PREMIÈRE PARTIE
« Tiens, Lucie, toi ici? quelle surprise!... » Et Desmauves avec enjouement : « C'est la première fois, ma petite femme, qu'en rentrant du Palais je te trouve dans mon cabinet en l'austère compagnie des Dalloz et des Sirey.
— Je vais peut-être te gêner, mais je m'ennuyais trop dans ma chambre, — elle est si sombre!... Et puis, passer des heures sur une chaise longue, si tu savais!
— Mais, chérie, tu as parfaitement raison. D'abord dans ta position, on doit s'éviter toute contrariété. Tu ne me gênes en aucune façon. »
Au bout d'un instant, la jeune femme demanda : « Ton tribunal est déjà fini! rien de nouveau?
REMORDS VAVOCAT. 1
— Si! Pas eu de chance... perdu l'affaire du cantonnier.
— Quel cantonnier? Ah! oui, cet homme qui avait trouvé un porte-monnaie sur la route, et l'avait gardé.
— Oh!... du tout, du tout, protestait l'avocat, s'échauffant tout de suite. Tu portes là un jugement téméraire... On Ta arrêté juste quand il se préparait à déposer sa trouvaille à la mairie.
— Mon ami! quelle fougue! calme-toi!... Pour ce que te rapportent des affaires pareilles!...
— Tu as raison, ma bonne Lucie. » Et Desmauves, s'approchant, l'embrassa sur le front.
Maintenant, il replaçait dans la bibliothèque trois gros in-octavo brochés qu'il retirait de sa serviette.
« Non, je ne m'emballe point autant que tu le crois, mais enfin... chacun subit certains entraînements... Autrement dit, lorsqu'on est avocat, on en arrive, c'est le métier qui le veut, à se... Bon, l'année 1887 du recueil d'Autran me manque. Je l'ai prêtée à Borel, le mois dernier, il ne me Ta pas encore rendue! Il n'en fait pas d'autres.
— Tu ne devrais jamais prêter de livres,
— ... On en arrive, te dis-je, à épouser ses causes, on y croit ferme, et alors, une fois qu'on a réussi à se faire une conviction, cela vous navre de voir que... Décidément cette bibliothèque devient trop petite...
— Alors, d'après toi, ça s'obtient, les convictions? »
L'air narquois, la jeune femme, renversée en arrière, jouait avec les glands du fauteuil.
Desmauves resta un moment sans répondre, puis lentement, avec un peu d'hésitation :
« Mais certainement! Il y a un travail obscur de* la pensée qui fait que... nous nous illusionnons. »
Lucie eut un toussotement moqueur.
« C'est que, pour un avocat, reprit alors son mari qui s'animait, j'entends un avocat qui aime son état, il n'existe pas de petites causes, de pannades, comme tu dis, en ce style... négligé, qu'emploie volontiers ta mère.
— Un instant, mon ami, l'expression est de ton ami Soclet, qui me l'a apprise un soir qu'il dînait ici. — A propos, fit-elle, changeant de ton, je trouve qu'il serait temps, puisque nous causons de choses sérieuses, que tu raisonnes... autrement. »
Et comme son mari la dévisageait avec des yeux un peu inquiets : « Je dis, reprit-elle avec fermeté, je dis qu'il faut t'occuper davantage du profit des causes que tu plaides. Ça ne peut plus marcher comme cela! Ton cantonnier, puisque tu m'en parles, combien t'a-t-ii versé? Dis-moi la vérité.
— Je... je ne sais pas trop... dix francs, je crois.
— Dix francs, dix francs ! cela n'a pas de raison. Pourquoi pas davantage?
— Mais... ma bonne petite...
— Il n'y a pas de bonne petite, fit-elle, secouant la tête tandis que ses ongles enserraient nerveusement les bras du fauteuil, tu oublies que tu es marié, bientôt père de famille... et trois mille cinq cents francs de rente à nous deux... c'est mince, même ici, à Longueville, où la vie n'est pas chère. Vois-tu, André, tu es un bon garçon, très studieux, — je le vois, — très fort en droit, — j'en suis persuadée, — mais tu restes trop à te claquemurer ici au milieu de ces vieux bouquins... Tu ne te remues pas, tu ne te fais pas valoir. »
On venait de frapper à la porte.
h Madame, c'est... M1,e Lefront,la couturière, qui voudrait vous parler...
— Ah, je n'ai pas le temps... Un autre jour!
— Elle dit... que ça lui ferait bien plaisir... parce que... c'est le quinze aujourd'hui, qu'elle a beaucoup à payer. — Et puis ça, c'est une lettre pour Monsieur que le concierge de la Cour vient d'apporter.
— Oh! que cette Lefront est assommante! murmura Lucie. Des fournisseurs qui se permettent... Allez-lui dire que j'y vais. »
Non sans peine elle s'était levée. Son peignoir de molleton garni de velours la montrait de grande taille, plutôt forte; avec cela le teint clair, de beaux cheveux, les yeux un peu gros.
Timidement, le mari hasarda :
« Lucie, alors... ta couturière, tu vas?... — Cela, permets, c'est mon affaire », fit-elle sans se retourner.
Quand elle fut sortie, Desmauves resta les yeux fixés sur la porte, tout soucieux, le front plissé. Sa figure étroite, au front haut dégarni de cheveux, ses traits tirés, ses yeux battus, avec de lourdes rides aux paupières, laissaient deviner un intellectuel un peu affaibli , en apparence plus vieux que les vingt-six à vingt-huit ans qu'il pouvait avoir.
Entre ses longs doigts maigres, il tournait machinalement sa lettre. Souvent Desmauves avait ainsi de ces instants, où son imagination, lui échappant, s'ébattait bien loin.
« Enfin 1 fit-il, comme quelqu'un qui essaie de se dérober à des préoccupations pénibles. Je comprends que Lucie ait quelque peine à joindre les deux bouts avec sa pension, mais, vraiment, je ne puis pas faire plus. Peut-être aussi cette pauvre amie ne s'y prend-elle pas très bien ; seulement de quel droit, moi, orphelin, boursier de la ville, moi qui n'ai pas apporté un sou dans la maison, qui n'ai même pas un petit héritage en perspective, de quel droit lui faire des observations sur son organisation d'intérieur? D'autant plus que sa mère, Mme Dorange, nous vient en aide à chaque instant... »
Juste à ce moment, le regard de Desmauves
découvrit tout à coup l'enveloppe qu'il oubliait d'ouvrir. Rapidement, avec une sorte de plaisir, car c'était au moins une diversion à ses soucis, il déchira le papier.
« Tiens! tiens!... du président des assises... Une cause criminelle à plaider... d'office. C'est singulier!... extraordinaire! »
La physionomie très mobile de Desmauves changeait comme à vue d'œil, et ce fut la mine toute contrite qu'il murmura :
« Oh!... s'il est possible. »
Debout devant son bureau, il répétait : « A quoi pense-t-il, ce président! Mais ai -je bien lu? »
Alors il reprit la lettre.
« Cher maître,
« Votre confrère, Lemarcis, me fait rendre à l'instant le dossier d'une affaire Drouniguen, fixée au rôle des assises pour le 27, c'est-à-dire pour dans trois jours. Lui aussi vient d'être atteint de l'influenza. Je pensais le remplacer par maître Soclet, mais cet avocat, qui plaide déjà la veille, me fait observer fort justement que pour une défense où il s'agit de la vie d'un homme, on ne saurait s'en charger à court délai qu'à la condition de n'avoir rien d'autre à faire, — et tel n'est pas son cas. Après lui, nous avons maître Capitrel, mais
il doit défendre la fille Poussié, la complice de Drouniguen; ensuite maîtres Laignel, Régnier et Brécival. Seulement, le premier président me les réclame pour ses audiences. Bref, il ne me reste que vous, — à moins de m* adresser à de tout jeunes gens, ce qui, assurément, ferait mauvais effet; on ne confie pas à des stagiaires une cause capitale.
« Mieux que personne, je sais, maître Desmauves, que votre genre de talent, fin, nuancé, ému, vous désigne plutôt pour les causes de sentiment; je devine dès lors que la cour d'assises, avec ses procédés de plaidoirie tout spéciaux, et un peu gros, doit vous répugner, mais je le répète, je suis dans l'impossibilité absolue de m'adresser ailleurs.
« Peut-être, au surplus, la notoriété qui s'attache inévitablement à une cause sensationnelle, — il s'agit ici d'un parricide des plus abominables, — compensera-t-elle, dans une certaine mesure, l'ennui et la fatigue de la préparation du dossier.
« Recevez l'assurance de mes meilleurs sentiments.
« Le président,
« A. DE LA MENDALLE. »
« Eh bien! non, non, je n'accepte pas, s'exclama Desmauves, avec l'accent d'une résolution bien
arrêtée. Je n?ai jamais plaidé aux assises, et débuter par une affaire d'assassinat, jamais! »
Juste à ce moment, tout essoufflée d'avoir monté l'escalier aux marches raides, Lucie rentrait.
« Tiens, ma petite, lis donc ce* que m'écrit le président. Décidément, mauvaise journée! »
La jeune femme se laissait tomber sur une chaise, restait un moment à reprendre haleine, puis promenant sur la lettre qu'on lui tendait un regard assez indifférent :
« Drouniguen?... 11 me semble qu'on en a parlé dans les journaux... N'est-ce pas un mauvais sujet de La Rocque qui a tué sa mère?... Mais tu parais mécontent? Pourquoi?
— Parce que jamais je n'ai plaidé au criminel, que je connais insuffisamment mon Code pénal. Et puis, surtout, que je ne sais ni déclamer, ni faire de grands gestes!
— Qu'à cela ne tienne, apprends ! Il y a commencement à tout.
— Peuh! fit-il avec une grimace significative, c'est un talent de tréteaux. »
Il y eut un silence.
« Il me semblait pourtant, reprit la jeune femme qui fronçait le sourcil, que certains grands avocats, Lachaud, par exemple, avaient surtout plaidé aux assises, et que cela ne les avait pas empêchés de devenir célèbres... et, par-dessus le marché, très riches.
— Que m'importe, répliqua vivement Desmauves, si ce genre n'est ni dans mes goûts, ni dans mes moyens! Ma voix porterait-elle seulement jusqu'au bout d'une salle de trente mètres? D'ailleurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que tu m'entends dire que les avocats d'assises sont moins considérés que les autres.
— C'est vrai, mais... je n'en ai jamais été bien convaincue... Et alors tu refuses? » Lucie eut une moue de désapprobation.
« Certainement.
— Tant pis, c'est peut-être une maladresse... Enfin!
— Permets, ma petite, permets, — à mon tour. . . » Et son air piqué, sa petite révérence signifiaient : « Chacun nos affaires, comme tu le disais tout à l'heure. Je refuse! certainement; et même de ce pas je cours chez le président le lui déclarer tout net. »
« Eh quoi, maître Desmauves, vous m'étonnez ! L'avocat à qui échoit une cause pareille n'encourt, je vous le garantis, aucune responsabilité. Drouniguen est une ignoble brute. 11 a avoué son crime, il a tué sa mère pour la voler. Évidemment (ceci entre nous, n'est-ce pas?) on va le condamner à mort. S'il est exécuté, comme c'est probable, qui diantre pourra s'en prendre à l'avocat? lui reprocher de n'avoir pas été à hauteur de la tâche ,
10 REMORDS DAVOCAT
voyons! D'ailleurs, je vous le répète, c'est une fatalité, mais les trois ou quatre de vos confrères auxquels j'eusse pu penser sont dans leur lit.
— Mais, monsieur le président, il y a encore le jeune Rochette!
— Un enfant! Jamais de la vie... En somme, je vous ai choisi d'accord avec votre bâtonnier; de sorte qu'au besoin j'invoquerais ce qui doit être pour vous la loi et les prophètes, j'entends les règlements de votre ordre, règlements qui vous astreignent, lorsque l'accusé n'a pas de défenseur, à plaider sa cause, vaille que vaille. Après tout c'est la rançon de vos privilèges, messieurs... de votre monopole! Et, si, le jour où il s'agit de disputer une tête au bourreau, on ne trouvait personne dans une compagnie d'avocats comme la vôtre, — j'entends personne de sérieux, — alors, dès le lendemain, l'intérêt social voudrait que ce barreau, de fermé qu'il est, devînt ouvert à tout venant. »
Desmauves parut un peu ébranlé.
« D'ailleurs », reprit le président, sur un ton plus conciliant, en même temps qu'il enveloppait ses paroles de gestes onctueux, « rendez-voua donc compte, mon jeune ami, qu'au fond, cela va être pour vous une excellente affaire, très profitable... »
Et sur un geste indécis de Desmauves :
« Ne comptez-vous donc pour rien la notoriété que le retentissement des débats va vous valoir?
Un condamné à mort, un guillotiné!... mais je vous assure qu'à l'époque où je faisais mon stage, j'aurais payé cher une tète de parricide comme celle que je vous remets. »
Desmauves, avec un sourire mélancolique, mais du ton de quelqu'un qui déjà se prépare à céder :
« Cela dépend sans doute du tempérament... et du caractère de chacun, car, voyez-vous, monsieur le président, moi...
— Hé, hé, oui, je sais ! vous vous flattez d'arriver peu à peu à vous conquérir les suffrages d'une petite élite. Le malheur, c'est que les esprits distingués, les délicats dont se compose cette élite n'ont pas moitié autant de procès que les bonnetiers, les marchands de vin ou les marchands de charbon. Et voilà pourquoi, alors qu'on vous cote à l'Archevêché, au Palais, à notre Académie, vous plaidez... peu. Oui, bien moins souvent que certains, de vos confrères qui, eux, se produisent partout, se répandent dans tous les mondes, paient de leur personne en toute occasion. Il ne sied plus d'être dédaigneux du peuple aujourd'hui, ou bien l'on paie son dédain fort cher... Or, les lettrés, les artistes comme vous — qu;ils le veuillent ou non, sont des aristocrates.
— Oh! monsieur le président, je vous assure qu'en ce qui me concerne... D'abord mon origine modeste, que je n'oublie jamais, suffirait à me garder de toute... »
Le président hochait la tête :
« Je vous répète, maître Desmauves, qu'il faut se mêler davantage au courant, ne pas craindre de coudoyer le peuple. Aussi, à ce point de vue, je me félicite pour vous de ce que toute la ville va avoir, cette semaine, votre nom à la bouche... Ah ! mille pardons, fit-il tout à coup, mais je me souviens que j'ai quelqu'un là à côté... Alors, c'est entendu, ce dossier?...
— Je l'accepte, monsieur le président. »
« Eh bien, ma bonne Lucie, sois satisfaite... je prends l'affaire, te voilà contente?
— Tiens! tu t'es décidé joliment vite?
— Oui, le président y tenait ferme, et puis je voyais que cela te ferait plaisir.
— Tu es gentil. »
Desmauves en riant :,.« Seulement, dépêche-toi de me faire dîner, parce que, vois-tu, je vais passer la nuit à piocher. Maintenant, je ne sais pourquoi, mais je me sens plein d'ardeur, une ardeur de néophyte. Pour une fois, la seule de ma vie sans doute, que je mettrai la main à une cause d'assises, il faut que je leur serve une belle plaidoirie... Tu me feras donner une tasse de café bien fort, n'est-ce pas ?
— Le médecin te le défend... Tu le sais, ça t'énerve.
— Bah!... Et le feu est-il préparé?
— Oui.
— Je suis toujours transi et ce ne serait vraiment pafc l'heure d'attraper une extinction de voix. »
Desmauves dîna rapidement, parcourut d'un coup d'œil le journal du soir, puis, prenant la lampe, descendit à son cabinet, après avoir bien recommandé à sa femme de se coucher sans l'attendre.
Alors, installé confortablement dans son fauteuil, une couverture sur les jambes, le dos au feu, les pieds dans sa chancelière, il dessangla la liasse Drouniguen (on lui avait permis de l'emporter du greffe). Il en retirait d'abord l'acte d'accusation, la pièce principale, qu'il se mit à lire attentivement. Ce document, pour lourdement rédigé qu'il fût, relatait du moins avec ordre toutes les particularités de l'affaire.
« Le 3 février, à La Rocque, vers H heures cinq minutes du soir, rue des Mauvais- Garçons, ruelle étroite qu'éclaire insuffisamment, à chaque extrémité, un réverbère accolé à de misérables masures, un ouvrier du port, qui rentrait chez lui, aperçut à la fenêtre d'un second étage, sur sa gauche, une chose qui lui parut comme une boule blanche. Presque aussitôt, cette chose tomba dans la rue, s'affaissa sur le pavé avec un son mat. Un cri
faible, plaintif s'éleva, puis des gémissements, entendus à la fois par plusieurs témoins. .
« De divers côtés, on accourut et Ton trouva alors, toute souillée de boue, entre une borne et un tas d'ordures, une vieille femme qui râlait. Particularité saisissante et ne permettant pas* de douter qu'il y eût eu crime : sur les yeux et sur la bouche des mouchoirs étaient noués serré.
« On transporta cette femme dans une pharmacie, mais elle avait entièrement perdu connaissance. Un médecin, appelé en hâte, constata une fracture de la colonne vertébrale et une lésion au crâne, blessures dont une seule eût suffi pour amener la mort.
« Cependant des voisins l'avaient reconnue. C'était une veuve Drouniguen, originaire de Brest, qui habitait un petit logement dont l'entrée se trouvait à deux pas. La fenêtre d'où on l'avait vue tomber était précisément celle de sa chambre.
« Les voisins envahirent aussitôt l'escalier et sonnèrent vivement à la porte. On savait que, vers dix heures. Gustave Drouniguen, le fils de la victime, y était entré, accompagné de sa maîtresse Elvire Poussié. Vainement on frappait à coups redoublés, la porte restait close. Elle ne s'ouvrit que lorsqu'un des voisins commença à la crocheter. Drouniguen apparut alors en chemise. Il se frottait les yeux comme un homme qui se réveille d'un pesant sommeil. En balbutiant il dit : « Nous dor-
« mions!... Quoi donc qu'il y a? — Gredins, misé- « râbles! s'exclamèrent plusieurs personnes, vous « avez essayé de la tuer, mais le coup est manqué, « elle n'est pas morte; en ce moment, elle parle au « commissaire de police; habillez- vous vite et « venez! »
« Gustave Drouniguen et la fille Poussié reculèrent atterrés. Ils semblaient tout anéantis. Ce ne fut que lorsque les agents s'en mêlèrent qu'on put les faire descendre et les traîner chez le pharmacien. Devant la boutique de celui-ci la populace du quartier s'était amassée et poussait des hurlements de mort. Drouniguen, en proie à une frayeur indicible, se tenait courbé en deux, le bras levé, les mains en avant comme pour se protéger la figure. Plus effrontée, la fille Poussié, les cheveux en désordre, se retournait à chaque coin de rue, et répondait par des obscénités aux injures de la foule.
« On avait hâte de les confronter, mais la vieille femme venait de rendre le dernier soupir. La nouvelle de cette mort sembla soudain réconforter Drouniguen. Mis en face du cadavre, il le regarda tranquillement, sans émoi visible; même plusieurs personnes surprirent un regard satisfait qu'il échangeait avec sa maîtresse.
« Sur ces entrefaites, arrivait le commissaire. 11 fit aussitôt sortir le public, fermer la boutique, et commença son interrogatoire.
« Drouniguen et la fille Poussié expliquèrent en termes identiques, comme des gens qui se sont concertés d'avance, que, pendant qu'ils dormaient dans la chambre voisine, la mère se serait levée pour aller prendre de l'eau-de-vie dans un placard. Alors, étant ivre, elle s'était trompée en revenant, et, croyant se mettre au lit, aurait enjambé la fenêtre, qui n'avait pas de barre d'appui. Au surplus, disaient-ils, ils dormaient à poings fermés et n'avaient rien vu, rien entendu.
« L'attitude des accusés trahissait si bien leur fourberie que, sans plus hésiter, le commissaire les mit l'un et l'autre en état d'arrestation. L'enquête ne devait laisser subsister aucun doute. Elle révéla, en effet, que, depuis quelque temps, la veuve Drouniguen s'alarmait de voir l'ascendant que prenait peu à peu sur Gustave, cette fille Poussié. Elle avait bien raison d'être inquiète. Elvire Poussié convoitait l'argent de la vieille femme et prétendait se faire épouser. Or Mm6 Drouniguen, sachant trop bien à quoi s'en tenir sur cette fille, son ancienne servante, s'opposait au mariage; même, à plusieurs reprises, elle avait refusé de la laisser pénétrer chez elle. Gustave, nature cupide, paresseux fieffé, n'était, de son côté, accessible à aucun bon sentiment. Sa mère lui promit cent francs s'il embarquait au long cours. Le garçon avait tergiversé, ne répondant ni oui ni non, essayant d'obtenir l'argent quand
même, et puis, finalement, il avait disparu, — tout au moins sa mère ne l'avait plus revu. En fait, ce triste individu n'était pas loin : simplement caché chez sa maîtresse. Seulement, au bout de quelques jours, il se trouvait tout à fait sans ressources. La fille Poussié lui faisait de continuelles avanies, lui reprochant amèrement sa lâcheté. Elle le menaçait de le jeter dehors et d'en prendre un autre s'il continuait à manquer de cœur! On devine ce qu'elle entendait par là.
« Le 3, à 9 heures et demie du soir, par temps sombre, Gustave et la fille Poussié sortirent ensemble de leur logement. Us rasaient les maisons. Sous le bras, la femme tenait, enveloppée d'un vieux journal, une bouteille de tafia prise à crédit dans un débit voisin. Arrivés rue des Mauvais-Garçons, n° 3 (la maison est presque à l'encoignure), ils montèrent ensemble l'escalier. La clef était restée sur la porte. Très probablement, ils trouvèrent la vieille femme étendue sur son lit tout habillée, et dormant du lourd sommeil de l'ivresse. En effet la malheureuse, que la disparition de son fils avait beaucoup affectée, buvait depuis quelque temps. Ce soir-là elle s'était attardée chez une petite épicière du quartier à laquelle elle contait ses misères en absorbant de l'eau-de-vie. L'état dans lequel elle se trouvait l'obligeant alors à réclamer l'assistance de quelqu'un, le nommé Polycarpe Damour, retraité de douane, qui se
trouvait là, consentit à reconduire la vieille femme jusque chez elle. 11 l'aida à remonter ses étages, puis, ayant allumé une chandelle afin de reconnaître les êlres, il étendit la bonne femme sur le lit et se retira.
« Drouniguen et la fille Poussié durent tout de suite se rendre compte que l'état d'inconscience de la bonne femme leur permettrait tout à l'heure, d'avoir raison d'elle. Personne, — l'accusation doit le reconnaître, — n'a ni vu ni entendu ce qui s'est alors passé. Pourtant, la dame Anquetin, blanchisseuse, qui travaillait dans son atelier séparé par un refend de l'appartement de la victime, a distinctement perçu d'abord le bruit léger des pas de plusieurs personnes s'approchant de la fenêtre, puis, une minute après, un bruit de chute sur le pavé de la rue. Il est ainsi établi que les accusés n'étaient pas couchés, comme ils voulaient le prétendre. Il y a tout lieu de présumer que Drouniguen et la fille Poussié auront brusquement saisi la vieille, elle se sera débattue; alors, pour l'empêcher de crier, ils l'auront bâillonnée, puis, aussitôt après, précipitée dans le vide.
« C'est ainsi que le juge d'instruction a reconstitué le crime et qu'il l'a retracé devant les accusés pris isolément. Vaincus par l'évidence, tous deux ont fini par arriver, presque le même jour, aux aveux les plus décisifs. Ils ont reconnu formellement qu'ils songeaient depuis longtemps à s'appro-
prier tout ce que possédait la dame Drouniguen, et que, le soir du 3 février, ils avaient mis à profit l'état dans lequel ils la trouvaient pour la jeter par la fenêtre. Ils ne sont en désaccord que sur le point de savoir qui des- deux aurait été l'instigateur du forfait. A cet égard, ils se rejettent haineusement l'un sur l'autre toute responsabilité. »
Quand il eut achevé sa lecture, Desmauves feuilleta les dépositions des témoins, puis les notes de police, enfin il parcourut jusqu'aux résidus; il lut, avec non moins d'attention, ces brèves remarques qu'un président d'audience soigneux n'a pas manqué de crayonner çàetlà en marge des pièces, afin de se remémorer les diverses questions à poser.
Son examen achevé, l'avocat, qui avait d'insupportables picotements dans les yeux, monta se 'coucher. 11 se sentait assez déconfit.
« Qu'est-ce qu'on peut bien plaider? C'est le dernier des coquins, ce Drouniguen! Et avec cela, il a avoué!... Un accusé qui avoue est un homme perdu.
« Ah ! se disait-il, tout en se déshabillant, je serais vraiment curieux de causer un peu avec Capitrel, le défenseur de la fille Poussié. 11 ne manque pas d'aplomb, d'ordinaire, le confrère, mais je ne le vois pas, cette fois, osant proposer au jury des circonstances atténuantes. Que va-t-il imaginer?...
Bah! que le coupable c'est mon client, — tandis que sa cliente à lui, une pauvre niaise terrorisée, une timide brebis, s'est bornée à laisser faire... Faut-il, en vérité, avoir une piètre idée d'un jury pour lui en servir de celte force! N'importe, je verrai Capitrel demain. »
« Ah! ah! bonjour, Desmauves, bonjour, grave confrère. Comment allez-vous? je parie que vous venez pour notre complicité de parricide. Il s'agit de régler le petit quadrille, hein? En avant quatre!
— Oui, fit Desmauves, un peu choqué de cette légèreté de propos, je désirais tout naturellement...
— Tout d'abord pardonnez-moi de ne vous avoir point devancé, — je le devais aux termes de nos règlements, puisque vous êtes mon ancien, — mais, ma parole, j'ignorais encore, il y a une heure, par qui le président avait remplacé Chose... oh, je ne trouve jamais les noms...
— Lemarcis.
— Oui, Lemarcis, qui a pincé l'influenza, et pas pour un peu, à ce qu'il paraît; sans quoi, je vous garantis...
— Oh, l'on connaît votre correction ordinaire... Aujourd'hui, le temps nous presse, et je viens tout
bonnement, en camarade, vous dire à lp. hâte ceci : Nos deux défenses sont liées, le sort d'un accusé sera le sort de l'autre; cela étant, que vous proposez-vous de plaider?
— Ce que je compte plaider? Eh! eh! mon bon... mais un joli éreintement sur votre dos... « J'étais « une honnête fille... ou presque, — vous m'avez « débauchée, alors que je me trouvais au service de « maman Drouniguen... Car vous avez tous les « vices; moi, sage comme une image!... Du crime, « s'il y a crime, je n'ai rien vu, rien entendu. « Tout s'est passé pendant que je faisais dodo.
— Vous cultivez l'humour », murmura Desmauves, qui esquissait un mince sourire.
« Comment! mais je ne ris pas du tout, observa Capitrel de sa voix enrouée, pas du tout! » Et, campé devant la glace, il rectifiait posément son nœud de cravate.
« Votre cliente a avoué !
— Eh bien, qu'à cela ne tienne; nous revenons, mon cher, Elvire revient sur ses aveux, voilà!
— Mais sous quel prétexte?
— ■ ... Sa faible intelligence, — elle ne sait d'ailleurs ni lire ni écrire, — ne lui a pas permis de se garder des embûches de l'instruction.
— Vous plaidez cela, vous?...
— Je plaide cela, moi.
— Sans... rougir?
— Ma foi, oui, sans rougir.
— Mais, grand Dieu... ça ne tient pas debout!
— Évidemment non!... Mais ça, ça m'est égal, mon bon! Ce qu'il me faut, moi, c'est un prétexte à phrases ; or, à notre époque, rien ne se tartine mieux que l'indignation contre un abus de pouvoir. Et puis c'est de Corval qui a fait l'instruction, et, cet animal-là, je ne peux pas le sentir. Il vous a une de ces morgues... Il fait toujours semblant de ne pas me voir dans la rue; aussi, vais-je lui régler son compte : « Jamais, messieurs les « jurés, on n'a vu une instruction aussi faible, aussi « maladroite! »
Au surplus, je plaide second... c'est vous qui débutez, qui posez le débat ; moi, je vous vois venir, et, forcément, je serai bref. Et puis, entre nous, cette affaire, je m'en moque un peu... Je n'ai qu'une crainte...
— Quoi donc?
— ... qu'elle ne se prolonge tard dans la nuit, car, le lendemain, je suis du rallie des De Lussac, avec les officiers de dragons, de sorte que je voudrais bien pouvoir me coucher de bonne heure... Et vous, Desmauves, vous ne suivez pas les rallies? »
Le regard protecteur, l'air enchanté de soi, Capitrel, un superbe garçon bien en chair, solidement musclé, se promenait tout en parlant, les mains derrière le dos. 11 affectait de faire de larges enjambées, en mollissant un peu, et les talons
écartés, — le mouvement instinctif du cavalier qui redoute d'accrocher ses éperons. « On déjeunera en forêt sur l'herbe, ce sera très amusant... Mais, voyons, revenons à nos moutons. Nous disions donc, pour arrêter le programme de samedi, que votre homme, Drouniguen fils, — il s'appelle Gustave, ça ne m'étonne pas, c'est un prénom de mauvais sujet, — revient également sur son aveu, n'est-ce pas?
— Mais non, à moins que... Vous pensiez donc que ce serait possible?
— C'est nécessaire, mon bon, ah ça!... Tout à l'heure je plaisantais, mais nous n'allons pas nous mitrailler l'un l'autre, je suppose?
— Permettez,* faisait Desmauves, vous galopez d'un train... comme au rallie... moi, je n'ai pas encore vu mon client. Dans un quart d'heure, je vais à la prison. Je demanderai à lui parler : s'il me déclare qu'il ne maintient passes aveux... soit! Mais croyez bien que quant à le lui conseiller... jamais !
— Oh, bien entendu, mon cher, bien entendu, clamait l'autre, on ne donne pas de ces conseils-là. Il y a, cependant, manière pour que ce soit tout comme... On suggère simplement.,., on suggère... »
Capitrel, tout en parlant, tenait à la main un large coupe-papier à manche d'ivoire garni d'argent, avec lequel il tapotait le rebord de son
bureau, sans paraître vraiment attentif à autre chose qu'à bien placer son vaste menton frais rasé dans Téchancrure des coins cassés du faux col.
« Voyez-vous, mon brave ami, la plaidoirie aux assises, moi, ça me connaît. Rien qui rappelle la plaidoirie au civil, rien!... Ici il faut arriver à son banc avec un trousseau de procédés, un plein sac de ficelles. Le succès y devient une question d'habileté. Par exemple, moi, je ne perds pas de vue une minute mes têtes de jurés; je lis dans leurs yeux, sur leur front. Un rien, un geste m'éclaire sur leur état d'âme... Ce sont des gobeurs, en somme, ces bons jurés. A cette session, on pourrait croire qu'on nous les a choisis exprès. Presque tous des ruraux, des fin-fond-de-eampagne ! Tenez, mon cher, prenez donc une pastille à la violette.
— Non, merci.
— Si, si, essayez. C'est Lalo qui vient de les rapporter d'Egypte, elles ont bon goût avec un parfum agréable; et puis elles stimulent la salivation, ce qui est vraiment précieux à l'audience. Je vous en recéderai si vous voulez... trois francs la boîte. »
L'aisance de son confrère, la manière pleine de désinvolture avec laquelle il coupait par un propos frivole une conversation fort sérieuse, ne laissaient pas que d'en imposer à Desmauves. Il pensait : « Comme cela vous donne de l'assiette, de se sentir appuyé sur une fortune solide! Voilà un garçon en
somme... ordinaire, eh bien, là où je marche à tâtons, il n'hésite pas, lui, il taille, il tranche, — il est sûr de sa route ! »
« Nous avons une chance, voyez-vous, reprenait Capitrel qui enflait le ton et développait le bras d'un beau geste' ample, nous avons une chance : la bêtise du ministère public! Si Brunel siège, nous sommes flambés, mais si c'est Gombarac, comme me Ta fait pressentir hier le procureur général...
— Vous avez été voir le procureur?
— Non, je Fai rencontré à la matinée de la générale Varimpré... Si c'est Combarac, alors, on pourra s'amuser.
— Combarac? Un petit brun?... Il arrive de Grenoble, n'est-ce pas? On le dit assez... nul.
— Comme un neveu de ministre qu'il est, — et prétentieux! Vous verrez ça! Impayable quand il glapit de sa voix de fausset : « Que votre con- « science, messieurs les jurés, ne se laisse pas « perturber par la sensibilité naturelle au cœur « humain. » Oh! avec lui, nous devons obtenir...
— Quoi? Des circonstances atténuantes?
— Mieux que ça! l'acquittement.
— L'acquittement! Non, vous n'y pensez pas, car enfin... ces gens sont des bandits.
— Heu, heu! ce sont... nos clients, mon cher. Ne nous livrons pas à des appréciations personnelles sur leur .compte. Ce ne serait guère dans notre rôle. Le ministère public a pour office de noircir les
accusés, nous, de les blanchir. Chacun son métier. Donc ne regardons pas de trop près la cuisine que nous préparons pour le jury.
« Et alors, mon bon, si Combarac, surnommé Baraque, lâche des bêtises, s'aventure trop près du bord, vlan! nous le jetons à l'eau. Et, ma foi, cela pourrait bien arriver demain. Car enfin cette affaire doit bien receler quelque particularité obscure : il ne s'agit que de la découvrir. Aussitôt, en avant la grande tirade, cliché Lachaud n° 5 : « N'oubliez « pas, messieurs les jurés, que le Ministère public « doit répandre la lumière à flots sur toute l'accu- « sation; sinon, l'évidence n'étant pas faile, vous « devez acquitter! »
— Quelle mémoire! fit en souriant Desmauves qui se levait pour s'en aller.
— Bah! affaire de gymnastique. Je joue souvent la comédie de salon et cela m'entretient.,. Allons, au revoir, confrère, portez-vous bien. »
Desmauves connaissait assez mal la prison départementale.
A l'époque où il achevait son stage, il lui était arrivé de défendre en correctionnelle des individus poursuivis pour escroquerie, vagabondage ou abus
REMORDS DAVOCAT 27
de confiance ; mais, en général, il attendait que ses clients lui fussent amenés à la geôle du greffe. Sans doute, cela ne laissait à l'avocat que quelques heures pour préparer sa défense, mais, pour consciencieux qu'il fût, Desmauves aimait encore mieux risquer d'être quelquefois pris de court.
C'est que, dans sa pensée, la Prison était le vivant symbole de toutes les tares sociales. Pas artiste du tout, dénué du sens du pittoresque, habitué à ne considérer choses et gens qu'au seul point de vue des lois de la conscience, André eût été incapable de se complaire à noter au passage tel trait curieux de cynisme, tel détail drôle d'une existence d'aventurier! Il se fût même reproché comme perverse l'espèce de jouissance qu'on peut goûter à confesser un coquin vraiment intelligent et beau parleur.
Et puis, pour tout dire, Desmauves n'était peutêtre point exempt d'une certaine affectation, d'une pose en quelque sorte professionnelle. Nombre d'avocats, en effet, même des plus estimés, se piquent de n'étudier un procès qu'à la façon dont ils examineraient un point d'histoire, — à distance des choses et des gens, sur pièces et documents. Cette attitude de réserve, quand il s'agit de s'éviter le contact de criminels, a son excuse, car — il faut bien l'avouer, — on fait son égal, ne fût-ce que pendant un instant, de l'individu qu'on est allé
visiter, et avec qui s'établit bientôt une certaine familiarité, l'inévitable intimité du tète-à-tête.
« Le détenu Drouniguen?... Monsieur a une permission?
— Voici.
— Ah! de M. le procureur! c'est bien! Si vous voulez me suivre... Pardon, mais comme je n'avais encore jamais vu monsieur ici, je ne savais pas que monsieur était avocat, et comme ce gaillard-là a tenté l'autre jour de s'évader on prend plus de précautions avec lui. Nous avons même des ordres pour ne le laisser sortir de sa cellule sous aucun prétexte... »
Une longue enfilade de corridors aux parois nues, d'un uniforme ton vert pâle en haut et brun terne à hauteur d'homme; puis une cour, plantée çàet là de grêles arbrisseaux en quinconce, où des individus à mine défaite, l'air las, tout rasés et tondus de près, habillés de gris, se promènent tête basse. On surprend un regard sournois, oblique, toujours aux aguets. Ce sont des ricanements quand on passe, parfois un grand silence, parfois aussi des imprécations étouffées, des injures ignobles mâchonnées dans votre dos. Puis d'autres portes, d'autres couloirs plus sombres, ici une grosse serrure et une solide porte de chêne. Maintenant, il faut attendre le surveillant-chef. Le voici qui vient làbas, en tunique bleue à passepoils jaunes, une
étoile au képi. Il s'avance lentement; on devine que pour cet homme le temps n'a pas grande valeur, que dans cette prison on n'est jamais pressé, que les journées y. seront toujours et quand même trop longues. Le gardien ouvre un autre corridor plus étroit, qui commande une suite de petites portes à judas grillé. Au long d'elles, un soldat, fusil chargé, se promène à pas comptés.
«Numéro 27! C'est ici, monsieur», dit le gardien.
De nouveau un cliquetis, un grincement de ferraille, une porte qui tourne sur ses gonds, sourdement, — et voici l'avocat dans une petite cellule éclairée d'en haut par un soupirail étroit.
Sous ce jour dur, Desmauves clignote des paupières. Dans le coin à gauche, quelqu'un s'est levé souplement, sans bruit.
« C'est bien vous, Drouniguen? »
Pas de réponse.
« Je suis votre avocat, celui qui vous défendra après-demain. »
L'homme avance d'un demi-pas, se tient debout, les mains dans les poches. Il tend le cou non sans hésitation; les narines flairent, tandis que les yeux cherchent à se fixer. Mais l'avocat tourne le dos à la lumière et, à son tour, scrute très attentivement la figure de l'assassin. Oh! la répugnante face couturée de cicatrices, toute en mâchoire, une mâchoire énorme dont les tendons saillants ont,
près des pommettes, des reflets de chaudron sale; les cheveux tout mêlés et huileux, une courte vareuse bleue à petit collet tout tors, un pantalon roussâtre et déchiré, échancré du bas, étroit des hanches. Des mains noires, larges comme des pelles de terrassier, très poilues, sillonnées de crevasses, avec çà et là des traces de tatouage.
Plus Desmauves observe cet individu, plus il ressent de dégoût. Il voudrait se hâter d'en terminer, mais ne sait vraiment pas par quels mots prendre un peu contact avec lui.
En tatillon qu'il est, il tergiverse. Le voici qui voudrait d'abord que son client lui raconte sa vie. Comme si une brûle pareille pouvait raconter quelque chose! Drouniguen, d'ailleurs, n'a pas du tout l'air de comprendre et se Borne à dire que sa mère ne lui donnait jamais d'argent: « Voilà! monsieur, jamais qu'elle en donnait!
— Il y a une chose importante dont je dois vous informer : votre co-accusée... est revenue sur ses aveux.
— Elvire? fait l'homme dont les petits yeux lancent une lueur rapide.
— Oui, elle a déclaré à son défenseur qu'elle n'était pas coupable, qu'elle n'avait rien vu de ce qui s'est passé! Elle prétend, enfin, qu'elle n'a nullement avoué. »
Drouniguen, tassé sur lui-même, se pelote, le cou penché de côté.
« Ah... ah... c'est bon... finit-il par dire. Et moi, j'peux-t'y revenir aussi, moi?
— Je n'ai pas de conseils à vous donner làdessus !
— Ah!... fait l'homme qui a tout de suite un regard hostile. Ah... eh ben, qui ça, alors, qu'en a à me donner? »
La question est bien simple, bien naturelle ; Desmauves devait l'attendre et cependant il a l'air tout ennuyé. En haussant les épaules : « Faites comme vous voudrez!
— Compris », grogne Drouniguen qui d'un revers de main essuie le filet de salive qui lui coulait au menton, « compris ! c'est comme si qu'on virait bordpour-bord quoi!... Et alors, comment qu'faudra lui dire ça au président, que j'ai pas avoué? Vous, quoi que vous diriez, si vous étiez à ma place?
— A votre place?... Cet individu est inouï d'impudence », murmure le jeune homme. Mais il a tellement hâte de s'en aller que nerveusement il répond : « Je dirais ceci : « Messieurs les jurés, je «n'ai rien avoué sinon que je dormais. Donc toutes « les belles phrases que l'instruction m'attribue, elle « les a plus ou moins imaginées. Moi je n'ai passé « aucun aveu, et c'est en vain qu'on s'est efforcé de « m'intimider. »
— C'est bon, on tient le truc! Maintenant, vous n'auriez pas du tabac à me passer, diles... c'qu'on s'fait vieux ici, crédié!
— Du tabac! » Et Desmauves se hérisse devant l'envahissante familiarité du drôle... « du tabac! non je n'en ai pas... d'abord je ne fume pas.
— Ah ! » et Drouniguen se met à se promener dans son cachot en se dandinant du haut du corps comme un mât de barque qui roule à la vague. Il sifflote un alerte petit rigodon dont il marque la mesure avec les genoux.
Mais Desmauves : « Avez-vous autre chose à me dire? Je m'en vais travailler à votre affaire.
— Non, rien; à après-demain alors! Ah!... M'sieur, pardon!... le juge il a pas voulu me dire oùsqu'on a mis la monnaie qui-z-ont trouvée chez la mère? Combien que vous croyez que ça me fait en tout?
— ... Je n'en sais rien, répond l'avocat d'un ton glacial.
— Si je vais à la Calédonie... dites, m'ie donneront-ils, l'argent?
— Mais quel argent?
. — L'argent que j'vous dis, celui d'ia mère, pardi !
— Non, on n'hérite pas de ceux à la vie de qui on a attenté.
— En ce cas, ousqu'elle ira, la monnaie? »
Des mauves, le nez dans son mouchoir, tant le relent de fauve qu'empeste cet individu le suffoque :
« J'ignore quels sont les plus proches de votre mère! Vous le savez mieux que moi.
— En avait pas!... était née à l'hospice...
— Eh bien, alors, ce serait l'Etat. »
Et Desmauves sort, pendant que Drouniguen grogne sourdement : « l'État!... l'Étal! »
« Pouah ! » fit Desmauves se secouant instinctivement tout en allant, comme s'il redoutait de garder dans les plis de ses vêtements l'odeur infecte du misérable. « Et je vais défendre ça, moi!... »
Rentré chez lui, devant son bureau, il se sentit soudain très mou, découragé, car toujours la terrible question : que plaider? comment trouver un semblant d'excuse au crime de cet homme? Et cependant ce n'est pas pour rester coi devant le jury qu'on est commis par le président! — Enfin, se dit-il, à force de chercher, peut-être trouverai-je. Ce ne serait pas la première fois qu'en repassant à fond un dossier il me viendrait des idées auxquelles je n'avais songé d'abord...
Je vais lire et relire attentivement toutes les pièces, surtout les dépositions, de façon à les posséder sur le bout du doigt ; et ma foi, advienne que pourra! s'il y a un peu de lutte à l'audience, 'si je m'échauffe... Tiens, c'est vrai, l'avocat général va être justement Combarac... C'est drôle! Comme il faut que le procureur général soit sûr de la condamnation pour confier le réquisitoire à un aussi pitoyable magistrat! »
Bientôt Desmauves sourit en se remémorant les
dernières sottises que le personnage aurait débitées. Sont-elles authentiques? Bah! on ne prête qu'aux riches ! Bien sûr que samedi tous les jeunes avocats viendront s'amuser à l'audience.
Pendant qu'André passe sa robe au vestiaire de la Cour, il entend dans le corridor : « Chut, c'est maître Desmauves qui est là... Il paraît que c'est son début aux assises.
— Est-ce qu'il n'est pas de notre Académie des Belles-Lettres?
— Oui, oui... Oh! il parle fort bien, à ce qu'on dit. »
André feint de n'avoir point entendu, mais son amour-propre se sent agréablement chatouillé.
Peu à peu, une envie ardente monte en lui : nul, en effet, ne résiste complètement à l'attirance du succès public, à la séduction de là popularité. Lui, qui ne s'était jamais privé de railler ceux de ses confrères qu'il voyait trop gourmands des faciles applaudissements de la galerie, — maintenant qu'il y est pour son compte, que là, à côté, dans la grande salle d'assises ronflent sourdement des rumeurs de foule, il se sent envahi soudain de la vanité de l'acteur qui monte sur les planches un
jour de belle chambrée, tout pénétré du sentiment de son importance. Il se répète avec complaisance que les fortes émotions qui vont secouer tout à l'heure magistrats, jurés, assistants, seront son œuvre! Quel beau rôle, tout de même, que celui de l'avocat!
« Sapristi, mon cher, quel air de jeune dieu vainqueur vous avez aujourd'hui », souffla jalousement un petit confrère, tandis que Desmauves gagnait le banc de la défense.
André ne put s'empêcher de rougir un peu. Il se sentait deviné. Oui ! maintenant que le combat était tout proche, il reniflait la poudre, se sentait prêt à charger. Le sang lui bouillonnait aux tempes ; ah ! il n aurait pas fallu à cette heure plaisanter, lui dire que son affaire ne valait rien. Son affaire? Très défendable, oui, oui, parfaitement!
Il y a une demi-heure que l'audience est commencée.
Au milieu du brouhaha des conversations, le président, un petit gros, rougeaud, avec un lorgnon d'écaillé, M. de la Mendalle, penché sur le dossier, le feuillette assez nonchalamment. Mais voici que son lorgnon lui échappe, tombe, glisse entre deux pages, et c'est toute une affaire que de le rattraper. Il faut qu'un des assesseurs s'en mêle. Alors, troublé par l'incident, oubliant qu'il vient déjà de poser une question à laquelle les accusés
n'ont rien répondu, le président en pose une autre. Et cela toujours du même air un peu affecté, semblant prendre tout de très haut. S'il savait, pourtant, ce que ces attitudes-là exaspèrent le jury et combien d'acquittements ne sont que des coups de mauvaise humeur contre le président! Il est vrai que c'est bien fastidieux d'interroger un drôle . comme ce Drouniguen, qui fait l'imbécile depuis le commencement. On n'en peut rien tirer que de vagues grognements. Le coquin ne se soucie pas de s'exposer à lâcher, sans le vouloir, une parole compromettante. Le dos rond, la face plus sale que jamais, ses larges mains crispées sur ses genoux, les yeux mi-clos, il semble guetter quelque chose.
Le président vient de répéter :
« Passons! Cela encore a été reconnu à l'instruction! »
Mais Drouniguen se lève : « Un instant! » faitil. Le gendarme qui le garde veut le faire asseoir, mais le gas lui résiste, le repousse, et, les mains sur les hanches, clame :
« Je reconnais rien... J'ai pas avoué! Na! voilà !
— Comment? Quoi? fait le président qui sursaute et se tourne vers l'accusé, mais, mais... dans l'instruction?
— Pas vrai !
— Comment, pas vrai?... D'abord, tâchez d'être poli! hein! Je vous dis que vous avez tout avoué.
La preuve, tenez, messieurs les jurés, la preuve, page 21, dans le haut. Je lis textuellement : « A cet instant, le nommé Drouniguen dit : « Allons, en « voilà assez, bien oui, c'est vrai. Nous Pavons « poussée un peu et elle a fait la cabriole. »
— Possible que ça soye écrit, fait l'homme d'un ton goguenard, possible ! mais, c' juge-là, il n a pas dit la chose comme il devait... vu que j'ai jamais dit ça. » Puis soudain, avec volubilité, et comme on récite une leçon : « Messieurs les jurés, je n'ai rien avoué sinon que je dormais: donc toutes les belles phrases qu'il m'attribue, il les a plus ou moins imaginées. Moi, je n'ai passé aucun aveu, et c'est en vain qu'il s'est efforcé de m'intimider. »
Desmauves tressaille; il ne peut s'y méprendre, ce sont exactement ses mots. à lui, le jour où il est allé à la prison!
« Éh bien, dites donc, confrère, lui murmure à voix basse, avec un mauvais rire, le beau Capitrel, vous n'êtes pas emprunté, vous, pour un soi-disant timide. Bigre! Alors... vous lui avez fait répéter son rôle? » Mais Desmauves feint de n'avoir pas entendu. Capitrel va insister... Heureusement, voici l'interrogatoire de la complice qui commence.
Ah! celle-là non plus n'a pas une mine à séduire le jury; c'est bien le type de la rouleuse aux traits avachis, à l'air ignoble. Elle semble d'ailleurs avoir conscience de l'effet déplorable qu'elle pro-
duirait à se laisser regarder en pleine lumière, car elle s'obstine à garder la main devant ses yeux. On entend à peine les réponses qu'elle susurre en larmoyant dans un tremblotement de ses grosses lèvres.
« Vingt-sept ans, monsieur.
— Non! trente-deux bien sonnés. Vous avez déjà été condamnée trois fois pour escroquerie. Qu'avezvous à dire pour expliquer votre conduite? Racontez-nous la scène du crime. Allons, parlez!
— Ah!... c'est bien malheureux... bien malheureux! »
La fille Poussié pousse de grands soupirs et tortille un mouchoir en loques de ses gros doigts rouges à peau luisante.
« Quoi?... qu'est-ce qui est malheureux?... Qu'on vous accuse d'assassinat? mais vous avez avoué!... car, enfin, est-ce que, vous aussi, vous auriez l'effronterie... La comédie serait complète!
— Pardon, monsieur le président », interrompt de sa voix la plus grave maître Capitrel qui, debout à la barre, incline en avant son gros corps bien nourri, « pardon! mais je ferai respectueusement observer à la Cour que ma cliente est accusée et non point condamnée. Or elle m'a déclaré revenir formellement sur des aveux qu'elle assure ne lui avoir été arrachés que par l'intimidation, — ainsi que cela se pratiquerait, dit-on, dans certains cabinets d'instruction.
— Maître Capitrel, je vous défends d'incriminer le juge, M. de Corval, dont la conduite n'a pu être que parfaitement correcte. Je vous le défends !
— Heu! monsieur le président, le juge a pu se tromper... ne pas comprendre... se laisser entraîner par son zèle... »
L'avocat général Combarac, un petit monsieur mince, jaune, longs favoris, nez en lame de couteau, exprime par une mimique méprisante, le cas qu'il fait de ces reprises d'aveux qui surviennent si à propos pour les besoins d'une cause désespérée. Dans son impatience il trépigne. Il a hâte, sans doute, qu'on lui accorde la parole.
Enfin c'est son tour. Il drape ses manches, tousse un peu afin d'affermir sa voix et le voilà parti grand train. Ah! pour lui, que les accusés avouent ou n'avouent pas, qu'importe! Il le déclare avec hauteur, car jamais affaire n'a présenté une limpidité pareille : c'est du cristal de roche !
« ... Donc, messieurs les jurés, une convoitise abominable a armé le bras des deux assassins. Sans respect pour les cheveux blancs d'une vénérable matrone qui les avait l'un et l'autre, — ô infamie! — comblés de bienfaits, ils se sont subrepticement introduits jusqu'en son logis pendant son sommeil, se sont tortueusement saisis d'elle, l'ont étroitement garrottée... »
Ici, maître Capitrel, qui connaît son homme et le sait jageur, se met à hausser les épaules en ricanant, à mi-voix : « Allons donc, allons donc! »
Combarac s'est arrêté brusquement. Son petit œil rond de coq-cayenne s'injecte de colère.
« Oui, garrottée, je dirai plus, terrassée! C'est alors que, dans leur fureur, les misérables, pour étouffer les cris de l'infortunée, lui écrasent, pour ainsi dire, le maxillaire. Ils serrent tellement leur bâillon que le médecin légiste trouvera dans la gorge de la morte deux dents : oui, messieurs les jurés, deux dents brisées par le bâillon.
— Des dents brisées par un bâillon! gouaille Capitrel en sourdine. Allons donc!... brisées par la chute!
— ... Et l'on ose insinuer qu'il n'y a pas eu lutte ! Mais la lutte a été terrible ! la lutte pour la 'oie!
— Hein! fait tout bas Capitrel en donnant du coude à Desmauves, j'espère... Qu'est-ce que je vous avais dit? s'enferre-t-il assez avec sa lutte? que fait-il donc du témoignage de la blanchisseuse?
— Évidemment, il se fourvoie, répond Desmauves tout animé; d'ailleurs est-ce qu'on se bat avec une vieille femme étourdie de boisson!
— Il barbote... il barbote que c'en est un rêve! Ah! je savais bien ce que je faisais en l'aguichant. Tenez, c'est à vous qu'il s'en prend maintenant, — parce qu'il vous a vu rire!... On dirait un chat-
tigre... Pristi, si vous savez profiter de l'occasion, vous devez...
— Quoi?
— ... lui casser les reins en cinq minutes. Si je plaidais premier, allez !
— Mais... mais... fait Desmauves piqué, je vous prie de croire que je n'ai pas besoin que la route me soit tracée. »
Il est tout vibrant, superbe d élan chaleureux :
« Non, messieurs, M. l'Avocat général n'avait pas le droit de vous dire que la lumière est largement faite, car jamais cause tragique ne sera, jusqu'à la fin, restée plus étrange, plus énigmatique.
« Et d'abord, laissez-moi vous rappeler ce principe primordial que pas une minute vous ne devez cesser d'avoir devant les yeux, et qui sera comme le flambeau de vos consciences : L'accusation a le devoir de tout expliquer. Si cela est vrai, tolérerez-vous qu'elle prétende sauter par-dessus certaines difficultés de sa tâche? Souffrirez-vous que, pour fortifier ses hypothèses, elle se permette de travestir certains détails essentiels?
« Ici que savons-nous de certain, de positif? Une vieille femme presque impotente vient de rentrer chez elle, en élat de vague inconscience. Son fils et la maîtresse de celui-ci arrivent. Aucun
bruit ne va être entendu, donc on ne se querelle pas, on ne se bat pas !... S'il s'était élevé la moindre dispute,' la blanchisseuse d'à côté, la femme Anquejin l'aurait entendue à travers le refend. Or elle vous affirme n'avoir surpris, bien qu'elle fût aux écoutes depuis un instant, qu'un faible frôlement de pas sur le plancher.
« A coup sûr, pas de lutte ! Et cependant, M. le Substitut, avec une assurance qui, vraiment, déconcerte, vous a affirmé : « Il y a eu bataille, lutte violente! » Eh bien, ça n'est pas vrai! Ici, je n'hésite pas à le dire, on vous trompe, messieurs les jurés.
« Et ce n'est pas tout.
« La mourante a sur la face deux mouchoirs noués, l'un devant les yeux, l'autre devant la bouche. Il faut les expliquer, ces mouchoirs! Comment les expliquez-vous, monsieur le Substitut? Celui de la bouche servait, dites-vous, à étouffer les cris de la victime. Soit! mais alors le bandeau des yeux? A quoi pouvait-il bien servir, puisque la victime était terrassée? Quelle est donc la chose quon voulait V empêcher de voir? Ah! je vous défie bien de nous le dire!
« Mais l'avez- vous seulement tenté? Non! c'est prodigieux, ceci, messieurs les jurés. M. le Substitut, qui vous demande deux têtes pour le bourreau, n'a pas même songé à rechercher pourquoi ce bandeau des yeux... Oh! s'il veutm'interrompre
qu'il parle, j'écoute!... Rien! n'est-ce pas? Sur ce point capital, il restera muet!
« Et alors, vous, ne serez-voqs pas effrayés de la terrible responsabilité que vous assumeriez si vous déclariez qu'il y a eu assassinat? Assassinat! En êtes- vous sûrs? C'est possible, oui! mais certain, non ! ce ne Test pas. Les accusés, alors, doivent bénéficier du doute; vous êtes forcés d'acquitter! »
Quand Desmauves a fini, une sorte de murmure d'approbation parcourt la salle. Ce n'est pas qu'on soit convaincu de l'innocence des accusés, mais les uns s'abandonnent au charme toujours si puissant des périodes sonores, les autres reconnaissent qu'il y a dans l'accusation quelque chose qui « ne va pas ».
Capitrel, lui, en garçon avisé, se garde bien de plaider longtemps. Sans chercher ni à toucher, ni à émouvoir, il se borne à railler avec bonhomie les incohérences de l'accusation : « Nous ne vous demandons pas d'accorder un brevet de vertu à deux êtres de moralité douteuse; nous vous demandons seulement de vous poser à vous-même cette simple question : Est-il absolument impossible qu'une vieille femme dégoûtée de la vie, désolée de penser que son fils va se marier malgré elle, ait voulu se suicider? On objectera : « Mais pourquoi juste ce jour-là? » Je réponds que le retour de
son fils, en compagnie de cette maîtresse qu'elle exècre, de cette maîtresse qui dort là dans la petite chambre à côté, a navré la vieille. N'oublions pas qu'elle a bu, et que certaines gens ont l'alcool triste. Mais voici qu'elle craint de manquer de courage pour enjamber la fenêtre. Alors elle se noue un bandeau sur les yeux, l'accusation ne l'expliquait pas : moi je vous l'explique. Et je vous supplie maintenant de vous demander s'il est impossible que les choses aient pu se passer ainsi? Non, ce ri est pas impossible! Alors vous acquitterez, à regret, mais vous acquitterez. »
Lejprésident, se penchant vers le Substitut : « Désirez-vous répliquer, monsieur l'Avocat général?
— Oh ! non', monsieur le Président, fait celui-ci avec aplomb, non! j'estime que ce serait parfaitement superflu. Les subtilités de la défense ne sauraient impressionner le jury.
— Répliquer! Allons donc!... Il en serait bien incapable, » murmure sourdement Capitrel.
Une heure et demie plus tard, les jurés rentraient, et le chef du jury, le comte de Kergans, un gentilhomme bien connu dans la région, lisait le verdict.
Ainsi que le laissait pressentir la longueur même de la délibération, c'était un acquittement.
Il y eut d'abord un mouvement de stupeur dans la foule,, puis des vociférations éclatèrent.
Desmauves, en entendant ces huées indignées, ces clameurs ironiques qui saluaient le verdict, parut tout surpris. Et sa surprise était sincère. Ah ! quelles étaient donc loin maintenant ses premières répugnances à défendre le parricide !
Un peu ahuri, déconcerté, il regardait Capitrel.
« C'est scandaleux », clamait celui-ci, tourné vers la foule et la regardant avec des yeux de défi. « Ils ne respectent pas la justice de leur pays! »
Mais tout bas, tandis que Desmauves, encore étourdi, reprend ses papiers pêle-mêle pour les jeter dans sa serviette, Capitrel murmure : « C'est raide tout de même. Avouons que si Baraque n'avait pas été aussi bête!... Ce n'est pas encore de ce coup-ci qu'il tient son avancement! »
11 était près de onze heures du soir quand André rentra chez lui. Sa surprise fut grande de voir l'escalier encore éclairé, et d'entendre en haut un bruit d'allées et venues que dominait une voix forte, celle de Mme Dorange donnant des ordres.
« Ah, lit-il, je n'ai pas de chance, vraiment. Je rentre éreinté, à bout, et il va falloir que je reste
auprès de Lucie... Elle ne comptait cependant pas que ce serait si tôt! »
Comme il arrivait au palier du second, Mm° Dorange apparut, en petit bonnet, les bras chargés de serviettes.
« Bonsoir, André.
— Bonsoir, madame Dorange. Je suppose, vous trouvant ici, que l'instant approche?
— Oui, ça m'en a l'air... Mais nous avons le temps. Si votre femme m'a fait prévenir, c'est qu'elle était tourmentée de penser que vous ne rentreriez que très tard. Alors, votre affaire?... A quoi sont-ils condamnés?
— A rien du tout : le jury les a acquittés!
— Bah! tous les deux?
— Oui! tous les deux!... » et Desmauves en hochant la tète ajoute : « Ça a fait crier un peu dans la salle...
— Alors il y avait foule?
— Foule énorme.
— Eh! mais, c'est un succès, savez-vous! Ça va vous faire joliment du bien... Non, n'entrez pas. J'oubliais de vous dire que je vous ai fait disposer un lit en haut dans la repasserie.
— Et comment Lucie se trouve-t-elle?
— Pour l'instant elle ne sent guère qu'uDe espèce de douleur sourde... Il vaut mieux que vous la laissiez tranquille... Et votre ami Capitrel, qu'est-ce qu'il dit?
— Mais il est ravi de notre triomphe. » Mme Dorange après un moment de silence :
« J'espère, André, que maintenant vous allez vous lier davantage avec lui... D'autant plus que, vous savez, nous sommes un peu parents. Il me Ta gentiment rappelé l'autre jour, — oui, oui, par sa mère qui était une Legrand... Mais, j'y pense... une idée!... pourquoi ne lui demanderiez-vous pas d'être parrain?
— Oh ! vous n'y songez pas, madame Dorange, lui infliger cette corvée! Ce serait bien indiscret... Et puis nous pensions à M. Fontaine.
— Du tout, André, du tout! D'abord, jamais vous ne serez plus ami avec Léonce qu'aujourd'hui. Un garçon comme ça peut vous être ulile : il est riche, il est connu... Et puis ça le flattera. D'abord est-ce qu'on refuse jamais d'être parrain !... Oui, ce sera parfait. Entendu!... Et bien sûr qu'il commandera les dragées à Paris !
— Je n'oserai jamais lui en parler.
— Eh, j'en fais mon affaire. Allons, vous avez bien gagné de vous reposer, montez vous coucher... Je vous ai fait mettre un peu de muscat et des biscuits... Si les douleurs augmentent on vous réveillera. La sage-femme est prévenue pour six heures du matin, seulement. Inutile de lui payer une nuit pour rien, n'est-ce pas? »
Mroe Dorange, qui a fini tous ses préparatifs, s'ins-
talle dans un fauteuil au chevet de sa fille, qui, la tête vers la ruelle, paraît sommeiller.
On a du temps devant soi, et la bonne dame songe à bien des choses.
Elle songe que ce sera un garçon, et qu'on l'appellera Robert. Ensuite, qu'on fera le baptême tout de suite... C'est bien ce qui vaut le mieux. D'abord c'est toujours l'habitude dans les familles dévotes, et puis c'est une économie. Pas de dispenses à payer àl'évêché, pas d'ondoiement, — et, au lieu d'un festin en cérémonie, où l'on serait obligé d'inviler quantité de gens, un petit repas d'intimes.
Elle sera la marraine, — naturellement, puisqu'elle est la seule grand'mère. André n'a plus personne de son côté. Quant au parrain, certes Léonce fera meilleur effet que ce vieux radoteur de père Fontaine.
Peu à peu l'excellente femme s'assoupit, mais ce demi-sommeil est bercé d'agréables visions. Elle se voit au seuil de l'église, en tous ses atours, — son beau chapeau émeraude et sa robe de faille à garniture capucine, — donnant le bras à M. Léonce.
Elle sourit à son compère, qui, du reste, est d'une prévenance charmante.
Ah ! qu'à ce moment Mme Dorange ne se souvient guère de ce qu'elle disait, il n'y a pas deux mois, devant tout un cercle de mauvaises langues, chez se vieille amie, Mmc Mauger! Comme elle malmenait alors certain « énorme garçon, tout soufflé, l'air
pas malin, avec ses gros yeux bleus à ras des joues, sa grande bouche sans lèvres, sa face rasée de bedeau, — et toujours enrhumé du cerveau? Leur monsieur Léonce!... un fat, tout juste bon à faire le joli cœur dans les salons, à roucouler la chansonnette, à imiter le miaou du chat, le bourdonnement du hanneton. Et on appelle ça un bon garçon le cœur sur la main? Allons donc! un appétit, un ventre, pas autre chose. Mais regardez-le donc : il devient si gras que le cou lui déborde sur son faux col. Et il a vingt-huit ans! » En ce moment, — il est vrai qu'elle ne garde jamais rancune à ceux qu'elle a malmenés, — la bonne dame se souvient seulement que Léonce, — elle dit Léonce tout court, — est un convive charmant, plein de gaîté et d'esprit, et que ses histoires du Palais font s'esclaffer de rire tous ceux qui les entendent.
Un peu fluet l'enfant que Mme Desmauves vient de mettre au monde, pas lourd, — quatre livres, — mais ça ne fait rien! D'abord c'est un garçon, et puis, tel quel, il plaît à la grand'mère qui dit déjà que ce sera un « gaillard », et, d'ailleurs, « plutôt de son côté ».
Demain le baptême.
Très gai, ce petit dîner; jamais Léonce ne s'est
trouvé aussi en verve. A dire le vrai, cette intrigante de Mme Dorange s'y prend de la bonne manière pour qu'il soit satisfait. Elle se pâme d'aise à chacune de ses plaisanteries. Le gros Léonce amuse particulièrement la tante Caroline et la jeune, cousine Henriette avec un tas de petits potins, de petits scandales. Car il sait tout, Capitrel, il est au courant de tout.
« Et vos gaffes de petits confrères? demande Mme Dorange. En avez-vous de nouvelles?
— Volontiers. Tenez, voici les dernières récoltées. »
Mais la tante Caroline a besoin d'explications. Un peu naïve, cette vieille demoiselle aux joues poupines, au sourire d'enfant, ne sait même pas ce qu'on appelle une gaffel Complaisamment, Capitrel explique qu'on nomme ainsi les lapsus baroques, qui échappent à l'un ou à l'autre. Tout de suite, lui les happe au passage. Il possède ainsi une collection déjà riche, une collection que beaucoup de magistrats, — surtout ce farceur de petit président Lavandier, — voudraient bien feuilleter. Mais non, ça ne regarde pas ces messieurs!
L'amusant, avec Capitrel, c'est qu'il singe dans la perfection l'intonation et le geste de chacun. Tantôt sa voix s'enfle et gronde , tantôt elle s'amincit en un petit filet aigu, avec des jeux de physionomie variés et tout le temps appropriés.
« Ces deux affaires sont liées, messieurs de la
Cour ; on ne peut les séparer, elles naissent Tune "de l'autre, elles sont sœurs. — Dans cette brasserie interlope le service était fait par des femmes sur lesquelles je ne crois pas devoir m'étendre. — Messieurs, je vais m'efforcer d'abréger les derniers instants du tribunal...
— Allons, Capitrel, un verre de château-cantenac de derrière les fagots de ma belle-mère?
— Volontiers... Pristi, il estfamegux! »
Maintenant, Léonce imite l'accent tudesqued'un colporteur qui, l'autre jour, a expliqué luiTmême son affaire au tribunalde commerce. Le colporteur se plaint de son défunt associé : « Zet home m'a fait tu mal, mais gomme il a béri tant un naufrâche, che lui bardonne, et che tis (il lève la main),, che tis : Que la derre lui soitléchère ! (après réflexion) : Non !... que la mer lui soit léchère.
A présent ce sont les débuts aux assises de ce pauvre Boussat, Boussat qui n'a jamais pu sortir qu'une phrase, une seule. Il avait appris par cœur toute sa plaidoirie et venait de dire sur le ton solennel d'un exorde grand style : « Je ne saurais me dissimuler, messieurs les jurési que, dans les affaires criminelles, le rôle le plus ingrat est celui de l'accusé », quand il fut coupé net par le rire clair d'un assistant, — quelque jeune clerc d'avoué, entré sans doute en curieux. Rien de contagieux comme la franche bonne humeur d'un
enfant! Le fou rire gagna la Cour, d'abord, puis le jury, puis les assistants, puis les gendarmes, — enfin les accusés eux-mêmes, de sorte que lorsque le président (c'était cet impitoyable la Rozeraie) demanda moqueusement du haut de son siège au pauvre stagiaire : — « En êtes-vous bien sûr, maître Boussat? » — ce ne fut plus que trépignements dans . toute la salle, on se tordait. L'avocat était perdu, roulé, noyé. Il n'a pu trouver un mot à ajouter. Il s'est assis blême, pâle comme un linge, puis de grosses larmes ont commencé à lui couler sur les joues... On ne l'a jamais revu au Palais.
« Ah ! ce monsieur Capilrel, n'est-ce pas, Caroline, comme il est amusant! Et dire qu'il est toute l'année comme ça! Ah, sa femme ne s'ennuiera pas... Voyezvous, mon gendre, c'est ainsi que je voudrais vous voir. Allons, secouez-vous!... Tâchez donc de vous animer un peu, de prendre la vie du bon côté, au lieu d'être tout le temps à chercher midi à quatorze heures. Maintenant, saperlotte, vous voilà le pied dans l'étrier !
— Ah, certainement, quant à ça!... il est lancé, déclare Capitrel qui se croit obligé d'être aimable ; oui, après l'acquittement d'un chenapan comme Drouniguen, d'un parricide qui avait avoué!... »
Une ombre passa à cet instant sur le front un peu moite de Desmauves; et, jusqu'à la fin de la soirée, en dépit des efforts de sqii camarade, il demeura soucieux.