‹ Remords d'avocat [and other stories]Chapitre 9 sur 10 · REMORDS D AVOCAT H · texte numérisé non relu

REMORDS D AVOCAT H

« Aujourd'hui jurys et conseils de guerre semblent composés de gens sans caractère, ne pensant qu'à eux-mêmes, dissimulant leur faiblesse, leur veulerie sous des dehors de sensiblerie, et acquittant afin de recueillir les applaudissements du populaire, — toujours en secrète sympathie avec les violents.

« Et alors qui donc est le plus coupable, de l'avocat qui entraîne le jury, ou du jury qui ne demande qu'à se laisser entraîner?

— Mais comment faire pour réagir?

— Modifier le jury! Autrefois le président était son guide, un guide que le législateur avait jugé indispensable. Il avait mission de résumer les débats. Aujourd'hui plus de résumé. On a dit que ce résumé était partial pour l'accusation. Possible! Mais cette partialité compensait-elle l'avantage qu'a l'avocat d'avoir le dernier mot, toujours? En tout cas, depuis qu'il est sans guide, le jury rend, des décisions dix fois plus incohérentes qu'auparavant. Et il en sera ainsi tant qu'on ne le contraindra pas à motiver ses décisions, à en donner le pourquoi, — car une justice dispensée d'être logique, est la pire des justices.

« Pour en revenir à vous, mon brave ami, je crois que votre seul tort est de n'avoir pas assez bien gardé votre langue.

« Et que diable aviez-vous besoin, vous dont la

vue plus perçante distinguait au loin des choses que les autres ne voyaient pas, de vous en aller traiter ceux-ci de borgnes! Ils ne vous ont pas compris du tout; et non seulement ils ne vous ont pas compris, mais vous leur avez fait l'effet d'un monsieur très orgueilleux qui prétendrait à une moralité de choix, une moralité extra, — et cette prétention les a offusqués. Rappelez-vous le mot si triste de Stendhal : « Différence engendre hostilités. >* Hélas! il est toujours vrai, surtout de bas en haut, car alors l'envie s'en mêle, l'envie ce fléau de la province.

« Est-ce bien tout ce que vous désiriez de moi?... Il me semble que j'ai franchement vidé mon sac?... Pourtant, à voir votre air, je parie que vous gardez une arrière-pensée sur mon compte.

— Non, du tout.

— Si!... et je la devine... Ah, dame, je vous ai tellement prévenu contre la sincérité de l'Avocat que vous vous demandez si je ne viens pas — tout simplement — moi aussi de vous plaider une thèse....

« Après tout, qui sait!... Peut-être!... Oh, misère de nous, toujours avocassiers, toujours et quand même! »

« Sais-tu ce qui m 'arrive ! »

André entrait vivement dans la chambre de sa femme, pâle, la voix altérée.

« Quoi? Qu'as-tu?

— Lis! »

Et Desmauves, tout débordant d'exaspération, se jeta dans un fauteuil. Lucie se mit à lire :

« Monsieur et cher confrère,

« J'ai le regret d'avoir à vous faire tenir ampliation de la décision prise hier par le conseil, comme suite à la plainte qui avait été déposée contre vous il y a un mois. ,

« Veuillez agréer l'expression de mes sentiments confraternels.

« Le bâtonnier, « Raveneau. »

Le Conseil,' « Considérant que...

« Considérant en outre que Me Desmauyes, — qui, tout d'abord, avait déclaré au conseil qu'il n'avait rien à expliquer, l'avocat ayant, selon lui,

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non moins que tout autre citoyen, le droit de faire telle visite qu'il lui convient, — parut enfin se rendre compte de ce que cette attitude avait de peu déférent pour le tribunal de discipline devant lequel il comparaissait. Qu'alors, tout à coup, il déclara que sa démarche au château de M. de Kergans était inspirée par le désir de causer avec celui qui fut chef du jury dans une affaire où ledit avocat avait plaidé. Que questionné par le bâtonnier sur ce qu'il voulait demandera M. de Kergans, ledit avocat a répondu, non sans un embarras visible, qu'il espérait rassurer sa conscience que troublaient certains remords (sic), à propos de la défense qu'il avait eu à présenter pour un nommé Drouniguen. Qu'invité à préciser en quoi consistaient ces remords, Me Desmauves a répliqué que c'était là chose intime qu'il croyait n'avoir point à développer devant le Conseil.

« Attendu que cette explication tardive revêt tous les caractères de l'invraisemblance. Qu'on ne saurait en effet concevoir qu'un avocat puisse sérieusement douter de l'honorabilité de ses actes, alors que, conformes aux habitudes professionnelles, ils ne sont que l'accomplissement de son ministère. Que si pourtant, en l'occurrence, Me Desmauves éprouvait quelques inquiétudes, il les devait soumettre à l'appréciation du bâtonnier, mais, que, en aucun cas, un barreau ne saurait tolérer qu'un de ses membres s'en aille confier à

un inconnu les débats qu'il peut avoir avec soimême à l'occasion des devoirs de sa fonction. Qu'en l'espèce fermer par indulgence les yeux sur de tels agissements serait encourager l'esprit de dénigrement de la carrière d'avocat, en même temps que permettre à des personnalités sans mandat, étrangères à la profession, de discuter les questions qui ne les regardent nullement.

« Qu'il n'y a donc rien à retenir des explications de Me Desmauves, sinon qu'elles témoignent de regrettables tendances à une sorte de rébellion contre des traditions séculaires, — tendances d'autant moins excusables que la profession d'avocat jouit du renom mérité d'être, entre toutes les carrières, celle où l'indépendance morale de chacun £st le mieux sauvegardée.

« Considérant que, de ce qui précède, résulte un faisceau de présomptions que ce serait bien plutôt dans le but d'intriguer pour obtenir l'importante clientèle du comte de Kergans, que Me Desmauves s'est rendu au château* Qu'incorrects au premier chef, de tels agissements méconnaissent formellement les règlements de l'Ordre, et enfreignent cette scrupuleuse délicatesse qui est l'honneur et comme l'apanage du Barreau en général.

« Le Conseil, à la majorité, décide qu'il y a lieu de prononcer contre M. Desmauves la peine de la réprimande. »

(( Ah, mon pauvre André, s'écria la jeune femme, mais c'est une infamie qu'ils te font là! »

L'émotion qui secouait Desmauves était si vive qu'il ne pouvait articuler un mot. La bouche crispée il s'agitait, marchait par la chambre, les poings serrés. Par instants il semblait tellement hors de lui qu'on eût dit'qu'il allait pleurer de rage.

L'accuser de manquer de délicatesse, lui, l'homme par excellence des plus délicats scrupules... Le flétrir du soupçon de basses convoitises!... Oh!

« Après tout, hasarda la jeune femme qui essayait de calmer son mari, après tout, — une réprimande... c'est seulement... quelques mots désagréables à entendre, n'est-ce pas? On en prend ce qu'on veut, ce me semble. »

Desmauves eut un regard irrité. Quoi, elle ne comprenait pas! Mais, précédée de considérants pareils, la réprimande devenait une insulte sanglante !

Et il continua à arpenter la chambre à grands

Puis, soudain, il s'en voulut de méconnaître l'affectueuse pensée de sa femme; alors, allant à elle, il la prit dans ses bras et l'embrassa longuement :

« Ah, c'est bon, c'est bon de ne pas se sentir seul dans ces moments-là! »

Mais un bruit de pas montant vivement l'escalier les fît s'écarter l'un de l'autre. On frappait à la porte, la bonne sans doute.

« Madame, c'est un vieux monsieur qui demande...

— Le vieux monsieur, c'est moi », cria d'en bas Singuerlet, qui, deux minutes plus tard, entrait en tourbillon, sa serviette sous le bras. « C'est moi qui viens voir si mon brave ami Desmauves supporte en homme le coup de Jarnac que ces imbéciles... En somme (et il lui tapotait amicalement le bras) cela ne peut vous atteindre... C'est incompréhensible!... il paraît qu'ils le regrettent déjà... Je ne sais pas ce que vous leur avez fait, mais, croyezmoi, il y a du Capitrel là-dessous... Quelle fatalité ! figurez-vous que les deux têtes du conseil, Raveneau et de Brécival, étaient malades, dans leur lit, et n'ont pas pris part à la délibération.

« Et puis... dans la discussion, j'ai peut-être été un peu vif... »

Et Singuerlet eut le sec clappement de langue d'un homme mécontent.

« Croyez-vous vraiment que vous y pouviez quelque chose? » fît doucement Desmauves qui s'apaisait peu à peu et trouvait le courage de sourire.

« Mais si, mais si!... J'ai eu le tort de m'emporter, de coller aux gens leurs vérités par la figure... Il y en a un à qui je n'ai pas mâché qu'il

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était un tartufe... Enfin tout cela ne vous atteint pas ! Quand elle vise à discréditer un homme comme vous, une pareille mesure est sans portée ! . . . Allons, je vois avec plaisir que le moral du proscrit est bon. Tant mieux, tant mieux! Et puis vous savez, si le cœur vous en dit, allez en appel devant la Cour... Je serai votre homme.

— Merci, je n'attendais pas moins de vous... Je verrai...

— Et maintenant au revoir, mon ami... Je suis attendu... Madame... serviteur!... Et bébé... va bien? Parfait!.., »

« Sans portée, sans portée!... » murmurait André un peu calmé, en apparence, mais toujours très ému. « Il en prend à son aise, ce bon Singuerlet. Il a beau dire, mais si je ne fais pas réformer cette décision, de dix ans le conseil de l'Ordre m'est fermé. Aujourd'hui, peut-être, la mesure qui me frappe sera discutée, même blâmée, je le veux bien, mais dans quelques années les nouveaux venus, les jeunes, ne sauront qu'une chose, c'est que j'ai été censuré pour un acte « indélicat »... D'un autre côté, si je prolonge la lutte...

— Eh bien, après tout, puisqu'ils le traitent ainsi, pourquoi ne quitterais-tu pas le barreau? demande Lucie qui se serre tendrement contre son mari.

— Oh, bien volontiers!... Quitter cette galère...

Quel ouf je pousserai! Et en somme, quand la situation que je trouverais en sortant de là serait un peu moins honorifique, qu'importe, pourvu qu'on y vive!... Tiens, où t'en vas-tu?... tu sors?

— Oui, j'ai mon idée, je vais voir maman. Je crois bien que nous allons causer très sérieusement elle et moi.

— Ta mère ! . . . (Il frappa du pied avec impatience.) Elle pourrait bien avoir sa part de responsabilité dans tout ceci. »

Une scène des plus chaudes, à la fin de laquelle Mme Dorange s'est mise tout à coup à fondre en larmes.

Et aujourd'hui revirement complet! Toute d'unp pièce, la belle-mère a maintenant le cousin Capitrel en abomination; elle avoue qu'elle s'était trompée, que ce n'est qu'un fourbe, ce fameux « rempart des familles »; que sa soi-disant sympathie pour André cachait une jalousie de sa supériorité d'intelligence. Ah! mais non, pas plus que Lucie elle n'entend que son gendre dévore en silence cette humiliation. Il ne serait pas un homme s'il l'acceptait. Certainement il quittera le barreau, et il leur dira pourquoi! Qu'est-ce qui le ferait hésiler? La difficulté de se procurer une nouvelle situation? Avec cela que c'est difficile de trouver quand on cherche sérieusement, quand on est laborieux et intelligent. Et puis, qu'à cela ne

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tienne! si André a envie (Partie place dahs l'industrie ou d'un portefeuille d'aÂsuraqop, Mrae Dorange met soixante mille francs à sa disposition ! %

La lettre de démission, que Desm.auves vient d'adresser au bâtonnier fait en ce moment son tour de ville. Généralement on la trouve un peu roide. Certains passages ne semblent guère dans le style de Desmauves.

A vrai dire elle est l'œuvre de Delzons, Delzons le philosophe, que la disgrâce d'André a absolument indigné, et qui prétend que son ami se doit à lui-même de s'en aller la tête haute, très haute.

« Qu'il me soit donc permis de m'étonner que certains d'entre vous aient pu ne pas me croire sincère, et attribuer à ma visite chez M. de Kergans un motif aussi bas.

« Que n'ont-ils franchement avoué, ceux-là, que ce qu'ils voulaient atteindre en moi, c'était l'esprit d'indépendance, l'esprit de libre appréciation!

« Eh bien, messieurs, il faut en prendre votre parti : vous serez discutés, — quand même! A notre époque l'opinion est souveraine. Or, en ce moment elle exige que toute catégorie sociale justifie à nouveau — et d'autant plus complètement qu'elle est privilégiée — la légitimité de son but et l'honnêteté de ses moyens, — de tous ses moyens!

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« Non que notre époque détruise pour le plaisir de détruire, mais parce que le Progrès s'avance inexorablement et qu'à chacune de ses étapes les institutions sont modifiées . ' Seulement cette marche, comme elle se fait en zigzags et par soubresauts, les contemporains ne savent pas la comprendre. Ignorants de ce qui va venir, voyant seulement ce qui se dissout, ils s'effarent, crient à l'abomination, s'imaginent que la société se meurt.

« Elle ne meurt pas, elle se transforme. Notre époque enfante un idéal nouveau, une morale plus noble, — et la conscience des hommes de demain sera plus exigeante que celle des hommes d'hier.

« C'est ainsi que j'en suis venu à me demander si l'avocat qui, ne doutant point de la culpabilité d'un accusé, met cependant tout en œuvre pour lui faire esquiver le châtiment, ne devient pas, dans une certaine mesure, un complice de ce criminel. Outrageante pour vous, subversive, sacrilège, cette question? mais des magistrats se la sont posée aussi. — « Ils avaient tort! » — C'est possible, encore convient-il de le démontrer, au lieu de proclamer comme un dogme l'intangibilité de vos habitudes, et de décréter qu'il y a lèse-majesté à les discuter. — Oui, vous serez discutés! Aujourd'hui, quand on ne lui ouvre pas la porte, l'esprit critique défonce la muraille et pénètre par la brèche.

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« Pour me trouver coupable il vous a fallu aller jusqu'à prétendre que je ne savais pas respecter ma profession. Eh bien, cette profession, messieurs, je l'aimais tant, je la respectais tant, que je la rêvais plus belle, que je la rêvais plus noble, que je la rêvais plus respectable encore ! »

A. M. Ch. Le Goffic.

« Le buste du jeune poète T*.. sera inauguré samedi au square Saint-Roch, dans la ville de H. »

Le square Saint-Roch ! Ce nom me frappa, sans que pourtant je pusse arriver à fixer les vagues ressouvenances qu'il évoquait en moi.

Je me rendis à H., au jour fixé pour l'inauguration; j'assistai à la cérémonie. Et soudain pendant que sous la froide haleine du vent d'octobre, au pied d'un grand saule, un orateur, entouré d'une foule recueillie et silencieuse, glorifiait en beaux vers la mémoire de celui qui nous avait été prématurément ravi, le souvenir que je poursuivais vainement revint.

Je me vis bambin de quatre à cinq ans, pénétrant un jour, tout effaré, dans un grand jardin étrange où il n'y avait personne. Je donnais la

main à grand-père , un haut vieillard à la voix rude , à la mine sévère , à la voix grondeuse , grand-père dont la barbe piquait très fort quand il embrassait, et que pourtant j'admirais parce qu'il savait énormément de choses, et que j'aimais tendrement parce qu'il était très bon.

J'eus peur tant ce jardin désert avec ses arbres aux longues branches tombantes, avec ses allées jonchées de feuilles mortes, ressemblait peu à ceux que j'avais vus jusque-là.

A un mouvement de recul que j'eus malgré moi, grand-père baissa la tête, et, me regardant : « Tu n'es donc jamais entré dans un cimetière, mon petit? — Non, grand-père ; qu'est-ce que c'est dis, qu'un cimetière? — L'endroit où dorment dans des cercueuils ceux qui sont partis avec le bon Dieu. — On dirait, grand-père, qu'il est... ancien, ce cimetière. — Oui, on n'y enterre plus depuis des années, et même depuis quelque temps il est fermé. — Pourquoi que nous venons ici, aujourd'hui, dis, grand-père? — Parce que, mon enfant, la municipalité vient de décider de transformer ce cimetière en un beau square, un jardin public, et alors les tombes vont disparaître. — Où est-ce qu'on va les mettre? — On va les porter loin sur la côte. Et moi aujourd'hui je viens reconnaître celles de mes parents, afin que l'architecte, qui surveillera leur translation, sache où est notre monument de famille. »

Nous errâmes longtemps parmi les pierres déjetées, les balustrades rouillées, les marbres verdis de mousse, les débris de toute sorte dont le sol était jonché, foulant des tertres où poussaient de longues herbes. Enfin le grand-père trouva ce qu'il cherchait : une petite chapelle étroite fermée par une porte ajourée. Il me fit mettre à genoux, ôta son chapeau, qu'il mit sous son bras, puis, tirant son calepin, il y inscrivit je ne sais quoi. Pendant qu'il écrivait, moi je restais sérieux, grave, regardant de mes yeux étonnés toutes ces croix, que frôlaient avec un doux grincement les feuilles des arbres tombant lentement.

« Relève-toi, mon garçon, fit le grand-père, j'ai fini mon affaire. Allons-nous-en. » Et déjà nous revenions sur nos pas, quand il dit : « Reste là une minute, je vais aller saluer une tombe que personne ne reverra plus. »

Quand, cinq minutes plus tard, il reparut je vis qu'il avait la figure contractée; il semblait en colère. Je hasardai une timide question : « Pourquoi, dis, que tu grojides? — J'en veux rudement à quelqu'un. — A qui? — Quelqu'un que tu ne connais pas, à Maxime P. Son père est enterré là, concession de courte durée. Pour obtenir qu'on transporte la tombe au cimetière neuf, il faudrait qu'il paye quelque chose : il s'y refuse... Gredin, va ! sans cœur! — Alors qu'est-ce qui va arriver, grand-père? — Bien simple! tous les pauvres cer-

cueils abandonnés vont être jetés pêle-mêle ici dans le fond d'un trou plein de chaux et ce sera fini... Dans un an des enfants viendront rire et jouer ici? Quant aux pierres des sépultures, eh bien, on les vendra au plus offrant. (J'eus un cri d'indignation.) Et c'est par égoïsme. Il dit que n'ayant jamais connu son père, ça lui est égal... Que quand on est mort, c'est pour toujours. Païen, va! »

Or, le soir même de cette inauguration, je me trouvais avec quelques amis, et parmi eux un vieux professeur de lycée doué d'une mémoire fabuleuse et qui connaît tout le monde. Je m'informai auprès de lui de ce qu'était devenu Maxime P.

« Il est mort récemment, après avoir fort bien réussi dans les affaires de coton. C'était un des plus puissants spéculateurs de la place.

— Ah! il est mort...

— Oui, et ses derniers jours ont été très sombres. Il semblait hanté d'idées singulières et devenait tout à fait bizarre. Figurez-vous qu'après s'être fait construire un cénotaphe monumental, richement sculpté, il a mis dans son testament qu'il voulait que son corps fût jeté à la fosse commune : « Je ne mérite pas mieux », disait-il. Personne n'y

a rien compris. Evidemment il était un peu toqué, ce pauvre Maxime. »

Moi qui me souviens maintenant des paroles du grand-père, je comprends que Maxime a voulu expier....

A Monsieur Ed. Bod.

Il allait donc lui en prendre un, le gouvernement... Depuis longtemps la vieille y était préparée. Comme veuve, elle en sauvait un du service, mais l'autre serait soldat.

Seulement lequel? — ils étaient jumeaux!... Et elle se répétait à la journée : « Ça sera-t-il Gédéon, ça sera-t-il Jacques? »

C'est qu'entre les deux, elle faisait une différence, et une fameuse! Gédéon n'était pas commode, certes; il bourrait sa mère; deux ou trois fois il l'avait battue; et, cependant, c'est lui que préférait la vieille. Sa rude carcasse ne s'inquiétait guère, en effet, de quelques coups de plus ou de moins. Elle en avait tant reçu dans sa chienne de vie! Enfant, son père la rossait; femme, son mari, un ivrogne fini, la rouait de coups, la piétinait de

ses lourds sabots, mais ces coups-là, elle les repassait à ses enfants; et cela durait ainsi jusqu'à ce que Gédéon et Jacques fussent devenus grands, trop grands pour qu'elle osât continuer de les battre.

Oui, Gédéon était le plus dur des deux, mais du moins, avec lui, on était sûr d'avoir toujours de quoi manger. L'hiver, ce qu'il en prenait de lièvres, de lapins et de faisans avec ses collets, — même des chevreuils, — c'était pas croyable. Ah! les gardes du marquis avaient beau le guetter, s'embusquer à l'affût derrière les fossés, jamais ils ne le pinçaient, jamais!

Tandis que Jacques, mou, faible, sans caractère, se laissait mener par l'un, par l'autre, enjôler par les filles... C'était l'ami de tout le monde; ça semait son argent au long des routes. Ne disait-on pas qu'il avait une idée de mariage avec Célestine, la servante du vétérinaire, une maigriote aux cheveux roux, une sans le sou, aimant la toilette et orgueilleuse! S'il l'épousait, Jacques l'amènerait à la maison, et alors la mère Farcot ne serait plus maîtresse chez elle. Et pas moyen de dire non, de montrer la porte à Jacques, car leur bout de ferme de la Louvière était un bien venant du père.

Ah! que ce grand nigaud ne faisait-il comme Gédéon : jamais en peine de belles, lui, et des belles qui ne réclamaient pas qu'on allât devant M. le maire...

Ah! oui, si ça ne dépendait que d'elle, c'est Gédéon qui resterait!

Mais on n'y pouvait rien. C'est le sort qui déciderait tantôt.

Et déjà quatre heures!

Là-bas, à l'église, au bout de la plaine, la fin des vêpres tinte avec un son faible de cloche fêlée. En ce moment, de tous les hameaux, les garçons se préparent à aller au tirage. Un tas de parents et (Tamis s'habillent pour leur faire la conduite.

Mais, pour impatiente qu'elle soit de savoir ce qui va se passer, la mère Farcot, percluse de douleurs, ne peut aller si loin. Il faut qu'elle attende ici, clouée sur sa chaise au coin de l'âtre, devant un maigre feu de racines de colza.

Et elle attend, courbée en deux, ses mains noueuses et noires toutes recroquevillées devant le feu. La tête enveloppée de linges, rapport aux maux d'oreilles aigus dont elle souffre, elle écoute gémir dans la cheminée le vent qui fait rage au dehors.

Une vraie tempête! Depuis huit jours, il vente que c'est une malédiction. L'herbage tout autour est semé de branches de pommier cassées. Le temps, du côté de l'ouest, est noir comme de la suie. Des nuages en lambeaux passent vite au ciel, semblant fuir devant l'ouragan. On ne peut plus tenir dans la campagne. Chez maître Argentin, le

fermier d'à côté, les chevaux ont refusé de sortir de Técurie, à ce matin. Même, ce qu'on ne voit pas souvent, des grosses mouettes de mer, comme en déroute, sont venues se réfugier sous la charreterie, des énormes toutes blanches, avec du gris au ventre, le bec et les pattes jaunes. Gédéon les guignait du coin de l'œil. En faisant le tour, par derrière, il a pu les approcher pendant qu'elles se lissaient les plumes. D'un coup de brique bien appliqué, il en a assommé une. Seulement la bête était trop coriace; on Ta donnée à croquer au renardeau que Gédéon élève dans un vieux baril au pied du poirier de bon-chrétien.

Ils sont là toute une potée de gens entassés dans les couloirs de la mairie. Un peu allumés, les gars se poussent, se bourrent, se plaquent de grandes taloches dans le dos, s'essayant à l'argot des soldats : mon vieux colon..., y a du bon..., on est de la classe!...

D'autres hurlent sans discontinuer :

En avant la Normandie!

Marchons d'aplomb, mes enfants; Elle n'est pas engourdie, La race des gars normands!

Mais une porte s'ouvre dans le fond, et le vieux

garde champêtre crie par-dessus les têtes, de sa voix usée : « Gédéon Farcot est-il là? — Voilà. — M'sieur le maire a deux mots à te dire. — Tout de suite? — Oui, c'est pas demain. »

Là-dessus, tout le monde part d'un rire qui n'en finit plus. Ah! ces jours-là, ils n'ont pas besoin de grand'chose pour s'égayer, les paysans.

« C'est bon, on y ^va... Par où qu' c'est? — Par ici. »

« Eh bien, mon garçon », fait le maire, un campagnard velu, gras, au teint de chair à saucisses, — en train de ceinturer de son écharpe une grande blouse bleue bouffante, — « eh bien, mon garçon, ça va-t-il toujours?

— Tout de même, m'sieur le maire... pas mal... Et la vôtre? »

De ses petits yeux, le maire regarde en dessous cet effronté de Gédéon, dont la grande bouche gouailleuse bien fendue, le nez au vent, semblent toujours se moquer du monde.

Le gars, les mains ballantes, roule ses larges épaules avec un dandinement d'ours. Il semble deviner que le maire, qui le redoute, va essayer de lui rendre quelque service sérieux.

« Alors donc, fait le bonhomme qui prend une prise de tabac, je commence par tirer pour voir lequel de toi ou ton frère sera de la conscription? C'est entendu?

138 LES DEUX FftÈRES

— Dame!... «F vois pas trop moyen d'éviter!... Malgré que ça m'embête !

— Pardi, si ton frère se décide pas!... seulement comment qu'ça se fait qu'un futé comme toi, t'aies pas pu décider Jacques? On avait pourtant dit qu'il se sentait du goût pour le métier.

— Autrefois, oui, mais j'crè bien qu'ça lui a passé. Il a, à c't'heure, d'autres idées en tête.

— Tant pis pour toi. Tant pis! »

Gédéon observait. Lentement il demanda : « Dites pourquoi tant pis?

— J'dis tant pis parce que si c'est toi qu'on prend, mon garçon, comme tu as eu une affaire l'année dernière...

— Moi?

— Oui, c'est bien toi, pas ton frère, qu'a été condamné à deux mois pour l'histoire du cheval... T'as pas l'air de te rappeler?

— Causez toujours, m'sieur le maire.

— Eh bien, si c'est toi qui s'en vas au service, alors tu iras aux bataillons d'Afrique . J'sais ça, parce que, moi, dans le temps, j'ai eu un parent qui y était sergent. Et ces bataillons-là, tu sais, on les appelle les Joyeux? mais je te réponds que les hommes y sont rudement secoués. »

Gédéon se passait la langue sur les lèvres. Il demanda :

« C'est-il sûr, sûr, vrai de vrai, ce que vous dites là?

— Garanti!... si c'est toi qui pars, tu vas aux Joyeux... Allons, voilà quatre heures trois quarts; garde champêtre, faites-moi entrer tout le monde dans la grande salle... Pas de mioches, ils font trop de bruit. »

Bientôt, on entendit un grand piétinement de sabots sur le carrelage. Les gens s'installaient lentement.

« Quoi donc que vous feriez à ma place? » articula Gédéon, qui restait là, la main gauche sur la hanche.

« Moi, je m'entendrais avec Jacques... Seulement faudrait te dépêcher!...

— Oui... Mais voilà... De l'argent j'en ai point de trop.

— Tu pourrais toujours bien lui promettre une pièce de huit, dix francs le mois. Avec ça un soldat est content.

— Promettre, oui, gouailla Gédéon avec un mauvais sourire. Eh bien, c'est dit, j'y promets huit francs.

— Écris!... Tiens, assieds-toi à ma place. T'auras plus commode. »

Quand Gédéon eut signé, le maire, mettant ses lunettes, lut et relut posément le papier, puis sérieux, et relevant la tête : « Maintenant, envoiemoi Jacques que je lui cause. J'crois bien qu'on va s'entendre. »

A cinq heures, le tirage était achevé.

Au milieu d'une bousculade hurlante d'hommes et de. femmes, les conscrits en file, se tenant à bras-le-corps, s'en allaient au prochain cabaret, beuglant tous à qui mieux mieux, chacun son numéro épingle sur la haute casquette noire. Jacques, étant le plus grand, marchait en tambourmajor, en tête. Il avait tiré le un et criait plus fort que les autres... pour s'étourdir peut-être, car le tm, on le sait trop bien, va aux pays de la fièvre...

Toute la soirée, jusqu'à passé minuit, les rues d'ordinaire silencieuses du gros bourg de Barnetot retentirent d'éclats rauques de voix chantant à mort la Marseillaise, Par instants, la bande se ruait sur une porte ou se lançait contre des volets fermés comme si elle voulait les défoncer. Les gars s'acharnaient à cogner en cadence jusqu'à ce que quelqu'un de la maison se fût décidé à ouvrir. Alors fallait qu'on criât : Vive la France! Quand les gens s'étaient exécutés, les conscrits, avec des clameurs féroces, s'en allaient plus loin entamer un nouveau charivari.

Hier sont arrivés en calèche de louage le souspréfet, le conseiller général du canton, deux médecins-majors de régiment et le gros capitaine de gendarmerie, avec quatre de ses hommes trottant aux portières. Leurs chevaux étaient couverts de boue. L'opération de la revision a été assez vite faite, bien qu'on eût groupé à Barnetot les conscrits de cinq autres communes; mais les majors sont expéditifs.

Jacques a tout de suite été reconnu apte au service. Dame,, c'est qu'il est solide, le gaillard. Allons, un de bouclé, un qui verra du pays, comme a dit en riant le sous-préfet, ce joli petit monsieur blême, très soigné de sa personne, qui est toujours à se frotter les mains comme s'il avait froid. Et pourtant il y a bon feu dans la salle d'école où se tient la revision.

Alors Jacques s'est informé quand il faudra partir.

« Dans une quinzaine, répond le gendarme; vous recevrez une feuille de route pour Cherbourg. » Cette année, la marine ne fait pas languir ses petits marsouins. Elle presse même hâtivement les départs. Paraîtrait qu'elle a perdu énormément de monde au Sénégal, au Congo, à la

Guyane, et le ministre a hâte de boucher les trous pour que ça n'y paraisse pas trop...

Ils étaient trois du canton qui devaient rejoindre le 2e d'infanterie de marine, et il fallait être à la caserne à Cherbourg au plus tard à dix heures du soir le 15 juin.

Aussi le 14, de bon matin, après de copieuses libations, les trois gars Jacques Farcot, Arsène Bougon, de Bruneval, Pierre Lancien, de Roberville, attendait devant la Boule rouge, — l'auberge principale de Barnetot, — l'arrivée de la patache qui, traversant le bourg, va ensuite à Domfront.

Comme il faisait une brume assez frisquette, les deux autres s'empilèrent dans l'intérieur, déjà comble de bonnes femmes du pays qui portaient leurs fromages à la ville. Moins douillet, Jacques grimpa sur le siège à côté du conducteur. Il lui fallait de Pair : dès qu'il était enfermé, le sang lui montait et il étouffait.

Tout en fouettant ses bêtes, le conducteur, le père Grimblot, causait : c'était un vieux brave de Crimée, au gosier toujours altéré, qui aimait à parler parce que les gens avec qui on parle vous offrent la goutte après. Quand M sut que Jacques allait prendre le train de Cherbourg il secoua la tête en homme qui s'y connaît.

« Comme ça, vous partez dans la marine?

— Oui, père Grimblot, au 2e.

— Vous en verrez des fichus pays. On les fait rudement trotter les marsouins !

— Tant mieux, on a plus de choses à conter aux amis en revenant. »

, Grimblot hocha la tête : « Pas tous..* reviennent!

— Peuh! quand on a le coffre solide.

— C'est surtout ceux-là qui sèment leur peau en route. »,..,.

Il y ejtft,1Hi .silence. Jacques, pour montrer qu'il n'avait pas p£iîr, se mit à siffloter. De temps en temps, il se retournait pour écouter les camarades qui, à l'intérieur, devisaient avec les bonnes femmes et leur en contaient de raides. Alors il riait et comme eux répétait à tout instant : « Y a du bon, y a du bon ! »

On descendit une côte, puis on en remonta une autre, et Grimblot fit descendre les conscrits pour que les chevaux eussent plus facile.

On arriva ainsi au relais, un cabaret devant lequel stationnaient plusieurs charrettes à foin. Les trois bleus entrèrent et bientôt les clameurs joyeuses des buveurs leur firent fête. On fraternisa tous ensemble, on trinqua. Le patron parla de la Revanche. Mais quand il sut que les gars allaient dans l'infanterie de marine : « Mauvaise affaire!... J'ai eu deux neveux là dedans, ils y sont restés ! »

Déjà la mine des camarades s'allongeait. Jacques donna un grand coup de poing sur la table :

« Ça prouve qu'il y en a qu'ont pas eu de chance, fit-il crânement : Allons, enfants de la patrie!... »

Aussitôt les conscrits reprirent en chœur le refrain de leurs voix avinées : « Aux armes, citoyens! » tandis que le père Grimblot, qui buvait, son fouet en travers du cou, marronnait : « Dépêchons les enfants, dépêchons! »

A la caserne, Jacques ne se trouva pas malheureux. Sans doute, les premiers jours, ceux de la chambrée lui avaient fait des farces : le bidon d'eau sale qui vous tombe sur le nez au moment où l'on ouvre la porte, le lit qui se démolit la nuit au milieu de l'obscurité sans qu'on puisse allumer pour le remettre d'aplomb; les punitions cinglant dru comme grêle sur le conscrit hébété. Et puis, les crocs-en-jambe dans les escaliers qui vous font dégringoler l'étage sur les reins. Mais cela n'a qu'un temps et Jacques avait à sa disposition une paire de solides poings : or, au régiment, les poings vigoureux vous font vite respecter.

Surtout, il avait de l'argent. Chaque premier du mois, le vaguemestre lui remettait un mandat de huit francs envoyé par Gédéon ; avec huit francs,

on se paye bien des choses. Ajoutés au prêt, c'est le champoreau bien chaud tous les matins, un diner à la cantine par-ci par-là, même une bonne rigolade en ville avec des copains.

Peu à peu, insensiblement, sa vie devint toute matérielle, lourdement matérielle. Jacques s'assoupit, s'abrutit, dans une béatitude de bête bien gavée.

Le pays, il n'y pensait guère, n'ayant jamais aimé ni sa mère ni son frère. Quant à la Roussotte, sans doute il avait eu pour elle un fort béguin, rtlais il l'oubliait peu à peu avec des filles plus faciles, comme on en trouve à Cherbourg dans les tavernes basses des quais.

Un soir, en rentrant, il vit qu'il y avait du nouveau. Tout le monde semblait en émoi, bien que l'heure d'extinction des feux fût sonnée; dans la cour ce n'étaient qu'allées et venues rapides.

« Hé, Farcot », lui cria d'une fenêtre Pierre Lancien, qui reconnaissait son camarade.

« Quoi?

— On embarque!

— Quand?

— Demain matin.

— Pour où?

— On ne sait pas, mais ça ne fait rien. Y a du bon! »

Dans la chambrée, c'était un remue-ménage, un

REMORDS DAVOCAT^ 13

146 LES DEl^jt FRÈRES

tohu-bohu indescriptible. Les partants s'en donnaient à cœur joie. Donc on s'en allait n'importe où, au hasard, à l'aventure, on échappait à la vie de caserne. Il y aurait certes de rudes fatigues à endurer; on le savait, mais tant pis!

« Si c'est un pays à esclaves, oùsque nous allons, disait l'un, moi je m'achète deux femmes, une qui me fourbira mon fusil, l'autre qui cuira ma soupe.

— Et où ça tu prendras de l'argent?

— Bah! le sergent a dit une fois qu'en d'aucune contrée d'Afrique, un chef, un jour, lui a vendu sa femme et sa fille pour un pain de quatre livres chacune.

— Chouette alors ! La route est belle ! »

Et les marsouins se remirent à chanter à pleins poumons.

Senoudebou, hauts plateaux du Sénégal.

Voici deux ans bientôt que le sergent Jacques Farcot se morfond dans ce méchant forlin où il est chargé, avec une vingtaine de tirailleurs noirs flanqués de leurs familles, de surveiller un pays plus grand qu'un département français.

Pas un seul blanc avec lui. L'année dernière, il

LES DEUX FRÈRES i 47

y en avait deux, mais... On les a enterrés là, au pied du fortin. La fièvre! cette terrible fièvre du pays qui commence par vous miner, vous réduire lentement, et puis, un beau matin, vous emporte pour tout à fait...

Jacques s'ennuie, mais pas trop. D'abord, il a l'insouciance fataliste du paysan; et puis, comme le lui disait en mourant le petit caporal Cerfon, — un Parisien blagueur qui se fichait de tout : on ne meurt qu'une fois !

Mais vrai, on n'est pas à l'aise tout de même.

Comme eau, un liquide saumâtre et trouble et toutes sortes de sales bêtes dedans. En fait de vivres, des conserves (qui, généralement, arrivent gâtées de la côte), car il n'y a rien dans le pays, rien ; pas de culture, pas d'arbres, pas d'habitants — du sable et c'est tout, du sable à perte de vue...

Et le soleil!... On se croirait dans une fournaise à certains jours. On voit alors les herbes se flétrir, les ronces des buissons se recroqueviller. Ce pauvre Cerfon qui avait essayé de faire pousser des radis à l'ombre d'une palissade, ah! ben oui, plus souvent!

Ce qui lui pèse à Jacques, c'est l'oisiveté. Non seulement il ne trouve pas à s'occuper, mais il ne découvre même pas un semblant d'occupation pour ses esclaves. Car il a des esclaves, ce sergent français, des esclaves, qui sont, non sa propriété, mais

celle du gouvernement. Il les a trouvés là en arrivant et il les repassera à son successeur.

Mon Dieu, oui! c'est entendu, l'État, officiellement, prohibe la traite, chose abominable. Seulement comment faire? Voici une mission chargée d'aller nouer des relations commerciales avec quelque peuplade éloignée. Aussitôt aux portes d'un village la caravane française d'ouvrir ses ballots, d'étaler ses étoffes et ses armes, poudre, couteaux, quincaillerie. — « Bono,ï)ono, disent les chefs nègres. Combien toi demandes esclaves? — Mais, proteste l'envoyé français, mais je n'en veux pas, je veux autre chose. — Quoi? — Des produits du pays. » Les nègres se regardent ahuris, consternés : leur pays ne produit rien. Longs palabres inutiles. Finalement, afin de ne pas rentrer à Saint-Louis avec ses marchandises, — ce qui serait une mauvaise note pour son avancement, — l'officier se résigne au troc, laisse sa cotonnade et repart avec quelques pelotons ... d'esclaves . Généralement, dès que Ton est un peu loin du village où a eu lieu cet acte de commerce, — dont s'enorgueilliront dans six mois les sociétés de géographie de province, oh! l'expansion croissante de l'influence française! — le chef du convoi fait faire halte et ordonne d'enlever les entraves des esclaves : « Mes amis, leur crie-t-il, vous êtes libres! »

Libres de quoi? D'aller crever de faim dans la brousse. Non, ils restent avec la colonne. On a

beau les chasser, cogner dessus, menacer de les tuer s'ils reviennent, on les voit bientôt se rapprocher, rampant dans l'herbe... Rien ne les lasse..* Ils s'obstinent pendant des jours et des jours... tant qu'il leur reste des forces...

« Oui, c'est bien embêtant de ne pas trouver à occuper son monde », se dit le sergent Farcot.

Sa seule distraction, c'est la chasse, — pas au gibier, il n'y en a pas, — la chasse aux maraudeurs. Parfois la nuit, des pillards, venus on ne sait d'où, essayent de soustraire des provisions. Vite on se lève, on s'arme, et du haut du fortin, on tire au jugé; Jacques est assez adroit.

Depuis qu'il est en Afrique, il n'a fait qu'une vraie campagne; il y a trois ans (sa compagnie faisait partie d'une colonne volante), il s'est battu contre Samory, Samory l'insaisissable. Ah! là, Jacques était heureux. Il se sentait vivre... Et puis, le lieutenant qui les commandait, M. de Brescy, un beau type de soldat, tenait si bien toute sa troupe en main! Un jour, à l'assaut d'un village bambara, ça chauffait tellement à l'instant de charger qu'il y eut une reculade parmi les marsouins. « Eh bien? » fit de sa voix brève le lieutenant. Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Les soldats se ruaient déjà sur la palissade...

. Jacques l'aime joliment son lieutenant; s'il tenait garnison avec lui, il ne se plaindrait pas. Il compte

souvent les jours qui le séparent du moment où il va le revoir, car, avant les pluies, M. de Brescy, qui commande un poste sur le Niger, doit revenir à la côte, et il a bien promis à Jacques de faire un crochet pour passer par Senoudebou.

Deux mois, oh! comme c'est loin, d'autant plus que, d'ici là, le soleil va chauffer plus dur encore. Ce qui est insupportable en ce moment, ce sont ces légions de fourmis ailées qui s'introduisent partout, rongent tout et dévorent jusqu'au linge.

Ah! oui Jacques sera bien content de rentrer en France. Il en a assez du Sénégal! Heureusement on est de la classe.

«Farcot!

— Mon lieutenant!

— Si vous voulez revenir à Saint Louis, je vous fais relever. J'ai une occasion. Vous savez que je ramène avec moi quelques libérables de la Légion étrangère, eh bien, leur adjudant, le grand blond...

— Oui, mon lieutenant.

— ... N'est guère pressé, paraît-il, de rentrer à Oran.

— Il se plaît donc par ici?

— Il s'ennuie dans les grands prix... Mais... C'est un Lorrain. Il est de Metz, et sa famille s'est

ralliée à l'Allemagne. Lui, ça le chagrine, ce garçon,... Et comme il a une santé superbe, au moins jusqu'à présent, je lui ai donc proposé de prendre votre place pour un an. Il a accepté, et d'autant plus volontiers que cela lui vaudra d'être médaillé à la prochaine occasion. Acceptez-vous?

— Oh! de bien bon cœur, mon lieutenant. D'abord, quand il n'y aurait que le plaisir de faire route avec vous jusqu'à Saint-Louis... Et puis, je crois bien que je m'encroûtais ici.

— Entendu alors; nous partirons dans trois ou quatre jours, aussitôt que le convoi de ravitaillelement, qui vient au-devant de nous, aura rejoint. J'ai hâte de le voir arriver... Il doit m'apporter un courrier de France... Je crois ma pauvre sœur assez malade... Et vous, Farcot, vous n'attendez rien? Votre frère?

— Oh! mon frère! — et Jacques eut comme une âcreté, — mon frère, il profite de ce que je suis loin pour ne plus m'envoycr rien. J'ai réclamé au maire de chez nous; voilà trois lettres que je lui écris, pas de réponse... Mon frère!... Enfin, mon argent s'amasse là-bas... »

Le convoi est arrivé. On ouvre les ballots. Le lieutenant a ses lettres qui paraissent lui faire bien plaisir.

« Tiens, mais j'y pense, Farcot... il y en a une pour vous. »

Jacques est devenu tout sérieux.

Il ouvre sa lettre lentement, comme font les paysans pour qui toute missive qui vient de loin est chose importante, rare à coup sûr, souvent funeste.

Quand il a fini de lire, il reste un moment comme stupide. Le lieutenant qui l'aperçoit lui fait signe :

« Eh bien, Farcot, on dirait que... Venez donc sous ma tente. »

Jacques s'approche.

« Ah! mon lieutenant! » Et, fondant en larmes, le pauvre Jacques se laisse tomber sur une natte, la tôle dans ses mains.

« Diable! diable! Oui, je vous plains bien, mon pauvre garçon... Ce sont là deux rudes coups... Votre mère, mon Dieu, à son âge! cela devait arriver. Sa mort est dans Tordre naturel des choses, — on n'y peut rien; mais l'autre 'affaire, la condamnation de votre frère... Cinq ans de prison

pour escroquerie!... Un honnête et brave soldat comme vous ne méritait pas ça... »

Les sanglots de Jacques font peine.

« Enfin, après tout, reprend l'officier, votre frère et vous, cela fait deux. »

Le sergent secoue la tête : « Mon nom est déshonoré! »

M. de Brescy.n'a rien répondu.

« Eh bien, non, mon lieutenant, je ne pars plus avec vous. Je vais rengager... Je reste ici. Dans trois ans, j'aurai droit à un petit emploi quelque part. J'aime mieux ça que de jamais retourner au pays.

— Mais, mon pauvre ami, vous n'êtes pas de force à supporter plus longtemps le climat du Sénégal.

— Que si, mon lieutenant, que si!... Et puis, ajoute-t-il avec un sourire triste, et puis si ça va mal, ce n'est toujours pas M. le major qui me fera partir... Notre médecin, ici} c'est la boîte à quinine. Y en a jamais eu d'autre! »

Et les jours de nouveau succédèrent aux jours, plus mornes seulement, plus monotones... Une lassitude générale s'empara de Jacques, une indifférence de tout. Il passait ses journées couché en

une sorte d'anéantissement. Son teint se plombait, ses traits se creusaient.

Bientôt des ulcères lui vinrent aux jambes# Ça avait commencé par des piqûres de moustique qu'il avait trop grattées. Voyant que cela s'envenimait, il frotta les plaies avec de l'alcool, ce qui les enflamma davantage. Et il s'anémia de jour en jour, sans même tenter de réagir. Maintenant, il se sentait la tête vide... vide...

Un jour, la fièvre le prit, et avec une telle intensité qu'il lui devint impossible de tenir la plume. A Saint-Louis, ne recevant plus ses rapports, on finit par se douter que le chef du poste de Senoudebou devait être très rpalade, et on lui envoya d'urgence un remplaçant.

Six semaines plus tard, Jacques Farcot, porté sur une civière, était évacué à petites journées jusqu'au fleuve.

Il languit six mois à l'hôpital de Saint-Louis. Sur ces entrefaites, la fièvre jaune, apportée du Brésil par les paquebots qui touchent à Dakar, éclata avec violence. A l'hôpital, on mourait en quelques heures, pas assez vite cependant, puisque à la porte des dortoirs attendaient, couchés par terre, des files de malades que personne ne pouvait soigner. Au milieu de cette pourriture, Farcot démoralisé s'attendait de joijr en jour à ce que ce fût son tour.

L'excès même de sa détresse finit par le ranimer. Las de ne servir à rien, de traîner, comme un imbécile, ses savates toute la journée dans les corridors de l'hôpital, il s'offrit à aider les sœurs; il se fit infirmier volontaire. Jacques était intelligent et bon; aussi la supérieure s'intéressa- t-elle à ce garçon, qui avait dû être un superbe gars avant que le climat l'eût usé. Elle causa; lui, raconta à la sœur ingénument sa vie, ses chagrins; ce grand enfant qui venait de passer des années au milieu de brutes sauvages trouva bien doux de pouvoir ainsi se confier. — La religieuse, se prenant tout à fait d'amitié pour Farcot, sollicita pour lui la médaille militaire : elle l'obtint.

Mais Jacques eut le malheur de vouloir aller l'arroser à là cantine; presque aussitôt, il fut pris de dysenterie. Par crainte que le mal ne s'aggravât, et comme le transport la Saintonge appareillait pour Toulon, on désigna Farcot, avec quelques autres, pour faire partie du lot d'avariés qu'on réexpédiait en France vaille que vaille.

A bord de la Saintonge l'infirmerie est bondée de malades. On y étouffe. Impossible, d'ailleurs, passé huit heures du matin, d'essayer de prendre Pair sur le pont. Jusqu'au crépuscule, le soleil, le féroce soleil, flamboie, remplissant l'espace de son implacable splendeur.

Quand on le débarqua sur le quai de Toulon, Jacques n'avait plus que la peau sur les os. Aux tempes, autour des yeux, au milieu des joues, aux coins du nez, de grands creux noirâtres, les paupières lourdes, les lèvres sans couleur et les mains toutes tremblantes. Il flageolait sur ses jambes, et, dès qu'il voulait faire un effort, une sueur lui perlait au front. Toujours très couvert, . enfoui dans une longue capote, une chemise de flanelle, des bas de laine, une ceinture de laine, et avec cela toujours grelottant... son képi trop grand maintenant, son képi à galon d'or lui tombant jusqu'aux oreilles.

A l'hôpital Saint-Mandrier il était si faible que, lorsqu'il voulait descendre dans le jardin, deux infirmiers devaient le prendre chacun sous un bras.

Heureusement, il h'était pas dans la salle des chroniques coloniaux.

Oh! celte salle, la salle où languiront un mois, deux mois, trois mois, ceux qui ne guériront pas... et qui savent quils ne guériront pas!

Elle est immense, et, cependant, pas un lit n'est vacant. Trente-trois de chaque côté, la plupart

atteints de la fameuse colique d'Indo-Chine qui ne pardonne jamais... Ils sont là en rang, si anémiésr les malheureux, si exténués, si anéantis, que pas un ne bouge. Les plus forts sont ceux qui peuvent encore sucer une mince tranche d'orange que la sœur leur a glissée entre les lèvres. Couchés sur le dos, ils restent sans même gémir; à peine un léger râle, une petite toux sèche de loin en loin.

Ceux qui n'ont plus longtemps à vivre deviennent peu à peu si faibles, si faibles, qu'il faut leur couvrir la figure d'une mousseline afin de les préserver des mouches, des mouches qu'ils n'auraient jamais la force d'éloigner.

Cette mousseline blanche fait penser à un voile de jeune mariée!... La plupart en font la réflexion en mourant...

Quand, par hasard quelque étranger pénètre dans l'immense dortoir où gisent tous ces abandonnés, il ne surprend pas le moindre mouvement parmi les malades. Pas un ne tente de se soulever sur sa couche pour regarder qui vient. Il règne là un silence effrayant, et le nouvel arrivant se demande si tous ceux qu'il voit couchés sont des êtres encore en vie. Il s'approche, s'arrête devant un lit, regarde. Rien ne remue.

Une sœur s'avance.

« C'est le numéro 67 que vous veniez voir, monsieur?

— Oui, ma sœur.

— Tenez, Je voici. »

Et la religieuse, de sa main légère, découvre le voile de gaze.

« Puis-je lui parler?

— Oui, fait-elle tranquillement, oui, mais il ne pourra pas vous répondre. »

Le moribond, reconnaissant son visiteur, ne peut plus lui montrer qu'il est encore vivant, si ce n'est en fermant et rouvrant un peu les yeux par intervalles. Au milieu d'une face décharnée, terreuse, ces yeux qui flambent sont effroyables à voir.

En s'en allant, on demande à la sœur : « Quand ce pauvre garçon aura-t-il fini de souffrir? Ce soir? demain?

— Oh! monsieur, répond-elle de son ton dolent, pas sitôt que cela... Ils durent souvent encore huit jours, quinze jours. Le mois dernier, il y en avait deux des Pyrénées. C'étaient deux frères, si gentils, si doux!... ils ont duré près de vingt jours... A la fin je mis leurs lits tout contre... Je crois que ça leur a fait plaisir, mais je ne sais pas... Car s'ils entendaient encore tout ce qu'on disait autour d'eux, ils ne pouvaient rien répondre, rien... C'est le cadet qui est mort le premier. Quand l'aîné a vu qu'on emportait le corps de son petit frère, il a refermé les yeux... Mais pourtant il ne s'est éteint que le surlendemain...

Jacques Farcot, réformé, est renvoyé dans ses foyers.

Ses foyers!

Jacques, en attendant que le gouvernement lui ait trouvé quelque part le petit emploi sur lequel il compte, préfère rester à Toulon. Là, il n'est pas tout à fait perdu dans la foule, car quelques-uns de ses anciens chefs s'intéressent à lui...

Mais quatre mois viennent de s'écouler sans qu'il voie rien venir. A la fin, on se le renvoie de bureau en bureau, cet importun que ces messieurs de l'administration trouvent assommant.

Hélas! le peu "d'argent qui lui reste de sa prime de rengagement et de ses économies s'épuise rapidement.

Alors que faire? Que devenir?

Il songea à réclamer en justice la créance qu'il avait sur son frère : la fameuse pension de huit francs par mois, restée en souffrance. Il y avait aussi le petit héritage de la mère Farcot; tout au moins leur ferme de la Louvière sur laquelle il lui revenait bien quelque chose. Plusieurs fois Jacques écrivit dans le pays, mais sans jamais obtenir de réponse.

Heureusement son ancien commandant, que Jacques apercevait de temps en temps à la terrasse d'un café près du théâtre, se chargea d'écrire au procureur de la République à Domfront. Les renseignements arrivèrent bientôt :

« Depuis près d'un an, Gédéon Farcot, . libéré avant la fin de ses cinq années de prison, était venu s'établir à la fois bourrelier et débitant, à Bare netot. Il était marié et passait pour bien réussir dans ses affaires.

« Relativement à la pension qu'il avait autrefois promise à son frère, le sieur Gédéon prétendait ne plus la devoir depuis le jour du rengagement de Jacques. Pour la période antérieure, il soutenait qu'il l'eût payée si elle lui avait été réclamée en temps, mais n'ayant reçu à l'époque aucune réclamation, il avait supposé que son frère abandonnait sa pension, en raison de ce que lui, Gédéon, avait eu seul à faire face aux dettes de la mère, morte insolvable. La vente de la Louvière n'était pas encore réglée, mais il reviendrait fort peu de chose de ce côté-là. »

Ainsi, ce qui restait d'espérance à Jacques Farcot s'écroulait.

En tout cas, il lui devenait impossible de rester à Toulon. A tous risques, il fallait retourner au pays avant que son dernier sou. fût mangé...

LES DEUX FRÈRES 16 t

A la gare — car maintenant on allait de Domfront à Barnetot en chemin de fer, — Jacques eut peine à trouver une figure de connaissance. C'était long aussi, sept ans! A la fin, il lui sembla reconnaître le vieux Grimblot, l'ancien conducteur de la diligence. Plus cassé, plus poussif que jamais, très vieilli aussi, la trogne plus violacée, Grimblot chargeait une brouette de petits paquets, qu'il allait porter en ville, car le bonhomme en était réduit à ce métier misérable.

« Me reconnaissez-vous, père Grimblot? »

Le vieux mit la main sur ses yeux pour mieux voir.

« Ma foi... pas... trop, sergent!

— Jacques Farcot!

— C'est pas Dieu possible!... t'aurais pas reconnu... Tout de même..* Ah! tu vas trouver le pays bien changé.,. C'est-y que tu viens voir ton frère? reprit-il tout bas, regardant Jacques fixement.

— Peut-être bien... Ça dépendra si on s'arrange.

— Il est riche, ton frère, qu'on dit.

— Ah!

— Il en a rapporté de l'argent de la prison... On en gagne, tu sais, dans les centrales... Il a un ate-

lier où ils sont sept ouvriers... Il travaille pour les châteaux. Le comte de Bessiau, le baron de Cressenville vont chez lui...

— Ah!... Est-il marié?

— Oui, sa femme c'est... Célestine la Rousse. Tas dû la connaître quand elle était servante chez le vétérinaire. On disait même que tu... n'est-ce pas?

— Oui..* un peu...

— Oh! la regrette pas... c'est pas une bonne femme, mais elle s'entend bien quante même avec lui. Ils ont un bon petit débit.

— Où habitent-ils?

— A la Croix-de-Pierre, à l'autre bout du pays.

— Et le maire, qui est-ce?

— Toujours l'ancien que t'as connu... Ah! mais, quoi? qu'est-ce que t'as, mon pauvre Jacques...* Eh! vous autres, eh! crie lç,t bonhomme aux employés... aidez-moi à le porter!... Il se trouve mal! »

On accourt, on s'eftiprcsse, on apporte une chaise, pendant que la iille d,u chef de gare fait respirer du vinaigre à Jacques.

On lui apporte un verre de vin et il se jette dessus avec avidité. N'ayant que quelques francs en poche, le sergent n'avait rien voulu acheter dans les buffets de la route, craignant que ce ne fût trop cher pour sa bourse. Depuis près de vingtquatre heures, il était à jeun.

Jacques est arrivé chez le maire, mais celui-ci n'est pas à la maison. Il est allé aux champs. Une servante va voir au bout de l'herbage si on l'aperçoit.

Le sergent attend dans la cour. Il attend longtemps.

Le voilà enfin, voûté, le pas lent et lourd, le menton mal rasé, l'œil méfiant, M. le Maire. Il savait déjà (à la campagne, los nouvelles se propagent vite) le retour au pays de Jacques Farcot. Et même, s'il ne se pressait guère, c'est qu'il se doutait bien qu'il allait avoir des ennuis avec ce garçon, qui serait sans doute une charge pour la commune.

On prend un verre ensemble, puis on cause. Le maire, tout en dodelinant de la tète, plaint Jacques de n'être pas dans un état plus brillant. Déjà, par le temps qui court, les gens bien portants ont du mal à trouver un métier, à plus forte raison quelqu'un de malade.

« Qu'est-ce que tu vas faire? »

Le sergent baisse la tête. Il a le sentiment de son impuissance, lui si fort autrefois!

« ... J'ai 125 francs de pension de ma mé<daille... Si je pouvais trouver un petit emploi pas

fatigant... quelque chose dans les écritures... C'est certain que la terre ne voudrait plus de moi... Mais je me connais un peu en écritures... Vous n'auriez rien à la mairie?

— Rien pour le moment.

— Et vous ne connaîtriez pas... autre part? » Le vieux fait signe que non.

« En tout cas, mon frère me doit de l'arriéré.

Au moins 250 francs. Il me doit aussi un compte

de la Louvière; s'il ne me les donne pas, nous

irons au juge de paix. »

Le maire mâche sourdement entre ses dents : « Tu ferais mieux de V arranger... S'il voulait

te recevoir chez lui, hein?

— Chez lui?... Moi!... D'abord... pour quelle affaire a-t-il été condamné? »

Le front du maire se rembrunit :

« Ton frère est un habile ouvrier qui n a pas son pareil comme sellerie. Il gagne de l'argent, et beaucoup. Son café va bien aussi... Voilà ce que je sais. Quant au passé, ça n'est pas mon affaire... ni la tienne... Allons, au revoir, tu réfléchiras... Quand tu auras réfléchi, tu reviendras me voir.

— Merci, monsieur le Maire, mais c'est tout réfléchi. Je veux mon dû. »

LES DEUX FRÈRES i65

« Pourquoi votre frère a été condamné? ma foi, dit en se renfrognant Courtois, le débitant de tabac, je ne sais pas trop... Et puis ça ne l'empêche pas d'être considéré... plus que d'autres! »

Ce n'est qu'à la gendarmerie que Jacques a su l'histoire. Là on lui cause franchement, comme à un camarade.

Gédéon a passé aux assises pour avoir recelé l'argent qu'une bande de cambrioleurs avait enlevé chez le notaire de Sassetot. Et cet argent, une trentaine de mille francs, n'a jamais été retrouvé. Les voleurs l'avaient confié à Gédéon, et c'est parce qu'il ne voulait plus ensuite leur redonner leur part que les autres l'ont dénoncé.

Arrêté, le gaillard a nié hardiment.

En justice il a été défendu par un grand avocat de Paris, un célèbre, — il avait les moyens de le payer. Aussi Gédéon s'en est-il tiré avec cinq ans, au lieu que les autres attrapaient huit ans, dix ans, quinze ans de travaux forcés.

Il paraît qu'il ne se trouvait pas trop à plaindre à la centrale, se nourrissant bien, recevant quelquefois des amis, lisant des journaux. Comme d'ailleurs il se conduisait convenablement, on l'a

relâché avant le temps. Il est aussitôt revenu ici, et, sans vergogne, comme si de rien n'était, s'est installé bourrelier, un métier qu'il avait appris à l'atelier de la prison. 11 est certes celui des bourreliers du canton qui fait le plus d'affaires.

Depuis six mois que, par fierté, Jacques s'acharne à plaider contre son frère, le malheureux est tombé peu à peu au dernier degré de la misère. Et son procès n'avance pas... Castex, l'ancien huissier, qui a pris l'affaire en main, prétend que le juge de paix est pour Gédéon. D'aucuns disent tout bas que Gédéon a acheté Gastex...

S'il ne recevait pas quelques secours indirects, par l'intermédiaire du curé et du brigadier de gendarmerie, Jacques, depuis longtemps, serait mort de faim. Car il ne trouve guère à s'employer. Il est si faible!... Pourtant, comme on le sait très sobre (forcément), les gens lui confient à l'occasion de certaines besognes que l'on redouterait de donner à un homme bien portant. Par exemple, ils lui font tirer du vin. Encore Jacques ne va-t-il pas vite en besogne. Au château de Troësne, on avait essayé de le prendre comme suppléant du concierge parti faire ses vingt-huit jours. Le baron,

qui a servi jadis en Afrique, était bien aise de faire gagner quelques sous à un ancien sous-officier médaillé, mais... ça n'a pas pu durer. Jacques n'avait même pas la force d'ouvrir les battants de la grande grille quand la voiture de M. le baron rentrait.

Aujourd'hui, il n'y a pas à dire, Jacques en est littéralement à la mendicité. Il va falloir qu'il tende la main par les chemins.

Quelques bonnes personnes du bourg s'apitoient bien sur son compte, mais ne l'aident guère. Les gens sont serrés, à la campagne... On n'aide Jacques que de bons conseils , autrement dit on le lâche : « Remettez-vous donc avec votre frère... Il est très bien disposé pour vous... Pourquoi ne saluez-vous pas votre belle-sœur? C'est pas gentil. La famille, c'est toujours la famille! »

Allons, c'est le curé qui a arrangé les choses. Ça n'a pas été trop dur à obtenir, quoique la Roussotte se soit montrée assez malveillante, — ce qui a étonné, car, enfin, Jacques dans le temps avait été un peu son promis... Enfin, les femmes sont si singulières!...

Voici çe qui est convenu : Jacques sera logé chez Tostain , le contremaître de Gédéon, un homme marié qui dispose d'une chambre en mansarde bien convenable pour un pensionnaire. Jacques aura droit à un repas par jour, le repas du soir. Pour celui de midi, il tâchera par ailleurs de se le procurer en travaillant chez les uns et chez les autres. Gédéon s'engage à le recommander à ses clients; le maire, de son côté, promet que, parfois, quand il y aura des écritures de supplément à la mairie, il occupera de préférence l'ancien sergent.

Naturellement, Jacques renonce à son procès et versera auxTostain les cent vingt-cinq francs de sa médaille. C'est Gédéon qui s'arrange pour la différence.

Maintenant, tout le monde est content. Les gens du bourg ont un poids de moins sur l'estomac. Ils ne redoutent plus que Vautre ne vienne mendier chez eux une petite pièce qu'ils ne pourraient guère lui refuser.

Aujourd'hui, pour la Saint-Jean, grand déjeuner de gala chez le bourrelier-débitant. On met les petits plats dans les grands, et la façade de la boutique est décorée comme pour un reposoir à la Fête-Dieu.

Ah! oui, c'est un malin, Gédéon, il veut qu'on parle de ce déjeuner! .

C'est que, depuis sa condamnation, aucun notable n'avait plus franchi son seuil, sinon pour lui marchander une bride ou un licol. Or cet arrangement avec Jacques, dont, à la fin, tout le monde se mêlait, lui a forcément amené le curé, puis le maire, puis le percepteur, même le juge de paix.

Et maintenant ceux dont on a suivi les avis auraient bien mauvaise grâce à refuser d'assister à un repas qui va célébrer le triomphe des bons sentiments et de l'esprit de famille, un déjeuner où le sergent doit être mis à la place d'honneur. On boira à l'armée française.

Aussi les notables, après s'être fait tirer l'oreille, ont fini par se décider, surtout quand ils ont su que M. le curé acceptait. Un peu faible, M. le curé! niais si conciliant, et, d'ailleurs, resté si plein d'illusions sur les hommes...

Voilà deux heures qu'on est à table. Un repas plantureux comme on en fait dans ce pays de cocagne des grands mangeurs qu'est la Normandie. Au bruit des pétarades de cidre mousseux, la salle basse où ils sont dix à déjeuner s'emplit de gaieté et de belle humeur. Jacques, en uniforme, est à côté de Célestine, en robe de soie violette. On vient de trinquer à la médaille du sergent, du sergent dont la face émaciée est moins jaune, le

regard moins vitreux que d'habitude. Une légère roseur aux pommettes semble indiquer qu'il lui reste encore un peu de sang; mais corçime il tremble ! Au moment où son verre, — c'était du chambertin, s'il vous plaît! — touchait celui de Gédéon, on a cru que Jacques allait le laisser choir. Même quelques gouttes ont coulé sur la table, et Célestine, en train de couper la galette, a eu un geste irrité.

Très bonne, cette galette ! une grande galette de boulanger que M. le curé, penché sur son assiette, semble trouver fameuse. Il a tartiné dessus de la groseille.

« Èh bien, Jacques, fait gaiement Gédéon, eh bien, ça va-t-il un peu, mon garçon? »

Jacques ne répond pas. Il se tient l'estomac des deux mains.

« Non pas... très... bien.

* — T'auras trop mangé... t'as pas non plus l'habitude de te régaler comme ça. »

Jacques faiblit sur sa chaise. Il semble bien las, hors d'état de parler.

Alors tout le monde se tait, le maire s'arrête de manger. On regarde le sergent, qui respire difficilement.

« Allons, tiens, Jacques, fait Gédéon qui redoute un incident ennuyeux, va-t'en en haut te reposer sur mon lit. Tu redescendras quand tu seras mieux. »

Il y a pour tous ces gens solides qui ont la panse bien pleine quelque chose de gênant à voir ce pauvre diable se tordre de coliques sourdes. Aussi le maire murmure-t-il à l'oreille de Gédéon :

« Tu devrais l'inviter plus souvent. »

L'autre couve son frère de l'œil.

Il sourit, il semble heureux.

« Eh bien, c'est dit, Jacques, tu pourras venir ici tous les dimanches déjeuner. T'entends? »

Cette bonne parole détend tout le monde. Il y a une rumeur de bravos contenus. Mais Jacques, qui s'est levé, Jacqueâ plus blême encore que tout à l'heure, une souffrance indicible sur ses traits défaits, semble ne pas entendre.

Alors, d'un ton de voix revêche et qui déjà menacé, Célestine se tournant brusquement :

« Eh bien, Jacques, qu'est-ce que vous attendez pour remercier votre frère?... Il est assez bon pour vous, j'espère! »

Elle attend. Tout le monde attend.

Enfin, après un moment, et comme s'il faisait un effort immense, Jacques articule très bas, — si bas qu'on l'entend à peine :

« Oui, il est... bon! »

Et le pauvre sergent sort à pas tremblants, mais pas assez vite pour qu'on ne voie deux larmes qui lui coulent... deux larmes qu'il n'a même pas la force d'essuyer.

A Monsieur Albert Sorel, De V Académie française.

Monsieur,

Vous êtes un des historiens de la Grande Épopée. A ce titre laissez-moi abriter sous votre patronage ce petit récit.

Un jour, il y a bien vingt années de cela, parcourant V Irlande en touriste, le sac sur le dos, en compagnie d'un jeune étudiant de Dublin, je me trouvais dans le Connaught, un des plus sauvages comtés de Vile.

Fatigués, blancs de poussière, nous nous assîmes au bord du chemin, au pied d'une sorte de tertre assez vaste, que surmontait une croix de bois vermoulue. Comme la ville où nous comptions passer la nuit était là tout près, rien ne nous pressait. Je me mis donc à rouler une cigarette, tandis que mon

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compagnon tirait de son sac une carte du pays. « Attendez-moi ', fit-il au bout d'un instant. Ce tertre m'intrigue par ses dimensions. Il faut que je sache un peu qui y repose... Ce paysan dépenaillé et à barbe grise que f aperçois accoudé sur sa barrière va me renseigner. — Allez, mon ami, mais probablement vous en serez pour votre peine. »

L'étudiant resta longtemps à causer avec le bonhomme, comme si celui-ci lui eût conté des choses très intéressantes. Enfin je vis revenir mon ami. Il marchait à grands pas et avait des yeux singuliers. « Debout! me cria-t-il, debout, et chapeau bas! » X obéis, mais d'assez mauvaise grâce, supposant que mon camarade se livrait à une de ces plaisanteries à froid qui sont assez dans le goût de la race : « Eh bien, qui est-ce? — Des soldats de la Révolution française tombés ici les armes à la main. — Quoi! Pas possible! — Je m'en doutais, car je savais que le combat avait eu lieu au nord de Castlebar et que. . .

— Mais il y a donc eu, à V époque, un débarquement?

— Certainement!... Vous ne le saviez pas? — Nonf je c?*ois me souvenir qu'en 1796 Hoche tenta de jeter un corps d'armée en Mande — mais pas par ici, au sud de l'île, — et que la tempête déjoua ses projets. — C'est vrai, mon cher, mais deux ans ])lus tard le général Humbert descendit dans ces parages avec une avant-garde. — Eh bien, mais f avoue mon ignorance, je ne m9 en doutais pas; et le seul Humbert qui me soit connu est celui dont Ponsard a.

fait le héros de son Lion amoureux. — Mais cest le même! — Ah, baste! »

A part cela les souvenirs du jeune homme n'étaient pas très précis et il ne me conta guère que Vassaut de la ville et le petit épisode que vous trouverez à la fin de ce récit.

Mais, à peine rentré en France, je fouillai toutes les histoires de la Révolution qui me tombèrent sous la main. Rien! Je cherchai alors parmi les relations de voyage. Même silence! J'allai à la bibliothèque de Rouen consulter M. Bachelet, Fauteur d'un dictionnaire renommé. Le digne homme ne savait pas du tout ce que je voulais dire : « Castlebar? Castlebar?.. Je ne m'en souviens pas. j>

Et près de vingt années s'écoulèrent. Puis un jour une Irlandaise, bien connue pour sa beauté et son zèle patriotique, vint à Rouen parler de la pauvre Erin. Je fus chargé, au dîner d'honneur, de lui souhaiter la bienvenue et, à cette occasion, j'évoquai le souvenir de la bataille de Castlebar.

« Castlebar? Je ne connaissais pas du tout... Vite, écrivez-moi ce que vous venez de dire. Je lirai ce récitdansmes tournées à travers la France. »

Mais avant d'écrire je voulus faire quelques recherches plus approfondies, si bien qu'il s'écoula près d'une année.

Or la jolie Irlandaise et ses amis n'avaient pas eu la patience de m attendre, et, sans plus tarder, avaient

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de chic narré à tout venant les exploits de V armée franco-irlandaise (sic) à la bataille de Castlebar en 1798. Là, à les entendre, Français et Irlandais avaient été également héroïques. Au surplus, c était la répétition de ce qui s'était passé à Fontenoy. Oui, disaient-ils, à Fontenoy, « ainsi que lord Salisbury Va proclamé en plein Parlement (sic), c'est la brigade irlandaise au service de la France qui a décidé de la victoire ».

Ils avaient fait preuve, au moins pour Castlebar, d'une imagination excessive... Ils avaient cru trop vite ce qu'ils désiraient. . .

Quand vous aurez lu ce qui suit vous comprendrez V indignation dont frémirent les nationalistes cruellement déçus. De V héroïsme de leurs compatriotes d'antan il ne pouvait plus être question, et, pourtant, Dieu sait si f avais tâché d'être indulgent! Aussitôt je devins à leurs yeux un traître, un calomniateur.

C'est cette soi-disant calomnie, monsieur, que je tiens à reproduire ici. Tout Français, ne fût-il qu'un nouvellier, a bien le droit, ce me semble, quand il voit des étrangers, accueillis chez nous sans défiance, essayer de déchirer un morceau de notre drapeau, de leur crier halte-là! N'y touchez pas!

Le plus respectueux de vos admirateurs, M.-F.

Déchiquetées par les grandes vagues de l'Atlantique, si mauvais en ces parages qu'on n'y rencontre jamais de barques de pêche, les côtes de Connaught affectent la forme générale d'un carré faisant saillie sur le flanc de l'Irlande, entre la baie deDonégal au nord et l'estuaire du Shannon au sud.

Au nord ne s'ouvre qu'une seule baie susceptible de permettre un débarquement, celle de Killala. Ses sinuosités, abritées par des hauteurs rocheuses, peuvent assez bien masquer une escadre au regard d'un ennemi qui se tiendrait au large.

C'est en vue de cette baie qu'au mois d'août 1798 apparaissaient trois frégates françaises, la Médée, la Franchise et la Concorde.

Parties de Rochefort, elles n'avaient échappé qu'à grand'peine aux croisières anglaises et venaient d'effectuer une traversée exceptionnellement longue — seize jours — car l'escadre, par prudence, avait poussé très loin dans l'Océan, à l'ouest d'abord; puis au nord, presque jusqu'à l'Islande, afin d'y chercher un vent favorable pour redescendre ensuite tout droit et gagner la baie de Donégal. La brise manquant, au dernier moment on prit le

parti de jeter l'ancre dans l'anse étroite de Killala.

Les trois frégates, lorsqu'elles furent en vue des quelques misérables huttes de pêcheurs bordant le rivage, arborèrent le pavillon royal anglais, afin d'éviter d'être signalées trop tôt comme ennemies aux troupes de l'intérieur. Mais, — effet qu'on n'avait pas prévu, — si redoutées étaient à cette époque les exactions des matelots de Sa Majesté, qu'aussitôt toute la population prit la fuite. Seuls les deux fils du riche évêque anglican de la ville de Killala s'empressèrent de sauter dans leur yacht pour aller souhaiter welcomek l'état-major britannique et l'inviter à passer la soirée dans la confortable demeure de leur père. Comment peindre leur stupéfaction quand ils se virent prisonniers des Français!

Cependant à une lieue de là, dans la ville, chez l'évêque, tout avait pris un air de fête. La grande porte s'ouvrait à chaque instant aux carrosses des hobereaux loyalistes du voisinage, tout joyeux de vider quelques bouteilles de porto à la santé du roi et à la confusion des Jacobins. Tout à coup retentissent au dehors des clameurs et des coups de feu : c'est la garnison anglaise aux prises avec notre avant-garde. En un clin d'œil la ville est enlevée, le palais épiscopal envahi ; les invités effarés, nu-tête, la perruque en désordre, s'enfuient à grand'peine à travers les champs détrempés, s'égarent dans des fondrières.

Killala appartient aux Français qui s'y installent

gaiement. A part un capitaine de grenadiers, qui se meurt d'une balle dans le ventre, ils n'ont que deux blessés, légèrement atteints.

. La journée du lendemain, 24 août, fut consacrée au débarquement du gros de l'armée. Elle comptait en tout un peu moins de... mille hommes! mais son chef était l'un des plus vaillant soldats de la République : Humbert, le héros de la Vendée et de Quiberon.

Bien des choses manquaient. A Rochefort, la marine avait tellement pressé rembarquement qu'on n'avait ni chirurgien, ni ambulance. Pas d'attelages, pas même de servants pour les quatre petites pièces composant toute l'artillerie.

Mais l'entrain, la merveilleuse bonne humeur, l'ingéniosité du soldat suppléèrent à tout. C'est ainsi que les cordes des cloches de l'église devinrent des traits pour atteler les chevaux des carrosses de l'évêque, sur le dos desquels grimpèrent, sans selle, les matelots cannoniers. Les médecins du pays, réquisitionnés, durent suivre l'armée. Tout cela exécuté sans brutalité, en s'excusant poliment de la liberté grande. Aussi milord l'évêque, dans le journal où il a écrit ce dont il avait été témoin, ne tarit-il pas d'admiration à l'égard des Français.

Il nous montre d'abord ce qu'il appelle la canaille irlandaise s'enrôlant dans les rangs français, rien que pour avoir un uniforme, et, là, fai-

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sant effrontément main basse sur la ration de nos soldats, qui, un peu choqués tout d'abord, laissent faire cependant, les braves enfants, par compassion pour la misère que trahit cette avidité. Puis il continue en ces termes :

« Quels hommes que ces Français ! quelle intelligence et quelle endurance! La plupart étaient petits, pâles et de chétive apparence; leurs vêtements étaient arrivés au dernier degré de l'usure. On aurait cru ces hommes incapables de supporter la moindre fatigue; cependant ils savaient se contenter pour leur subsistance de pain, de pommes de terre et d'eau ; ils se faisaient un lit avec des pierres sur le chemin et dormaient tout habillés, sans autre couverture que la voûte du ciel; et cela dans un pays où il pleut souvent.

« Une partie d'entre eux avait servi en Italie sous Bonaparte, le reste venait de l'armée dug Rhin et quelques-uns avaient été au siège de Mayence. »

Voilà de quels admirables soldats était composée cette petite troupe, cette avant-garde des vingt mille hommes que le Directoire devait jeter en Irlande.

Le 26 août, la marche en avant commença. Humbert se dirigeait sur la grande ville la plus proche, Castlebar, à huit lieues au sud, où on lui avait annoncé que se massaient de partout les troupes anglaises.

L'étape élait pénible. Pas de route, car Hum'*

bert allait à travers bois et fourrés, afin que l'ennemi ne sût par où l'attendre . Le terrain marécageux, coupé de tourbières, devenait escarpé et glissant dès qu'on abordait les pentes. Avec cela, le sac des hommes était très lourd : il avait fallu emporter plusieurs jours de vivres, tant on craignait de ne rien trouver en chemin.

Le 27, vers midi, en approchant de Castlebar, les éclaireurs d'Humbert se trouvèrent subitement en face d'une ligne de collines, où était rangée une armée de six à sept mille hommes, dont deux régiments réguliers, faciles à distinguer de loin à leurs habits rouges, avec six pièces de l'artillerie royale. Le général Lake la commandait. C'était un dur soldat, un vétéran de l'armée des Indes, qui, Tannée d'avant, avait rétabli la torture contre les suspects du pays, et maintenait dans son armée une discipline implacable.

Humbert dispose rapidement ses troupes en colonne, les harangue chaleureusement, puis les lance au pas de charge. Les Anglais ne tinrent pas dix minutes. Vainement Lake, emporté dans la déroute, essaya-t-il de rallier quelques officiers autour d'une barricade dans la grande rue de Castlebar, où il avait mis ses pièces en batterie. Les Français, que rien n'arrêtait, les lui enlevèrent à la baïonnette. Alors ce fut un sauve-qui-peut, une panique folle, qui devait rester mémorable sous le nom typique de Courses de Castlebar.

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