'uomini des paysans qui les entourent. Leurs demeures ne sont pas mieux tenues, leurs habitudes et leur langage sont les mêmes, et, dans l'ordinaire de la vie, on n'aperçoit (surtout chez les femmes) aucune différence entre elles et les plus pauvres habitantes du hameau. Beaucoup de ces familles toutefois possèdent une ancienneté véritable, appartiennent même de loin à la noblesse, et quelques-unes portent encore Técusson de leurs armes gravé au sommet de leur rustique demeure.

Cette supériorité de position, si peu apparente aux yeux des étrangers, n'est jamais absente de la mémoire de ceux qui la possèdent ; elle les rend souvent durs et orgueilleux vis-à-vis de ceux qu'ils regardent comme leurs inférieurs, et cet orgueil se retrouve chez la plupart d'entre eux, à côté d'habitudes grossières et même presque sauvages. Le dimanche ou les jours des grandes fêtes, leurs femmes et leurs filles se transforment, et paraissent à l'église dans des toilettes où l'on trouve des réminiscences de toutes les modes de Paris ; elles vont ensuite visiter les personnes de haut rang qu'elles connaissent aux environs et qui les reçoi-

vent à peu près sur un pied d'égalité. Le lende-

main toutefois^ non-seulement elles déposent toutes ces parures qu'elles semblent ne revêtir que pour montrer qu'elles les possèdent, mais elles passent de cet excès momentané d'élégance à un excès absolument contraire, et les jeunes filles en particulier semblent afficher une négligence complète du moindre soin habituel de leur chevelure ou de leurs vêtements. Me montrant étonnée un jour de ce contraste, on m'expliqua que, si elles étaient toujours bien peignées et bien vêtues, elles trouveraient difficilement à se marier, les jeunes gens et, en général, les hommes dans ces parages faisant peu de distinction entre la propreté et la coquetterie et tenant avant tout à ce que leurs femD(ies soient exemptes de vanité et d'une conduite irréprochable. Tout en protestant fortement contre le rapport qui semble exister dans leurs esprits entre la malpropreté et la moralité et en regardant comme vraie la théorie opposée, je dois attester cependant, après une expérience de dix années, que, malgré l'absence de bon ordre et de netteté qui règne dans ce petit village, les femmes et les jeunes filles (soit qu'elles appartiennent aux familles des paysans ou à celles des galanfuomhii)

y sont d'une simplicité, d'une piété, d'une régularité peu communes. Leur vie se passe tout entière dans l'accomplissement des devoirs les plus rudes et dans une obéissance absolue au chef de la famille, qui (surtout dans la plus élevée de ces deux classes) est souvent loin d'exercer son autorité avec douceur ou ménagement. Quant aux pauvres paysannes, j'ai plus d une fois recueilli de leur bouche des paroles qui m'ont donné de frappantes et salutaires leçons. Ce fut l'une d'elles, que j'avais quittée dans un état incurable et que je retrouvais guérie, qui fit cette réponse à la question que je lui adressais : « Vous demandez ce que j'ai « pris pour me guérir, signora ?... J'ai pris mon « bâton et j'ai été à San Pietro (un lieu voisin où « se trouvait un sanctuaire vénéré), e il S ignore « mi ha fatto la grazia (le Seigneur m'a exaucé). « Ah ! voyez-vous, signora ! » poursuivit cette pauvre vieille femme avec une expression dont je me souviendrai toujours, <î les médecins sont pour « les riches, mais pour nous, nous avons les « saints r» Une autrefois, voyant travailler avec ardeur à son métier une jeune femme qui semblait sur le point d'accoucher, je lui demandai pourquoi

elle se fatiguait ainsi \ elle me répondit « qu'il fallait absolument qu'elle achevât sa pièce de toile afin de toucher largent dont elle aurait besoin au moment de ses couches » . Elle ajouta qu^elle avait bien prié la Madone de lui obtenir pour cela le temps nécessaire.

Quelques jours plus tard je retournai chez elle, son enfant était né et sa pièce n'était pas achevée.

« Pauvre Gaetanella! lui dis-je. Vous n'avez donc pas pu finir votre pièce de toile?...

« -7 Non, signera ; j'avais pourtant bien prié la Madone, mais il parait que Jésus-Christ ne l'a pas voulu^ et il sait mieux qu'elle ce qui est bon pour nous. ))

Réponse qui, soit dit en passant, réfute une fois de plus l'absurde calomnie, renouvelée à satiété, contre les catholiques (surtout contre ceux du Midi), lorsqu'on les accuse d'oublier dans leur dévotion envers la sainte Vierge la source unique d'où découle la puissance de son intercession!...

1 Les femmes de ce village tissent des pièces de toile avec le fil que leur confient les marchands de la ville, et, lorsqu'elles apportent une pièce achevée, elles reçoivent pour leur travail une somme ordinairement fort modique.

Cette piété touchante existe ici au même degré dans les familles de galant'uomini, mais elle y est mêlée de quelques traits déplaisants qui sont la suite de la supériorité qu'ils s'attribuent, laquelle n'existe ni dans leurs sentiments ni dans leurs habitudes, et dont le seul résultat est de les rendre plus orgueilleux, plus avides et plus durs que leurs pauvres voisins.

Dans ces familles, les parents destinent ordinairement leurs fils à devenir, l'un avocat, l'autre médecin, le troisième prêtre ; puis un ou deux restent à la maison pour s'occuper des travaux champêtres. Je dois dire qu'en général ce sont les derniers qui mesemblentaccomplir le mieux leur mission ;mais^ les autres carrières jetant plus d'éclat sur les familles, chacun tient à y voir entrer ses enfants sans considérer le moins du monde combien (surtout en ce qui concerne la vocation la plus haute de toutes) il serait désirable qu'elles fussent adoptées moins légèrement. Quant aux filles, on cherche à chacune d'elles un époux aux environs; on s'informe, on traite, on s'entend, et enfin, quand tout est décidé, on se voit, et, après s'être vus, on s'épouse sans retard.

Ces coutumes sont fidèlement observées dans la

famille dont uoub partageons la demeure, et qui se compose de quatre garçons dont l'aîné a vingt ans et étudie pour devenir avocat; le second, qui en a quatorze, a déjà revêtu la soutane ; il y en a ensuite un de huit ans dont la carrière est encore indéterminée, ainsi que celle de mon petit ami Vincenzino qui n'en a pas cinq ; quatre sœurs (dont aucune n'est mariée) complètent le nombre de ceux qui grandissent aujourd'hui sous le toit paternel.

Les deux filles aînées sont les deux personnes de la famille que je connais le mieux et que je vois le plus souvent. Par un hasard qui est loin d'être rare et qui cependant semble singulier dans une localité où j'ai dit qu'il règne une grande piété, ces deux sœurs, l'une âgée de dix-huit ans, l'autre de seize, n'avaient pas encore été confirmées. Elles le furent au commencement de cet élé et me demandèrent d'être leur marraine, car, selon une coutume qui n'est pas la nôtre^ nonseulement cette fonction existe pour la Confirmation, mais, je l'ai déjà dit, on attache dans ce pays plus d'importance au choix de celle qui la remplit, qu'à celui de la marraine qui tient un enfant sur les fonts du baptême.

Plus que jamais depuis ce jour elles aiment à s'attacher à mes pas, et je suis, très-contente de mon côté d'être constamment accompagnée par l'une ou l'autre dans mes promenades. Elles me montrent dans la montagne tous les chemins praticables, en profitant elles-mêmes, avec empressement, d'une occasion de.se promener, car, pour marquer d'une façon sensible la barrière (invisible d'ailleurs) qui les sépare des paysannes, il leur est interdit de quitter, sans être accompagnées, l'enceinte de leur masserie. Je joue donc, vis-à-vis d'elles, le rôle de chaperon dans ces excursions où elles me servent de guides et pendant lesquelles leur conversation m'amuse et m'instruit de toutes les habitudes du lieu, et de quelques-uns des faits qui s'y passent.

L'aînée de ces deux sœurs me confia un jour qu'elle avait dû se marier, mais que, la mort de son fiancé ayant empêché ce mariage de s'accomplir, elle avait songé un moment à se faire religieuse.

— « Vous l'aimiez donc beaucoup ? » lui dis-je en apprenant cette catastrophe et la résolution qui l'avait suivie.

Non! elle ne l'aimait pas du tout. Ce fiancé était

vieux, mais il était riche et elle avait compté faire beaucoup de bien aux pauvres lorsqu'elle serait sa femme.

Plus tard j'appris qu'il y avait un nouveau prétendant sur le tapis ; mais, le jour où elle m'en parla pour la première fois, il était fort malade.

— « Ah ! mon Dieu ! Teresina, mais vous portez donc malheur à tous ceux qui aspirent à votre main?

« — Oh ! signora, » s'écria-t-elle en levant avec terreur les yeux au ciel, « de grâce, ne me dites pas une chose semblable I... En tout cas, c'est décidé ; si celui-ci meurt, je ne me marierai jamais, et je me ferai monaca di casa^^ parce que cela chagrinera moins mon père que si j'entrais au couvent. »

Heureusement ce prétendant s'est rétabli, et maintenant on en est à ce qu'elle nomme les préliminaires ; c'est-à-dire que ce jeune homme rôde à cheval aux environs du village, dans le but de la regarder de loin, mais si discrètement qu'elle ne

* Ce sont des jeunes filles ou des veuves qui mènent à peu près la vie des religieuses dont elles portent l'habit sans quitter l'intérieur de leurs familles.

ia pas encore vu. Se figurant que, dans mes promenades plus lointaines, j'avais pu le rencontrer, elle m'a demandé l'autre jour si je pouvais lui dire it quelle figure il avait » ; je n'avais pas jusqu'alors remarqué ce cavalier, mais, avertie qu'i] passait sur le chemin peu fréquenté de Castagneto vers riieure de « TAve Maria », j'ai pu facilement le reconnaître et rendre à Teresina assez bon compte de la figure de ce prétendant équestre... Depuis lors, elle a appris indirectement qu'il avait exprimé son regret de lui voir porter autour du cou un certain ruban de velours noir, brodé en perles d'or, qui n'est pas en effet fort joli. Cette preuve d'intérêt, qui en est aussi une de goût, l'a beaucoup touchée. Elle s'est empressée de se conformer à l'avis qui lui avait été ainsi transmis de loin et de quitter ce vain ornement ; mais depuis lors les choses n'en ont pas marché plus vite, les promenades ont au contraire diminué, et je crains bien que cette campagne matrimoniale ne se borne à la reconnaissance lointaine par laquelle elle a commencé et semble devoir finir.

La sœur cadette de Teresina, Serafina, est moins sentimentale et beaucoup plus gaie, plus active, plus

résolue qu'elle. Elle est aussi moins préoccupée de Tavenir, sans toutefois le perdre absolument de. vue. Elle a vu, en effet, de très-loin aussi (car on ne se réunit jamais dans ces villages, si ce n'est à l'église ou aux fêtes du pays, qui sont aussi des fêtes religieuses, auxquelles tout le monde assiste), elle a donc vu de loin un jeune garçon qui sera un très-bon parti. Il n'a, il est vrai, que quatorze ans, mais elle calcule que dans six ans il en aura vingt et elle alors seulement vingt-deux. Il ne serait donc pas impossible qu'alors il pût penser à elle. Mais tout cela, il faut le reconnaître, est encore fort vague, et on ne peut, en attendant, reprocher à ces jeunes filles de mêler avec excès la poésie à leurs rêves d'avenir. Toutes les deux, du reste, ôont jolies ; leurs yeux sont beaux, leurs traits soDt fins, elles ont de beaux cheveux noirs et épais, et, avec cela, elles sont exemptes de vanité, bonnes, simples, honnêtes et pieuses. Tout cela vaut mieux que la poésie, au village et même ailleurs^

* Ces deux sœurs se marièrent fort bien plus tard, l'une, Teresina, à un médecin, dont le domicile se trouvait dans les montagnes qui séparent Castellamare d'Amalfi, l'autre à un petit propriétaire du Cilento.

12 octobre, — Ayant appris un jour que Donna Fortunata (la mère de toute cette jeune famille) était malade, j'allai la voir ; je la trouvai étendue sur deux chaises, fort contrariée et troublée d'un accident qui lui est survenu. Elle s'était blessé le pied et maintenant il en était résulté une plaie qui Tobligeait à demeurer immobile, tandis que le jeune avocat, son fils aîné, et le jeune séminariste, son fils cadet, étaient à la maison en vacances et « qu'elle « avait tant de choses à faire ! et qu'il était impos- « sible qu'on se passât d'elle! et que personne ne « pouvait la remplacer ou l'aider ! ». Tout en se lamentant ainsi,, elle enlevait le bandage qu'on avait placé sur son pied malade afin de me le faire voir, selon une habitude chère aux Napolitaines qui semblent éprouver un grand soulagement à exciter de toutes les manières, lorsqu'elles sont malades, la compassion de leurs amis^ D. Fortunata m'en

* Ceci est vrai dans toutes les classes, à ce point qu'à Naples lorsqu'une personne tombe malade , tous ses amis et toutes ses connaissances indistinctement pénètrent jusque dans sa chambre pour lui témoigner Tintérét que son état leur inspire. Je fus ainsi souvent bien étonnée de me trouver admise chez des personnes qui étaient dans leur lit et qui peut-être ne m'eussent pas reçue étant bien portantes. Un jour que je m'étonnais devant une dame napolitaine de cet usage bizarre et, selon mes

inspira beaucoup, mais toutefois je ne pus m'empêcher de lui représenter qu'elle avait tort de découvrir cette plaie sans nécessité et qu'elle aggraverait ainsi le mal au lieu de le guérir. Elle se mit alors en devoir de replacer le bandage, et, comme elle s'y prenait mal, je Taidai de mon mieux ; cette petite opération terminée, je demandai un peu d'eau pour me laver les mains.

Cette demande amena un incident comique qui manifesta plus que jamais l'utilité de la petite allocution que j'avais adressée quelques jours auparavant à Vincenzino.

On trouva vite un bassin et les quatre sœurs se disputèrent le plaisir de le remplir d'eau et de me rapporter \ mais, lorsque je demandai du savon, la chose devint moins simple.

Il n'y avait dans la maison, pour l'usage de toute la famille, qu'un seul morceau de savon, et ce morceau avait disparu...

vues, si nuisible aux malades, elle me répondit : « que ce serait « pourtant bien triste d'être seule dans sa chambre quand on « était malade, qu'il était toujours agréable de voir des gens « s'occuper de vous et vous plaindre ! » C'est la forme la plus étrange de toutes celles sous lesquelles se retrouve en tout Textréme sociabilité qui caractérise les Napolitains et les rend si aimables.

« Il y a certainement un morceau de savon dans la maison, où est-il? » dit D. Fortunuta avec autorité. « Il faut qu'il se retrouve. Quel est celui de vous qui s'en est servi aujourd'hui? »

— « Ce n'est pas moi, » dit l'un.

— « Je n'y ai pas touché depuis deux jours, » dit l'autre.

— « S'en est-on servi pour Vincenzino? » demanda encore sa mère.

— « Non, pas aujourd'hui. »

Le savon n'avait, en un mot, été employé par aucune des personnes présentes, et sa disparition demeurait inexpliquée, lorsque le jeune séminariste survint et déclara sur-le-champ qu'il était le coupable. Il s'était emparé de cet objet qu'il regardait comme la possession collective de la famille, et il fut ainsi reconnu que c'était lui, et lui seul, qui s'en était servi ce jour-là!..

Cette explication rétablit la paix et le silence, et j'allais me retirer, lorsque la pauvre D. Fortunata, distraite un instant de sa souffrance, recommença à se lamenter plus que jamais, répétant que tout lui eût semblé préférable à cet accident dans un pareil moment.

« Ah ! dit-elle enfin, si ce n'était pas mon pied qui était malade, au lieu de me servir de tous ces remèdes qui ne me font aucun bien, je m'en irais en haut de la montagne prier San Vincenzo et je serais guérie. »

Je lui demandai une explication, car j'ignorais quel était le sanctuaire dont elle parlait, et j'ignorais aussi de quelle dévotion particulière le grand thaumaturge dominicain saint Vincent Ferrier (car c'est de lui dont il est ici question) était l'objet dans ce pays'.

Ma demande eut le salutaire effet de distraire encore, et cette fois complètement, D. Fortunata, de sa contrariété et de sa souffrance et elle amena, un récit qui m'intéressa et me toucha si profondément, que je l'écrivis en rentrant pour n'en pas oublier une parole.

Après m'avoir d'abord bien expliqué dans quelle

* Saint Vincent Ferrier naquit à Valence en 1357. Son passage à travers ces montagnes y a laissé des traces si profondes, que la tendre dévotion conservée à sa mémoire ne s'y est jamais affaiblie. Cette dévotion se partage, dans toute cette contrée, entre ce grand dominicain espagnol et saint François de Paule (né en Calabre un demi-siècle plus tard), également cher à la piété populaire et dont le souvenir se retrouve partout dans cette partie de Tltalie.

partie de la montagne est située la charmante église où se trouve l'image vénérée de saint Vincent Ferrier, elle me dit :

« Vous saurez, cara Signora, que lorsque Peppino (son fils aîné) avait dix-huit ans, et pendant qu'il passait ici ses vacances comme à Fordinaire, il tomba malade, très-malade, si malade enfin, que le médecin ne savait plus que faire, et il vint me dire un jour qu'il fallait lui faire quitter Castagneto, parce que l'air d'ici lui faisait mal, qu'il ne voyait plus d'autre remède à employer pour arrêter la fièvre qui ne le quittait pas, la toux et tous les autres mauvais symptômes qui augmentaient tous les jours. » Je lui répondis : « Comment! quitter Castagneto! mais il ne le peut pas. Je ne peux pas me séparer de lui, malade comme il Test, et moi, comment pourrais-je m'en aller et quitter les autres? C'est impossible. Le bon Dieu sait que c'est impossible ; il vous fera trouver un autre remède. » Mais le médecin répéta qu'il n'en connaissait pas d'autre et qu'il était certain qu'en restant où il était, il ne guérirait jamais, et qu'assurément, si elle s'obstinait à garder son fils dans ces montagnes, elle le perdrait.

« Alors, poursuivit D. Fortunata avec animation, je pris mon parti, et dès le lendemain de grand matin je me mis en route et j'arrivai au bas de la montagne peu après le point du jour; là, sauf votre respect* (formule dentelle se sert souvent, et, comme ici, sans Tombre de nécessité), sauf votre respect, j'ôtai mes bas et mes souliers pour monter pieds nus, etj'arrivai ainsi jusqu'àréglise. J'allumai un cierge, je fis dire une messe, et je me mis à prier Dieu, mais à prier, à prier de manière à me faire entendre. Je disais: « Oh! San Vincenzo mio ! je « vous en prie, demandez à Dieu de guérir Pep- « pino, je vous en prie !... Il faut absolument que « vous m'obteniez cette grâce !.. » Et je regardais sa belle image et je répétais : « Je ne me lèverai pas « de cette place que vous ne m'ayez exaucée !... »

Après cette fervente prière, elle reprit le chemin de sa demeure. En arrivant chez elle, elle courut auprès du lit de son fils pour savoir comment il se trouvait ce jour-là. « Mieux, dit-il ; la fièvre n'est pas revenue aujourd'hui à l'heure ordinaire. » — « Signera mial La fièvre ne revint

* Parlando con rispeito.

DANS LES MONTAGNES DE LA CAVA. 30:i

pas ce jour-là, ni le lendemain, ni plus jamais I... Peppino s'est entièrement guéri sans quitter la montagne et il n'a jamais été malade depuis!... » Aussi le dernier enfant de D. Fortunata, né deux mois après ce pèlerinage, reçut-il au baptême le nom de Vincenzo, et de plus elle me pria d'observer attentivement le visage de mon petit favori, et elle m'assura que j'y verrais une grande ressemblance avec celui du grand Saint qu'elle avait été invoquer avec tant de confiance, et dont elle m'exhorta à aller moi-même le plus tôt possible vénérer l'image.

Je le lui promis sans peine, en priant Dieu d'y porter un cœur aussi simple, aussi fervent que le sien, et d'y faire une prière aussi digne que la sienne d'être entendue !

Quelques jours après, en effet, je mis ce projet à exécution, et, accompagnée de Teresina, de Serafina, de leur frère aîné qui devait servir la messe et d'un jeune prêtre, leur fratello ciigino (cousin

:m REMINISCENCES.

germain), qui devait la dire, je me dirigeai vers la hauteur où, non loin du village de Dragonea, dans un site admirable qui domine la montagne et la plaine, se trouve située la jolie église de San Tincenzo.

Le temps était ravissant, la route pittoresque et charmante, et la vue que l'on découvre en arrivant, si belle qu'on y viendrait par simple curiosité, si de toutes parts dans ce pays enchanteur on n'en découvrait de semblables de quelque côté que l'on tourne ses pas. Mais, dans cette lumière du matin, tout me semblait plus beau qu'à l'ordinaire et comme revêtu d'une parure nouvelle. Après avoir regardé avec extase le spectacle qu'on découvre de la terrasse sur laquelle s'ouvre le portail de Tégiise, j'entrai et m'agenouillai devant l'image de ce grand serviteur de Dieu auquel il fut accordé de faire tant de miracles pendant sa vie. Pouvais-je penser que sa charité et l'efficacité de son intercession fussent diminuées, aujourd'hui qu'il est couronné dans le ciel, puisque, lorsqu'il était encore combattant sur la terre, Dieu permettait déjà que cette charité fut si grande et cette intercession si puissante ?

Les pauvres gens de ces montagnes regardent ce Saint comme un protecteur spécial, et, quant à moi je crois sans peine et sans aucun étonne- Tnent aux grâces miraculeuses qu'ils obtiennent sans cesse par son intercession ; j'aime à en entendre citer les témoignages et à recueillir des faits tels que le suivant, qui sont attestés par cette foi naïve et filiale.

Une pauvre habitante de l'un de ces villages avait l'habitude de porter, à jour donné, une pièce de toile à un marchand qui la lui payait ordinairement un ducat ; elle ne manquait jamais ensuite d'employer une petite partie de cette faible somme à faire brâler la lampe allumée dans l'église de San Vincenzo devant l'image de l'ami qu'elle s'était choisi au ciel.

Un jour où elle arrivait comme de coutume avec son travail, le marchand la renvoya, en lui disant que pour cette fois il n'avait pas besoin de sa toile, ce qui causa à la pauvre femme une consternation d'autant plus grande que le ducat qu'elle comptait recevoir lui était indispensable ce jour-là pour payer une dette pressante. Son chagrin ne l'empêcha pas de monter comme de coutume au sanc-

tuaire de San Vincenzo, et là, à genoux au pied de son image et s'adressant à lui comme s'il eût été devant elle sur terre, elle lui dit :

« Mon bon San Vincenzo, vous voyez que ce n'est pas ma faute si je ne viens pas vous porter aujourd'hui mon offrande. Mais maintenant qu'estce que je vais faire?... Vous savez bien que je ne puis pas payer les dix carlins * que je dois ; je vous prie, je vous supplie de m'aider, car sans cela je suis perdue. »

Après cette prière elle s'en revint un peu consolée, fort triste encore cependant ; et apercevant de loin, au retour, son créancier debout devant la porte de sa boutique, elle s'arrêta pour prendre un détour afin d'éviter ce jour-là de le rencontrer, mais le marchand l'aperçut de loin el il l'appela. Elle approcha en tremblant, et quelle fut sa surprise, lorsqu'il lui dit : « J'ai quelque chose pour vous ici. Tenez, voici les deux ducats qui vous sont dus, j'en garde un que vous me devez, et voici l'autre. )t

Elle le regarda stupéfaite et lui demanda ce qu'il

^ Dix carlins font un ducat.

voulait dire ; mais lorsqu'il lui eut expliqué qu'une heure auparavant , « un bel galatifiiomo lui avait remis deux ducats pour elle », comme elle savait que cette somme ne lui était duc par personne, elle s'écria avec une joie beaucoup plus grande que sa surprise que c'était San Vincenzo lui-même qui

était venu la secourir! Elle retourna alors en courant au lieu où se trouve sa chère image, afin d'y faire une de ces prières et une de ces aumônes qui obtiennent les grâces promises à ceux qui savent demander, et à ceux qui savent donner !

Ceci est un des récits qui, entre mille autres du même genre, sont ici dans toutes les bouches.

Foi fervente ! foi vivante, foi poétique et consolante, qui, plus encore que son riant soleil, répand une chaude lumière sur ce pays enchanté, puisse Dieu vous la conserver toujours, et périssent tous* les faux progrès qui pourraient vous la ravir !

Cette image de saint Vincent Ferrier, si belle aux yeux des pauvres habitants de ces montagnes, ne sembla pas telle aux miens, moins simples et plus difficiles à satisfaire. C'est une statue en bois, peinte et colorée sans aucun art, et qui, pas plus que la châsse où elle se trouve, n'est dans un

genre qui soit le moins du monde conforme à mon goût. Toutefois, me souvenant de tant de prières apportées en ce lieu et de tant de grâces implorées et obtenues, je n'ai pas eu de peine à prier moi-même avec ferveur ce grand serviteur de Dieu dont l'imparfaite image maintient dans ces contrées le souvenir si vivant et si cher.

Cette impression mélangée de critique et d'édification m'a fait faire une réflexion qui ne m'était pas nouvelle, mais que j'ai besoin de rappeler chaque fois que mon goût est ainsi contristé par la vue d'une statue ou d'une image sainte. Sans doute la perfection artistique serait fort désirable dans ces représentations destinées au but sublime de stimuler la piété des chrétiens. Mais, de fait, Timportant c'est que ce but soit atteint; or, je ne puis douter que, pour le plus grand nombre, il ne le soit ici autant et plus qu'ailleurs, malgré l'imperfection qui me frappe. Il faut bien ensuite se dire que, relativement à l'idéal que l'on poursuit en retraçant les traits glorifiés de la Vierge et des saints, il n'y a, après tout, qu'une différence de degré tout à fait imperceptible entre la statue grossièrement sculptée devant laquelle s'agenouille un pauvre

paysan de ces montagnes, et la Vierge de Francia ou de Raphaël qui, à mes yeux, est une merveille de Part. Nous n'avons pas la prétention, je l'imagine, de supposer que cette dernière image soit effectivement ressemblante, ni surtout que cette soi-disant ressemblance ait un rapport -quelconque avec la compassion céleste de ceux auxquels nous adressons nos prières. Le seul point important est donc que l'image réveille la ferveur et fixe l'attention. Si cet effet est produit, tout est dit ; et si je ne prie pas mieux devant un chefd'œuvre que ceux que je vois prier devant une laide image, leur image vaut mieux que mon • chef-d'œuvre.

Je ne veux cependant pas dire assurément qu'il ne serait pas satisfaisant de voir revenir, avec un peu plus de civilisation réelle (c'est-à-dire avant tout chrétienne)^ un certain goût dans l'art religieux dont on s'écarte souvent par trop, dans cette partie de l'Italie. Oui, je l'avoue, j'aimerais à voir le jour où ce peuple, naturellement doué pour voir et comprendre le beaUy serait un peu instruit à en faire le discernement. Les yeux si ravis en Italie par l'aspect de la nature et par celui de tout ce que le

génie de Thomme y a répandu avec tant de profusion, ne seraient plus conlristés alors par des disparates qui frappent et blessent plus que partout dans cette belle patrie de Fart sous toutes ses formes. J'en dis autant de la musique religieuse dont Toffice est le même que celui des images saintes et qui, lorsqu'elle s'écarte trop des lois que doivent observer les arts au service de la religion, est encore plus infidèle à sa mission que les autres.

Tout cela dit,, il faut bien se garder cependant d'attacher trop d'importance à la forme d'une stam tue ou d'une image religieuse, car ce serait, en quelque sorte, nous éloigner de la pensée catholique et nous rapprocher de la pensée païenne pour laquelle la beauté de la statue était celle du Dieu lui-même. Pour nous, au contraire, Timage n'est rien el le culte que nous lui rendons s'adresse tout entier à la créature sainte et immatérielle dont la représentatiou matérielle, quelle qu'elle soit, est sous nos yeux. On pourrait même dire en vérité que rindiflerence de la plupart des catholiques à cet égard et la laideur de quelques-unes des images les plus vénérées attestent avec évidence que ce

n'est pas à ce que regardent leurs yeux, mais à ce que voient leurs âmes, que s'adressent leurs hommages et leurs vœux, et c'est là ce qui est absolument vrai au temps présent comme au temps passé, aujourd'hui comme toujours.

20 octobre 1858.

Ce qui me plaît dans ces montagnes et dans tous ces charmants villages, c'est une sensation de solitude que l'on n'éprouve jamais à Castellamare, à Sorrento, et encore moins à Pausilippe où, malgré la splendeur incomparable de la vue, on se sent encore dans la ville de Naples. A coup sûr, tout cela est enchanteur, mais les yeux de tous les touristes de l'univers s'y sont reposés, les plumes de tous les écrivains bons ou mauvais se sont exercées à les décrire, et les artistes et les amateurs du monde entier à les retracer. On a presque peine à y ressentir une impression originale, tant se presse dans la mémoire, à l'aspect de ces lieux trop célè-

bres et trop célébrés, les vers qu'on a lus ou les tableaux qu'on a regardés ; non cependant que je veuille nier l'espèce de plaisir que l'on éprouve aussi à voir pour la première fois les endroits familiers à l'imagination, et la satisfaction qu'il y a à contempler enfin la réalité après le rêve (j'estime même cette jouissance comme l'ombre de celles qui nous attendent en paradis). Mais il n'en est pas moins vrai. qu'il y a quelque chose d'agréable à être surpris par une vive admiration dans des localités dont jamais on n'avait entendu prononcer le nom et que l'on découvre dans le cours de ses promenades journalières : San-Cesario, Pietra- Santa, Dragonea, Benincasa, Raiti. Autant de lieux charmants que le plus grand nombre des voyageurs ne se donnent jamais la peine de visiter, parce que la Cava ne figure dans leur programme que comme l'un des endroits qu'il faut traverser pour se rendre à Amalfi ou à Paestum. Ou bien, s'ils y passent quelques heures, ils prennent seulement la peine d'aller voir la célèbre abbaye de la Sainte-Trinité, succursale du Mont-Cassin, dont l'intérêt historique est fort grand assurément, et la situation pittoresque ; mais triste et sévère,

et ne donnant aucune idée de la riante magnificence qui environne de toutes parts l'austère retraite où saint Alferio vint finir ses jours, et où le pape Urbain II consacra, il y a plus de huit siècles, Tabbaye qui subsiste encore *.

Mais, lorsque Ton séjourne dans ces montagnes, on ne peut se lasser d'explorer tous ces lieux où la nature est si belle et où partout les hommes ont laissé la trace de leur croyance en Dieu. La pauvreté sans doute règne dans ces villages, mais la laideur et la tristesse n'y existent pas. Les « loggie » qui décorent jusqu'aux plus humbles de ces demeures, la vigne grimpante qui les embellit, la physionomie gracieuse de ceux qui les habitent, la beauté des enfants qui les peuplent, le brillant soleil qui les éclaire, tout cela réjouit le cœur et les yeux, et la misère elle-même n'y est pas désolante, parce qu'elle est facile à soulager, et que la moindre aumône illumine des plus joyeux sourires les visages expressifs de ceux qui la reçoivent

^ L'église située sur la hauteur de Pietra Santa contient la pierre sur laquelle s'assit ce pontife lorsquil vint en ce lieu en 1060. Cette pierre sort du sol au milieu de l'église qui a été construite à Tentour, sans qu'elle ait été touchée.

et fait jaillir de leurs lèvres un flot de remercîments et de bénédictions.

Mais il n'est pas de village, quelque petit qu'il soit, qui ne possède une église ordinairement située dans l'endroit d'où la vue est la plus belle, et le plus souvent riche intérieurement de marbres et même de tableaux. Plusieurs d'entre elles sont des sanctuaires et contiennent des autels auxquels la piété du peuple vient de loin apporter des offrandes et des prières. Nous venons déparier de celle de San Vincenzo à Dragonea consacrée à la mémoire de saint Vincent Ferrier. Plus loin, et au revers de la montagne du côté où l'on descend vers la mer dans la direction de Vietri, on arrive au couvent et à la charmante petite église de Benincasa, où se vénère non moins pieusement le grand saint calabrais François de Paule *, qui évangélisa ces montagnes et reçut l'hospitalité dans ce couvent ; il y laissa même, dit-on, une empreinte miraculeuse de son visage sur le linge que les moines lui apportèrent pour essuyer son front lorsque, épuisé de faim et de fatigue, il vint frapper à leur porte.

' Né en Calabre en 1416, mort en 1507.

Cette légende est-elle authentique? Les autres reliques que Ton conserve avec un tendre respect dans plusieurs de ces sanctuaires le sont-elles davantage?... Je ne puis Taffirmer, ce sont des points sur lesquels assurément le doute est permis. Mais, je l'ai déjà dit, cette question à^fait n'a pour moi aucune importance, et ce n'est pas à des érudits et H des antiquaires que je m'adresserais pour la résoudre. Ce que je sais, et ce qui m'importe uniquement, c'est que la vénération qu'inspirent les reliques est la suite de l'amour toujours vivant que les catholiques éprouvent pour les saints ; amour qui leur rend cher tout ce que ces amis de Dieu ont touché, et vénérable la moindre parcelle des corps qui ont servi d'enveloppe à leurs âmes bienheureuses. Ce sentiment de vénération et de tendresse s'accroît naturellement en proportion de la sainteté de ceux qui l'inspirent, et atteint son comble pour tout ce qui peut avoir touché l'humanité divine du Christ ou l'humanité sans tache de la Vierge sainte.

Pénétrée comme je le suis de la justice et de la raison profonde de cette piété, je puis pourtant, en présence de ces objets sanctifiés, me deman-

der si ce qu'on me désigne est réellement ce que j'entends vénérer? ou bien si on se trompe? ou enfin si on me trompe? Vérité, erreur ou supercherie, les trois choses sont possibles ; toutefois, selon ma conviction et malgré ce que les sceptiques superficiels et incrédules peuvent en penser, ce dernier cas est rare, et il est d'ailleurs sévèrement puni par l'Église.

C'est donc seulement entre la vérité et une erreur involontaire qu'il pourrait régner dans mon esprit une incertitude matérielle et raisonnable ; mais, au bout du compte, je suis ou je crois être en présence d'un objet qui, à mes yeux, est vénérable et cher parce qu'il a appartenu à un être que je croîs au ciel vivant et sanctifié. Voilà le fait, et, dans ce cas, voilà l'important; le reste Test moins ; je vais expliquer pourquoi : nous croyons, ^ (c'est notre foi catholique) qu'il y a des miracles véritables, aussi bien que des reliques authentiques. Or, je ne crois pas, quant à moi, que nous soyons fort coupables aux yeux de Dieu, lors même que, trop pressés de lui rendre gloire, nous attribuons parfois à un acte exceptionnel de sa puissance des faits dont la cause peut être na-

turelle ; et encore moins lorsque, prompts à suivre Fantique exemple des chrétiens et à vénérer comme eux les* reliques des saints, il nous arrive quelquefois de nous tromper sur l'identité de celles que nous croyons posséder. Ce que Dieu sait que nous vénérons, c'est l'objet que nous croyons avoir sous les yeux, c'est cet objet, en quelque lieu qu'il se trouve, que nous voulons honorer. C'est par exemple, assurément, le vêtement porté sur terre par le Sauveur, que tant de pieux pèlerins vont vénérer à Trêves et baiser avec tendresse, comme ils l'auraient fait, prosternés dans la poussière, s'ils s'étaient trouvés sur ses pas en ce monde. Nous croyons, en ce cas particulier, la tradition autorisée ; mais, fût-elle douteuse, l'intention de ces pèlerins ne l'est pas, et la signification de cet acte de respect demeure la même. Pour me servir d'une comparaison familière : si nous voyions ici-bas quelqu'un porter à ses lèvres une fleur, un ruban que nous aurions porté, ou un objet quelconque qu'il croirait nous appartenir, lors même qu^en cela il se tromperait, sachant ce qu'il suppose, n'en serions-nous pas également touchés? N'en conclurions-nous pas qu'il nous

aime tout autant que si ces objets nous avaient effectivement appartenu? Ne se pourrait-il pas même que cette promptitude de témoignage nous semblât dénoter plus d'amour que ne l'eût fait un long examen préalable?

Tout cela cependant ne m'empêche pas d'êlre convaincue qu'il est juste et nécessaire de prendre toutes les précautions imaginables pour éviter les méprises de ce genre. Seulement, lorsque ces méprises sont involontaires, elles me semblent excusables, et j'ajoute même que, lorsqu'elles ne le sont pas, quoique leurs auteurs méritent d'être sévèrement condamnés ou punis, les victimes de l'erreur, tant que leur bonne foi est intacte, demeurent même alors dans la même situation que ceux dont j'ai parlé plus haut. J'ajoute enfin que pour tous ces faits l'Eglise n'enjoint à notre foi aucun acquiescement, mais permet et veut au contraire que nous usions sans scrupule à leur égard de la liberté de notre jugement.

Quoi qu'il en soit de ces réflexions, comment nier le charme et la vie que ces croyances répandentsur toute la nature? Comment nepas comprendre qu'elles rapprochent le ciel de la terre, et

comment aussi ne pas voir combien elles égalisent les conditions? car ces amis célestes et puissants semblent être plus encore ceux des pauvres que des riches, puisque tous ont pratiqué et glorifié la pauvreté, et que leurs maximes et leurs exemples sont ceux du Sauveur lui-même suivi par eux de plus près que par d'autres. Dans ces pauvres populations, j'atteste que tout cela est compris. Aussi, loin d'éprouver cette envie qui trop souvent dévore ailleurs les classes déshéritées des biens de ce monde et les arme contre ceux qui les possèdent, on pourrait dire que, dans ces esprits simples et pourtant intelligents et lucides, cette échelle sociale est retournée, et que ce sont eux qui se trouvent dignes d'être enviés par ceux dont le partage est ici-bas plus brillant que le leur.

Une des plus pauvres femmes de ce village, après avoir regardé un jour ma maison et mon jardin et s'être écriée plusieurs fois que « cela était bien beau », ajouta sur-le-champ, avec un sourire qui ne ressemblait guère au rire amer de la pauvreté incrédule et désespérée : « Mais pourtant Notre- « Seigneur n'a pas voulu être riche et demeurer « dans une belle maison comme celle-ci ; il a

« voulu être pauvre et demeurer dans des mai- « sons comme les nôtres. »

Cette réflexion semblait donner à ses yeux im tel avantage à sa situation sur la mienne, que j'en fus profondément pénétrée moi-même, et que je sentis beaucoup mieux en ce moment que ne me Tavait jamais fait comprendre l'éloquence de Bossuet quelle était Féminente dignité des pauvres dans r Église,

Celui qui a dit cette parole (vraie, quoique irrévérente) : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer », aurait pu ajouter que s'il n'y avait pas eu sur terre un Homme-Dieu, pauvre, vivant, mourant pour le salut des hommes, on aurait dû l'inventer aussi, pour la consolation de tous ceux qui souffrent ici-bas ; c'est-à-dire, de l'humanité tout entière telle qu'elle est, et telle qu'elle demeurera toujours, en dépit des folles recherches de ceux qui font entendre à ce siècle la parole stupide et impie de l'insensé : « Il n'y a pas de Dieu ! »

Il ne faudrait pas imaginer, d'après ce qui précède, que je ne désire pas, souvent même peutêtre avec excès, le progrès matériel et politique de ce ravissant pays, et que je n'envie point pour lui quelques-uns des avantages que possèdent aujourd'hui la France et l'Angleterre. Il y a assurément des comparaisons à faire qui sont toutes à l'avantage de ces deux pays, et parfois, blessée de toutes les imperfections qui me sautent ici aux yeux, j'aspire à un changement quelconque qui les ferait disparaître, et il me semble parfois que ces améliorations ne pourraient être payées trop cher. Mais, lorsque ma pensée change de direction, et qu'au lieu de considérer l'Angleterre par exemple dans son bel ensemble de liberté, de respect, d'ordre public et d'indépendance individuelle, ou bien la France dans sa prospérité matérielle et son admirable réveil religieux, je me représente le monde immense des malheureux qui, dans ces deux pays, souflrent les tortures de la misère, dans les ténè

bres de l'impiété, alors tout change d'aspect, et je ne vois plus autour de moi que la lumière qui rayonne ici dans tous les cœurs, et qui parfois élève les pensées de ces paysans à une hauteur que pourrait envier le génie des poètes, tout comme la lueur dorée de leur beau soleil jette sur leurs haillons des reflets dignes du regard et de l'admiration des peintres !

La misère revêt en Angleten^e un aspect repoussant. EUe abrutit en particulier les femmes à un degré absolument inconnu en Italie, car on y constate avec dégoût qu'il s'en trouve parmi elles un grand nombre qui n'ont d'autre plaisir ni d'autre consolation que l'ivresse. Mais, hélas ! par le fait, je le demande : où ces malheureuses créatures qui dans les pays protestants ne peuvent plus voir dans les Eglises la magnificence des fêtes chrétiennes, où, je le demande, peuvent-elles apercevoir quelque chose qui brille à leurs yeux (à leurs j)auvres yeux, non moins que les nôtres, avides d'une certaine joie naturelle)? où? si ce n'est dans ces palais de perdition, dans ces Gi?i Palaces où se débitent, au milieu de l'éclat des lumières, le poison de leur âme et celui de leur corps ! . . .

En France, au moins, malgré tant de destructions, il reste encore aux pauvres, quelle que soit Jeur misère, des temples où ils peuvent revoir des autels éclairés, des fleurs, de riantes images, des autels splendides, où ils peuvent respirer Todeur de Tencens, entendre une musique qui réjouit leurs oreilles, et écouter des paroles qui consolent beaucoup plus encore leurs cœurs, et les aident à supporter ensuite avec plus de courage le lourd ^ fardeau de leur vie. Mais, hélas! que d'efforts pour les arracher à ces doux et bienfaisants refuges, etpour leur faire chercher ailleurs des distractions funestes ou des spectacles dangereux ! Quel vide ! Quelle fausseté ! Quelle insulte, j'ose le dire, à la misère et au malheur, que ces fêtes, dont on leur fait entrevoir l'éclat de loin, ces sortes de palais de fées, artificieusement présentés à leurs regards, où leur pauvreté les empêche de pénétrer, et dont trop souvent les pires moyens peuvent seuls leur ouvrir la porte ! Qu'y a-t-il de surprenant à ce que cette porte soit ainsi franchie, à tout prix, par ceux auxquels, d'autre part, on répète sans cesse qu'il n'y a aucune joie à espérer, hormis celles de ce monde? L'ivresse qui naît de tout cet ensemble.

moins ignoble peut-être que celle du gin, n'en est pas moins mortelle pour l'âme et pour la vie de ceux qui s'y livrent, et elle est plus dangereuse que l'autre pour les imprudents qui la leur préparent ; car n'est-ce pas cette soif de jouissances follement excitée qui soulève de temps en temps, contre la société tout entière, des tempêtes dont sont victimes ceux qui les provoquent, non moins que ceux qui auraient voulu les prévenir ?

Oh ! si les premiers étaient, du moins, assez égoïstes et assez clairvoyants pour laisser les autres les préserver de ces désastres plus redoutables assurément pour eux, qui attendent tout du temps, que pour ceux qui ont leur regard fixé sur l'éternel avenir! Mais l'esprit, sans Dieu, s'amoindrit plus encore que l'âme. Il peut rester à l'impie quelques vertus, il ne lui reste plus de raison !

Malheureusement, en France, nos églises, diminuées en nombre et en splendeur, et se relevant

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avec peine de tant de ruines au milieu de tant de menaces, n'offrent plus au peuple d'aussi beaux spectacles qu'autrefois. Ceux qui multiplient les cafés illuminés y mettent bon ordre, en mesurant parcimonieusement les ressources accordées au culte, et en interdisant partout les processions qui, en même temps qu'une dévotion, sont par excellence un plaisir populaire. Tout ceci me ramène aux pauvres habitants de ces contrées, où la seule vue du ciel bleu donne à leur vie une joie inconnue aux peuples du Nord, et où leurs églises, même loin des villes, sont si riches de marbres et de peintures qu'elles leur permettraient de voir sans surprise les plus beaux palais du monde. Quant h leurs fêtes religieuses, malgré ce qui peut parfois déplaire à notre goût, plus difficile que le leur, il n'en est pas moins certain qu'à leurs yeux elles sont splendides, et qu'il n'est pas dans ces montagnes un seul habitant, même parmi les plus pauvres, qui ne contribue à leur éclat par une petite aumône, apportée volontairement et joyeusement pendant tout le cours de l'année. Ces fêtes (même celles qui tombent à une autre époque) sont toujours célébrées en été, afin que ceux

qui y assistent soient absolument assurés qu'elles seront éclairées par un soleil sans nuages, que les habits réservés pour ce jour seront revêtus sans danger, et qu'aucun nuage ne troublera, le soir, le feu d'artifice qui doit terminer la journée.

En effet, après avoir assisté aux différents offices du jour dans l'église (défigurée, selon notre goût, par de singuliers ornements, mais, selon le leur, rendue plus belle que de coutume), après avoir prié de tout leur cœur et chanté de toute leur voix le Tantum ergo, pendant la bénédiction accompagnée ce jour-là de bruyantes détonations (ce qui, en somme, n'a rien de plus étrange que les coups de canon par lesquels les peuples les plus civilisés du monde célèbrent leurs fêtes nationales) ; lorsque, dis-je, on ouvre les grandes portes et que la foule se répand au dehors sous le ciel étoile, on voit alors chacun chercher la meilleure place pour regarder les Focchetti qui vont suivre. Les familles se réunissent; jeunes et vieux, tout le monde est là ; les jeunes filles se placent près de leurs mères sur l'herbe ou sur des gradins préparés d'avance ; les jeunes gens se groupent à l'entour. Personne ne songe ni à la danse ni au

cabaret. Bientôt Tazur sombre de cette belle uuit s'éclaire, et alors, à chaque fusée qui s'élève, on entend des cris de joie et des applaudissemetits... Cette gaieté publique, qui n'entraîne aucun désordre, donne la sensation d'une récréation véritable, exempte de tout mal et de toute fatigue, et on se sent heureux d'en voir jouir en paix ce peuple pauvre, intelligent, laborieux et chrétien.

Je ne puis dire combien ces feux d'artifices (pour lesquels les Italiens ont tous, on le sait, de l'habileté et du goût) , qui procurent à toutes ces populations un plaisir si innocent et si \if , m'ont toujours semblé supérieurs en fait d'amusement à tous ces divertissements plus ou moins dangereux ou grossiers, qui sont ailleurs partout, dans les villes ou dans les villages, l'ingrédient indispensable des fêtes populaires.

Assise sur ma terrasse pendant ces beUes nuits d'été, que de fois j'ai vu s'illuminer tour à tour tous ces petits villages cachés dans la montagne, et les fusées s'élever, et le bruit lointain des détonations se faire entendre I La même fête, souvent, se célébrait dans deux ou trois localités différentes ; alors les feux répondaient aux feux,

les fusées aux fusées, et toutes ces lumières me réjouissaient à voir, car elles signifiaient qu'une fête joyeuse et saine terminait gaiement pour tous, depuis les riches jusqu'aux plus pauvres, une journée qui avait été remplie par la pensée de Dieu et par le souvenir des Saints.

Les jours passés dans cette retraite ne s'eifaceront jamais de ma mémoire. Ils y demeurent, avec les joies et lès peines qui les ont remplis, colorés par cette lumière enchanteresse qui répand sur tout, en Italie, son charme incomparable. Mais, en transcrivant aujourd'hui les pages qui retracent ces souvenirs déjà si lointains, en me souvenant de tout ce que je redoutais et désirais alors et de tout ce qui s'est accompli depuis, plus que jamais je renouvelle ici ce vœu, formé naguère, en même temps que celui de voir se développer la prospérité matérielle de ce beau pays. Oh I puisse-t-il ne jamais rien acquérir aux dépens de ce qu'il possède de plus précieux ! Puisse ce Progrès, quel qu'il soit, et de quelque façon qu'il s'accomplisse, être plus îm-

puissant encore à obscurcir, dans les âmes, le soleil divin de la foi, qu'il ne le serait à altérer Téclatante lumière du ciel et Fimmuable beauté de là nature I

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