REMORDS D'AVOCAT. 1G
Nos soldats, qui n'avaient aucune cavalerie, sautèrent sur tout ce qu'ils purent trouver en fait de monture et commencèrent ainsi une poursuite échevelée, vraie partie de plaisir pour ces admirables soldats qui allaient à la mort comme on va au bal. Le soir ils avaient pris quatre drapeaux, six pièces de canon et quantité de prisonniers. Mais, la nuit venue, il fallut relâcher les captifs, ceux-ci étaient deux fois plus nombreux que leurs vainqueurs !
Quelques jours après, Humbert se remettait en marche. Si soigneusement qu'il le dissimulât on voyait bien qu'il était très préoccupé. C'est qu'aucune nouvelle ne lui était encore arrivée des armées de France qui devaient le rejoindre.
Est-ce que le Directoire l'abandonnait maintenant? Eh bien, s'il en était ainsi, mieux valait occuper la troupe, la faire marcher afin de distraire son esprit et de l'empêcher de se démoraliser dans l'oisiveté. Au soldat français si vivant, si nerveux il faut l'action et l'odeur de la poudre.
D'ailleurs, au moins par ici, l'insurrection sur laquelle il avait compté, ne se dessinait guère; on venait au long des haies regarder passer 4es Français avec une curiosité étonnée qui parfois était tout juste bienveillante. Humbert avait compté sur autre chose. Mieux valait alors provoquer le mouvement en se rendant vers le centçe de l'île plus peuplé et, sans doute, mieux disposé.
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Le général se dirigea donc' vers Test, — aussi rapidement que le permettaient les nécessités de ravitaillement de son armée plus nombreuse aujourd'hui, car elle était maintenant suivie d'une forte bande de gens des comtés du Sud. Mais ces contingents arrivaient dans un état inimaginable. Nos soldats les trouvaient si déguenillés, si sales, qu'ils évitaient leur contact, ne se gênant guère pour dire tout haut qu'ils n'avaient pas confiance dans de pareils auxiliaires, des gaillards qui lâcheraient pied dès qu'on ne les nourrirait plus. Tout, d'ailleurs, étonnait nos soldats chez ce peuple si différent d'eux. Sans doute, la gaieté, la bonne humeur du paysan, la beauté des femmes, au teint frais, aux brillants yeux noirs, aux lourds cheveux marron charmaient le troupier français; mais, se disait-on dans les rangs, pourquoi tant de gens restent-ils à nous regarder (quand ils ne nous pillent pas) au lieu de se battre à nos côtés?
Ce que nos soldats ignoraient, c'est que les Irlandais avaient été, depuis des siècles, si cruellement broyés à chaque tentative de soulèvement, que tout ressort était pour longtemps brisé dans leurs âmes.
Ce fut un sombre jour que celui où parvint au général Humbert la fatale nouvelle que la flotte française, qui avait pour mission de le secourir, était rentrée définitivement à Brest. Le ministre de la marine, hostile, dès le début, à l'expédition,
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venait de faire licencier, malgré .tous les efforts de Carnot, les troupes rassemblées par le général Hardy.
Dès lors, il ne s'agissait plus pour la petite troupe d'Humbert que de finir avec honneur. On se doute bien qu'elle n'y manqua point. « En avant, dit-il, et droit à l'ennemi ! »
Chaque jour la maladie, les escarmouches éclaircissaient ses rangs, et cependant on allait toujours.
A Ballintra, à peu près au centre de File, Humbert se vit cerné par les troupes de lord Cornwallis. Les Anglais étaient en si grand nombre que le résultat du combat ne fut pas douteux un instant. D'ailleurs les Français étaient exténués. En trois jours ils venaient, à marches forcées, de parcourir plus de quarante lieues; et, pendant la dernière journée, le soldat n'avait rien eu à manger. Après une heure de lutte il fallut mettre bas les armes.
Un épisode lamentable de la journée fut la fuite éperdue du contingent irlandais. Quand ils virent nos soldats faire leurs préparatifs pour un combat sans espoir, ils quittèrent nos rangs et s'enfuirent à bonne distance sur une colline. De là-haut ils comptaient bien assister à la tuerie sans rien risquer. Ils se trompaient. L'indignation des Anglais devant ce lâchage fut telle, qu'aussitôt après réglée la capitulation de la petite armée fran-
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çaise, ils chargèrent cette cohue d'Irlandais, les poussèrent dans les marais où beaucoup périrent1.
Ainsi finit cette glorieuse aventure. Un millier Je Français dans une île comptant soixante mille hommes de troupes anglaises avaient tenu dix-sept jours la campagne, livré trois combats et parcouru deux cent cinquante kilomètres. Certes ils avaient le droit d'être fiers d'eux-mêmes.
Hélas ! leur captivité fut affligée par le spectacle des barbaries auxquelles la Couronne d'Angleterre se livra une fois de plus sur les pauvres Irlandais, pour se venger de ce que quelques-uns d'entre eux avaient osé acclamer leurs libérateurs.
Et cependant si bon, si affectueux est le cœur de l'Irlande, elle, si peu habituée à ce qu'on fasse quelque chose pour elle, qu'elle nous est restée reconnaissante de la courte tentative de 1798, et cette reconnaissance a su se manifester sous une forme touchante.
Oui, même à l'heure actuelle, — où tant de peuples pour qui nous avons prodigué à flots notre sang, se montrent oublieux, — à cette heure-là, l'infortunée Irlande se souvient et bénit encore le nom de la France.
i. Voir, pour plus de détails, l'excellent ouvrage de Guitton La France et Vlrlande pendant la Révolution, Paris, 1888, Delàgrave, et Secret service under Pitt, Londres, Longmans, Green et C°, 1892. — Les souvenirs de Moreau de Jonnès, d'un romantisme échevelé, ne donnent pas grand'ehose sur cette expédition.
En 1876, une cérémonie funèbre en fournissait un pieu\ témoignage. Les dames irlandaises du comté de Connaught ayant appris que Ton venait de retrouver dans un champ près de Castlebar les ossements de quatre Français enveloppés et tués à la fin de la bataille par un escadron de dragons anglais, leur élevèrent par souscription un monument commémoratif. A ce monument, si aucune main française n'est encore venue accrocher de couronne, les femmes d'Irlande se chargent chaque année d'en apporter à foison. Sur l'une des faces de la pyramide on lit cette inscription : « Aux braves soldats français qui périrent ici pour la liberté de l'Irlande. »
Il est bon de rappeler que, pendant sa rapide campagne, Humbert eut, de son côté, l'occasion d'honorer un mort irlandais, et qu'il le fit magnifiquement.
C'était par une chaude après-midi, dans les premiers jours de septembre 1798. L'avant-garde française cheminait sous bois dans le voisinage d'un château de landlord . Tout à coup , à un carrefour de sentiers , nos soldais virent un cadavre pendu, à une branche. C'était le corps d'un jeune homme supplicié. Un écriteau fixé sur sa poitrine indiquait que Milord l'avait fait pendre pour le punir de lui avoir pris des lapins. Comme exemple, sans doute, et de la même manière que
chez nous on accroche au bout d'une perche dans un champ quelque vile charogne à un bâton pour éloigner les oiseaux, ce seigneur avait suspendu, pour protéger ses lapins, cette misérable, cette insignifiante loque qu'était une vie de paysan irlandais !
Aussitôt informé Humbert fait décrocher le corps. Puis les officiers, creusant une fosse avec leurs épées, l'ensevelissent pieusement. Humbert prononce une mâle allocution, glorifiant la victime, les soldats entonnent le jeune et glorieux chant de la Marseillaise, les drapeaux s'inclinent, les tambours ouvrent un ban, et, d'un net et rapide mouvement, l'armée républicaine toute entière présente les armes.
Et voilà comme, à Tune des heures sombres de cette histoire d'Irlande qui n'est qu'un long martyrologe, le plus misérable, le plus obscur de ses enfants eut la gloire de funérailles comme n'en eut, comme n'en aura jamais à Dublin aucun viceroi. Car les étendards qui venaient de saluer cet humble étaient les plus glorieux du monde : c'étaient ceux de Sambre-eUMeuse, du Rhin et d'Italie!
A M. François Coppce.
« Allons, père Fondimare, n'en v'ià assez! Faut qu'ça finisse à la fin... On vous donnera plus jamais d'argent, pis qu'c'est là qu'vous Tmettez... J'en avons assez d'vous voir rentrer en ribote à chaque fête, et votre culotte déchirée, encore !
— Où ça?... balbutia le vieux.
— Là, au genou... Vous serez tombé dans la rue, j'parie. Si c'est pas un'honte à vot'âge! Allez vous coucher... j'vous donne pas à souper, et demain au matin j'vous causerai. »
Péniblement, se heurtant aux marches, trébuchant à chaque pas, le vieux, la bouche baveuse, la paupière lourde, monta l'escalier, regagnant le grenier où il s'affala sur sa paillasse et s'endormit.
Oh, ce n'est pas... qu'elle fût plus méchante que
ça avec le père de son homme, la Zélie, non! mais il n'était pas toujours raisonnable, le vieux, et, d'un autre côté, la maisonnée était lourde. On avait tant de mal à nouer les deux bouts! Savezvous qu'ils étaient sept là-dedans! Quatre enfants, dont l'aîné, n'ayant encore que douze ans, ne gagnait rien; le mari, la femme et puis le grandpère.
Certes Gustave, un solide gas, charpentier de navires aux chantiers Lemarchand, se faisait de belles journées. Avec cela, toujours de belle humeur et très sobre — tout le portrait du grandpère au temps où celui-ci travaillait chez Mazeline, le mécanicien de navires.
Car c'avait été un fameux ouvrier, le bonhomme; seulement depuis qu'engourdi de rhumatismes il ne % pouvait plus aller à l'atelier, le désœuvrement le faisait se déranger parfois. Oh! pas bien souvent. D'abord on ne lui en laissait guère les moyens ; on le tenait serré sur la monnaie. Dame! il le fallait bien! Si peu qu'il coûtât d'entretien, c'était toujours plus que les deux cents francs de rente que servait la famille de son ancien patron. Aussi tout ce que sa bru lui remettait pour faire le garçon ne dépassait guère une pièce de vingt-cinq sous chaque premier du mois. Avec ça, quand le vieux s'était acheté du tabac, il lui restait encore de quoi s'offrir un petit verre de doux aux grande fêtes carillonnées; à son jour à lui, la Saint-Antoine, et aussi à
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la Saint-Éloi, la fête des compagnons du fer. Seulement ces jours-là, tandis qu'autrefois il rentrait avec un simple petit plumet, maintenant, on ne sait comment il s'y prenait, mais ça ne ratait pas, c'était une ribote complète. L'autre jour même, on avait dû le ramener dans une carriole à bras. C'est alors que la Zélie s'était fâchée.
Etait-il bien coupable, le pauvre vieux? Sa vie, depuis qu'il était retraité, s'écoulait si tristement! Il ne servait guère qu'à garder les deux derniers mioches encore trop jeunes pour aller à l'école. Et toute la journée, entre ces bambins criards aux cheveux en broussailles, à la face toute barbouillée, il restait au coin de l'âtre. En été, s'il y avait du soleil,, il sortait se mettre sur un banc devant la porte, mais toujours, toujours, sans rien faire. On lui avait bien trouvé un semblant d'occupation, des filets à recoudre pour les pêcheurs du quartier; mais, outre qu'elle était humiliante, la besogne, ses mauvais yeux et ses doigts raidis n'en venaient pas vite à bout. Et puis, si peu payée !
Alors quand il se rappelait le temps passé, le beau temps où il était contremaître, presque un chef, parmi ces ouvriers d'élite que sont les ajusteurs-mécaniciens, souvent il poussait un long soupir désolé.
Sa belle-fille, si elle le surprenait à gémir ainsi, haussait les épaules d'un air bougon : « Qu'est-ce que vous voulez, le père, c'est pas commode non
plus, de vivre à tant qu'ça, quand y en a qu'un qui gagne. »
Et le bonhomme ne disait plus rien, car il savait la Zélie trop vaillante à l'ouvrage elle-même pour qu'on pût lui en vouloir de sa dureté pour les autres. Un jour pourtant (il est vrai que ce jour-là sa bru s'était un peu emportée) on put voir qu'il en avait gros sur le cœur : « Vo faites point d'ennui, j'irai pas plus d'avant que défunt mon pé qui s'n'est allé à soixante et douze. Vlà qu'j'en prendrai soixante neuf à la Chandeleur,., alors quittez-mé tranquille un brin! »
La Zélie comprit, cette fois-là, qu'elle avait eu la main trop rude. S'arrêtant de laver son linge, elle égoutta ses doigts, les essuya à son tablier, puis, les mains à plat sur ses larges hanches, elle dit plus doucement :
« Vous n'avez point de raison à c't'heure. Qui qui vous reproche quèque chose, le père, dites? Personne, vous l'savez bien. J'sommes avec vous comme je le devons... On vous aime bien tous ici... Personne vous a jamais manqué, seulement... vous êtes point-z-assez occupé. »
Mais ce jour-là le vieux n'avait rien répondu.
« Eh bien, père Fondimare, v'ià ce que j'avais dans m'n'idée, mais que j'n'ai pas voulu vous en
causer hier, rapport à c'que vous étiez point... comme aurait fallu... C'est que vous seriez gentil, pour orner la maison, de nous faire, avec votre couteau, un beau bateau-modèle qu'on pendrait là à la maîtresse poutre, comme y en a chez les Mésanguel, chez les Boulard, chez le cousin Frédéric aussi. Ça vous distrairait, ça vous aiderait à passer le temps ; puis votre garçon, Gustave, ça lui plairait sûrement, lui qu'est charpentier de marine. Pisque vous aussi, vous avez travaillé pour la marine, vous savez comment qu'c'est fait les bateaux... »
Une lueur passa dans les yeux du vieux. Il songeait en dedans de lui. C'était vrai tout de même que jamais il n'avait pensé à ça. Au bout d'un moment, il mumura en se grattant le haut de la tête : « J'dis point non, ma fille... Pour sûr que j'sais comment qu'c'est fait. J'Fsavais déjà d'avant qu'vot'mari soye au monde... pisque j'ai servi dans la flotte quatorze ans... J'dis point non... on verra...
— Eh bien faut pas tarder, le père ! »
Gustave, mis au courant du projet, l'approuva chaudement. Il dit que ça lui ferait plaisir et qu'il tâcherait de procurer au père tout ce qu'il fallait pour sa construction. Dès le lendemain, avec la permission de M. Lemarchand, il rapportait du chantier un peu de teck pour la quille, du chêne pour
les membrures, du sapin pour les mâts et du fin tilleul blond pour le pont, sans- compter une bonne poignée de petits clous de cuivre rouge.
Le vieux, quand il vit tout cela, en tas sur la table, à l'attendre, parut tout content. Il se mit à affiler son couteau en hochant la tête. Bientôt il eut retrouvé toute son ardeur d'autrefois. Cela le rajeunissait de vingt-cinq ans. Ah ! oui, il en abattait de la besogne !
C'était du reste une bien jolie frégate que celle qu'il avait idée de construire. Elle s'appellerait la Némésis, quatre-vingt-trois centimètres de long, et serait absolument pareille à une certaine Némésis dont M. Mazeline construisit les machines vers 1866, une vaillante qui n'avait pas peur de filer ses quinze nœuds et devint célèbre par ses explorations aux mers antarctiques.
La charpente seule demanda trois mois au père Fondimare. Quand elle fut finie, il s'occupa du gréement. Là il y eut une vraie difficulté. C'était coûteux d'acheter autant de filin qu'il aurait fallu. Le vieux essaya bien de le fabriquer lui-même, mais sans y réussir. Alors il imagina, pour se faire de l'argent, de se priver de fumer durant tout un mois, mais cela ne suffisait pas encore. Heureuse-ment la Zélie, prise d'un bon mouvement, vint à son secours. Contente de voir qu'il s'employait de si bon cœur, elle voulait le récompenser aussi de
ce qu'il ne lui arrivait jamais plus de rentrer éméché à la maison.
Un dimanche donc, en revenant de la grand' messe, elle lui rapporta une belle pelote d'une petite corde à fouet bien ferme et bien blanche avec laquelle il tendit les haubans, relia les vergues, .rattacha les poulies et fit des câbles à enrouler sur les cabestans.
Il ne manquait plus que l'ancre et les pavillons. Pour l'ancre, Gustave, le jour de la Saint-Eloi, en apporta une. belle en acier nickelé qui luisait comme un casque de pompier. Quant aux pavillons, ces enfilades de petits drapeaux qui servent à pavoiser le bateau du haut en bas, le père aurait préféré qu'ils fussent en étoffe, mais la Zélie, qui connaissait, pour lui avoir élevé un nourrisson, la dame du Parrain généreux, le confiseur de la rue de Paris, et qui s'y était fait donner des beaux papiers de couleur vernisr les fabriqua tout simplement avec ses ciseaux et un peu de colle. Ça coûtait moins cher. Il n'y eut que le pavillon de poupe, le grand pavillon national, qui fut bâti à l'aiguille de trois morceaux de soie.
Alors on prépara une petite fête à la maison. La Némésis fut pendue solennellement au plafond. Elle avait des. fleurs au bout des vergues, et des petites bougies roses au sommet des mâts. On invita aussi quelques amis pour se faire gloire du chef-
d'œuvre, et, au dessert, le bonhomme retrouva un filet de voix pour chanter des chansons d'autrefois qui firent bien plaisir. Les enfants dansaient et trépignaient de joie, en se battant et se prenant les cheveux à poignées dans les coins.
Ce fut, en somme, un bon moment dans leur vie à tous. On se trouvait en été, il faisait beau et doux. Comme les journées étaient longues et que le travail abondait au chantier, Gustave, grâce à des heures supplémentaires, voyait souvent sa paye monter jusqu'à douze et treize francs.
Malheureusement l'hiver suivant fut mauvais. On manqua d'ouvrage chez M. Lemarchand. Un samedi, trente ouvriers furent congédiés d'un <;oup! Sans doute, Gustave se trouva de ceux qu'on conservait, mais sa journée fut rognée de moitié.
Les Fondimare n'avaient presque rien à la caisse d'épargne ; aussi la gêne ne tarda guère à entrer chez eux. Le premier qui en souffrit fut le grand-père à qui l'on supprima son petit pécule mensuel. Il ne se plaignit pas, sachant trop bien qu'il le fallait et qu'on s'endettait quand même, mais ça le privait rudement de n'avoir
plus jamais un sou dans sa poche, et de rester .tout le temps à mordiller bêtement, sans l'allumer presque jamais, son noir culot de pipe.
Vers le mois de mai, il y eut, il.est vrai, comme une reprise aux ateliers, grâce à une commande de deux petits yachts de plaisance et d'une goélette de pilotes; mais dès juillet ça retomba à plat, et la Zélie songea dès lors avec angoisse à ce que serait l'hiver prochain. Elle devint sombre, taciturne, et ce fut son tour de pousser, à cœur de jour, de grands soupirs.
« Mon Dieu, mes pauvres enfants, dit un jour le père Fondimare en branlant la tête, ça me fait-il deuil de rien pouvoir vous gagner! A quoi que j'suis bon? Vaudrait mieux que j'm'en aille... à tout à fait. »
Il y eut un silence pénible.
« PVêtre bien que vous pourriez... si vous vouliez... » hasarda la Zélie. Elle disait cela d'un air indifférent, en s'occupant à enlever la soupière et les assiettes vides de dessus la table — tout leur dîner, la soupe!
Les yeux du vieux se mirent en arrêt. Visiblement, il cherchait à deviner; mais il n'y était pas du tout.
« ... Bé dam ! en vendant votre bateau... Si beau comme il est, vous en, tireriez bien une pièce de quatre-vingts à cent francs. Seulement moitié de ça nous aiderait rudement. J'payerions- notre arriéré
chez le boulanger... C'est si dur d'être obligé de baisser la tète quand qu'on passe devant la boutique...
— Le vendre... le vendre...
— Oui!
— Non, femme, non, dit Gustave d'un ton de reproche. J'en sommes pas réduits là, et ça ferait trop de peine au père. Parbleu, je vois bien qu'il est tout le temps à le regarder... Quelquefois, il marronne quand il voit trop de mouches dessus. Sûr qu'il a le droit d'en être fier. Je ne sais pas si j'en ferais autant. C'est du joli travail, va! du travail qu'on pourrait le mettre à une exposition. »
La Zélie, les lèvres pincées, les yeux à terre, resta sans rien répondre. Le père non plus ne dit rien, mais cette fois le clou était planté où il fallait; la Zélie savait bien ce qui allait se passer...
Huit jours après, le vieux, qui était resté très absorbé tout le temps, se mit à aborder de luimême la question. La voix lui tremblait un peu. Assurément ça lui faisait bien de l'ennui de se séparer de cette chose qu'il avait créée, qui était comme son enfant; mais d'un autre côté, n'était-ce donc point une consolation que de pouvoir leur être encore utile?
Il dit comme ça qu'il irait chez les courtiers du quai... Y en avait un, M. Franque, un homme très bon, qui le lui ferait acheter comme ex-voto à placer à Notre-Dame-des-Flots par quelque équipage
ayant fait un vœu à la Vierge pour se réchapper d'un naufrage.
Gustave en entendant cela se mit à grogner. Ce qui le froissait le plus dans l'affaire, c'était d'avouer ouvertement son impuissance à les faire vivre fous; mais il eut beau protester, le vieux tint bon.
« Laisse-le donc, à la fin, fit la Zélie, puisque c'est son idée, au père, faut pas le contrarier, non plus. »
Dès le lendemain, après déjeuner, le vieux qui, dans la matinée, était monté sur un escabeau pour décrocher la Némésis, l'époussetait soigneusement, l'essuyait, la frottait avec son mouchoir, puis la pressant religieusement dans ses deux bras, de la façon dont on porte un nouveau-né au baptême, il s'en fut tout doucement par la ville voir dans les maisons où il espérait qu'on lui indiquerait de bons acquéreurs.
Hélas! toutes ses démarches échouèrent.
D'abord on n'avait guère pris ses offres au sérieux, d'autant plus qu'il se présentait mal. Et si gauche, et si maladroit dans ses explications!
« Mais, mon bonhomme, disait l'un, d'un air de compassion narquoise, c'est parfait, c'est un petit chef-d'œuvre, seulement je ne vois guère qu'un musée qui pourrait vous prendre cela... et encore!
— Comme ex-voto! reprenait un autre, certai-
nement l'idée est bonne, et ça pourrait aller, mais voyez-vous, depuis la République, mon brave, les ex-voto, c'est rudement passé de mode! A votre place, je crois que j'essaierais plutôt auprès des successeurs de votre ancien patron, les Forges et Chantiers de la Méditerranée. Le nouveau directeur passe pour généreux. Et puis il collectionne les i^odèles... Oui, je suis convaincu que là vous avez beaucoup de chances... »
Un vrai guignon! Il est en Norvège pour un mois, le directeur; et ses employés, qui prennent le vieux pour un toqué, ne lui ont pas même permis de s'asseoir. Ils riaient à se tordre de son air penaud quand il est sorti cahin-caha, tout courbé en deux...
Et chaque jour il s'en revenait de sa tournée, plus éreinté, plus découragé, plus triste.
Si seulement la Zélie avait eu de la patience l... mais non !
Oh! jamais elle ne disait rien; quant à ça, pas un mot. Mais on voyait bien à sa figure, à son air rêche... Plus d'une fois, elle lui avait jeté un regard, en le voyant rentrer avec son bateau dans les bras, un regard qui faisait mal au vieux.
Un jour, il dit tout dolent :
« J'peux pas aller longtemps comme ça... j'suis brisé. Quoi faire, ma fille? J'ai pus d'idées...
— Allez sur la jetée, répondit sèchement la femme. Y a au Havre, en ce moment, tout plein
de gens riches, des Parisiens, qui viennent se promener et qui ont de l'argent gros comme eux, à ce qu'on dit. Vous auriez dû commencer par là... Pour sûr qu'ils vous l'achèteront... Mais si vous leur parlez ! . . . Sans ça !.. .
— C'est bon, c'est bon! j'irai tantôt, tout dret », murmura le vieux, froissé du ton aigre de sa belle-fille.
Il prend par le bord de la mer, longe la batterie qui est à côté des bains Frascati, arrive au sémaphore et là, se sentant fatigué — car le bateau est bien lourd, — il s'assoit par terre contre Ja balustrade.
11 attend ainsi le chaland toute la journée, jusqu'au soir. Mais personne ne lui adresse la parole. Plus d'une fois il lui semble que des gens ont fait mine de s'arrêter, des gens qui lui auraient peutêtre parlé, mais sans doute il les a effarouchés par son attitude peu engageante. Et d'autres aussi sont venus qui ont regardé le vieillard avec des yeux surpris. Pourquoi donc a-t-il l'air si las, si accablé? On dirait qu'il a des larmes sur les joues. Et on s'éloigne...
A sept heures, quand il n'y eut plus personne sur la jetée, le père Fondimare se décida à se relever et, reprenant son bateau, s'en retourna au Perrey.
Encore un jour que la Zélie lui ferait la mine.
« Ah ! vous le rapportez core ! fit-elle durement ; eh bien! ça m'étonne pas. Demain j'vous donnerai un papier à mettre dessus pour en finir. »
Le lendemain, en eflet, la Zélie piqua sur le bordage avec deux épingles un petit, papier blanc où il y avait écrit tant bien que mal : -
A VANDRE
soisante franc
— Faut pas le rapporter aujourd'hui, père, vous savez! »
La Zélie s'était monté la tête toute seule. Dans ces moments-là, elle devenait plus mauvaise, plus entêtée qu'une mule. Le père comprit qu'il fallait obéir — coûte que coûte.
Il y avait une heure que le vieux attendait sur la jetée, quand il vit s'approcher un petit monsieur aux yeux vifs, un peu voûté, mais bien habillé, cossu, les doigts couverts de bagues, qui semblait se quereller avec un garçonnet de sept à huit ans, son fils sans doute.
Le monsieur parlait très haut, d'un accent nasillard et, sa canne en main, gesticulait à l'excès,,
« Tu m'ennuies, d'abord, tais-toi! En voilà assez. Tout ça pour un méchant cerf -volant qui a rompu sa corde... Tu n'avais qu'à ne pas nous l'amener près de la mer où il y a toujours du. vent. »
A ce moment le monsieur aperçut le père Fondimare couché contre le parapet, son bateau devant lui : « Tiens, Jules, vois donc ce petit navire comme il est curieux.... Oh! oh!., à vendre.... soixante francs..., ça n'est pas donné! »
Mais l'enfant n'eut pas plutôt vu le bateau qu'il voulut absolument le posséder. Le monsieur h un de ces pères verbeux et faibles qui crient toujours, mais ne savent résister longtemps à un caprice de leur rejeton, se mit à marchander, débattit le prix. On traita pour cinquante francs.
Déjà l'enfant emportait son nouveau jouet — car ce n'était pour lui qu'un joujou. Il paraissait enchanté.
« Dis, n'est-ce pas, papa, qu'il n'y en a pas d'aussi beaux aux Tuileries? n'est-ce pas, papa?
— Certainement non !
— C'est les petits Bloch qui bisqueraient s'ils le voyaient, dis? Et Marcel Oppenheim, dis? Le sien est moitié plus petit.
— Sans doute.
— Je vais l'attacher, sais-tu, avec ma corde du cerf-volant et puis le mettre dans la mer. Tu veux bien, dis?
« — Oui! Et... Tiens, c'est vous, fit le monsieur
qui se retournait ep entendant rouler le galet derrière son dos... C'est vous, bonhomme? Vous avez fait une bonne affaire et... vous venez voir..?
— Oui, oui... mais... quoi donc qui va en faire le p'lit?
— Le mettre à l'eau, naturellement.
— A l'eau, ah!... murmura sourdement le vieux pris d'inquiétude.
— Je suppose qu'il ne va pas couler au fond, hein? C'est fait pour naviguer, un bateau, j'imagine.
— Oh! il peut!... y a pas de danger, et qu'il filerait bien... si vous lui arrangiez la voilure...
— Eh! Jules, cria le père, attends un peu pour le lancer que le marchand ait montré comment il faut faire. »
A grand' peine le père Fondimare descendit la pente un peu raide du galet jusqu'au bord où clapotaient de petites vaguelettes. Il étala d'abord son mouchoir à carreaux sur le sable, puis s'agenouilla dessus avec précaution, et alors se mit à arranger le gouvernail et à orienter les vergues : « Maintenant ça y est, dit-il, poussez-la, mon garçon, elle ira bien... Na, voilà! »
Le père Fondimare en voyant sa Némésis fendre crânement la mer ressentit, en même temps que de la fierté, une sorte de soulagement. Au moins, si on mettait à l'eau sa belle frégate, on ne la lui
abîmait pas. Il resterait là, d'ailleurs, à côté d'eux tout le temps qu'il faudrait, à veiller.
Mais, au bout d'un quart d'heure, le petit garçon se fatigua de voir le bateau partir si loin, si loin, car maintenant la Nèmésis se tenait à une vingtaine de mètres du rivage. Alors, pour la ramener, il tira la ficelle.
« Doucement, doucement! recommandait le bonhomme, doucement! vous voyez donc pas que vous allez contre le vent. Tenez, comme ça il obéit! »
Une fois le bateau accosté, l'enfant, en garçon ingénieux, en garçon pratique, imagina de charger du galet sur le pont.
Le vieux aussitôt poussa un sourd grognement qui semblait une protestation. « Eh bien, dites donc, vous? articula le monsieur, on vous Ta payé après tout. »
Et pour bien affirmer son droit, il poussa du pied la Némésis.
Déjà le bateau a repris sa course sur la vague. Bien que très chargé, et dès lors assez lourd, il file bon train.
Singulière fantaisie! Voilà l'enfant qui prétend l'arrêter brusquement net. Mais, à la secousse, la corde se rompt pendant que le bateau continue sa course.
L'enfant pousse des cris désespérés, ce qui fait
que son père s'en prend au vieillard. D'un air de boule dogue :
« C'est de votre faute! c'est vous qui l'avez arrangé comme ça! »
Le vieux Fondimare baissait la tête sans rien répondre. Il n'écoutait même pas. Son bateau s'en allait au large... loin... on ne le reverrait plus... il aimait peut-être autant ça!
Bientôt un courant fit virer la frégate. Maintenant elle courait une bordée parallèlement au rivage. Elle se rapprochait et n'était plus qu'à quelques mètres. On crut un moment qu'elle allait accoster, mais elle reprit de Taire.
Alors l'enfant s'exaspéra de la voir filer ainsi, la voleuse! Furieux, il ramasse des galets et se met à les lancer sur ia Némésis. Il se venge. Le bateau lui échappe, eh bien, il va... il ne sait pas trop... tant pis! le couler, tout au moins le démolir. Ce sera encore une dernière fois agir en maître.
Les mains croisées derrière le dos, le monsieur regarde. Il n'est pas content, oh! pas content du tout, mais il fait comme s'il l'était. Cinquante francs c'est enrageant! Tout de même, est-il adroit son Jules!
«Très bien, encore un! Vise bien, mon garçon! Tu n'en es pas loin... Ah! celui-là, ça y est, en plein, bravo! »
Maïs soudain le père Fondimare a saisi l'enfant
parle bras. Il le bouscule, lui arrache son caillou, balbutiant entre ses grosses lèvres qui tremblent : « Vous l'défends... vous l'défends.
— Et de quel droit, s'il vous plaît? s'écrie le père. Je... Je... ah, par exemple!.. Porter la main sur mon fils !»
. Mais le vieux qui tenait ses pièces d'or enveloppées dans un papier les lui tend :
« Tenez, voilà ce que vous m'avez payé, moi j<e reprends mon bateau !»
Le monsieur est bien un peu interloqué, mais il réfléchit, et, ma foi, il remet les cinquante francs dans son porte-monnaie, tout en murmurant : « Quel serin, quel imbécile! » Puis il tourne les talons suivi de son petit garçon et tous deux s'éloignent rapidement, de peur sans doute que le vieux ne revienne sur sa résolution. Car enfin!.. C'est facile à dire : Je reprends!., mais il ne va pas le ravoir aisément, son bateau !
La petite frégate n'était guère à plus de trois mètres du rivage. Comme elle ne paraissait pas vouloir se rapprocher davantage, le vieux, après un moment d'hésitation, entra dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Mais le froid le saisit et il s'arrêta tout haletant.
Il avance à petits pas, lentement. Il a peine à respirer. La petite Némésis, à ce moment, semble
le reconnaître, paraît vouloir jouer avec lui. Elle s'incline sur la vague, va, vient pimpante, légère, gracieuse. Une volte coquette la lui met presque à portée de la main. Encore un peu et il va... Ah! ça y est!... il la tient.
Mais, tout à coup, il pousse un cri d'angoisse. Le pauvre vieux a perdu pied, il avait été trop loin... il enfonce, il enfonce...
La foule s'est amassée. Des pêcheurs ont accouru. Un maître baigneur de Frascati plonge à plusieurs reprises vers l'endroit où le vieux a disparu. Bien!
Le lendemain, à marée basse, dans une flaque d'eau entre des rochers, la face dans le sable, on retrouva le corps du père Fondimare. Ses mains crispées serraient encore le bordage de la petite Nemésis.
A M. Crépieux-Jamin.
« Où ètes-vous allé, cet été?
— En Ecosse.
— Ah!... délicieux pays, n'est-ce pas?
— Oui... dans Walter Scott...
— Bah ! Et les montagnes, et les lacs?
— Les montagnes sont de petites collines.., les lacs, à cause de leur fond de tourbe, ont juste cette nuance brune des fosses d'étables de nos fermes normandes. Des forêts!... il n'y en a qu'une, celle de Balmoral, jardin privé de Sa Gracieuse Majesté. Les autres ont été brûlées au temps de Cromwell. La Haute-Ecosse, les Highlands, sont nus comme la main, avec les tons sales d'un vieux tapis de billard. Imaginez une succession de mamelons rocailleux; à mi-côte une herbe rude à grosses touffes; plus bas de la
bruyère, quelques bouleaux nains; puis, dans les fonds, des mares stagnantes. Quand elles ont quelque étendue, ces mares, on les appelle des lacs; nous dirions, nous, de grands marécages.
Et puis ce qui vous attriste, ce qui vous déprime absolument, c'est de songer que les Highlands ne sont plus qu'une vaste solitude. Pas d'habitants! Les farouches grands diables roux, aux jambes nues, qui, la claymore haute, chargeaient si furieusement les gens des Basses Terres, n'existent plus que dans la légende. Les Anglais affublent du jupon flottant et du tartan bigarré certains bataillons racolés parmi la populace des grandes villes, et les appellent des Highlanders, mais l'Ecosse est plus morte que la Pologne, car l'Ecosse, depuis un demi-siècle, n'a plus d'habitants. Les grands seigneurs à qui appartiennent les comtés ont rasé les villages et transporté les habitants à la Nouvelle-Zélande. Comme cela, rien ne gêne plus leur chasse au daim ou à la grouse, et l'intendant de milord duc est débarrassé d'un tenancier mauvais coucheur, pochard incorrigible et braconnier endurci. Dans le Sutherland on peut marcher trois heures de suite sans rencontrer même une hutte de branchages. Si loin que la vue s'étende, rien qui ait vie, rien, sinon au ciel de grands rapaces qui planent, ou à distance, broutant le flanc pelé d'un ravin, des petits moutons bruns éparpillés.
Et puis en Ecosse le ciel est presque toujours menaçant. Du vent ou de la pluie, de la pluie ou du vent, on ne sort pas de là.
— En somme, selon vous, rien de beau?
— Ce serait trop dire. D'abord il y a Edimbourg, si étrange avec son fouillis de monuments de tous styles, néo-grecs et néo-gothiques, son vieux château fort au sommet d'un roc à pic. Puis à chaque pas des souvenirs historiques en masse. Le culte de Marie Stuart est resté si ardent, l'adoration pour la jolie Française si enthousiaste, que c'en est presque touchant. On vous montre au Musée, enfermé sous une châsse vitrée, un méchant bout de ruban rose fané lui ayant appartenu, et, penchés dessus, les gens contemplent en silence, les yeux fixes.
J'ajoute que pour le touriste qui ne redoute pas de s'aventurer hors des chemins battus il y a, dans les Grandes Hébrides, où la mer hurle perpétuellement sous un ciel aussi sombre qu'un suaire, des vues de falaises géantes qui sont d'une majesté souveraine.
— Etiez-vous seul là-bas?
— Oui, un compagnon est souvent tm gêneur. Du reste, aux heures où pèse l'isolement, rien de plus simple que de lier conversation avec un autre touriste.
— Mais les Anglais ne sont guère liants!
1 — Erreur! Ils sont timides et réservés, mais,
dans leur pays, se piquent de courtoisie beaucoup plus que sur le continent. Jamais je n'ai vu mes avances mal accueillies.
Et puis s'ils tiennent les Français en médiocre estime, ils cotent mieux les Normands. Toute leur noblesse ne se targue- t-elle pas d'origine normande? Quand, après avoir décliné mon nom, j'ajoutais from Normandy, toute contrainte s'envolait des figures même les plus fermées*
Cette année-ci j'ai fait là-bas mieux que d'agréables, mais fugitives connaissances, j'y ai contracté une amitié durable.
— Quelque jolie miss?
-:- Non, mon cher, un professeur de sciences de l'Université de Glasgow.
— Diable!... Sévère celle-là!
— Mais non. Certes l'extérieur de ce monsieur n'avait rien de folâtre. Tout rasé comme un clergyman, se tenant très droit, l'air sérieux, mais un je ne sais quoi dans les manières laissant deviner l'homme du monde courtois.
— Et alors?
— Et alors, sur le bateau qui nous conduisait à Stornoway, capitale de Lewis, la plus grande des Hébrides, nous avons lié connaissance, nous nous sommes plu l'un à l'autre, — tellement que nous ne pouvions plus nous quitter.
C'est lui qui m'aborda le premier. J'étais, je crois, en train de lire un volume de Maupassant, quand le monsieur vint s'asseoir à côté de moi dans un de ces grands fauteuils dont le dossier forme une haute capote où Ton est abrité du vent de mer.
— Pourrais-je, monsieur, vous demander un renseignement littéraire? Je suis M. Jarrieson, de l'Université de Glascow.
— Bien volontiers, fis-je en saluant et me nommant à mon tour.
— Voici. J'ai acheté il y a quelques années à Paris la gravure d'un des plus gracieux tableaux qu'ait produits votre école comtemporaine : le Printemps de Cot; vous savez, un jeune garçon et une gentille fillette se balançant aux bras l'un de l'autre, lui svelte, vigoureux, ses grands cheveux noirs bçuclés, elle timide, frêle...
— Oui, parfaitement.
— Eh bien, de qui sont les vers qui sont inscrits au bas de la gravure :
O primavera juventù deir anno, 0 juventù primavera délia vi ta?
— Je les crois de Métastase.
— Vous croyez?... alors vous n'êtes pas sûr? C'est dommage, car...
— J'en suis absolument certain.
— Alors merci, merci, fit-il en me serrant la main, très obligé... Cette œuvre me plaît tant... quand
je retournerai en France il faudra absolument que j'aille admirer le tableau original lui-même.
Je ne sais trop quelle vilaine et envieuse inspiration me traversa l'esprit. On a des heures d'amertume où Ton se sent jaloux des enthousiasmes des autres.
Je me mis à ricaner.
— Le Printemps, c'est une idylle. C'est chaste, donc c'est faux. Le Printemps , c'est banal comme un air d'orgue... On Ta si bien senti en France que personne n'a acheté ce tableau... Les grands critiques l'ont jugé fade et sucre de pomme. Le seul acheteur qu'il ait trouvé.
Mon Anglais écoutait attentivement, tout figé de respect.
Je pris un temps, puis railleusement : « Le Printemps de Cot, il est à Constantinople, au sérail... dans la salle de garde des esclaves nègres. »
M. Jarrieson ne proféra pas un mot. Il se leva, la figure toute contractée, et je le vis qui arpentait le pont à grandes enjambées, pendant que moi je restais avec le sentiment d'une mauvaise action; j'étais tout honteux, je m'en voulais. Avoir si longtemps souffert d'entendre cribler de sarcasmes mes admirations, pour railler à mon tour un honnête homme qui déjà m'était sympathique, non ce n'était pas bien !
Le lendemain je fis en sorte de réparer mes torts; nous causâmes de Dickens, de Thackeray, de
George Elliot, et je m'exprimai sur leur compte en de tels termes que bientôt l'Anglais reprit sans doute meilleure opinion de ma moralité.
Quelques heures plus tard le bateau arrivait en rade de Stornoway, et nous descendions tous deux, M. Jarrieson et moi, au Continental Hôtel, grande bâtisse genre forteresse gothique, où la pluie, l'éternelle pluie des Hébrides, allait nous tenir bloqués pendant deux longues journées.
Ces journées je ne les regrette pas, tant me parut attrayante la conversation du professeur. Ces hommes pleins de foi, pleins de sève, ces types de candeur robuste sont si rares chez nous! À causer avec lui il me semblait que je rajeunissais, que je redevenais meilleur, et, ma foi, il me mit tellement en verve à mon tour que je dus sans doute l'intéresser avec les histoires de petites gens que je lui contai.
Un soir, pendant que nous prenions le thé dans ma chambre, je lui detnandai en souriant s'il n'avait pas eu quelque roman dans sa vie
« Mais je suis marié, me dit-il, et, chez nous, le mariage est presque toujours un petit roman.
— Oui, mais un roman discret que vous ne contez à personne, n'est-ce pas?
— Certes.
— Alors ce n'est pas cela que je veux. Je voulais savoir si, avant votre mariage, vous, l'amateur de jolies idylles poétiques, vous n'aviez pas frôlé quelque aventure plus ou moins romanesque. »
M. Jarrieson réfléchit un moment, puis, très doucement :
« Peut-être... oui... mais c'était si peu de chose!., cela n'intéresserait pas un Français, un Français qui lit Maupassant.
— Essayez tout de même... nous valons mieux que notre réputation, allez! Si vous saviez comme nous ressemblons peu aux fantoches mondains que notre littérature se plaît à peindre.
— Eh bien, soit!
En 1862, mes parents m'envoyèrent sur le continent apprendre les langues. Pour le français, il eût semblé naturel que je l'étudiasse en France, mais mon père, un vieux tory, était plein de préjugés contre votre pays. Il m'expédia plus loin, jusqu'à Genève, où il me confiait à un pasteur, homme vénérable, dans l'austère maison duquel je ne pouvais avoir que d'édifiants spectacles sous les yeux.
Chez ce pasteur, je fus doucement et paternellement traité, et je ne me serais pas plaint de mon sort si ma famille avait laissé un peu plus d'argent
de poche à ma disposition. Afin de me procurer quelques ressources supplémentaires, je cherchai au dehors un travail qui ne fût pas trop absorbant. .Juste à ce moment, une agence de publicité, la maison Falkestein et Vogel, demandait un jeune homme pour faire un peu de correspondance anglaise : trois heures d'occupation, soixante-cinq francs ' d'appointements. Je me proposai et Ton m'accepta.
La maison où se trouvait l'agence était comme un grand caravansérail, A tous les étages, ce n'étaient que bureaux de commerce ou magasins. Aussi quand sonnait midi, toutes les portes s'ouvrant en même temps, et les employés se précipitant, c'était dans les escaliers une bousculade bruyante; mais moi, comme je partais à onze heures, j'évitais d'être mêlé à la cohue.
Je remarquai bientôt que tous les jours, exactement à la même heure que moi, sortait des ateliers d'une modiste, au dehors de l'agence Falkestein, une petite jeune fille assez mignonne, de beaux yeux, les cheveux mousseux, la démarche gracieuse.
Forcément nous devions arriver à faire connaissance. On commença par se saluer, puis on se sourit, enfin insensiblement on échangea quelques mots. Elle se nommait Amélie, était de bonne famille, mais ses parents se trouvant réduits depuis
peu à une situation très précaire, elle avait dû accepter la besogne ingrate de venir chaque matin remettre au net la comptabilité de la maison de modes. L'après-midi , elle donnait quelques leçons et le soir faisait des traductions pour les journaux. M,,e Amélie me séduisit tout de suite par la douceur de sa voix et la mélancolie souffreteuse qu'exprimaient ses traits délicats. D'ailleurs, son caractère était si bienveillant, elle semblait si visiblement affectueuse et bonne, qu'on ne pouvait qu'éprouver un vif désir de la soulager de ses tristesses.
Sans doute la rude vie qu'elle menait l'excédait.
« Oh! monsieur, me disait-elle, monter tant
d'étages pour deux, trois francs au plus! Et quand
on n'est pas connue, quels élèves on trouve ! Le rebut
des autres.»
Et elle me contait, un jour que nous étions assis tous deux sur un banc de jardin public, qu'un garçon de huit ans à qui elle enseignait le calcul depuis plus d'une année ne savait pas encore se tirer d'une multiplication de deux chiffres. Naturellement, reproches aigres des parents, trop vaniteux pour convenir de l'inintelligence de l'enfant. Nos entretiens, on le voit, étaient fort innocents, mais Genève est petite ville, les gens sont" jaloux. C'est bien la race de gens un peu mesquins dont Voltaire raconte qu'en pleine séance du Grand-* Conseil on s'inquiétait fort des fréquentations de
telle ou telle dame, et qu'alarmés pour sa vertu, les conseillers décidaient de l'aller admonester en personne. De mauvais propos qui coururent l'atelier furent rapportés à Amélie. Alors, voyant qu1 on la regardait de travers, redoutant qu'on n'essayât de la discréditer auprès de ses élèves, la jeune fille prit le parti de m'éviter désormais.
Elle s'arrangeait pour sortir un peu en avance, et descendait très vite l'escalier. A peine dans la rue, elle prenait au plus court, par une allée intérieure, puis gagnait la route du Mont-Blanc; et de là le quartier de la gare, où habitaient ses parents. De la sorte, je ne faisais plus que l'entrevoir et c'est à peine si elle me rendait mon salut. Ce brusque revirement me chagrinait fort, mais, dans mon embarras, je n'osais pas me plaindre.
Un jour je n'y tins plus, et, prenant mon courage à deux mains, jfallai me poster dans l'allée où devait passer la jeune fille. Là je l'arrêtai : « Qu'est-ce que je vous ai donc fait, mademoiselle? Quoi, pas même un petit mot de temps en temps? — Est-ce que j'ai le temps? soupira-t-elle en faisant de la tète un mouvement las; je dois toutes mes minutes à mes parents... En ce moment mon père est repris de son mal, il ne va plus à sa fabrique... Vous ne savez pas, vous, fit-elle sourdement, ce que c'est que d'en être réduit à gagner le matin le pain qu'on mangera le soir. Et je ris-
querais même de ne plus pouvoir le gagner si l'on me surprenait à causer avec vous dans la rue. »
Son ton de sincérité , l'inquiétude angoissée qu'exprimaient ses beaux yeux, me causèrent une pénétrante émotion. Je ne sus que répondre. J'étais à ce point décontenancé que les galants badinages, les propos aimables que j'avais préparés se figèrent sur mes lèvres.
Comment faire? Qu'imaginer pour éviter de la compromettre? me répétai-je une fois dans ma chambre. Machinalement je pris un journal, la Gazette des Etrangers, m'étendis sur un canapé, et, tout en lisant, me mis à songer.
Tout à coup, je sursaute; une annonce demandant une institutrice m'a frappé les yeux. Une idée! Dix minutes après je courais faire insérer^ pour paraître le lendemain matin, les lignes suivantes : On désirerait pour deux petites filles de famille honorable, institutrice libre pouvant disposer chaque semaine de quatre heures dans Vaprèsmidi. Bonne rémunération, s'adresser poste restante B. J. K.
Mon plan était bien simple. Les parents d'Amélie lisaient précisément cette feuille, qu'un voisin obligeant leur prêtait, chaque soir ; ils ne manqueraient pas, en voyant mon insertion, d'engager leur fille à écrire aux initiales indiquées, et moi alors je me chargeais du reste...
Le surlendemain Amélie, que j'attendais .depuis dix minutes au bas de l'escalier, se préparait à passer très vite quand je lui barrai délibérément le chemin.
« Pardon, mademoiselle! si c'est à la poste restante que vous vous rendiez, je vais vous éviter la course. »
Elle eut un geste de surprise.
« Que voulez-vous dire?
— C'est moi! »
Je souriais en prenant un air très fin, quand, elle, qui ne comprenait pas : « Alors, monsieur, puisque vous connaissez cette personne, vous voudrez bien, n'est-ce pas, lui parler en ma faveur? » Je restai sans répondre à friser ma jeune moustache, ce qui fit croire à la jeune fille que je plaisantais.
« Alors, ce n'est pas sérieux?... C'était un prétexte pour m'arrêter encore?
— Du tout, mademoiselle, c'est moi qui ai mis cette insertion. C'est sérieux parce que j'ai vraiment besoin de leçons. » Puis, de ma voix la plus persuasive : « Vous m'en donneriez deux par semaine, je vous remettrais l'argent... Vous diriez à vos parents que je suis un monsieur âgé, resté veuf avec deux petites filles... »
Elle ne put s'empêcher de trouver l'idée plaisante, cependant elle repartit : « Ce serait mal, monsieur, mes parents ont grande confiance en
moi!... » Et de son petit air moqueur : « Seraient-ce vraiment des leçons?.... Non, je ne veux pas, »
Il y a refus et refus. Celui-là ne me parut pas bien terrible...
« Si vous saviez comme c'est gentil chez moi! repris-je. Il n'en coule rien de voir. Que risquezvous? je suis un honnête garçon. »
Je parlai longtemps ainsi, et il faut croire que je fus éloquent, car en me quittant, Amélie, les yeux plus brillants, un sourire pétillant aux lèvres : « Eh bien, soit, essayons. ... J'accepte; c'est peut-être une folie, mais... »
Son mais voulait-il dire : Mais vous êtes si aimable, si gentil, ou bien tout simplement : Mais je m'ennuie tant et je suis si curieuse!...*
L'essentiel c'est qu'elle venait, et cela ouvrait à mon imagination le champ des rêveries printanières, bien qu'on fût en hiver et qu'une bise aigre sifflât au dehors.
Vous pensez si ma chambre était fleurie, quand à deux heures la petite Amélie y entrait d'un pas furtif, toute émue, les joues très rouges.
« Comme vos étages sont hauts, monsieur! je suis essoufflée, j'ai chaud.
— Mais non, mademoiselle, pas très hauts, seu-
lement j'ai cru bien faire d'allumer du feu... Si vous avez trop chaud, ôtez donc votre manleau... mettez-vous à votre aise. » Et je m'avançai pour l'aider.
Mais je surpris un petit mouvement effarouché. Alors, très doucement je lui pris la main, puis, l'approchant de mes lèvres, j'y déposai un rapide baiser. La main tremblait, et à fleur de peau courut un léger frémissement; puis, d'un mouvement un peu brusque, la main se reprit, et alors Amélie se mit à faire l'inspection de ma chambre, affectant de considérer curieusement les moindres objets, les gravures pendant aux murs, les bibelots d'étagère, divers insectes que j'avais capturés et piqués çà et là avec des épingles.
« Oh, ces papillons! qu'ils sont beaux!.... Et cette photographie, qui est-ce?
— Ma sœur.
— Vrai? Elle est jolie, votre sœur.... Tiens, iitelle en riant, et ça, qu'est-ce que c'est que ce paquet de lettres?... Comment, on vous écrit tant que ça? Des lettres? »
Elle désignait du doigt en souriant un monceau d'enveloppes pêle-mêle occupant tout un coin de ma cheminée.
« Ma petite amie, ce n'est pas intéressant, ce sont les réponses à mon annonce. » J'ajoutai en ricanant : « Je les ai comptées, il y en a soixantequatre! »
Amélie avait tressailli. A mon grand étonnement, je la vis pâlir. Puis doucement, avec précaution, comme on touche à des choses saintes, elle prit Tune après l'autre les enveloppes, se mit à en considérer les écritures. « Soixante-quatre ! murmura-elle!...
« Est-ce possible!... combien parmi ces malheureuses se seront privées dW morceau de pain à cause du timbre !
— Allons donc! dis-je un peu agacé. Pourquoi s'imaginer?. . , Pourquoi voir ainsi les choses en noir?
Amélie me coupa la parole : « Vous ne savez pas ce que c'est!... Moi je le sais... » Et sans me regarder, elle ajouta très bas : « J'en ai écrit de ces lettres-là! »
Puis, avant que j'eusse pu l'empêcher, elle rompit une des enveloppes et lut : « Monsieur, j'ignore si je serai assez heureuse pour que vous daigniez prêter attention à mon humble sollicitation, mais je vous assure que je ferais tout ce qui serait humainement possible pour me dévouer à la tâche que vous voudriez bien me confier. » Signé Julie Kipfer. Il y a en marge un timbre pour la réponse, observa Amélie d'une voix sourde où je sentis un reproche.
« Eh bien, mais... je le lui renverrai son timbre, je lui en mettrai deux... mais, je vous en prie, venez donc, asseyons-nous sur ce canapé... Franchement, vous n'êtes guère gentille pour moi* »
Mais Amélie ne m'écoutait pas. Elle restait contre la cheminée et les dents serrées, le visage contracté, lisait rapidement, nerveusement, les lettres les unes après les autres. Comme je renouvelais mes instances, elle finit par murmurer : «Laissez-moi!... Ah! celle-ci est signée Lucie Mercier. Je la connais... Oui, son père poitrinaire... sa mère presque aveugle. Et vous savez, fit-elle en se tournant brusquement vers moi, c'est vrai ce qu'elle dit là! Des gens très fiers, ces Mercier... Ils ont été riches autrefois. Oh! pour rien au monde ils ne tendront la main... ils préféreront... Ah! c'est affreux!... Et dire que ceci était peutêtre leur suprême espérance!... Ils attendront longtemps la réponse. » Elle eut un rire forcé qui me fit mal.
« Sapristi, me dis-je, ai-je été sot de ne pas brûler tout ça! »
L'entretien prenait vilaine tournure. Assez gêné, ne voulant pas rester coi, je me levai et me mis à faire chauffer de l'eau devant le feu : « Nous allons prendre du thé, n'est-ce pas, mademoiselle? »
Et je plaçai sur la table quelques assiettes de gâteaux, débouchai une bouteille de frontignan, allant et venant, me démenant beaucoup, remuant les chaises, poussant la table en fredonnant un petit air. Mais, absorbée par sa lecture, la jeune fille n'accordait aucune attention à mon manège.
De temps en temps je l'entendais soupirer, dire :
« Est-ce possible! » « Tenez, fit-elle, en me tendant une lettre, lisez!... Mais à quoi bon! — et elle tapait du pied avec impatience — vous ne comprendriez pas! Oh! que les hommes sont durs, qu'ils sont égoïstes!... »
Je voulus protester, mais elle m'imposa silence- Toute droite, l'air inspiré, les yeux sévères, elle me jeta par phrases saccadées : « Comment... au moment de déposer votre annonce, vous ne vous êtes pas senti arrêté par la pensée du mal que vous alliez faire! Ainsi voilà soixante-quatre jeunes filles ou femmes,.. Parmi elles douze, quinze au moins sont en proie à la détresse la plus poignante... Et aussi insoucieusement que vous allumeriez une cigarette... Oh!,., je vous aurais cru plus honnête! Vous n'avez pas su respecter leur misère!... »
Ces mots hachés me firent un effet indicible. Toute mon affectation d'insouciance tomba brusquement. Je restai comme anéanti, ne trouvant plus un mot. Pourtant, il le fallait, car bien sûr Amélie allait partir, et si elle partait, je ne la re verrais jamais!
Non, je neus pas le courage de me défendre. Hélas! c était si vrai ce quelle venait de dire!
La jeune fille, les bras croisés et le regard perdu, se taisait. Bientôt de grosses larmes perlèrent au coin de ses yeux, puis lentement glissèrent le long
des joues, et ce fut un sanglot. Alors comme si, par pudeur, elle ne voulait pas que je fusse témoin d'une douleur que. je ne pouvais comprendre, elle marcha vers la porte. Pourtant au moment de sortir, Amélie se retournant :
« Ah! pardon, j'ai tort de vous parler aussi durement... Mais je ne peux pas m'en empêcher... c'est plus fort que moi. »
Elle s'essuyait les yeux, troublée, incertaine peut-être de ce qu'elle allait faire. Je sentis alors que si je me levais, si je lui prenais la main...
Mais je ne fis pas un geste, je ne proférai pas un mot. Et elle s'en alla.
Quelques jours plus tard, je rouvris l'une après l'autre les lettres qu'elle avait lues devant moi. Et pourquoi le tairai-je? Je ne me sentis la conscience un peu tranquille que du jour où j'eus soulagé discrètement celles de ces infortunes qui semblaient le plus dignes de pitié.
« Et cette jeune fille, vous ne l'avez plus revue? demandai-je à M. Jarrieson.
— Non. Je fis ce qu'il fallait pour ne plus me retrouver sur son chemin, et d'ailleurs peu après je quittai Genève. »
Il y eut un silence.
« Voilà mon roman. Il n'est pas gai, et sans votre insistance je me serais tu. »
Puis, avec un drôle d'air, comme s'il fût très
ému par ce souvenir : « car je suis sûr que vous me trouvez un peu... ridicule.... Les Français sont si légers, si moqueurs! » Oh! que ce mot ridicule devait lui être pénible !
Alors moi, très simplement : « Monsieur Jarrieson, si vous voulez me compter parmi vos amis, ce sera pour moi un honneur, un grand honneur! »
Il ne répondit rien, mais il me prit la main et la serra longuement.
.4 J/. Gaston Paris.
Devant la porte du cimetière, rangées sur deux files, stationnaient une vinglaine de grandes calèches de deuil, destinées à ramener en ville les personnes qui venaient d'accompagner à sa dernière demeure M. Germain Lepesqueur, notable commerçant, chevalier de la Légion d'honneur, gros fournisseur de l'armée.
L'intendant Reinviller, qui sortait des premiers, s'arrêta un instant, puis se rangea un peu sur lé côté de la chaussée, afin de rendre leur liberté aux nombreux officiers de toutes armes qui n'auraient point, sans cela, o&é le dépasser. Pendant que ces messieurs, en défilant devant lui, le saluaient res-
pectueusement, Rcinviller, la tête haute, très droit dans sa tunique noire à grosses broderies d'argent, la main gauche sur la poignée de l'épée, attirait le regard par sa physionomie encore jeune, mais rude, presque hautaine.
Il semblait ne savoir trop que faire. Au milieu d'une telle affluence, accaparer une voiture à soi seul eût été d'assez mauvais goût; pourtant Reinvil 1er ne se souciait guère de se commettre avec des inconnus; et justement l'assistance paraissait mêlée. Il y avait là, semblait-il, toutes sortes de gens : des Vénérables des loges, — le défunt était franc-maçon, — qu'on reconnaissait à leurs insignes; puis, à coup sûr, d'anciens clients de Lepesqueur, des tanneurs, des mégissiers, des sçlliers; enfin, portant leurs bannières constellées de clinquant, des membres de sociétés chorales dont le défunt avait sans doute été le bienfaiteur.
Les regards de l'officier, qui erraient de côté et d'autre, cherchant parmi tout ce monde quelque figure de connaissance, se fixèrent bientôt sur un monsieur âgé, à longs cheveux blancs, qui se tenait devant la portière d'une voiture vide. Lui aussi, probablement, se préoccupait de mettre la main sur quelqu'un de son quartier, Reinviller le reconnut : c'était un avocat, ancien bâtonnier, maître Bouxel, vieillard fort affable, qui habitait à deux pas de l'hôtel de l'Intendance. Sans être précisément lié avec lui, Reinviller l'avait plusieurs
LA FAUTE DE L'iNTENDANT 231
fois rencontré à la Préfecture et à la Trésorerie générale.
Et cependant l'intendant eut un clappement de langue maussade. Son regard, presque masqué par d'épais sourcils, sembla s'assombrir encore, et sourdement, mordant sa moustache, il gronda : « Non, il me parlerait du mort! c'était son ami, non! »
Mais déjà, chapeau bas, l'avocat s'avançait :
« Monsieur l'intendant voudrait-il me faire l'honneur?... Nous suivons la même route... »
Refuser eût été grossier. Reinviller s'inclina, et sans autre cérémonie, sans un mot d'ailleurs, d'un mouvement un peu brusque, il s'installa dans le fond de la calèche.
« Vous pouvez partir, mon ami, dit Me Bouxel au cocher, lequel, d'apparence, eût préféré compléter sa voiture. Allons, en route! »
Tout en maugréant, l'homme se décidait à « démarrer », et la voiture, bientôt, descendait la côte, secouée par le petit trot de haridelles roussâtres mal tondues.
« Quelle nombreuse assistance à cet enterrement! » murmura au bout d'un instant Me Bouxel.
L'officier, qui regardait au dehors, esquissa de la tète un assentiment ennuyé. Vainement, revenant à la charge, l'avocat essayait encore une fois d'amorcer la conversation. L'autre, rigide, sa
232 LA FAUTE DE i/lNTENDANT
maigre silhouette au grand nez d'aigle immobile contre la glace, s'obstinait à ne point répondre.
« Oh! oh! il le fait exprès, il se boutonne, dit à part lui Me Bouxel. Il faudra pourtant bien... Du reste, reprit-il tout haut, c'est justice. On devait ces égards à sa mémoire; car si quelqu'un doit être unanimement regretté, c'est assurément ce pauvre Lepesqueur. Il avait fait tant de bien duraat ces dernières années, n'est-ce pas?... si généreusement prodigué sa fortune! Et il meurt dans la force de l'âge, à cinquante-trois ans. »
Encore une fois, M. Reinviller se bornait à un léger signe de tête, mais presque aussitôt une gri- , mace, qui semblait trahir quelque mauvaise humeu r, crispa sa lèvrç.
« C'est surtout l'armée, n'est-ce pas, monsieur l'intendant, qui a été l'objet de ses largesses? »
Cette fois, comprenant à l'obstination de son interlocuteur qu'il n'en démordait pas, l'officier, se tournant vers lui, se mit à le fixer, mais avec des yeux si pénétrants, si hostiles, que Me Bouxel en semblait tout gêné.
« Ah çà! monsieur l'avocat, je vous croyais un intime de Lepesqueur. On m'avait assuré que, dans ces derniers temps, vous étiez devenu son... son confident. Ce ne serait donc pas exact?
— Si!... c'est exact, monsieur; j'ai eu maintes fois l'occasion de causer...
— Alors... vous savez la répulsion... invincible
que m'inspirait cet individu; vous en connaissez le motif. Dès lors, ne comprenez-vous pas que, si je suis ici, c'est tout simplement pour le monde,, pour la galerie, afin d'éviter un scandale. J'ai gardé le secret sur le crime de cet homme, secret absolu, — à ce point que certaines gens (quoiqu'on ne nous ait guère vus ensemble) tenaient ce Lepesqueur pour mon ami. Mon ami!..» c'est fort tout de même!... N'importe, il m'était impossible de ne pas assister à son enterrement...
— Hélas! oui, monsieur, Lepesqueur m'a tout dit, tout!... Je sais que vous le haïssiez... Je sais... la cause de cette haine et ses déplorables suites. Je sais aussi que lentement, froidement, quatre années durant, sans une heure de pitié... Oh! vers quel affreux calvaire l'avez-vous traîné tout sanglant ! »
Les bras croisés, l'intendant écoutait. Par instants, ses yeux flamboyaient comme s'il eût eu peine à se contenir. Dès que l'avocat eut fini, il lança avec l'accent d'une violente indignation :
« Cet homme avait volé l'État!
— Volé!... peut-être, mais...
— Il n'y a pas de peut-être! Il n'y a pas de mais, monsieur. Vous me permettrez de constater, dussé-je paraître oublier les égards qu'on doit à un homme de votre âge, que nous n'avons pas les mêmes idées sur ce que j'appelle tout simplement le devoir. Moi qui ne suis point enclin à cette indul-
gence facile, — qui peut-être est, chez vous, une nécessité professionnelle, — moi qui vis sans cesse parmi ces gens d'honneur que sont nos officiers, je professe hautement que quiconque essaie de détrousser l'armée est un malfaiteur et mérite un châtiment exemplaire. Au temps de la Convention, votre Lepesqueur eût été fusillé; aujourd'hui, la veulerie des caractères, l'affaissement de l'idée patriotique, une courtisanerie de plus en plus marquée envers l'argent, font que lorsque nous surprenons quelque gros richard en flagrant délit de tromperie sur ses livraisons, ou, chose plus grave encore, de corruption de fonctionnaire, vingt personnes s'interposent aussitôt, s'efforçant d'étouffer l'affaire. On dirait, ma parole, qu'il y a danger public à clouer de pareilles gens au pilori! Résultat : le brigand échappe et recommence. Il va s'embusquer sur une autre route. Voilà comment les choses se pratiquent. C'est... c'est lamentable!
« Eh bien ! moi — et la voix, de l'intendant vibra d'une colère plus véhémente encore, — moi, monsieur, je me* suis juré d'être implacable toujours, quoi qu'il, m'en dût coûter. «Tai entamé contre ces bandits une guerre au couteau.
« Sans cesse aux aguets, je les devinais, je les éventais comme limier évente la bête puante, et Dieu sait si, ensuite, je tenais la piste! Vingt fois ils ont mis en jeu leurs influences, essayant à tout prix de me casser les reins, de se débarrasser de
LA FAUTE DE LINTENDANT 23o
moi. Vingt fois ils ont cru tenir ma disgrâce... De quoi ne m'a-t-on pas accusé! Tour. à tour. Us m'ont fait passer pour bonapartiste, pour boulangiste, anarchiste... Que sais-je?
« Se défendre contre leurs embûches, déjouer leurs pièges, c'était déjà beaucoup... Pour moi ce n'était pas assez...
Un jour, oui, un jour, grâce à une circonstance étrange, romanesque, j'en ai enfin saisi un... »
L'avocat écoutait le front dans la main. L'officier reprit : « Je le tenais, le gredin, il était à mon absolue discrétion... Alors, j'ai frappé, oui, sans la moindre pitié. Et pourtant il pleurait, demandait grâce. Je l'ai lentement supplicié. Ah! il en est mort! Tant mieux, tant mieux, c'était bien là ce que je cherchais... Ce serait à refaire, je le referais. » Et d'un ton sarcastique : « A ma place, je vois, monsieur, qu'aujourd'hui vous en seriez aux lamentations! Vous avez, le cœur... tendre! »
L'intendant parlait avec tant d'animation que ses mains en tremblaient. Il répéta : « Non, je n'ai pas de remords, pas trace!
— Patience! dit gravement l'avocat; ils ne surgissent pas en une heure. Patience!... Quand le temps aura donné aux choses le recul qu'il faut; quand vous-même, l'esprit et le cœur apaisés, vous pourrez embrasser dans son ensemble votre œuvre de justicier, alors qui sait!... Vous souriez ironi-
quement... Laissez-moi vous faire observer deux choses : la première, c'est que les hommes (j'ai au moins sur vous l'avantage de les avoir beaucoup, beaucoup pratiqués), les hommes ne sont jamais aussi mauvais qu'ils le paraissent. Il y a presque toujours, parmi les motifs qui ont inspiré leurs actions, parmi les circonstances plus ou moins fatales qui les entouraient, une inconnue qui échappe; si jamais cette inconnue se dégage, ce ne sera que beaucoup plus tard. La seconde, c'est que les passionnés comme vous jugent toujours avec des idées préconçues. Vous ne connaissiez pas Lepesqueur avant de le condamner. Serait-ce donc pendant que vous le torturiez que vous l'auriez étudié? Non! Eh bien... peut-être dans deux mois, quand je vous aurai tout dit, regretterez- vous bien des choses... »
Puis, après un silence : « Il faudra que je vienne vous voir... dans quelque temps.
— Je suis à votre entière disposition, s'empressa de répondre l'intendant, comme si les dernières paroles de l'avocat eussent fait impression sur lui. Je serai flatté de recevoir votre visite, et si vous voulez, dès demain, je...
— En ce moment je ne pourrais... Je suis trop absorbé par quelques gros procès. Et puis... j'ai d'autres raisons... que vous comprendrez plus tard. En septembre, s'il vous était possible, s'il vous convenait de m'accorder une soirée, ou mieux
encore une après-midi, où nous ne fussions pas exposés à être dérangés...
— Mais en septembre j'ai les grandes manœuvres. Je ne serai pas ici... Voulez-vous que nous différions cet entretien jusqu'en octobre?
— Parfaitement, monsieur l'intendant! Entendu pour octobre; quels sont les jours où vous êtes le moins occupé, où Ton est le plus assuré de vous trouver seul?
— Ma foi! le dimanche, à partir de trois heures. Vous le savez, je vis à l'écart, je suis célibataire, je ne dîne presque jamais en ville. Ma distraction c'est le cheval, mais ce jour-là, il y a trop de foule dans les rues pour que je veuille monter, de sorte que je reste en tête à tête avec moi-même. »
Il ajouta avec un rien de tristesse : « Vous me ferez plaisir de choisir un dimanche. C'est bien mon plus mauvais jour... Je vous avoue que souvent j'ai quelque peine à passer ces fins d'aprèsmidi, surtout en automne. De sorte que, même venant m'entretenir de... qui vous savez, vous serez encore le bienvenu,
— Au mois d'octobre, donc!... Mais pardon, nous voici arrivés l'un et l'autre... Monsieur l'intendant, votre serviteur. »
Sept à huit semaines s'étaient écoulées.
Debout devant une fenêtre ouverte, l'intendant Reinviller regardait vers le jardin, un jardin planté de très grands arbres, qui devait s'étendre assez loin, du moins autant que F ombre envahissante de cette fin de journée permettait d'en juger.
Avec ses hauts marronniers aux bras noirâtres, déjà à demi dépouillés, avec sa pelouse où les herbes folles poussaient à foison, ses statues de marbre, ses bancs de pierre tachés d'humidité, ce jardin faisait penser à de très anciennes demeures de noblesse laissées à l'abandon, comme on en trouve sur des lisières de forêts, au fond de provinces reculées.
Des souffles rares passaient. L'intendant restait sans bouger, les mains derrière le dos, écoutant le menu bruissement des feuilles qui se détachaient d'en haut, tombant les unes après les autres en tournoyant.
Le vieil hôtel qui, les jours de semaine, était si animé, grâce à l'incessant va-et-vient d'officiers de tous grades, de soldats de toutes armes, désert aujourd'hui, semblait funèbre. Le dimanche, sauf en janvier, l'intendant avait l'habitude de donner
libéralement congé à ses ordonnances, estimant que, si, par grand hasard, en dépit de sa sauvagerie, quelqu'un s'avisait de lui venir rendre visite, la femme du concierge suffirait bien pour ouvrir les portes : « Allez, mes garçons, allez vous amuser, disait-il; moi, je garde la maison! »
Cet isolement, en somme, le reposait de toute la fatigue de la semaine écoulée; et puis c'était ce jour-là seulement qu'il s'appartenait un peu, qu'il pouvait se recueillir, songer au passé; — et Reinviller y songeait souvent, bien souvent.
Oh! que c'était bon, maintenant que ses espérances d'antan, ses chères espérances, semblaient de jour en jour plus irréalisables, que c'était doux d'évoquer le temps où une vie toute nouvelle commençait pour lui, — sa période d'épanouissement, de ferveur, d'enthousiasme, on pourrait dire de fanatisme. Il marchait alors, patriote exalté, à la conquête d'une revanche de gloire. Et pourtant Dieu sait qu'il avait souffert plus cruellement que d'autres des désastres de l'année terrible !
Au commencement de juillet 1870, François Reinviller, l'un des premiers de la classe de mathématiques spéciales au lycée de Strasbourg, venait d'être admissible simultanément à Polytechnique et à Normale. Il opta pour cette dernière école. A cette époque c'était un garçon paisible (les plus résolus ont souvent commencé par être de grands
timides), calme, peu bavard, docile, un garçon dont la modestie, le goût pour l'effacement désolaient son père, un ancien lieutenant-colonel d'artillerie, caractère solidement trempé, homme d'action s'il en fut. Le vœu le plus cher du vieil officier eût été de voir son fils embrasser la carrière militaire, tandis que le jeune homme, très hanté par ces rêves humanitaires qui grisèrent, vers la fin de l'Empire, tant de cerveaux de vingt ans, abhorrait le métier des armes. D'ailleurs, pour être soldat, il lui eût fallu se séparer de ses parents; or il les aimait tendrement, surtout sa mère, pauvre femme de santé frêle, dont la vie ne se prolongeait que grâce aux soins dévoués dont l'entouraient les siens. Dans le professorat, dès lors qu'il ne visait pas à arriver à Paris, dès lors qu'il ne formait d'autres vœux que de rester en Alsace, tout laissait présager qu'il obtiendrait aisémeut ce qu'il désirait.
Mais survinrent nos premières défaites. Aussitôt M. Reinviller père reprenait du service, et, nommé au commandement de l'un des régiments de . marche formés à Châlons, faisait partie de cette malheureuse armée que Mac-Mahon entraînait vers Metz et qui fut détruite à Sedan. Le 2 septembre, l'un des derniers obus de l'ennemi jetait à bas de son cheval, la mâchoire broyée, le colonel Reinviller, qui mourait dans la nuit.
A cette terrible nouvelle, le premier mouvement de François fut de courir s'engager, mais il pensa à sa mère, et alors se dit que, s'il partait, elle n'y résisterait pas.
Il attendit...
Cette mère avait l'âme trop pareille à celle de son (ils pour ne pas deviner les secrètes pensées qui l'agitaient. Elle comprit qu'il ne fallait pas que François entendît gronder le canon. Ce serait trop dur de résister à la tentation! Aussi précipitant ment elle quittait Strasbourg, emmenant son fils jusque chez des cousins qu'ils avaient près de Saint-Brieuc. Là, au moins, loin des champs de bataille, elle pourrait surveiller son cher enfant, — tout ce qui lui restait à aimer sur terre.
Vaine précaution, hélas! Le lendemain du jour où parvint en Bretagne la foudroyante nouvelle de la capitulation de Metz, Mme Reinviller qui, pendant la nuit, avait cru entendre un peu de bruit en haut dans la chambre de François, montait dès l'aube, le cœur étreint d'une vague angoisse, s'in^ former si le petit, comme elle l'appelait, n'était pas souffrant... La* chambre était vide... Sur la table une lettre... L'adieu du soldat :
« Je vais te faire de la peine, beaucoup de peine, ma pauvre maman, mais, vois-tu, il le faut. Est ce qu'un grand garçon comme moi peut rester à se croiser les bras quand les autres se battent?
242 la faut£ de l'intendant
Ne dis plus que je ne suis qu un parmi des milliers, c'est-à-dire rien. Ton fils en vaut plus d'un. Il sera utile là où on le mettra, parce qu'il s'appelle Reinviller, parce qu'il donnera l'exemple.,. Ça, j'en réponds, et tu n'en doutes pas!
« J'ai bien souffert depuis ces quelques semaines, va! Il s'est fait en moi un bouleversement inouï. Je ne suis plus le même. J'ai découvert soudain ce que c'était que la Patrie. Comme elle est belle, comme elle est grande! La France appelle au secours! Je me donne à elle — tout entier.
« Je vais à Tours. Le nom de mon père, mon titre d'admissible à Polytechnique, m'assurent que le gouvernement de la Défense nationale fera de moi un officier.
« Je te dirai, pour finir, petite mère, — et cela calmera bien sûr tes alarmes, — que je suis résolu à servir dans l'intendance. Non que j'aie peur, ah! Dieu non ! Mais je sais que c'est là que Gambetta manque le plus de gens comme il lui en faudrait, et justement, tu le sais, moi, j'ai de l'ordre, de la méthode; je me sens la bosse de l'organisation.
« Tu le vois, je courrai peu de dangers. Sois sûre que dès qu'il sera possible je reviendrai t'embrasser, et alors tu sera fière de moi. « Ton fils bien-aimé,
« François Reinviller. »
Ainsi qu'il le prévoyait, le jeune homme fat
d'emblée nommé officier d'administration. Celait le moment où Ton commençait à organiser, dans le Nord, cette vaillante petite armée avec laquelle un chef énergique allait essayer de dégager Paris.
François Reinviller, attaché au quartier général, devint un des plus précieux sous-ordres du général en chef. On le voyait partout, il savait tout, et sa mémoire prodigieuse pouvait instantanément indiquer à Faidherbe quelle quantité d'approvisionner ments, de munitions et d'hommes il y aurait à tel endroit, à tel jour, à telle heure.
Chose étrange, ce garçon, naguère très doux et volontiers indulgent aux fautes des autres, se révéla, à l'armée, un chef d'une sévérité impitoyable; sa main s'abattait avec une rigueur presque féroce sur quiconque enfreignait le devoir.
De tels auxiliaires étaient trop rares pour n'être pas aussitôt appréciés d'un général comme Faidherbe : aussi l'armistice trouvait-il Reinviller officier de première classe faisant fonction de sousintendant, et décoré.
Hélas! sa mère... sa mère était morte... Désormais la destinée du jeune homme était fixée, car il restait seul, et ne pouvait plus retourner dans son Alsace.
Et puis, il venait d'observer de près les défauts de notre système, son coup d'œil clairvoyant et sûr savait déjà comment y remédier. Il sentait pouvoir
rendre les plus grands services, et cela eût suffi pour le déterminer à rester soldat.
Dix années durant, il n'épargna point sa peine, se signalant tour à tour dans les fonctions les plus diverses. Il y avait tant à faire ! Tout était à renouveler dans l'immense machine.
De cela certes, nul ne doutait; mais parmi les innombrables plans de réformes qu'on lui offrait, le ministre ne savait plus lequel choisir, tâtonnait, perdait son temps à des essais souvent malencontreux, lorsque Reinviller lui arriva tout à point avec un système d'ensemble serré, clair, logique. Plus on examina ce système, plus on le fouilla, et plus il parut remarquable. Adopté en fin de compte, le plan Reinviller devait donner d' [excellents résultats.
Immédiatement Fauteur se vit classé hors de pair. Par la suite, toutes les fois qu'il fut question d'une mesure administrative importante, on prit l'habitude au ministère, si éloignée que fût sa garnison, de l'appeler à Paris, afin de le consulter.
Et pourtant ce n'était point une intelligence supérieure; mais l'obstination, mais le dévoûment passionné à une tâche unique, une tâche à laquelle on donne toutes ses forces, font aussi les grandes et belles œuvres. Et Reinviller, soldat au cerveau casqué, mais fier et rude soldat, avait donné à son
métier et à son œuvre, depuis des années, tout ce qu'il pouvait leur donner.
Le défaut de ce genre d'hommes, c'est que, le jour où ils se trompent, rien ne les arrête, et alors, le plus honnêtement du monde, sans s'en douter, ils peuvent faire bien du mal.
Depuis, et à mesure même qu'il montait dans la hiérarchie, Reinviller, avare de son temps, vivant loin de toutes les distractions où se dissipaient trop de ses anciens camarades, devenait comme une sorte d'ascète.
Sa physionomie aux trails durement accentués, ses yeux caves, son front coupé d'un pli profond entre les sourcils, disaient bien la tension incessante d'inflexible volonté, particulière à l'homme courbé sous son propre joug, esclave de la pensée qui l'étreint.
C'était un triste, et comme, avec cela, il avait la figure fort maigre, ses officiers entre eux l'appelaient la tête de mort. Ils ne l'aimaient guère. Reinviller le savait et, loin d'en gémir, s'en déclarait satisfait. Les chefs qu'on aime, professait-il, ne valent rien. A l'armée on a coutume de railler les bons, — et l'on a raison. La fonction de l'officier est de briser les résistances rebelles, sans relâche et à tout prix. La morale ordinaire ne saurait avoir cours à l'armée. Là, ce qui importe, c'est le résultat. Quand il s'agit de sauver le pays
par un déchaînement de forces brutales, on le sauve comme on peut, non comme on veut. Ma foi, oui! ici la fin justifie les moyens!... Et lorsqu'un Chanzy, à l'armée de la Loire, ordonne de fusiller ce caporal qui vient de voler une poule, il fait bien. Et lorsque Saussier* arrivant prendre le commandement de la petite armée du Calvados, la surprend en pleine débandade, les mobiles affolés fuyant à, travers les labours, jetant leurs sacs, leurs armes, pour aller plus vite et qu'alors, se lançant au galop, le général fait empoigner, adosser à un pommier et exécuter le premier gradé qu'il rencontre, il fait bien. La preuve, c'est que les hommes que cette rigueur a d'autant plus épouvantés qu'elle frappe au hasard, retrouvent à l'instant leur discipline, se remettent en ligne. Admirant soudain qui les fouaille, ils disent tout bas ; « Crédié, un rude homme, celui-là!... » Demain, s'il le faut, ils se feront hacher pour lui...
Non, on ne l'aimait pas, mais on l'estimait. On avait en lui une immense confiance. Ses moindres paroles étaient rapportées, commentées, discutées dans le corps d'officiers. Sur un simple geste, il était compris et aussitôt obéi.
Mais il y avait quelque chose que personne ne s'expliquait, c'était la perpétuelle, la croissante tristesse de Reinviller. Pourquoi son humeur devenait-elle de jour en jour plus amère? Alors qu'il
était sous-intendant à Evreux, un soir, en plein salon, on Pavait entendu proférer de singulières paroles. C'était un blâme hardi de la politique coloniale du gouvernement, politique qui, pour lui, Alsacien, tuait toute possibilité de revanche sur l'Allemagne. Lancées sans ménagement, ces paroles étonnaient l'indifférence égoïste et sceptique du monde officiel.
« Reinviller marronne contre le gouvernement ! disait-on, ah! par exemple, voilà qui passe les bornes. Car, enfin, il est le plus jeune intendant de corps d'armée! Faut-il qu'il ait le caractère mal fait! Qu'est-ce que cela veut dire? » — Et certains concluaient : « Peuh ! c'est une attitude, une pose! »
Ce fut dans ses rapports avec les fournisseurs de l'armée que Reinviller se montra le plus intraitable. Vis-à-vis d'eux, il était certainement agressif, — et agressif jusqu'à la provocation. Il les harcelait de reproches incessants, et pas toujours très justifiés. Pour les moindres taches aux objets proposés à son examen, il rebutait ceux-ci impitoyablement. Quelques fournisseurs ayant tenté de l'amadouer par des politesses fort innocentes et dont il n'était guère possible de prendre ombrage, — des invitations de chasse, par exemple, — se virent furieusement malmenés. Il les fit venir chez lui et les apostropha de telle sorte qu'ils n'eurent plus envie de recommencer. L'un d'eux racontait
248 LA FAUTE DE l'iNTEXDAXT
qu'il en avait encore froid dans le dos; il s'était, un moment, cru aux prises avec un dogue enragé.
Au ministère même, on commençait à être assez ennuyé de Reinviller, le grincheux, — bête noire des préfets comme des généraux chefs de corps. Avec lui le ministre avait toujours quelque incident désagréable sur la planche. Seulement il fallait bien avouer que son corps d'armée était, au point de vue administratif, tenu comme pas un.
Aussi, quand certains scandales qui venaient d'éclater à X..., siège de la 22e région militaire, réclamèrent qu'on y envoyât un homme à poigne, Reinviller fut choisi justement à cause de ses défauts dç brutal qui ne transigeait point.
« Allez là-bas, mon ami, dit le ministre, et flanquez-moi un bon coup de balai. Cognez dur. Ne ménagez personne. Je vous en serai reconnaissant... Consentez-vous? »
Oh! il accepta sans hésiter. 11 n'avait ni famille, ni foyer, ni ami : la résidence lui importait peu...
C'est à tout ce long passé que Reinviller, accoudé à la barre d'appui de la fenêtre, songeait ce jour-là, en attendant vaguement la visite de M. Bouxel.
On allait donc, si ce Monsieur venait, parler de Y affaire Lepesqueur. A ce nom, il tordait sa moustache avec une satisfaction évidente. Lepesqueur! le coquin qu'il avait broyé sous son talon. Ah! cette exécution, il s'en souvenait encore comme si c'était hier.
La première rencontre de Reinviller avec celui dont il devait devenir le plus implacable adversaire datait de quatre ans déjà.
C'était à peine huit jours après son arrivée à X... Un matin que Reinviller se trouvait dans son cabinet, on lui remit la carte d'un nommé Lepesqueur, qui avait soumissionné d'importants marchés de cuirs. Ce monsieur, disait le planton qui apportait la carte, — voulait entretenir M. l'intendant en particulier, de sorte que si celui-ci était occupé, il préférait revenir.
« Attendez! attendez un moment, fit Reinviller de qui les yeux brillèrent soudain... Dites à ce monsieur que je suis seul, mais que j'achève une lettre importante,... je lui demande cinq minutes; priez-le donc de s'asseoir, n'est-ce pas? »
En fait l'intendant n'était nullement, en train d'écrire . Au contraire , assez désœuvré à ce moment, il venait de parcourir son courrier et feuilletait une revue scientifique où se trouvaient exposées les dernières inventions électriques d'Edison. Il posa vivement la revue sur son bureau. Lepesqueur!... Oui, il se sentait une certaine antipathie contre cet homme. Dans les bureaux, on le lui avait assez généralement dépeint comme un
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individu intrigant, ayant joué plus d'un mauvais tour à l'administration, mais s'y prenant avec tant d'adresse qu'on ne pouvait jamais arriver à lui rien faire avouer. Récemment il avait obtenu un très important marché d'équipement pour la territoriale à des prix exorbitants, grâce à certain bruit, habilement propagé auprès de ses concurrents, qu'au dernier moment l'adjudication serait remise de huit jours. Les concurrents, des Parisiens pour la plupart, s'étaient communiqué les uns aux autres les renseignements que chacun d'eux avait reçus d'une source différente ; et comme ces renseignements concordaient, ils ne se dérangèrent pas. Le tour était joué. Celait sans doute Lepesqueur qui avait tout manigancé, — mais on n'a jamais la preuve de ces choses-là.
Quand les journaux radicaux de la région apprirent les prix auxquels l'adjudication était prononcée, ils commentèrent le fait en termes blessants pour l'intendance.
On comprend dès lors que ce nom de Lepesqueur venait d'évoquer soudain chez Reinviller l'idée d'un coquin. Aussi, avec son caractère très entier et sa promptitude à s'indigner, il n'avait pour l'instant qu'une pensée : se tenir bien en garde, et, à tout prix, arriver à prendre son individu sur le fait.
LA FAUTE DE L'iNTENDANT 25!
Reinviller se remémorait ce qu'il savait de la situation, du rang social de Lepesqueur, essayant de se représenter l'homme.
On lui attribuait une grosse fortune. Mais la richesse n'avait aucun prestige aux yeux de l'intendant. Tout au contraire, et comme il ne croyait guère à l'honnêteté d'origine des grosses fortunes commerciales, l'opulence même de Lepesqueur le confirmait dans la conviction qu'il allait se trouver face à face avec un de ces pirates qu'il avait précisément mission d'exécuter.
Et Reinviller méditait, l'œil fixé sur la porte.
Qu'ailait-il se passer? Ce Lepesqueur aurait-il l'impudence de profiter de ce qu'ils seraient seuls tous deux pour lui faire comprendre... que, si monsieur l'intendant voulait bien être coulant sur l'inspection de certaines fournitures, il y trouverait profit? Que répondre alors? Crier très fort?... Le traiter de misérable, lui montrer la porte. Mais en quoi serait-ce une exécution? En rien. Lepesqueur s'en retournerait tranquillement chez lui, Gros-Jean comme devant.
• Tout d'un coup Reinviller releva la tête d'un geste résolu. Il avait son idée... Et aussitôt il pressa le bouton d'une sonnette électrique*
« Introduisez ce monsieur! »
Au moment où il entrait, le fournisseur put voir l'intendant occupé des deux mains à arranger
252 LA FAUTÇ DE i/lNTENDANT
quelque chose au fond du tiroir de son bureau. Ensuite le tiroir fut repoussé, mais avec d'infinies précautions, comme s'il recelait un objet très fragile.
Alors seulement Reinviller s'occupa de son visiteur. IL se leva, et d'un air aimable, le buste incliné, un sourire fort engageant aux lèvres :
« Monsieur, votre nom m'est connu. Je sais que vous êtes un des plus puissants industriels de ces vallées... veuillez prendre la peine de vous asseoir. Vous avez d'avance ma sympathie, croyezle bien. Quoi qu'on en ait dit, — car j'arrive précédé de je ne sais quelle ridicule réputation de çroquemitaine, — je n'ai jamais mangé personne, et ne veux me faire ici que des amis. »
Lepesqueur, la mine déjà épanouie, s'empressait de s'asseoir dans le fauteuil qui lui était offert. Corpulent, plutôt petit, la physionomie ouverte, le nez relevé et pointu, il offrait les dehors d'un brave commerçant, pas distingué assurément, mais de sens pratique et d'intelligence souple.
« Que désirez-vous, monsieur? fit l'intendant. J'écoute. Je vous serais seulement obligé de parler à haute voix, étant quelque peu dur d'oreille... Rassurez-vous, mon cabinet est trop vaste, a trop de tentures et de tapis pour que rien de ce qui yçst dit puisse percer au dehors.
— Eh! monsieur l'intendant* voici! voici... hum! hum!... »
Lepesqueur toussa légèrement comme s'il éprouvait quelque secret embarras. Il caressa une ou deux fois du dos de sa main gantée clair un menton soigneusement rasé, puis, tout d'un trait délibérément :
« Monsieur l'intendant, voilà! Au moment où nos relations vont commencer, je voudrais... en quelque sorte à titre de... Bref, on vous a peut-être dit que j'étais charitable... je serais heureux de vous voir accepter ceci... pour les œuvres auxquelles vous vous intéressez. Cette obole.., peut soulager bien des infortunes. »
Ah! ah!... ça se dessinait : Reinviller ne pouvait s'y tromper, on opérait, et cette manière pleine de désinvolture disait assez que l'opérateur n'en était point à son coup d'essai. Un débutant n'aurait jamais eu pareil aplomb.
« Trop aimable, monsieur, fit l'intendant, renversé dans son fauteuil et s'exprimant avec un flegme parfait en dodelinant de la tète..* trop aimable... Cependant, je désire que vous précisiez... obole est un mot... vague... Combien y a-t-il dans l'enveloppe que vous me remettez?
— Trente! répondit à voix basse Lepesqueur, que cette placidité bizarre prenait un tant soit peu au dépourvu.
— Vous dites?... » Je n'ai pas bien entendu, fit l'intendant, qui taquinait ostensiblement de la
n yvT^r^rry^^n^ *
main le bouton de ce même tiroir que tout à l'heure il avait refermé avec précaution. .
« Trente ! reprit un peu plus haut le fournisseur.
— Trente mille francs, n'est-ce pas? Bigre ! ... une jolie somme! mais voyons, mon cher monsieur, dites-moi donc tout de suite, puisque nous en sommes là, ce que vous désirez. En affaires il faut aller droit au but. Quel est ce... défaut... de vos cuirs que vous désirez que je regarde... d'un œil indulgent?...
— Oh! défaut, monsieur l'intendant, le mot... est trop fort.
— Si, si! défaut, parlons net... défectuosité, si vous le préférez. »
Le singulier homme, songeait Lepesqueur ; ma parole, il est cynique ! Dans quel temps vivons-nous ! Les autres jusqu'ici... ou bien au premier mot me chassaient d'un air indigné, ou bien alors feignaient de ne rien voir, et, tout aussitôt, quand ils avaient glissé l'enveloppe dans leur poche, semblaient gênés, devenaient tout drôles... Ma foi, moi qui, pour la première fois, frappe aussi haut, je n'en reviens pas! Alors plus ils sont galonnés, ces gaillards-là, plus... C'est raide, tout de même!
« Eh bien! voilà, monsieur, reprit Lepesqueur, après une pause; il se pourrait que... par suite d'une erreur... le tannage parût, aux yeux de certaines personnes,... avoir été trop... rapide; cependant la qualité... en elle-même...
— De grâce, mon cher monsieur, précisons, fit doucement l'intendant, — en même temps que de sa main étendue il soupesait l'enveloppe comme pour vérifier si, vraiment, le poids des billets de banque concordait bien avec le chiffre annoncé, — vos cuirs, n'est-ce pas? ne sont pas conformes au cahier des charges; ils sont inférieurs, ils auront moins de durée, et vous venez m'apporter des lunettes... spéciales. Avouez-le! »
En disant cela, Reinviller riait. . . mais de quel rire !
« Mon Dieu! il y a un peu... de ça », balbutiait l'autre de plus en plus interloqué. — Décidément il ne comprenait pas, et cela le gênait de ne pas comprendre. En dépit de l'instinctive inquiétude qui le gagnait, il se mit à rire aussi. Il riait même bruyamment.
Mais l'expression de figure de l'intendant venait de changer soudain. Il se leva, repoussa brusquement le tiroir, y donna un tour de clef, puis tout droit et braquant sur Lepesqueur deux yeux haineux :
« Ah! j'en tiens donc un!... Depuis le temps!... Eh bien, il va apprendre comment je m'appelle. Vous êtes un bandit, monsieur! » — et d'un geste de violent dégoût, il lui jeta à la figure l'enveloppe aux billets.
Tout d'abord Lepesqueur ne parut pas trop sô rendre compte de ce qui lui arrivait, car il se baissa, ramassa l'enveloppe, l'essuya sur sa manche, et
resta un moment à s'écarquiller les yeux. Mais bientôt, retrouvant son aplomb :
- « Ho! ho!... vous n'avez pas besoin, monsieur, de crier si fort! Vous n'êtes pas le premier à qui... Les gens acceptent ou refusent... affaire d'inspiration! Vous auriez très bien pu donner mon argent aux pauvres,, si vous n'en vouliez pas! Enfin, c'est votre affaire ! Mais, — et sa voix devint plus hardie, — quant à vos menaces, ça, non! Essayez! » — Il eut un grand geste de bras, puis, haussant ses larges épaules : « Vous savez... ça ne réussit pas, le tapage! Vous avez donc oublié l'affaire de l'intendant Gaujac, celui qui à Bordeaux accusa mon confrère Ringeval. Il ne put rien prouver, votre Gaujac, et sa dénonciation lui retomba sur le nez... Les députés s'en mêlèrent et on nous dégomma le petit tapageur... Ce qu'il doit s'en mordre les pouces aujourd'hui! »
EtLepesqueur, goguenard, insolent, le poing sur la hanche, se mit à ricaner. Tout en jouant avec la pomme de sa canne, il observait l'intendant du coin de l'œil.
Sur le visage de celui-ci aucun trait n'avait même remué.
« L'affaire de ce malheureux Gaujac?... Si, je m'en souviens! Je m'en souviens tellement... que fat pris,, moi 9 mes précautions, entendez-vous?..* Je l'attendais, voire démarche, car je savais déjà
quelles saletés vous alliez tenter de nous fourrer. Et alors, j'avais préparé... ce qu'il faut. »
Lepesqueur cessa soudain de ricaner. « Préparé? murmura-t-il, préparé?... Quoi?... Où?... » Et ses yeux firent très vite le tour de la pièce.
« Ah! mon gaillard, vous vous étiez dit que, puisque nous n'étions que deux ici, je ne pourrais jamais prouver votre infamie... Que devant la justice votre parole vaudrait la mienne, que votre démenti neutraliserait mon attestation; — un accusateur n'est pas un témoin. Eh bien! nous étions trois, monsieur! Il y a ici, dans cette pièce, quelqu'un qui a tout entendu, un témoin incorruptible, et tel que rien ne peut disparaître de ce qui s'est dit en sa présence. Déjà vous avez peur, vous pâlissez, mais sans me bien comprendre encore... Je vais vous aider... Rappelez-vous donc mon tiroir entr'ouvert juste à l'instant précis où vous entriez... Eh bien... il y a quelque chose dedans... où vos paroles sont consignées. Vous n'y êtes pas encore! Pourtant vous devez être au courant des progrès de la science, monsieur l'industriel ! Rappelez-vous donc la dernière invention d'Edison! »
Lepesqueur eut une contraction anxieuse et porta la main à son front : « Quoi? un... un... pho...
— Oui!... c'est ça... un PHONOGRAPHE! Et maintenant sortez! Vous saurez bientôt votre châtiment... Quel qu'il soit, il sera terrible : ou le bagne, ou... »
. Lepesqueur écrasé, terrassé, les traits décomposés, baissa la tête. Ses mains serrées Tune contre l'autre semblaient demander grâce.
. « ... Ou pis. que le .bagne! entendez-vous? » reprit l'intendant.
. Eperdu, chancelant, buttant à chaque pas, Lepesqueur sortit. Des sons rauques, inintelligibles s'échappaient de s$ gorge. Il fit un feux pas dans l'escalier et faillit rouler jusqu'en bas. En se jetant comme un fou dans son coupé il murmurait : « Perdu! Je suis. perdu! »
.Quinze jours s'écoulèrent sans qu'il vît rien venir. Ces deux semaines furent épouvantables pour lui. Il n'y avait pas à se faire d'illusions avec un homme pareil... Un Reinviller ne pouvait qu'être sans pitié. Une nuit même, affolé, Lepesqueur songea au suicide, mais il se souvint qu'il avait un enfant, sa fille Valentine.
Aussi lui fut-ce un soulagement de voir arriver enfin la lettre attendue, une lettre dont l'enveloppe portait : Intendance du 2f* Corps. Cabinet de l'Intendant. Au moins, il allait savoir à quoi.s'ea tenir.
A sa stupéfaction profonde, il lut ceci : « Con-
naissant la générosité de M. Lepesqueur, on recommande à sa philanthropie, comme à son patriotisme, la création d'un Cercle de sous-officiers : le besoin s'en fait sentir de plus en plus. Certain hôtel de la rue Jeanne d'Arc, actuellement à vendre, conviendrait fort à cet effet. Inutile de répondre : on ne doute pas de Lepesqueur. »
Il relut trois fois cette lettre.
Peu- à peu son angoisse se calmait. L'arrêt de condamnation était rendu. Eh bien, il l'acceptait : c'était entendu. Un sacrifice d'argent, une rançon en espèces allaient le délivrer. Pas trop tôt!... Ouf!... Grand Dieu! qu'il avait eu peur!... En définitive, au lieu de la prison, l'amende, une grosse amende, mais du moins personne ne le saurait... Pas encore si féroce qu'il en avait l'air, ce Reinviller!... Eh! parbleu oui, on le lui donnera son cercle, — et beau, encore !
Sur ce, Lepesqueur, quelque peu philosophe, presque fataliste, ainsi que le sont souvent les gens de faible moralité, se mit à peser le pour et le contre de son aventure, et finit par conclure que, tout compte fait, la création de ce cercle lui donnerait du relief sur la place. Quelle fière réclame ! « Fallait-il être riche, dirait-on, pour pouvoir, comme ça, de but en blanc, retirer deux cent mille francs de son commerce, — pour un simple cadeau ! »
Aussitôt, sans plus tergiverser, Lepesqueur
entamait des négociations afin d'acheter la maison que l'intendant lui avait désignée. — On ne la lui vendit pas trop cher; aussi s'attela- t-il avec entrain aux travaux de réfection et d'aménagement intérieur.
Sept ou huit mois plus tard, les autorités civiles et militaires au grand complet, — moins cependant l'intendant Reinviller qu'une malencontreuse grippe clouait à la chambre, — assistaient en grand apparat à' l'inauguration du cercle. Il y eut un punch d'honneur offert par tout le corps d'officiers au donateur, dont chacun vanta la munificence. La sympathie générale lui venait à ce point que des gens qui, jusqu'alors, ne l'estimaient guère, se mirent à le rechercher, le prônèrent et devinrent de ses plus chauds partisans.
Et maintenant c'était fini, les mémoires soldés. Débarrassé de tous soucis, le négociant allait goûter un peu de quiétude. Certes la saignée avait été sérieuse, mais, enfin, après la pluie le beau temps...
Il se trompait.
La semaine suivante, un officier se présentait
chez Lepesqueur, avec mission de lui remettre en mains propres, de la part de l'intendant, une missive ouverte dont on le priait de prendre immédiatement connaissance.
Un peu interdit, un plissement inquiet aux lèvres, le fournisseur commença par dévisager l'officier. C'était un petit gros de bonne mine, à peau grasse et blanche, la raie au milieu, les cheveux en bandeaux, — de ces garçons qui semblent heureux d'être au monde. Lepesqueur se rassura. Celui-là n'avait rien qui annonçât un messager de mauvaise nouvelle.
« Je vois ce que c'est! pensa le fournisseur... Un remerciment, tout simplement. Il me doit bien ça, car vraiment je n'ai pas lésiné. » — Tout à coup, dès les premières lignes, son front se rembrunit : « Qu'est-ce... que... qu'il me chante encore?... la nécessité d'améliorer Veau du quartier de cavalerie... à peine deux cent cinquante mille francs... Ah çà! mais... fou, il est fou! fou à lier. Deux cent cinquante mille francs à nouveau... Ah çà! mais... Sacrebleu !... Est-ce qu'il croit que j'en sue, que j'en ponds de l'argent!... se fiche-t-il de moi? »
Lepesqueur, très irrité, se démenait sa lettre à la main. Il arpentait son bureau. « Non!... Mais a-t-on jamais vu un... un aplomb pareil? » Il était à ce point outré qu'il en oubliait la présence de l'officier.
A la fin celui-ci :
« Quelle réponse dois-je transmettre, monsieur? Peut-on espérer que votre générosité... si bien... connue?... »
Cette question glaça Lepesqueur. Il revit brus*quement la terrible scène chez l'intendant, le jour où..., oui, ce jour il lui avait semblé que les gendarmes montaient l'escalier, allaient déjà le saisir au collet. Oh ! ce phonographe où tout se trouvait reproduit, tout, jusqu'au son de sa voix. Quelle menace! C'était comme un revolver chargé, sans cesse braqué contre sa tempe.
Alors les jambes lui manquèrent. Il s'affaissa sur une chaise, s'essuyant le front, balbutiant qu'il se trouvait un peu indisposé. Il répondrait dans la journée... certainement!
« Mes ordres exprès, monsieur, sont de ne pas revenir sans rapporter votre réponse à monsieur Tin tendant... Mais je puis attendre... autant qu'il vous plaira. »
Lepesqueur, abruti du coup, s'épongeait le front. Ah! il comprenait le châtiment! C'était ça. Quelle perspective d'avenir!... Sa fortune prise de force, lambeau par lambeau, arrachée comme avec des tenailles... Tout y passerait, tout... Et après... quoi?
« Mais c'est abominable, avait-il envie de crier, il ne sait donc pas que j'ai une fille! Et puis... On me croit riche... ce n'est pas vrai. Que je fasse encore la dépense qu'il réclame, et après je n'aurai
plus rien ou presque rien. Mais c'est du vol, du
brigandage ! C'est affreux !
— Quelle réponse, monsieur? » articula encore
une fois l'officier du ton le plus tranquille. Lepesqueur tressaillit et tout blême :
« Je... je... Dites... que je me conformerai. »
Est-ce qu'il pouvait refuser!
Seulement, quand ensuite il se trouva tout seul, il se prit les cheveux à poignée et pleura. Il n'avait donc pas été assez châtié comme ça? Son argent, mais de tous les côtés il fuyait comme par les fentes d'un vieux tonneau. Tenez! Rien que cette malheureuse fourniture de cuirs pour l'artillerie que Reinviller avait refusée , il avait fallu la repasser à la Turquie à quarante pour cent de perte, sans compter des pots-de-vin à un tas de pachas!... Un désastre!
Pas d'illusion, il était désormais à deux doigts de la ruine. La ruine!... Et à son âge est-ce qu'on refait une fortune ?
« Au moins... pourtant!... finit-il par dire, si c'était le dernier sacrifice ! »
Alors il supputait ce qui lui resterait d'argent. Bien peu de chose!... Enfin on pourrait peut-être encore vivre... Mais comment s'assurer que ce serait au moins la fin?
Lepesqueur était un homme ingénieux, plein de
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ressources; une idée lui vint pendant la nuit : il traînerait les travaux indéfiniment en longueur! Du reste, capter des sources, creuser des tranchées, installer des conduites, c'est très compliqué... Il y a des masses d'études préparatoires ; et, en fait de terrassement, il faut être du métier pour s'y reconnaître. L'entrepreneur, en pareil cas, peut espacer son travail, surtout quand il y a plusieurs chantiers, sans qu'un profane y voie goutte..,
« Et puis, sapristi, à la fin des fins, tout le monde est mortel! Il n'est pas de fer, ce bougre-là ! Ah! murmurait le bonhomme, qui faisait le bon apôtre et s'attendrissait sur soi-même, en voilà une canaille! Il me vole comme dans un bois; c'est un maître-chanteur numéro un. Moi, je n'ai rien de pareil sur la conscience. Et pourtant si j'avais voulu! J'en connaissais, moi, des gens que j'aurais pu exploiter... » Et Lepesqueur sentait de grosses larmes d'indignation lui gonfler les yeux : « Je suis sûrement plus honnête », concluait-il avec un accent pénétré, en frappant violemment du poing sur son bureau.
Grâce à son stratagème, Lepesqueur eut du répit. Son ciel se dégageait peu à peu de ces nuages menaçants qui encombraient l'horizon. Le pauvre homme entrevoyait la fin de sa peine. Déjà il formait vaguement des projets d'avenir. Donc il allait pouvoir faire revenir de Paris Valentine, sa
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grande fille, de qui les études tiraient à leur fin.
Depuis longtemps il ne voulait pas la voir, redoutant, par-dessus tout, qu'indiscrète et bavarde comme elle Tétait, elle ne le tracassât de questions sur ses fastueuses libéralités. Il se connaissait aussi, il se savait enclin à trop jaser le soir après dîner entre deux petits verres de chartreuse. Souvent il lâchait des confidences que le lendemain il déplorait. Non, bouche close, pas de Valentine, tant que l'affaire ne serait pas terminée!...
Sur ces entrefaites, à Tiraproviste, car — on le conçoit — il ne l'avait pas le moins du monde sollicitée, il reçut la croix de la Légion d'honneur. Le ministre de la guerre pensait devoir cela au généreux bienfaiteur de l'armée.
Deux jours plus tard, sans s'être annoncée, Valentine arrivait de Paris, en vrai coup de vent, se jeter dans les bras de son père.
La supérieure du Roule, une religieuse fort adroite et toujours bien renseignée, apprenant que ce Lepesqueur, — dont elle ne se faisait jusqu'alors qu'une assez piètre idée, — semblait tourner au personnage d'importance , qu'il serait peut-être député demain, comptait par cette aimable prévenance se ménager ses bonnes grâces.
Valentine, forte fille à la voix masculine, pleine de santé, rose comme pivoine, apportait à son père
une joie très démonstrative. Elle adorait les émotions, et, afin de ne pas trop engraisser, se dépensait beaucoup, se démenait en toute occasion, exagérait ses gestes, multipliait ses paroles. Aussi, ravie de partir, s'amusa-t-elle d'abord, comme d'une escapade garçonnière, de ce voyage à l'autre bout de la France, en seule compagnie d'une petite sousmaîtresse qui n'avait jamais rien vu et s'ébahissait de tout.
A peine débarquée, la jeune fille harcelait son père de questions. Comment, pourquoi cette décoration? Jamais dans ses lettres il ne lui avait laissé pressentir qu'on y songeât pour lui. Et cependant, d'ordinaire, cela ne tombe pas du ciel! — Mais le bonhomme, sentant le terrain dangereux, se montra très réservé. Il ne parlait que par monosyllabes, en pesant tous ses mots.
Ce n'était vraiment pas très folâtre, en tout cas fort peu du goût de Valentine ; son père lui parut déplorablement taciturne, et plus ours qu'elle ne l'avait jamais connu.
Vraiment la province méritait bien sa réputation. Comme la vie devait y être assommante I
Elle voulut du moins s'en aller par la ville, faire des achats, se montrer dans les magasins, produire son petit effet sur les naturels de l'endroit; mais quand elle demanda de l'argent à son père, celui-ci fit la grimace et déclara que ces allures-là pose-
raient très mal Valentine. A X... on était économe et Ton n'aimait guère le genre parisien.
Alors elle regretta d'être venue. Quoi! elle se claquemurerait plus longtemps, dans cette vieille maison humide, sentant le moisi, meublée en acajou empire, où les pendules dorées étaient bêtement enfermées sous des globes avec des oiseaux transparents en verre filé!... Ah! combien cette longue séparation les avait faits étrangers l'un à l'autre, son père et elle!
Deux jours plus tard, en déjeunant, elle déclarait nettement d'un ton rêche (à propos des prochaines grandes vacances), qu'à moins que son père ne lui promît un cheval de selle, elle préférait rester aux environs de Paris chez sa grande amie, Thérèse Bernheims, d'une famille de banquiers, où elle était très bien accueillie.
Le fournisseur n'était pas content, et, tout en se curant les dents avec la pointe de son couteau, il répondit à sa lille, de son petit ton nasillard, qu'elle avait décidément des idées au-dessus de sa condition. Puisqu'elle n'était pas plus raisonnable, il croyait bon de la prévenir dès maintenant qu'elle n'aurait point, à beaucoup près, la dot qu'elle supposait. Il était temps de dissiper des illusions absurdes.
« Combien alors?
— Ceci, c'est mon affaire. Une fille ne doit pas demander ce que tu demandes. Ce n'est pas convenable. »
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Valentine, aussitôt :
« J'ai pourtant besoin de savoir à quoi m'en tenir... Et puis... alors, si tu n'es pas riche, pourquoi jettes-tu tant d'argent à ces soldats? Ta fille ne compte donc pas? Alors... faut le dire? »
Que répondre?
Il balbutia, maugréant d'un ton bourru que charbonnier est maître chez lui.
Trois jours après, Valentine qui, depuis lors, n'avait plus voulu dire un mot, repartait pour Paris. Elle s'en allait exaspérée, résolue à ne revenir dans ce trou que le jour où il lui serait impos* sible de faire autrement. D'ailleurs comment trouverait-elle à X... le mari très riche qu'elle voulait, qu'il lui fallait, sans lequel elle ne concevait pas l'existence? Oh! non, on ne la reverrait pas de sitôt. Autant courir le monde comme demoiselle de compagnie, si elle ne trouvait pas à se caser à Paris.
Ce départ fut très sensible à Lepesqueur. Certes il n'y avait jamais eu beaucoup d'intimité entre eux, mais, à tout prendre, sa fille était la seule personne qui dût ne pas l'abandonner, quoi qu'il eût fait, — le seul être sur qui il fût en droit de compter au cas, malheureusement possible, où sa détresse s'aggraverait encore.
Allait-il du moins réussir à sauver quelques miettes de sa belle fortune d'autrefois? Il y comptait toujours bien. Les travaux d'eau semblaient devoir être bientôt achevés.
Lorsqu'ils seraient finis, dans cinq à six mois, il liquiderait toutes ses affaires, s'en irait en Algérie, dans quelqu'une de ces tranquilles petites villes de la côte où la vie est pour rien. Il raconterait avant de partir que sa santé précaire exigeait un climat plus doux.
Là-bas, on passe pour opulent avec dix mille livres de rente, et l'argent y est si rare que la moindre dot suffit à procurer à une fille un mari passable. Valentine épouserait sans doute quelque petit fonctionnaire, et alors, lui, auprès de ses enfants, dans quelque riant cottage, sous un ciel plus clément, il s'éteindrait en paix.
Hélas! hélas! il y eut bientôt une troisième, puis une quatrième lettre de l'intendant. Comme s'il eût deviné que sa victime méditait de lui échapper, il l'empoignait, l'enserrait, serrait plus étroitement encore. Le ton des lettres devenait comminatoire, impérieux, hautain.
Pas d'erreur, c'était une ruine complète que ce bourreau impitoyable avait résolue.
Alors le bonhomme s'abandonna. La vie lui devint à charge. Il sentait peser sur ses épaules un fardeau insupportable, écrasant. A quoi bon se débattre, à quoi bon tenter de fuir, puisqu'il serait repris à coup sûr!
Sa santé s'altéra très rapidement. Son mal, une affection du cœur qu'il n'avait point songé à soigner tant ses autres soucis l'absorbaient, et que, d'ailleurs, ces mêmes soucis aggravaient chaque jour, fit de dangereux progrès. Maintenant c'était pour lui une simple question de mois....
La fin de sa vie se passa dans les affres d'un perpétuel, d'un horrible cauchemar. A la dernière sommation de l'intendant, réclamant dix mille francs pour l'Œuvre des Enfants de Troupe, il n'avait rien répondu, mais, alors, il en était réduit à un tel degré de misère morale que chaque coup de sonnette lui coupait la respiration et le laissait ensuite tout tremblant, ses maigres mains crispées serrant désespérément les bras du fauteuil.
Maintenant il était ruiné, oh! complètement ruiné. Depuis des mois il avait dû fermer sa maison de commerce, ce qui ne lui donnait même plus un prétexte honnête pour rester à découvert chez son
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banquier. Il est vrai que Lepesqueur prétendait que ses recouvrements étaient en retard et qu'on lui devait encore des sommes considérables. *
Du jour où le négociant, — dont, en somme, la probité commerciale n'avait jamais été suspectée par personne, — comprit qu'il ne pourrait pas restituer l'argent qu'il empruntait, de ce jour-là, à toutes ses souffrances s'ajouta encore la conscience intime de sa vilenie. Il volait donc, il volait ses meilleurs amis! Ah! quand cela finirait-il?
Une nuit il se sentit beaucoup plus mal. La mort sans doute s'avançait à grands pas. Elle serait la bienvenue... Le lendemain matin il faisait appeler Me Bouxel, son conseil autrefois, presque son ami et le parrain de sa fille. Il lui confessait tout. En pleurant il le suppliait de tenter l'impossible pour que Valentine, si mal préparée aux rudes labeurs, aux humiliations d'une existence de fille pauvre, trouvât quelque part un abri : « A tout prix, procurez-lui un mari... fût-il vieux, fût-il infirme... Elle n'a pas de ressort, elle serait incapable de gagner sa vie. Surtout qu'elle ignore toujours le... le coup qui m'a frappé... Propagez partout que des spéculations malheureuses m'ont ruiné tout à coup. Le public le croira et peut-être Valentine aussi... Mon Dieu!...
— Je vous le promets, mon ami », fit Ma Bouxel, serrant avec émotion la main du moribond.
L'enterrement de l'ancien fournisseur des armées fut imposant* Nombre de discours officiels célébrèrent les vertus de l'homme privé et du philanthrope. On blâma généralement M. Reinviller d'avoir obstinément gardé le silence devant le cercueil. Cette abstention, qui resta inexpliquée, parut de mauvais goût, un vrai manque de tact et une injustice. Et il fallut que cette impression fût bien générale, car le préfet lui-même, homme mesuré et circonspect, ne se gêna pas pour dire combien il déplorait, en la circonstance, l'attitude de l'intendant du 22e corps d'armée.
Mais bientôt d'étranges rumeurs se mirent à courir la ville : le père Lepesqueur, qu'on avait dit si riche, ne laissait, assurait-on, presque rien. Les gens de bon sens haussèrent d'abord les épaules. C'était invraisemblable. Pourtant quand la chose devint avérée, qu'on cita même certains de ses créanciers, qu'on sut que tous ses immeubles étaient hypothéqués, ce fut une stupeur. Quelle histoire! On n'y comprenait rien. « Alors, pour dépenser ainsi, il était fou! » disait-on.
Le plus surpris de tous, à la nouvelle de ce
sinistre financier, eût assurément été Reinviller, s'il avait consenti à croire ce qu'on disait, mais il s'y refusa carrément.
« Allons donc, fît-il en secouant la tête, ce n'est pas à moi qu'ils feront avaler de pareilles billevesées. »
Avec la naïve, l'enfantine candeur de beaucoup d'officiers, honnêtes gens à l'esprit absolu, qui ignorent de la vie tout ce qui ne se rapporte pas directement à leur métier, Reinviller avait la tête farcie de préjugés. Il gratifiait régulièrement de fortunes immenses tous les commerçants qui traitaient avec l'armée. Donc Lepesqueur était richissime. Cela ne faisait pas l'ombre d'un doute. Alors qu'est-ce qu'on essayait de lui corner aux oreilles !
Et il reprit sa belle quiétude de conscience.
« Au surplus, comme il le disait, inutile de me mettre martel en tête avant la visite que m'a annoncée cet avocat; si, par hasard, il y a quelque feu sous toute cette fumée, il me le dira bien! Et puis..., en définitive, quand il serait complètement décavé, Lepesqueur... qu'est-ce que ça peut me faire? »
N'importe, cette visite, il commençait, depuis quelques jours, à la désirer avec plus d'impatience qu'il ne voulait se l'avouer.
Veuillez donc prendre la peine de vous as-
seoir, maître Bouxel. J'espérais bien en effet vous voir aujourd'hui. Oui, c'est curieux, mais j'ai souvent pensé à vous, depuis... depuis cet enterrement. Virginie, tenez, ma fille, posez la lampe sur mon bureau... Là! c'est bien, laissez-nous. Et je n'y suis pour personne ! »
Me Bouxel semblait soucieux, peu pressé surtout d'entrer en matière. Une fois assis, il demanda :
« Sommes-nous bien seuls ici, monsieur l'intendant?
— Certainement. Du reste, regardez! la pièce est trop grande pour que des oreilles indiscrètes, fussent-elles même collées contre les boiseries...
— Mais... dans... ce tiroir?... rien de caché? » fit l'autre, le regard aiguisé.
M. Reinviller ne répondit d'abord pas. Il paraissait quelque peu interloqué.
« Pas de phonographe? précisa l'avocat.
— De phonographe...? Vous plaisantez! Ah çà? est-ce qu'un homme comme vous, un homme intelligent, qui n'a la conscience obérée d'aucun crime... croirait à de pareilles balivernes?
— Balivernes, mais...? balivernes, dites-vous?
— Voyons, monsieur, c'était bon pour Lepesqueur, un fripon pris sur le fait et affolé. Mais — Reinviller eut un sourire dédaigneux — vous pensez bien que je n'ai jamais eu le moindre phonographe entre les mains... Je vous assure que cela ne fait point partie de notre matériel.
— Quoil il n'y en avait pas un ici, dans votre tiroir, le jour où?...
— Non certes ! Rien.
— GrandDieu! mais alors... s'exclama MeBouxel, alors Lepesqueur s'est laissé... rouler comme un... comme un imbécile !
— Comme un homme qui a peur de la Cour d'assises, rectifia sèchement l'intendant. Eh! oui cher monsieur, la peur ne raisonne pas, et ce coquin avait ce jour-là une frousse terrible, une frousse comme je n'en ai jamais vu. Il est vrai que, ma foi, en la circonstance, j'ai dû, sans doute, jouer la comédie avec un sérieux superbe. Il s'y est trompé. »
Me Bouxel ne semblait pas encore remis de son étonnement.
« Oh! voilà qui est inouï, murmurait-il, la tête un peu de côté. Je n'ai jamais rien observé d'aussi extraordinaire... je...
— Mais si, monsieur l'avocat, mais si! Je suis beaucoup plus jeune que vous, j'ai moins d'expérience, pourtant il me semble qu'on voit de ces situations-là. Tenez, un de mes camarades de promotion — et il n'est nullement bâti en hercule — se voit assailli, un soir, le long du canal Saint- Martin, par deux rôdeurs qui surgissent de derrière le parapet. Sans hésiter, loin de fuir, il met vivement la main à la poche, y prend quelque
chose, et alors, au lieu de fuir, courant droit à celui des deux bandits qui est le plus près, il crie : « Je suis capitaine de cuirassiers! suis-moi au poste ou je te brûle! » L'individu recule, s'arrête, se laisse prendre, et les voilà partis à la recherche d'un agent. Mon ami n'avait pris dans sa poche que... son trousseau de clefs. L'audace d'un drôle, voyezvous, est toute factice. Elle est autrement facile à démonter qu'on ne croit; ce qu'on nomme courage n'est, chez l'homme, que le sentiment réfléchi de sa force, — force morale ou force physique. Lepesqueur, ce jour-là, devait éprouver déjà une émotion de tous les diables au moment où il montait chez moi, sa fameuse enveloppe dans la main. Dès lors, j'avais barre sur lui, j'étais le plus fort des deux; et, du moment que j'osais...
— Enfin, fit l'avocat, ce que vous m'apprenez me stupéfie, mais ne change rien à ce que j'ai à vous dire.
« En venant causer avec vous je voulais vous montrer quelle responsabilité vous avez assumée en vous constituant justicier. Mais d'abord, monsieur, une simple question : ne craignez-vous rien?. . . êtes-vous bien à l'abri de toute suspicion?... croyez-vous qu'il n'y ait pas contre vous des armes... dangereuses, et dont je pourrais user si je voulais venger Lepesqueur? Lisez donc ceci. »
Alors, s'approchant de la lampe :
ce Lisez-moi cette pièce, monsieur, et méditez-la. »
Qu'est-ce que cela peut bien être, semblait se demander l'intendant, qui déroulait une copie de compte en forme commerciale. Il lut d'abord le titre : Grand-livre de M. Lepesqueur, folio n° 237, POTS-DE-VIN espèces réclamés par V intendant Reinviller.
« Tiens, fit l'officier en ricanant, elle est roide! Voyons le détail : « W 000 francs le S février. » Il parut fouiller rapidement dans ses souvenirs : « C'est sans doute pour l'œuvre des soldats coloniaux réformés »; « 1 3 000 francs en mars : c'était pour... ma foi, je suppose qu'il s'agit de diverses petites œuvres dont je lui avais indiqué le détail. Eh bien, monsieur, tout cela je ne saisis pas pourquoi il l'a inscrit à mon nom, car il n'en est pas entré un sou dans ma caisse, ou du moins je n'ai été qu'un intermédiaire.
— Qu'est-ce qui le prouve? » demanda MeBouxel. L'intendant resta un moment sans répondre. Puis
il eut un « Oh! » de stupeur douloureuse : « Mais, monsieur, je serais un voleur alors? »
« ... Monsieur, reprit Reinviller avec tristesse, si vous supposiez, si un homme comme vous supposait un seul instant que j'ai pu détourner un centime... j'en serais bien malheureux.
— Soyez certain, monsieur, que je n'ai pas l'ombre d'un soupçon contre votre honneur, mais je vous fais observer simplement ceci : l'homme que vous avez tué a voulu se venger. €'est sans
doute une perfidie, seulement avouez que, si ce grand-livre de Lepesqueur est vu par des yeux... hostiles, vous serez certainement compromis. On clabaudera.
— C'est vrai !
— ... Et que de très bonne foi quelqu'un pourrait à son tour s'improviser justicier contre vous! La peine du talion. »
Reinviller se taisait.
« Passons... monsieur, assez sur ce sujet, reprit l'avocat. Je vous ai posé une question, vous avez répondu bravement, sans équivoque, je vous sais un homme loyal. Passons... Ce n'est pas d'ailleurs pour cela que je viens ici... Maintenant, écoutez, apprenez ce que vous avez fait en ruinant Lepesqueur.
— J'écoute, monsieur, fit Reinviller très attentif.
— D'abord, savez-vous exactement à quelle détresse vous l'avez réduit? »
L'intendant fait un signe disant son ignorance puis :
« On a dit... bien des choses, mais j'ai grand* peine à croire...
— Eh bien, voici des faits positifs. Non seulement il est mort ruiné, mais il doit encore près de 30 000 francs à l'un de ses amis,
— Est-ce possible?... Vraiment?... Vous ne vous trompez pas?... Il n'était donc pas deux
deux fois, trois fois millionnaire, comme j'en étais convaincu?
— Pas même une fois.
— Mais on disait...
— Qui donc vous avait renseigné?
— ... Les on-dit... ce qu'on appelle la notoriété, le bruit public.
— Pas suffisant, monsieur!... Vous eussiez autrement pris vos renseignements, n'est-ce pas, s'il s'était agi d'épouser sa fille?
— Quoi! interrompt Reinviller, ce malheu... il laisse une fille? »
Me Bouxel ne répond pas.
Il s'est fait un morne silence. Reinviller est trop droit pour essayer de nier qu'il a agi bien légèrement dans toute cette affaire. Pourtant il tente d'expliquer sa conduite :
« Il fallait bien que personne ne soupçonnât le crime de cet homme. Puisque je lui imposais une rançon, au moins je lui devais le secret. Alors j'ai de mon mieux supputé sa fortune... j'avais cru que mes exigences ne la dépassaient pas, loin de là. »
Me Bouxel très âpre :
« Et où donc, monsieur, aviez- vous pris que cette fortune, quel qu'en fût le chiffre, était née du volt Lepesqueur fut jadis un rude travailleur. Parti de rien, il a été cinq ans contre maître, a amassé sou à sou quelques milliers de francs et s'est établi
280 LA FAUTE DE L'iNTENDANT
avec cela. Il était déjà mon client et, je puis dire, mon ami à cette époque. Mes souvenirs sont très précis. Lepesqueur se tuait à la peine. Pendant dix ans, il n'a vendu ses cuirs qu'au petit commerce; c'est ainsi que lentement il a commencé à s'enrichir. Puis il s'est marié et, comme sa femme lui apportait quelque chose, il a fait le gros et l'exportation. Plus tard seulement il s'est mis à fournir l'armée, mais toutes ses fournitures bout à bout n'ont pas dépassé trois millions. Il en est sur lesquelles, à coup sûr, il a perdu de l'argent. Supposez un bénéfice moyen de quinze pour cent... Cela ne fait pas des sommes énormes.
— Vraiment? murmure l'intendant, vous m'étonnez. »
— Eh quoi? pas un instant il ne vous a passé par l'esprit que vous pouviez vous méprendre ! »
Reinviller s'efforce de faire bonne contenance. Mais c'est en vain. Visiblement, il est désarçonné, confondu. De vagues et confuses protestations lui sortent de la gorge.
« Voulez-vous me laisser aller jusqu'au bout, monsieur l'intendant?
— Faites, monsieur, je vous en prie... Je ne vous cache pas que tout cela m'est bien pénible à entendre. Mais, Dieu merci, je ne suis pas de ceux qui se dérobent à leur devoir... Parlez, dites le montant de la créance, le nom du créancier de
Lepesqueur : dans huit jours il sera remboursé. J'ai commis une faute... je la répare. »
L'avocat fixant Reinviller :
« Non, monsieur, je refuse!...
— Et de quel droit?
— Le créancier... c'est moi, et je n'entends pas être remboursé ! »
Les deux hommes s'observent longuement.
« Votre refus, monsieur, est... incompréhensible !
— Vous croyez?... » — L'avocat a un regard étrange. Accoudé sur son fauteuil, il laisse lentement tomber ces mots : « Il me fallait davantage.
— Quoi donc? demande Reinviller, tout pâle.
— Lepesqueur avait une fille... elle ne possède plus rien, elle est sur le pavé. Il faut l'épouser.
— Par exemple!... Vous n'y songez pas!...
— Il le faut!
— Jamais! Je suis prêt à ce que vous voudrez... J'ai quelque fortune, cent cinquante mille francs peut-être... des maisons... là-bas... en Alsace. Je lui déléguerai une part du revenu... mais quant à...
— Ce n'est pas assez, monsieur. »
Reinviller secoue la tète :
« Quoi? lui donner tout, alors? toute ma fortune? »
L'avocat n'a plus son ton agressif de tout à
l'heure. Il se rapproche de l'intendant; il lui parle doucement, tristement :
« Si vous donnez de but en blanc votre fortune à cette fille, monsieur, on supposera certaines raisons à cette libéralité d'un célibataire. Valentine sera atteinte dans son honneur, ce nest pas possible.
— Vous avez peut-être raison.
— Donc, ceci n'est pas un moyen.
— Mais alors personne ici ne s'intéresse à elle? Car enfin... c'est inconcevable que...
— Non, personne que moi. Et moi, mes ressources sont limitées. Je ne puis conserver un fardeau pareil... Enfin j'aurai bientôt soixante-dix ans. — Mais je réponds à votre question et je vous dis : il n'y aura personne pour secourir Valentine.
— Pourquoi?
— Parce que, soyez-en persuadé, ici, tous sont ravis de voir plongée dans la misère la fille du riche qui, en apparence, gâchait le métier de riche. Ils veilleront soigneusement à ce que la déchéance de la fille subsiste à titre d'exemple mémorable. « Ah ! Lepesqueur, tu nous as humiliés de ta géné- « rosité, ah! tu es cause qu'on nous a montrés du « doigt, qu'on nous a appelés mauvais riches, par « comparaison, nous qui gardions notre argent « pour nous, eh bien!. voilà où ça mène de jeter For « par les fenêtres! Regarde-la, ta fille. Elle tend la « main dans la rue, devant les monuments que tu
« as superbement offerts à l'armée. Imbécile! » Oh! oui, la misère de Valentine est précieuse. On l 'entretiendra... »
Après une longue pause Me Bouxel reprend : « J'ai fini, monsieur, j'ai été dur, je vous ai fait beaucoup de peine. Rendez-moi cette justice que je ne pouvais faire autrement. Vous êtes un trop grand cœur : le malheur vient de là. Vous vous êtes, un jour, laissé emporter par un excès d'indignation; vous avez tout brisé en aveugle. Aujourd'hui je vous montre le désastre en même temps qu'un moyen de réparer... ce qui est encore réparable. C'est un moyen héroïque, assurément, mais, je vous l'atteste, c'est le seul.
Reinviller pousse un profond soupir. Il secoue la tête d'un air désespéré.
« Vous avez donc bien horreur du mariage, monsieur l'intendant?
— ... De grâce, ne me parlez pas, gémit Reinviller, qui, affaissé sur lui-même, semble souffrir cruellement. Laissez-moi me ressaisir un peu... Ma pauvre tète bat la campagne... Ah! vous en parlez à l'aise; pour vous c'est bien simple, tandis que pour moi... Et supposez-vous donc que j'oserais rester soldat après un mariage pareil! Avoir eu l'existence que j'ai eue, être si fier de son passé pour... Oh!... quelle lutte! Réparer, oui,/e le dois,
284 LA FAUTE DE L'iNTENDANT
et je ne demande qu'à réparer, mais pas par un...
suicide... et c'est se suicider que... »
Un moment après, plus calme, et comme s'il se
«entait honteux de s'être livré ainsi, il reprend tout îarchant :
Mais non, mais non, monsieur, je n'ai aucune ilité contre le mariage... On se marie peu itenant, parce que la bourgeoisie s'appauvrit alors... »
einviller essaie de changer le ton de la converti, de prendre un air dégagé, mais il ne peut
lors il se rassoit et, tout haletant, la tête dans lain, dit à voix basse, comme par saccades : je ne suis pas marié, c'est surtout... que je pas eu le temps d'y penser... autant qu'on .. à... choisir la mère de ses enfants. Et puis... îd on se donne à son pays comme je l'ai fait, l si peu de place dans le cœur pour autre e... Cependant, à plusieurs reprises, j'ai vaguet... songé au mariage. ..Il y a deux mois même, >renais qu'une amie d'enfance... charmante, jeune femme qui jadis... et je songeais...
• Maintenant votre devoir n'est-il pas ailleurs?
• Peut-être... qui sait? » — Reinviller resta un lent sans parler. — « En supposant, reprit-il, je me résigne... oh! ce qui me choque, c'est n mariage puisse se traiter ainsi et que ce moi qui... Ah! on parle des mariages d'agen-
ces, mais ils sont propres auprès d'un comme celui-ci. Dire que je ne l'ai même jamais vue, cette jeune fille !
— A quoi bon, si vous devez Fépouser quand même*!
— Mais alors ce n'est plus un mariage... c'est... c'est... Au moins, est-elle à peu près bien?
— Une blonde presque rousse, 'figure large, gros nez,... la bouche un peu grande. Le teint pas mal... En somme, une de ces physionomies dont on ne dit trop rien. y Je me ferais un scrupule de vous présenter Valentine comme jolie. Non, à vrai dire, il s'en faut!...
— Mais au moins de la distinction? une expression aimable?
— ... Peuh!... Du chic, certainement!
— Intelligente?
— Assez... Pourtant je dois vous avouer qu'elle ne paraît guère se rendre compte de sa situation. Ainsi, en ce moment, elle porte un deuil trop riche, trop élégant. Et puis Valentine se fait encore des illusions sur les partis qu'elle pourrait espérer... Cependant elle n'hésitera pas une minute si vous demandez sa main. Il y a certes une forte différence d'âge, mais votre rang social, votre fortune... »
« Grand Dieu, mais j'y pense, fait Reinviller qui n'avait guère écouté l'avocat, c'est impos-
sible... Et les enfants! c'est... c'est le sang empoisonné de ce misérable! Ma femme... une Lepesqueur, oh!... oh!... c'est monstrueux! Non... Je ne veux pas. Je ne le dois pas. J'entends rester propre. Si mon père, le vieux colonel Reinviller, me voyait! Oh!... » Et de sa voix chaude, vibrante, il profère : « Déchoir en face de moi-même! Non, et vous ne le feriez pas, vous, ce mariage!
— Si, je le ferais, l'âme brisée de chagrin, mais je le ferais. C'est le devoir!
— Le devoir... le Revoir... un mot dont on abuse... Le devoir, est-ce qu'on sait où il est, quand il y en a deux en conflit?
— Oh! c'est toujours le plus pénible qui est le vrai devoir! — Et d'ailleurs, fait-il après un silence, si, abordant d'autres considérations, j'osais fouiller vos pensées jusque dans leurs replis secrets, il me semble bien que je trouverais que la ruine, je pourrais dire le meurtre de Lepesqueur, a été pour vous... autre chose que l'exécution d'une froide sentence de justicier.
— Expliquez-vous... je... je ne comprends pas.
— Lorsque vous ne cessiez de couver des yeux votre victime, lorsque chaque jour vous serriez plus fort le lien qui l'étranglait, n'avez-vous point, à de certaines heures, senti en vous de vrais bondissements de joie'! Avez-vous joui de cette torture? »
Reinviller réfléchit :
« Et... quand cela serait...
— Ah ! c'est qu'alors je me demanderais si vous n'avez pas cherché de ce côté, une consolation, tout au moins une diversion à vos... déboires?
— Quels déboires?
— Voulez-vous me permettre d'être net, très franc? Oui?.., Eh bien... On dit ici qu'entier dans vos idées, passionné et violent de caractère, vous vous révoltez contre certaines choses... On dit que, tout en feignant d'avoir conservé dans l'avenir la même confiance qu'il y a vingt ans, au fond de vous-même, vous, Alsacien, vous êtes consterné de l'orientation nouvelle de notre politique; que ce que vous appelez la folie coloniale vous déchire l'âme... Il est exact, n'est-ce pas, qu'un jour, au moment de signer un ordre de mise en route pour le Sénégal d'un groupe de volontaires de votre beau corps d'armée, vous avez brisé votre plume en murmurant avec l'accent du désespoir : « Oh!... ce n'est pas pour cela que je les préparais!... » Est-ce vrai? »
D'une voix sourde, mais sans hésiter, Reinviller répond : « C'est vrai!
— ... Alors... il vous fallait un dérivatif à vos colères, et, puisque vous aviez Lepesqueur dans la main, vous vous êtes vengé sur lui... C'était humain! Qui souffre trop devient injuste, qui souffre trop veut à tout prix être soulagé. Et quoi donc soulage mieux qu'une bonne haine? »
288 LA FAUTE DE i/lNTENDANT
Reinviller est déconcerté. Les bras lui tombent :
« Mais, en vérité, c'est effrayant! Quel homme êtes-vous donc, monsieur, pour lire si clairement en moi-même? C'est pourtant vrai. Cette lutte contre Lepesqueur m'a procuré, tant qu'elle a duré, une sorte de haineuse volupté. Je m'en suis repu... si bien qu'il m'a laissé comme un vide, cet homme, le jour où il est mort... Mais, je vous le jure, je ne m'en rendais pas compte! oh! du tout. »
Il reste longtemps absorbé; puis, tristement :
« Vous avez raison, je le dois... Il le faut... Mais c'est plus qu'une réparation ce mariage, c'est... c'est...
— Une expiation] »
L'intendant, de plus en plus sombre, est visiblement à bout. Lui qui d'ordinaire se tient si droit, les épaules effacées, la tête haute, il reste là comme plié en deux. A la fin il balbutie d'une voix éteinte :
« Je vous demande vingt-quatre heures pour me décider, maître Bouxel. Demain, à cette heure-ci, vous aurez un mot... »
L'avocat salue lentement et se retire, sans que Reinviller ait pu prendre sur soi de lui tendre la main, sans même qu'il ait bougé du fauteuil.
Le mariage vient d'être annoncé en ville.
Il a beaucoup surpris. Mais ce qui a surpris davantage encore, c'est le bruit d'après lequel Reinviller démissionne, demande sa retraite. Sa retraite à quarante-quatre ans !
« Alors quoi? disent les gens (car on ne parle que de ça à X...), il va s'en aller planter ses choux, dans quelque coin retiré, en Bretagne, paraît-il? Eh bien, en voilà un qui fait une boulette! Il s'imagine alors que la femme qu'il épouse va être malléable, au point de renoncer au monde avant même d'en avoir tâté ; il se flatte de la transformer en une ménagère modeste, économe!... Mais il ne l'a donc pas regardée... ou alors il est aveugle. Valentine n'a pas grand cœur, Valentine est fantasque et n'en fera jamais qu'à sa tête. Avec cela qu'elle se gêne! L'autre jour, comme pour se moquer du monde, ne s'est-elle pas avisée de se faire envoyer du Jardin d'Acclimatation ces deux énormes dogues gris souris avec lesquels elle se promène en ville au grand effroi des enfants, au grand scandale de la police, — car elle refuse obstinément de les tenir en laisse ni de les museler. Ce qu'elle rabrouait hier les agents qui lui faisaient des observations!...
« Et, parce qu'il a vingt-cinq ans de plus qu'elle, son mari s'imagine la mieux garder à soi en la cachant très loin, en la mettant sous clef. Eh bien, il en verra de drôles !
— N'importe, reprend un autre, cette passion subite est incompréhensible. Dites-moi un peu, qu'est-ce que cette grosse ébouriffée a donc pour emballer un homme? Et le plus étourdissant de tout ce qu'on raconte, c'est que cet amoureux si flambant ne rend visite à sa fiancée qu'une fois par semaine!
— Pour moi, dit un connaisseur, le galant général de Sizecourt, qui, l'autre jour, à la soirée du directeur des contributions, causait devant quelques intimes, — pour moi, mes amis, Reinviller est victime de ce qu'on appelle la crise; vous savez, la crise des hommes trop sages, de ceux qui arrivent à quarante-cinq ans sans avoir assez pratiqué la femme. C'est alors chez eux une sorte de folie, de frénésie des sens. Reinviller déjà ne se possède plus, mais comme il en éprouve au fond quelque honte, qu'il redoute les plaisanteries, il se compose des dehors gourmés d'homme froid. Voilà pourquoi on le voit à peine chez sa future. Demain il se dédommagera...
« Oh! la jupe, quelle puissance! Hein! comme tout d'un coup les plus énergiques, les plus sages d'entre nous s'y laissent prendre! Qu'en ditesvous, colonel?
LA FAUTE DE L'iNTENDANT 291
— Moi, mon général... J'hésite à me prononcer... j'hésite beaucoup. Je n'y vois pas bien clair, dans tout ça. C'était à mes yeux un type de paladin d'autrefois, que ce Reinviller... Je l'admirais!... C'est taquinant d'en rabattre! Et puis je suis agacé, moi aussi, de voir cette Valentine se dandiner comme une dinde huppée, depuis qu'pn raconte qu'elle a fait tourner la tête à ce malheureux!
— Eh! oui, il faut payer tribut à l'amour!... Tous y passent, tôt ou tard! que voulez-vous, c'est la vie!..., reprend le général. C'est la vie... N'importe, messieurs, je ne me console pas non plus de voir ce brave Reinviller nous quitter. Une perte pour l'armée !.. . une vraie perte! »
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