‹ Remords d'avocat [and other stories]Chapitre 8 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

« Et quand il serait occupé, ton mari!... Puisque je viens exprès pour lui parler! »

C'était Mmo Dorange, entrée en . claquant les portes comme vent d'orage.

« Bien, maman, je vais le prier de monter... Mais, je t'en prie, calme-toi... On dirait, à ton air, que tu te proposes de lui faire une scène!... Épargne-moi, de grâce. Je ne suis pas encore bien solide, et...

— Oh ! si tu préfères, je vais descendre à son cabinet, cela m'est égal... Certainement c'est pour une explication, mais je trouve tout naturel que tu y assistes. Sois tranquille, je ne m'emporterai pas. D'abord... Ah, le voici!

— Bonjour, madame Dorange, vous allez bien? » dit Desmauves qui entrait en toussant, — son

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tic quand il était préoccupé. — Par-dessus son binocle l'avocat scrutait rapidement le visage de sa belle-mère : « Vous avez besoin de moi?... Qu'est-ce qui me procure le plaisir?...

— Quelque chose de très sérieux. Tout h l'heure j'allais au marché avec ma nouvelle bonne... Je me croise, au coin de la rue Racine, avec qui? Léonce Capitrel. Il rentrait chez lui une grosse botte d'asperges sous le bras, des asperges énormes. Je m'arrête... On se serre la main, et puis on cause. Moi je dis : Elles sont superbes! Il faut croire que les. affaires donnent, chez vous? — Mon Dieu, ma cousine (car il dit ma cousine, depuis le baptême), c'est un extra que je m'offre sur mes honoraires de l'affaire de La Rocque, l'affaire Dou... Dou... Il ne trouvait plus le nom; c'est moi qui lui souffle : « Drouniguen. » — Oui, c'est ça!... Eh bien, hier, figurez-vous, cousine, que j'ai eu une chance extraordinaire. — Quoi donc? — Un beau billet de mille de ma cliente, la fille Poussié. Et, ma foi, je n'y comptais guère... Mais à propos, ajoute-t-il l'air chagrin, comment ce bon Desmauves n'était-il pas au greffe à 5 heures? Pourtant je l'avais prévenu : « Mon cher, nos clients ont reçu l'avis que l'argent trouvé chez le banquier est à leur disposition. Us vont accourir de La Rocque... Rendez-vous est pris demain. Fanet, le greffier, a bien voulu arranger cela de manière que nous n'ayons pas à guetter nos gens

au passage. » Sur ce, je recommande à Desmauves d'être exact, parce que, les oiseaux envolés, on ne les rattraperait pas facilement. Mais 5 heures sonnent, pas de Desmauves; 5 heures 10, 5 heures 20, pas davantage. Drouniguen et sa maîtresse, qui, eux, arrivés d'avance, attendaient depuis un temps infini, grognaient. « Ma fois, me dit Fanet, il n'est pas raisonnable, votre confrère... Ils n'auraient qu'à se plaindre au procureur! Déjà ce que je fais là, pour vous être agréable, n'est pas très régulier... Allons, je remets les fonds! » Sur ce, s'adressant à moi : « Je suppose que maître Capitrel ne fait pas d'objection? — A la condition d'être réglé. — Combien réclamez-vous, maître, pour vos honoraires? — Mille francs... Il me semble que c'est bien le moins. » Drouniguen et son El vire se sont regardés indécis. Le greffier hochait la tête comme s'il approuvait ma réclamation... L'argent était là sur la table en billets, rouleaux d'or et pièces de cent sous. Nos gens soupiraient... Ça leur faisait gros cœur d'en voir partir un morceau pareil. Enfin, la fille Poussié, sans doute plus pressée de mettre la main au tas, a dit en sourdine : « Oui, faut payer mon avocat... et puis l'autre petit arriverait... Ça nous en ferait deux... Filons! » Le greffier, toujours correct : « Vous me requérez donc de verser mille francs à maître Capitrel? » Drouniguen a vaguement articulé un rauque « Oui, monsieur », et alors j'ai reçu

dix gentils petits papiers bleus. Vous comprenez, ma cousine, que, si André s'était trouvé là, il touchait autant, sinon plus, car enfin, moi, je me faisais payer par raccroc, — puisque ma cliente ne possède rien, — tandis que pour Desmauves, c'est l'héritage même de son homme, et que Drouniguen n'aurait bien sûr plus la tête sur les épaules sans votre gendre! Pour moi, André pouvait très bien ramasser-là quinze à dix-huit cents francs.

« Voilà, mon ami, voilà, mot pour mot, ce que m'a dit votre confrère. »

Mme Dorange fit une pause :

« Maintenant je compte que vous m'expliquerez pourquoi vous ne vous êtes pas trouvé au rendezvous? Vos affaires sont assez les miennes, n'est-ce pas? pour que...

— Mais , André , interrompit Lucie , tu ne m'avais pas soufflé mot de tout ceci! » Le ton de reproche de la jeune femme parut sensible à Desmauves.

« D'abord, fit-il, il faudrait savoir si les choses se sont passées aussi facilement. Je parierais bien que Gapitrel a dû se chamailler...

— Cela ne nous dit pas, observa sèchement Mme Dorange, ce qui vous a empêché...

— ... Bien simple, dit Desmauves qui déjà perdait contenance, bien simple. . . Je me trouvais retenu chez un avoué pour une affaire... importante...

— Importante!... Laquelle?

— ... C'est-à-dire... une affaire pressée, tout au moins... Je n'ai pas pu quitter, je suis arrivé en retard au greffe. Il était, je crois, S heures 25.

— Pardon!... J'ai demandé à Léonce à quelle heure il était parti. Il m'a dit 5 heures 40. »

Nerveux, impressionnable comme Tétait Desmauves, son visage le trahissait vite quand il tentait de dissimuler. Mm0 Dorange vit bien que son gendre ne disait pas la vérité. Lui posant la main sur l'épaule : « Le nom de l'avoué, s'il vous plaît, de l'avoué chez qui vous étiez! »

André respirait avec effort. Brusquement il avoua : « Eh bien, oui, je n'y suis pas allé... Cela m'écœurait.

— Tiens, tiens!... par exemple, et... qu'est-ce donc qui vous écœurait!

— Le contact de pareils individus... la nécessité de discuter avec eux devant le greffier, M. Fanet, un homme qui feint une doucereuse bienveillance pour nous, mais, au fond!... Je redoutais aussi d'entendre marchander mes honoraires comme on marchande du poisson à la halle! »

Mrae Dorange, les mains croisées, murmura à voix basse d'un air consterné : « Alors c'est vrai!... c'est vrai! Et moi assez bonne pour m'imaginer qu'il y avait eu malentendu! »

La colère la gagnait. Desmauves craignit une

de ces explosions où sont maladroitement lancées des paroles si blessantes qu'ensuite il n'est plus possible de les oublier. Il jugea prudent de reconnaître qu'il avait eu tort dans une certaine mesure, mais cette concession, d'ailleurs entortillée, ne calmait pas MmeDorange; — au contraire! et sa main tordait le gland de son ombrelle.

« Maman, maman, suppliait la jeune femme, laisse-moi faire. »

Les yeux flamboyants, Mme Dorange jeta : « Ah! monsieur ne veut pas qu'on le marchande!

— Maman, tu oublies qu'il y a huit jours j'étais encore dans mon lit...

— Soit! Je me tais, mais c'est pour toi, fillette... Je pars sans dire à ton mari ce que j'ai sur le cœur, — à une condition, c'est qu'il courra à La Rocque rejoindre ces gens-là. Vous vous y prendrez comme vous voudrez, mais, André, je vous défends de revenir sans votre argent. Ah, vous faites le renchéri!... Ah, cela vous dégoûte! On ne m'a donc pas marchandée toute ma vie dans mon magasin, moi, quand je vendais de la toile?

— Maman! D'ailleurs je t'assure qu'André va s'en occuper sérieusement.

— Des mots!... S'en occuper, s'en occuper! » Elle fit un grand geste du coude : « Oui je le vois d'ici!... Va, ma pauvre petite, ça ne pèsera pas lourd ce qu'il nous rapportera.

— N'est-ce pas, André, que tu...?

— Certainement, ma bonne Lucie, certainement... mais...

.— Mais?gouailla la belle-mère... J'en étais sûre! ■i— Mille francs c'est beaucoup trop... Je trouve que 400 francs...

— Qu'est-ce que je -te disais? Tenez, ça me fait mal! Je ne veux pas en entendre davantage. Se conduire comme cela!... Du reste, un homme qui ne sait pas faire vivre sa famille... Avocat, avocat ! . .. Ah, c'est joli!... » Et MmeDorange sortit, la bouche gonflée de rancune.

Les deux époux restaient dans un silence pénible, le silence de gens qui s'en veulent l'un à l'autre. La jeune femme, les yeux sur le tapis, semblait, en ménagère soigneuse, chercher si elle ne découvrait aucune tache.

Mais Desmauves ne voulait pas quitter la place en laissant une bouderie derrière lui : « Allons, Lucie, et toi aussi?... J'aurais cru, pourtant, que, mieux que ta mère, tu comprendrais...

— Est-ce à dire que tu trouves que ma mère manquerait de délicatesse? »

Et comme son mari haussait les épaules : « Tu aurais pu me laisser apprécier si tes répugnances étaient fondées... » Puis avant qu'il ait pu placer un mot: « Ah! j'oubliais, il faut que je parle au casseur do bois!...

— Mon Dieu! mon Dieu! » soupirait André, en

redescendant lentement à son cabinet, l'esprit obsédé de tristes pressentiments... « Dire que peutêtre je verrai sa mère me la prendre peu à peu... » Alors, toujours timoré, il fit un retour sur soimême; il se demanda si, au fond, il n'avait pas eu tort : « Oui, si je m'étais résigné à aller au greffe, j'aurais en poche une somme importante... Et pas de querelle avec les miens... Ce qui m'a arrêté, hier, n'était-ce pas plutôt une mauvaise honte?... En tout cas, je l'ai promis, demain soir je serai à La Rocque, oui, demain. »

« Monsieur demande après Drouniguen?... Bien sûr que non qu'il n'est pas là... Voilà plus de trois jours qu'on l'a vu. Il doit se soûler dans quelque trou à voleurs, ce réchappé d'échafaud. Un beau coup qu'elle a fait, la justice, de l'acquitter! Avoir tué cette pauvre vieille, qui l'avait dorloté tout plein, qui jamais ne lui disait un mot plus haut que l'autre... pour que des messieurs de tribunal disent : « C'est bon, mon garçon, tu as bien fait! « Et amusez-vous tous lçs deux, avec son argent! » C'est ça que vous appelez la justice? Oh, malheur! Alors, n'est-ce pas, s'il avait encore son père il pourrait le tuer aussi, dites!... »

REMORDS DAVOCAT 61

Et sa vieille tête grise toute frémissante, l'honnête retraité des douanes, à qui Desmauves demandait l'adresse de Drouniguen, s'éloigne, le laissant en proie à un trouble indicible.

Ce jour-là Desmauves se sentit tellement accablé, tellement las que rentré à l'hôtel il dîna à peine. « Ce sera pour demain, fit-il mélancoliquement, en se déshabillant dans sa chambre froide; demain, dès le matin, je me mettrai en campagne! »

« L'amant de la Poussié, alors? » demande le cabaretier au monsieur bien mis qu'accompagne un agent de la sûreté, « eh bien, juste, il sort d'ici... Tenez, ça doit être lui là bas, au coin de la rue des Galions... Tous ces gamins que vous voyez sont à ses trousses pour qu'il leur jette des sous, comme au premier soir qu'il est revenu de Longueville.

— Pourriez- vous envoyer votre garçon me le chercher? Il y aura quelque chose pour la commission. » Et Desmauves cherche une pièce blanche dans son gousset.

« Je veux bien. Eh!... Victor, où ètes-vous? »

Le garçon s'avance en traînant ses souliers, un torchon sous le bras. C'est un colosse aux mains velues, à l'encolure de taureau, le vrai garçon d'assommoir qui, si on se cogne, saura faire respecter la maison. Mais au premier mot il prend un air maussade, et secoue la tête.

« Pourquoi pas? demande le patron.

— ... Veux point qu'on me voie dans la rue avec un assassin! » Et d'un coup de colère, prenant son torchon, il le fait claquer sec, à la volée, comme s'il fouettait quelqu'un, puis il tourne les talons.

Pour rien au monde André ne s'exposerait à de nouvelles avanies. Non, il n'ira pas! D'abord il a réfléchi cette nuit qu'une telle démarche est incorrecte, au point de vue professionnel. Il y enverra quelque clerc d'huissier.

Il a, non sans peine, trouvé le personnage qu'il lui faut. Le clerc, un vieux routier, très bien avec les teneusse de garni, a su par elles que Drouniguen s'était battu avec sa maîtresse. Blessée d'un coup de bouteille, la joue en sang, la fille a quitté la ville, en disant qu'elle se sauvait « pour qu'il ne lui fasse pas comme à sa mère ». Sa remplaçante auprès de Drouniguen, une nommée Joséphine , autre drôlesse , demeure rue des Ravisés. %

Il parait que la séance a été absolument répugnante. C'est d'abord cette fille accourant au-devant du clerc toute dépoitraillée, en bas troués, savates éculées. Dès qu'elle sait le but de la visite, la voilà hargneuse... Bientôt elle menace, gronde entre ses dents... Drouniguen arrive, fait celui qui ne comprend pas... Le clerc réclame qu'on les laisse seuls tous deux; la femme refuse. Jouant alors l'abruti, le gars s'affale sur une chaise, ses

cheveux défaits lui tombant dans les yeux : « De l'argent que vous voulez?... En a plus, parole d'honneur, m'sieu ! » Et comme l'autre insiste, se fâche, parle de la police qui va monter, alors Drouniguen se fouille, retourne ses poches d'où tombent, — avec des sous, des morceaux de sucre sales, des bouts de chique, — quatre grosses pièces d'argeût.

Desmauves, dans le train qui le ramène à Rennes, frissonne sous son mince pardessus, pensant avec inquiétude à la scène qui l'attend au logis.

Si encore il en devait être quitte pour une querelle domestique ! Mais peu à peu il pense à autre chose... à autre chose de plus angoissant.

Quelqu'un de bien autrement exigeant, de bien autrement sévère que peut l'être une femme à boutades comme la mère Dorange, quelqu'un le presse, le prend à la gorge... Ce quelqu'un-là s'appelle sa conscience!

Oui, son pauvre cerveau est face à face avec un redoutable problème : — A-t-on le droit de soustraire un bandit, un misérable comme Drouniguen, au juste châtiment de son crime?

Il balbutie : « Mais je le croyais innocent... »

« Tu mens ! lu le savais coupable », répond une voix hautaine.

« Si monsieur veut bien me remettre sa carte, j'irai m'informer si Monsieur le comte peut recevoir. »

Un furtif regard a suffi au valet pour apprécier qu'il ne serait pas convenable de faire attendre dans l'antichambre un « avocat près la Cour d'appel ». C'est au salon qu'est introduit le visiteur, un grand salon solennel, exhalant une odeur de renfermé.

Oui, c'est Desmauves.

Depuis plus de deux mois, il est harcelé de cette idée que l'unique responsable de l'acquittement, c'est lui, — lui qui a trompé le jury en affirmant que le juge d'instruction avait inventé les aveux de Drouniguen. Et si insupportable devient l'obsession, qu'à la fin il se présente chez celui qui faisait fonctions de chef du jury, M. de Kergans, pour le prier instamment de lui dire par quoi a été déterminé le verdict.

Ah! Desmauves a bien peur de la deviner d'avance, la réponse que ce monsieur va faire, — s'il consent à parler... Est-ce qu'ils raisonnent, les jurés!... Ils subissent des impressions et voilà tout!

Il se souvient; il les voit, M. de Kergans flanqué de onze paysans à l'air craintif, semblant tout gênés dans leurs stalles, tout gauches sous leurs habits du dimanche, qui regardent effarés de-ci, de-là, devant, derrière, de côté et d'ailleurs, comme s'ils cherchaient un coin pour s'y blottir. Ah! s'ils pouvaient s'abstenir de juger ! Ce crime-là, en effet, les déconcerte. Dame! on n'en voit guère de cette sorte à la campagne. Des incendiaires, oui; des voleurs de bétail, oui, — crimes ruraux, crimes contre la propriété, — mais un parricide, non ! ils n'ont pas ça par chez eux.

Donc ce crime ne les touche guère, et alors, pour un rien, ils acquitteraient, plutôt que d'envoyer, — eux superstitieux et timorés, — un homme à la mort.

Vraiment M. le comte se fait attendre. Est-ce qu'il serait à se promener dans le parc?

Non, M. de Kergans médite.

M. de Kergans vit assez isolé, mais il n'est pas de ceux que l'isolement inspire et fortifie. La solitude l'a rendu assez sauvage, et, comme il ne lui arrive jamais, à la distance où est son château de la gare la plus proche, de recevoir de visites inopinées, c'est une grosse affaire pour lui que de décider s'il va donner audience à ce visiteur. M. de Kergans, en effet, a Tamour-propre ombrageux. Il tient à produire grand effet, un effet digne

du décor, — le château qu'il habite est fort beau.

— Aussi, pour rien au monde ne s'exposerait-il à compromettre son prestige en s'engageant sans préparation dans un entretien où il pourrait paraître insuffisant.

Desmauves? oui, il se souvient,... parfaitement! Un jeune homme blond ardent, un peu malingre, aux traits fatigués, qui paraissait de pauvre mine dans sa robe noire. Enclin à noter les petits détails, le gentilhomme se souvient que cette robe paraissait bien usée, bien élimée, à peine propre,

— ce qui ne laisse pas que de l'avoir défavorablement impressionné.

Qu'est-ce que cet avocat vient faire ici? M'annoncer un procès? Serait-ce alors le baron de Morlaye qui s'obstinerait encore à revendiquer la lisière de bouleaux du Bois-Landry?... Non, ceci c'est une vieille querelle enterrée. Les autres voisins? mais ai-je jamais eu maille à partir avec eux? On ne voit même pas comment un litige pourrait surgir maintenant après les abornements nouveaux.

Alors quoi! serait-ce pour la comtesse?... Mme de Kergans gère elle-même quelques biens qu'elle s'est réservés paraphernaux. Déjà deux ou trois fois, des hommes de loi sont venus de Longue ville, pour conférer avec elle. C'est peut-être cela.

Oh! cela ne l'amuse guère de se présenter chez

la comtesse. Plus spirituelle que bienveillante, tout pour elle est prétexte à persiflage.

« Non, mon ami. Desmauvesl... Ce nom m'est totalement inconnu. Mais vous dites que c'est un jeune avocat, que vous l'avez entendu plaider... qu'il est éloquent... Alors retenez-le à déjeuner... Seulement, de grâce, n'est-ce pas, attendez que vous soyez passés au fumoir, — si vous avez à causer. D'abord les choses sérieuses ne me sourient guère, et puis je n'ai garde d'oublier l'incident d'il y a quinze jours...

— A quoi donc faites-vous allusion, .ma chère amie?

— La visite du grand vicaire... que Monseigneur vous avait dépêché pour l'affaire de la propagande monarchiste.

— Eh bien?... Oui... Mais je n'y suis pas.

— Vous y êtes rarement, mon ami, sans reproche... Voici. Vous aviez déjà, avant le déjeuner, échangé avec le grand vicaire quelques propos mi-sucrés mi-aigres. Déjà vous lui aviez laissé entendre qu'en dehors de votre sympathie... platonique, Monseigneur n'aurait pas grand'chose à espérer de vous, si bien que, tout dépité, l'abbé qui passe pour un causeur brillant, n'a plus voulu desserrer les dents.

— Pas desserré les dents!... fait le comte à demi-voix, je n'avais pas remarqué?... Alors... il a bien peu mangé.

— Tiens!... mais c'est, ma foi, piquant ce que. vous dites là !

« Je reprends. Ici, où nous vivons comme des loups, où l'arrivée d'un convive intéressant est une aubaine rare, je voudrais bien, mon cher, que vous ne m'empêchiez pas d^ savourer les agréments que je puis trouver à un hasard heureux. Allez donc recevoir cet avocat, promenez-le dans le jardin.:. Montrez -lui vos chiens courants, vos élèves de la faisanderie, vos poulains, vos génisses. Parlez-lui de la belle nature, ouvrez-lui des horizons féconds, — comme dit le ministre de l'agriculture, — sur les questions d'élevage... A midi précis on sonnera pour le déjeuner. »

M. de Kergans fait visiter ses serres à raisin. L'avocat admire le gros frankenthal rouge dont le plant a été importé de Madère. Maintenant ces messieurs parcourent les écuries où M. le comte défile la généalogie de ses étalons.

Mon Dieu, que cette journée assomme le pauvre Desmauves, lui qui, déjà, n'a de goût pour aucune sorte d'animaux. Ce n'est cependant pas au moment où le comte est flanqué de jardiniers ou de palefreniers, qu'on peut l'entretenir de l'état d'âme des jurés... D'ailleurs il n'arrête pas de parler, M. de Kergans; et il a l'air si content de soi qu'on serait bien mal venu à lui couper ses effets.

Pourtant, au sortir de la sellerie, l'avocat s'ar-

rête, et, tout en s'excusant, explique sommairement l'objet de sa visite. Il dit toutes ses anxiétés depuis un mois; la nuit il n'en dort plus. Peutêtre M. de Kergans trouvera-t-il indiscret qu'on vienne ainsi se permettre... de solliciter une sorte de confidence, mais...

« Parfaitement, monsieur, oui, parfaitement... Ces scrupules, monsieur, sont... certes... des plus... des plus honorables... Ah! mais, tenez, voici qu'on nous cherche... Je crois que le déjeuner s'apprête — et nous ferons bien de nous rapprocher.

— Biaise, ordonne le comte, conduisez monsieur à la chambre indienne. Il y trouvera, je pense, tout ce dont il pourrait avoir besoin. »

Le déjeuner vient de finir. La comtesse s'est retirée dans son boudoir, où M. de Kergans, avant de rejoindre son hôte au billard, prend galamment, selon son invariable coutume, congé de sa femme pour le restant de l'après-midi.

« Quelle déception! Vous savez, mon ami, je ne suis pas contente. Vous m'avez trompée... Il n'est pas drôle du tout, Votre avocat. On ne peut pas lui arracher deux mots de suite. Qu'est-ce qui peut bien l'absorber à ce point? — Êtes-vous marié, monsieur Desmauves? — Oui, c'est-à-dire... pardon... oui, madame la comtesse, je suis marié. — Auriez-vous l'obligeance de me passer les pickles?

— Parfaitement, madame!... Gravement il me

passe le sel. » Et la comtesse rit très fort, se renversant d'un joli mouvement en arrière qui dessine la cambrure élégante de sa taille.

« Eh bien, monsieur, je vais, je l'espère, calmer vos appréhensions. Et je crois être d'autant mieux qualifié pour vous renseigner que c'est le choix de mes collègues, et non le hasard, qui a fait de moi leur chef. » — .M. de Kergans s'arrête, prend un temps, puis : « Je vous le certifie, les jurés n'ont pas cru un seul instant, lorsque vous plaidiez, que les aveux de Drouniguen fussent de l'invention du juge d'instruction. Votre plaidoirie, sous ce rapport du moins, n'a point porté.

— Ah, que cela me fait plaisir, monsieur! Je respire enfin. Je vais rentrer chez moi le cœur plus léger.

— Vous m'en voyez fort aise, mais... laissezmoi à mon tour vous poser une question. C'était la première fois que je siégeais, de sorte que tout s'est trouvé nouveau pour moi, — ce qui a précédé la constitution du jury comme ce qui s'est passé pendant l'audience. Aussi n'ai-je pas encore compris pourquoi, vous, d'une part, le substitut de l'autre, avez, comme à l'envi, — cela me faisait, pardonnez-moi cette expression familière, l'effet d'un jeu de massacre, — pourquoi vous avez récusé une série d'hommes bien posés , capables, comme le docteur Descamps, M. Bou-

trolle, agréé, M. Lafond, le marchand de métaux, M. Houssaye, le notaire, etc. Je me suis alors trouvé tout seul au milieu d'une poignée de braves paysans, gens de bonne volonté, je n'en doute pas, mais, il faut l'avouer, peu éclairés... Pourquoi se priver ainsi du concours de tant d'hommes qui doivent avoir une valeur?

— C'est bien simple, monsieur le comte. L'accusation et la défense s'ingénient, quinze jours d'avance, à scruter la liste des jurés afin de découvrir les tendances de chacun. On sait ainsi que M. X... est dur, autoritaire, combatif (celui-là condamnerait, se dit l'avocat, bon! je le rayerai)-, que M. Z... est plutôt doux, sensible, disposé à l'indulgence (attention ! note le procureur général : un qui acquitterait, à rayer). Et ainsi de suite. Je connais un architecte, homme d'imagination, esprit paradoxal, — dès lors inquiétant pour les deux partis, — qui depuis dix ans n'a jamais pu siéger. Toujours biffé aussitôt qu'il sortait de l'urne! Il en est même fort mécontent.

Il y a une autre catégorie, celle des gens très occupés, gros négociants, ingénieurs, industriels, grands propriétaires qui, pressés avant tout de se dégager d'une corvée afin de vaquer à leurs affaires... ou à leurs plaisirs, lancent un, deux, trois amis en campagne pour que ceux-ci obtiennent leur récusation, soit des magistrats du parquet, soit des avocats.

— Ceci, je le savais; mais ces complaisances sont-elles, à votre sens, une pratique honnête, avouable ?

— Eh, monsieur! cela se fait... couramment... Sans doute... peut-être, n'est-ce pas, à un certain point de vue, très correct... mais c'est tellement passé dans les mœurs que, l'avocat qui refuserait de récuser l'ami d'un ami, on le traiterait de poseur, de faiseur d'embarras. Ainsi, moi, j'ai dû me priver d'un juré d'une intelligence extrêmement pénétrante, M. Lassime, le directeur des Fonderies de la Vilaine.

— Pourquoi?

— ... Son avoué, qui est pour moi un correspondant précieux,, et à qui je ne puis dès lors rien refuser, m'a envoyé un petit mot la veille de l'audience : « Mon cher Desmauves, je tiens parte ticulièrement à ce que vous me récusiez l'ami « Lassime. Il doit dîner demain chez moi et votre « affaire se prolongera tard. » J'ai récusé M. Lassime!

— Hum! hum!... C'est déplorable!... Et les classes dirigeantes se plaignent que le pouvoir leur échappe... Ah! monsieur, votre réponse que cela se fait couramment est-elle suffisante? »

Desmauves, au fond, pense de même. Aussi, un peu confus, il change la conversation et s'informe de l'heure du prochain train. Il a sept kilomètres à faire à pied, et peut-être serait-il temps...

Mais M. de Kergans prend goût à l'entretien. C'est un timide et un modeste que le comte, ce n'est pas un sot, — il s'en faut de beaucoup.

« Du tout, du tout, je vous fais reconduire en voiture. Soyez sans inquiétude, on vous préviendra... Nous disions donc?... Ah oui, nous parlions des récusations... Dites-moi franchement pourquoi je n'ai pas été récusé, moi?

— Parce que nous avions, du côté de la défense, épuisé notre droit de récusation, limité à neuf noms, — sans quoi mon confrère Capitrel, qui vous avait noté comme répressif...

— Et avec raison! J'ai été le seul membre du jury à ne pas varier, tandis que mes collègues, quelles girouettes! » Et le comte se sourit avec complaisance : « Pendant la suspension, après le réquisitoire, ils voulaient condamner, et tout de suite. C'étaient des enragés, des féroces. Eh bien, mon cher monsieur, à peine aviez-vous terminé votre plaidoirie qu'ils étaient retournés bout pour bout. J'entends encore un cultivateur de Pontorsat, un nommé Leport, me déclarer que jamais il ne condamnerait après ce qu'avait dit l'avocat : « Il a l'air honnête, le défenseur, et « nous a garanti que Drouniguen était innocent. »

« Moi, j'ai... attesté quelque chose? balbutie Desmauves, moi?

— Certainement, et avec tant de feu, que plusieurs n'y ont pas résisté. Un autre juré, — je tiens

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à vous le citer, — un nommé Fleury, entrepreneur de terrassements à quelques kilomètres d'ici, m'a dit : « Y a autre chose : l'avocat nous a fait « remarquer que le ministère public n'explique pas « les deux bâillons; il dit que ce n'est pas vrai « qu'il y ait eu une bataille dans la chambre, — et, « ma foi, je ne crois pas non plus qu'il y en ait eu « une. Alors si monsieur le comte veut bien nous « dire comment, à son idée, il comprend le crime, « lui, je condamne et de bon cœur, car bien sûr « c'est deux fameuses canailles, mais, si on nous « explique pas la chose, alors, comme c'est à mort, « dame... j'y regarderons à deux fois! »

« J'avoue que j'ai été embarrassé. J'ai bien essayé de leur dire que, vous non plus, vous n'expliquiez pas les deux bâillons, avec votre prétendu suicide, — certainement pas celui sur la bouche, — mais j'ai eu beau faire, les jurés ont continué à branler la tète en disant : « C'est point clair, c'est point clair assez. »

Desmauves, tête basse, garde le silence. M. de Kergans le regarde. Il lui semble que son hôte est tout drôle :

« Qu'avez-vous donc, monsieur, êtes-vous souffrant?

— ... Est-ce que, articule péniblement l'avocat, vous êtes sûr de m'avoir entendu attester l'innocence de Drouniguen?

— Oh! certes, et en de tels termes que j'y ai été trompé moi-même, — car enfin je vois que ce n'était qu'un habile jeu de scène, qu'une feinte... Mes compliments, monsieur!... Alors, ce Drouniguen est bien un assassin, vous rien doutez pas?

— C'est-à-dire.., je... ne sais pas au juste.

— Pas au juste! mais, monsieur, fait le comte qui se croise les bras, alors je ne comprends plus rien, ni vos remords d'hier, ni votre démarche d'aujourd'hui. Car, enfin, on ne se reprocherait pas d'avoir fait acquitter des gens qu'on croirait innocents! »

Desmauves, de plus en plus mal à l'aise, se mord les lèvres.

« Pardonnez-moi de vous presser ainsi, reprend M. de Kergans; l'émotion pénible que trahissent vos traits me fait regretter d'avoir abordé avec vous un pareil sujet. Pourtant n'y étais-je point autorisé un peu par vous-même?... Ce que vous m'exposiez avant déjeuner... Allons, monsieur, je suis décidément peiné du trouble où je vous vois; brisons là... Sans doute ce que vous avez fait était rigoureusement conforme aux habitudes de votre profession. Si votre beau talent a abouti à un résultat fort triste, du moins à mon point de vue d'homme étranger aux choses du Palais, mettons, comme disait feu mon grand-père, que c'est la faute à Voltaire, et n'en parlons plus!

« Ah, voici justement la Victoria... Vous arri-

verez à point pour le train de 4 heures 25. La roule est bonne : vous n'aurez pas de poussière... Enchanté, cher monsieur, d'avoir fait votre connaissance, enchanté! »

Et le gentilhomme, qui de sa vie n'en a tant dit, qui jamais ne s'est senti pareille verve, salue avec grâce, tandis que Desmauves, encore plus gêné que tout à l'heure, marmotte un banal remerciement.

Deux semaines s'étaient écoulées. Un matin André trouvait dans son courrier une lettre au timbre de La Rocque écrite en grandes lettres gauches, évidemment l'écriture d'un illettré. L'enveloppe rompue, il en retira un article du Petit Patriote du Littoral, qui était intitulé Un nouveau crime : « Le nommé Moussel, ce misérable qui assassinait avant-hier sa sœur dans les circonstances odieuses que nous avons racontées, vient d'être arrêté. Moussel a fait preuve du plus rare cynisme. Croirait- on qu'il s'est écrié d'un air fanfaron qu'on ne tarderait pas à le relâcher : « Qu'est-ce que ça « me fait, moi, de passer aux assises? y a des avo- « cats! je prendrai Desmauves, c'est un fameux, il « me fera acquitter! »

« Mon Dieu! gémit André, je n'avais pas besoin de ce nouveau coup. Et puis quelle épée de Damoclès sur ma tète! Si cet homme me demande, je serai sûrement désigné pour le défendre. Ainsi mon succès dans l'affaire Drouniguen m'accable. Il me vaut à la fois la sympathie des assassins et les préférences du président!... Et qui sait si, chaque fois que dans le ressort de la cour il aura été commis quelque crime bien atroce, bien hideux, il n'en sera pas ainsi désormais! Avoir la vogue dans ce sale monde-là!... Comment faire? à quoi me résoudre? Oh! fit-il avec rage, plutôt que de repasser par les mêmes émotions, j'aimerais mieux... oh! oui, j'aimerais mieux... quitter le barreau. »

Mais le lendemain matin, il ne pensait plus qu'à dissimuler aux siens l'émoi que lui causait cette nouvelle alerte. « Surtout, se disait-il, n'en soufflons mot à personne ! »

C'est que Desmauves, caractère un peu faible, se savait enclin à des confidences irréfléchies — ces confidences qu'on lâche à des indifférents dans le vain espoir de trouver près d'eux un appui, une aide, au moins un bon conseil, et qu'ensuite on regrette si amèrement.

Car, pour les faibles, le premier mouvement c'est le mauvais, le dangereux. Il sentait bien, le pauvre garçon, quel soulagement il eût trouvé à

se confier à sa femme, mais il sentait aussi qu'elle eût assez mal pris ses scrupules. Déjà Lucie s'inquiétait de le voir chaque jour plus nerveux, secoué souvent de cauchemars durant lesquels il semblait battre la campagne.

« N'avait-elle pas déjà pris l'alarme? se demandait André. Quels airs éplorés elle a souvent en me regardant! Pourvu qu'elle n'ait pas la fatale idée de s'adresser à Mme Dorange! — Cela gâterait tout. »

Les rapports étaient, en effet, un peu tendus entre Desmauves et sa belle-mère. Celle-ci n'était pas contente. Après la longanimité dont elle avait fait preuve, à son avis, — le jour où André était revenu à la maison les mains vides, — elle estimait que jamais plus elle n'eût dû avoir le moindre ennui avec cette maudite affaire. Or voilà que sa fille lui rebattait les oreilles des airs pâmés de son mari, de ses pâleurs soudaines, des mots qui lui échappaient pendant son sommeil : « jury,... avocat,... acquittement! »

« Mais quand donc serons-nous tranquilles? » se demandait la bonne femme. Lucie se contente de lever les bras au ciel. « Moi je ne veux pas en rester là. Mon gendre a une idée fixe, je le vois bien, et les gens qui se laissent ravager par une idée fixe deviennent fous.

« Comment faire? Parler à André, essayer de pro-

voquer une explication. Ce serait peine perdue, il ne dirait rien.

« Mais si Ton se servait de quelqu'un qui ait de l'influence sur lui?... Oui, Capitrel. C'est un garçon pondéré, calme et puis « il aime bien son cousin. »

Justement le gros Léonce, qui avait en vue certains projets de mariage, était occupé à se métamorphoser en « familial ». Depuis quelque temps il « adorait » les enfants — et tous, même les laids, criards et mal élevés. — Il les déclarait « ravissants », devenait tendre, avait des yeux humides pour envier le bonheur des parents. Puis il faisait un retour sur soi-même, et, alors, sa façon de se lamenter d'être « seul au monde » était si mélancolique, si touchante, qu'elle vous suggérait inévitablement l'idée d'un Léonce « excellent mari ».

Oh! oui, sans doute, dans le temps, il avait été bien dur, bien brutal avec son père, mais c'était si loin! Et puis comment les mamans n'eussent-elles point trouvé dans leur cœur des trésors d'indulgence pour ce garçon « si dévoué », qui avait « au fond » de si excellents principes, qui, au plus haut point, était « imbu du sentiment de la famille ».

Eh, morbleu! ce n'est pas devant lui qu'il eût fallu tenter d'excuser ces irrespectueux qui discutent les bienséances, raisonnent les traditions et « sapent les fondements de l'esprit familial ». Toujours et avec intransigeance, sans rien vouloir

entendre, il se rangeait du côté de l'autorité. « Parfaitement, monsieur! c'est moi qui vous le dis, votre oncle a raison... parce qu'il est votre oncle ! » On pense si Mme Dorange tombait à pic. Capitrel fut parfait de délicatesse, exquis de sentiment contenu. Il écouta « sa cousine » avec une déférence pleine de tact, mais nuancée de tristesse, ainsi qu'il convenait. Il « déplora », il « compatit », il « prit part », il prit énormément « part ». On pouvait compter sur lui, absolument. Oh ! il aimait beaucoup ce cher Desmauves, mais de tout temps il avait remarqué chez lui, à côté de certaines qualités, le plus regrettable manque d'équilibre... un penchant aux paradoxes, « et quand un homme se livre aux paradoxes, voyezvous! »

« C'est singulier, songeait Desmauves, c'est singulier, décidément, cette insistance de ma femme à vouloir que j'aille causer avec Capitrel... Enfin, soit! après tout; je lui confierai les doutes qui m'ont obsédé tous ces temps-ci; il me dira ce qu'il en pense; nous ne serons sans doute pas du même avis, mais nous discuterons... Du choc des opinions, comme on dit, jaillit la lumière. D'ail-

leurs il y a longtemps que je lui dois une visite de remerciements pour avoir été parrain de mon petit Robert. »

A peine chez son confrère, Desmauves fut tout de suite étonné de voir celui-ci se composer une attitude. Serrant les lèvres, se renfonçant dans son fauteuil, livrant à peine le bout de ses doigts, le gros Léonce prenait de grands airs de froideur cérémonieuse.

« On dirait, Gapitrel, que vous attendiez ma démarche?... On dirait même qu'elle ne vous est point... agréable?

— Veuillez vous asseoir, je vous prie, hum, hum!... Puisque vous m'interpellez, je ne ferai aucune difficulté d'avouer que j'attendais en effet votre visite.

— Quelle figure funèbre... pour me dire cela! » Capitrel eut un brusque regard de côté, ses

narines se tendirent :

« ... Bien des personnes dans Longueville, en ce moment, causent de vous... On en cause trop, infiniment trop !

— Vraiment? demanda Desmauves qui sfe mettait peu à peu en défense. Expliquez-moi donc ce qui me vaut cette sollicitude de mes concitoyens. »

Capitrel prit un temps, avança la lippe inférieure, gonflant sa gorge, puis, solennel :

« Vous laissez croire à des personnes malintentionnées que vous rougissez de porter la robe

8â REMORDS D'AVOCAT

d'avocat! Vous tenez partout des propos tels que plusieurs de nous en arrivent à se demander si le barreau n'a pas en vous son pire ennemi!

— Comprends pas, mon cher! Détaillez, je vous prie... Jusqu'ici, ce que vous dites, c'est pour moi une énigme. Pire ennemi!...

— Soit; je précise. Vous vous accrochez à la boutonnière du premier venu, dans la rue, pour lui demander s'il estime que ce soit bien de faire acquitter un parricide... Il y a là, d'abord, une insinuation qui m'atteint. » Et Capitrel outré, les bras croisés : « Mêler des étrangers à nos questions professionnelles ! . . .

— Certes, dit Desmauves qui affectait de sourire, certes je suis resté sous le coup de cet acquittement un peu..., disons le mot, scandaleux, mais je n'ai confié mes scrupules qu'à une seule personne, le proviseur du lycée, M. Bognet, mon ami. En revanche, nombre de gens m'ont accosté dans la rue pour me complimenter sur mon succès, et ce n'est point ma faute si, ne sachant guère dissimuler, je n'ai pas paru en être très fier..., pas aussi fier que vous, sans doute... Et c'est là ce que vous appelez soumettre à des tiers une difficulté professionnelle^

— Si vous ne l'aviez pas chanté sur les toits, on n'en jaserait pas comme on le fait! »

Desmauves ne souriait plus. Il devinait que Léonce avait reçu la visite de Mme Dorange. Bien

sûr qu'avec ses belles protestations de dévouement il avait vite capté la confiance de la bonne dame, laquelle toujours bavarde, souvent indiscrète, commettait Timprudence de confier au « cousin » mille choses qui ne la regardaient pas, ni lui non plus, — et le lendemain les confidences de la belle-mère faisaient leur tour de la ville. Aujourd'hui Capitrel se sentant en faute, s'imaginant qu'André venait lui faire d'amers reproches, prenait les devants, attaquait.

De plus en plus rogue, Capitrel reprit : « D'ailleurs vous ne nierez pas, tout au moins, que les propos qu'on vous attribue traduisent vos sentiments intimes?

— Je ne nie pas. L'accusé passe des aveux.

— Eh bien, c'est déplorable, déplorable! » Desmauves sentait à la fin le rouge lui monter

au visage.

Il se leva, s'en fut à la cheminée, et, regardant Capitrel bien en face :

« Soit, expliquons-nous sur mes scrupules; je venais pour cela, du reste :

« Donc deux individus plus méprisables, plus abjects l'un que l'autre, passent en jugement. Tout les accuse, ils ont d'ailleurs confessé leur crime. Leur condamnation apparaît comme inévitable; mais voici qu'un substitut inepte, aiguillonné par les sarcasmes des avocats assis à la barre, se jette à l'aveuglette dans une impasse où il est pris comme au filet.

« Ici, première question : les deux avocats doivent-ils profiter de cette erreur? Doivent-ils, parce que l'accusateur débite des absurdités, employer leur talent à faire croire au jury que Yaccusation elle-même est absurde?

- . — Sans doute, déclare Capitrel résolument. Notre devoir est, toujours, de plaider de notre mieux.

— Est-ce plaider de son mieux que de plaider contre sa conscience!

— Nos règlements nous Pinterdisent-ils?

— S'ils nous l'interdisaient, la question ne se poserait pas... C'est justement en raison du silence des règlements qu'il importe de chercher où est le devoir. Si je ne me suis pas demandé cela dès le jour de l'audience, c'est qu'alors la griserie du combat me permettait — nous permettait — des illusions qui, aujourd'hui, ne seraient plus excusables.

— Des illusions!... Parlez pour vous, mon cher, moi, je ne m'en faisais aucune, la fille Poussié m'ayant, dès le début, tout expliqué. Des illusions!... ah, par exemple!

— Vraiment, s'écria Desmauves qui sursautait, vous saviez?...

— Parbleu!... Quand la vieille eut été déposée sur le lit par le voisin qui l'avait montée, son état d'ébriété en faisait une inconsciente ou à peu près. C'est alors qu'entrent nos gens qui, depuis long-

temps, convoitent ses écus. Sans crainte d'être surpris, ils fouillent partout, retournent les poches de la vieille et y trouvent, au lieu de billets de banque, un reçu du Crédit lyonnais. Allons! pas de chance, l'argent est à l'abri. Rien à faire aujourd'hui.

« C'est du moins leur premier sentiment. A la réflexion ils se disent que, tout de même, si elle venait à mourir... Oui, si elle mourait, par accident... Mon Dieu, ça arrive, un accident. Par exemple qu'on tombe d'un étage!... Justement il n'y a pas de barre d'appui à la fenêtre. Ah! bien sûr que si la vieille était placée tout contre... et qu'elle ne voie pas que c'est la rue... « Attends, dit « la Poussié, je vais lui mettre un mouchoir. — Si « tu lui en serrais un autre sur la bouche, crainte « qu'elle ne g.... — Oui, t'as raison, voilà qui est « fait. — Alors dressons-la, mettons-la à la fenêtre. » Sur ce, les deux complices ont pris la mère chacun sous un bras, et, à petits pas, tout doucement, ils l'ont accotée à l'embrasure. Aussitôt ils se sont éloignés par crainte que, d'en face, quelqu'un ne les aperçoive. Leur idée était que la vieille ne voyant plus que du noir s'imaginerait être en face de l'autre petite chambre; cherchant à avancer elle se heurterait les genoux aux rebords de la croisée, et... piquerait une tête dans le vide. Mais elle restait inerte, gourde, sans bouger. « Elle n'en « finit pas! Tire-lui le pied », dit la Poussié. Gustave se mit à ramper sur le plancher, releva d'un coup

brusque les jambes de sa mère, qui, sans même pousser un cri, tombait en avant. Une seconde après elle se défonçait le crâne sur le pavé. »

Desmauves avait écouté en frémissant :

<c Quoi ! vous saviez tout cela et vous ne m'avez rien dit!

— Il n'aurait plus manqué que ça! Nerveux et sensible comme une femme, incapable de maîtriser vos impulsions, vous vo.us seriez pris de haine pour ma cliente et l'auriez chargée tout le temps. »

Lentement Desmauves articula :

« Et vous avez pu, sachant cela, plaider?..: plaider l'innocence de celle qui avait été l'inspiratrice du crime? Oh !

— Parfaitement! Tout accusé doit être défendu. On me remet une défense, je plaide ma cause — quelle qu'elle soit. »

Desmauves, les yeux sombres, contemplait Capitrel.

« Plaider, soit ! je l'admets encore, mais après, recevoir V argent!... l'argent taché de sang!... vous avez pu?... »

Capitrel eut un brusque bondissement de colère :

« En voilà assez, proféra-t-il, je ne tolère pas de telles insinuations. Je connais mes devoirs professionnels, entendez-vous!... et je me pique de respecter ma robe d'avocat mieux que ceux qui

feignent, à de certains jours, d'être dégoûtés de la porter! »

Le ton devenait provocant, le regard insolent. Desmauves comprit que, s'il restait une minute de plus, lui, si prompt à s'indigner, ne serait pas longtemps maître de soi.

« Voyons, fit-il, je crois que nous nous échauffons... Arrêtons-nous, mon cher..* décidément nos manières de voir sont bien différentes, mais nos tempéraments aussi. Et cela explique certaines divergences.

— Possible! » jeta sèchement Capitrel hautain, qui feignait de ne pas voir que son confrère lui tendait la main.

« Ah ! soupirait André quand il fut dans la rue, un ennemi de plus! »

Rudoyé, meurtri de la sorte, il essaya de ne plus penser à ce qui l'avait tant agité depuis quelque temps. En tout cas cet essai de confidence lui suffisait. Grand Dieu! mais si les autres avocats l'accueillaient de la même manière il serait bientôt à l'index dans la compagnie.

Seulement, pour contraint qu'il fût de garder le silence, Desmauves, en dépit de tout, continuait à

s'interroger, et, de jour en jour, se sentait plus malheureux.

Dans un entretien avec son ami le proviseur du lycée, celui-ci lui rappela un jour le nom d'un ancien camarade, Michel Delzons, récemment nommé à une chaire de la Faculté des lettres à Caen. Delzons, avec une grande élévation de vues, était de l'humeur la plus serviable. « Ecrivez à Delzons une longue, une très longue lettre, diteslui tout, et, à coup sûr, vous ne regretterez pas de l'avoir consulté. Je ne connais pas de conscience plus droite ni d'esprit plus clair. »

Un dimanche qu'il était seul chez lui, Desmauves se décida donc à écrire. Sa lettre se terminait par ces mots :

«... Celui qui, la veille de l'audience de la Cour, eût fait évader Drouniguen, serait, n'est-ce pas, assimilé à un malfaiteur et châtié comme complice puisqu'il aurait soustrait le coupable au châtiment? Eh bien, moi qui ai fait juste la même chose, on m'a presque porté en triomphe.

« Et pourtant, l'homme qui fait évader un accusé peut douter de sa culpabilité, tandis que moi, moi, je savais Drouniguen coupable, — si je n'osais me l'avouer.

« D'un autre côté, il faut pourtant qu'un accusé soit défendu. La plupart de ceux qui comparaissent en justice, — des illettrés, — seraient hors d'état

de se défendre eux-mêmes, d'où nécessité de l'avocat. Mais ce défenseur qui, comme tout être humain, est sujet à des entraînements, ne saura pas garder la mesure qu'il faudrait. Il se passionnera pour sa tâche, et la passion est mauvaise inspiratrice.

« De grâce, éclairez-moi, guidez-moi. S'il me faut, demain, défendre cet autre assassin, Moussel, puis-je le faire sans déchoir devant ma conscience? »

Quelques jours après, André recevait de Caen la réponse suivante :

« Je me souviens fort bien de vous, mon cher ami, et je vous plains. Je vous plains de traverser une épreuve aussi grave. La lutte intérieure où se débat votre conscience vous énerve, vous, elle me désole, moi. Ce qui m'inquiète, en effet, c'est de penser au nombre d'adversaires que va nous susciter cette lutte, si elle est soupçonnée, si l'agitation de votre âme se trahit au dehors. Et elle se trahira, hélas! sans peut-être que vous vous en doutiez. Alors ce ne sera plus seulement M,De Dorange et Capitrel, ce sera X..., ce sera Z..., qui, hier, vous serraient la main chaleureusement, et qui, demain, déblatéreront contre vous, — pour se venger de ce que vous prétendez à une moralité plus haute que la leur. Ils se ligueront contre vous avec un esprit de solidarité étonnant.

« J'ai peu pratiqué les hommes, mon cher Desmauves, mais beaucoup vécu avec les livres. Or, à notre époque, certains écrivains réussissent à rendre fort exactement la vie vraie, Faction, le conflit humain avec ses menus incidents de chaque jour. Observateurs attentifs et pénétrants, ils renseignent avec assez d'exactitude pour qu'on acquière, en leur compagnie, une véritable expérience.

« Eh bien, après ce que j'ai vu comme après ce que j'ai lu, je suis fermement convaincu que le nombre de gens dénués de sens moral est restreint; non que beaucoup d'hommes fassent ce que le devoir leur ordonne, mais beaucoup ont, du moins, la notion que ce devoir existe; seulement ils manquent de la force voulue pour exécuter Tordre que leur donnait la conscience.

« J'estime aussi qu'il y a très peu de vrais coquins, de vrais scélérats, — qu'il y a même très peu de gens qui, en accomplissant une mauvaise action, s'avouent à eux-mêmes qu'elle est mauvaise. Je crois que neuf fois sur dix, par exemple, le cambrioleur qui s'introduit dans une maison pour la piller ne prétend pas que dérober est chose louable; non, il aimerait mieux gagner sa vie autrement, mais il a faim et se dit qu'il a le droit de vivre, que trouver du travail régulier lui est impossible, et alors il vole par nécessité, — ou ce qu'il appelle nécessité. Je crois que la fille qui demande

REMORDS DAVOCAT 91

à la débauche ses moyens d'existence ne nie pas la vertu, mais juge la vertu impraticable pour elle.

« En revanche, je crois que le nombre des honnêtes gens est infime et que bien peu de ceux que Ton affuble de cette épilhète la méritent. Discerner d'abord, pratiquer ensuite le devoir, — et cela en dépit de tout, — est difficile, d'autant plus que le monde a inventé une soi-disant morale, et que celle-ci, souvent, va juste à rencontre de la vraie.

« Selon les dictionnaires, en effet, un honnête homme est celui dont la conduite « paraît généralement conforme à la morale et à l'honneur. » L'honneur et la morale. Oh! que ces mots ne sont pas faits pour être attelés ensemble ! Quoi ! le sens de r honneur, — cette inspiration de la vanité, — aurait quelque chose de commun avec le sens du bien*.

« Mais continuons la lecture du dictionnaire : La signification de ce mot s'est modifiée selon les époques. Au xvne siècle, on entend volontiers par honnête homme quelqu'un de bon ton, qui possède de la fortune, a l'esprit cultivé, observe les bienséances, tandis qu'aujourd'hui... etc. » Eh bien, les dictionnaires mentent. Tenez, souvenez-vous du jour où, enfant, en pleine récréation, vous avez traité de menteur et de canaille certain camarade qui vous trompait indignement. Au bruit on s'est attroupé et le maître est intervenu ; vous pensiez

qu'il allait prendre votre parti : il vous a sévèrement blâmé.

« Pourtant, monsieur, je vous assure que c'est « un menteur!

« — Et quand cela serait!... Apprenez que toute « vérité n'est pas bonne à dire. »

« Ah, comme vous êtes resté troublé! Il y a eu dans votre petite tête quelques minutes d'ahurissement complet; puis vous avez pensé à autre chose. Mais plus tard votre logique, votre droiture déconcertées se demandaient encore comment une vérité pouvait bien n'être pas à dire, alors que les professeurs vous enseignaient que la science est. la recherche même de la vérité. Sans doute vous avez fini par vaguement soupçonner qu'il y avait quelque chose par quoi on tempérait la morale pure, — mais sans bien comprendre ce que c'était.

« C'était l'intérêt social * Jeter leurs vérités toutes crues à la face des gens peut bien être conforme à la morale, mais porte atteinte à la tranquillité générale, parce que c'est, en quelque sorte, la destruction de toute sociabilité.

« Et alors, de l'inconvénient qu'il y aurait à voir les hommes essayer de pratiquer la morale pure, comme aussi de la trop rare vertu que cette morale exigerait d'eux, est née, à titre d'expédient, toute une filière de rites, de règlements particuliers. Et pour engager les gens à respecter ces usages,

il a été entendu que Ton qualifierait d'honnêtes ceux qui s'y conformeraient.

« Alors, mon ami, il est acquis , n'est-ce pas, qu'il y a, d'une part, Y honnêteté tout court, c'està-dire la vraie, et de l'autre Yhonnêtetê pratique, c'est-à-dire la fausse.

« Vous direz peut-être que celle-ci n'est qu'hypocrisie et qu'il faut la proscrire. N'allez pas trop vite. Réfléchissez que la société est organisée en vue d'une moyenne et non pour des exceptions, — pour des médiocres et non pour des êtres d'élite; qu'elle a dû, dès lors, créer de ces devoirs qui vont à peu près à toutes les tailles, comme ces vêtements confectionnés que n'importe qui peut mettre. 11 fallait, surtout, que les devoirs ainsi édictés fussent toujours bien en vue, faciles à discerner; aussi les a-t-on affichés à l'angle des carrefours. Mais comment la vraie morale procéderait-elle par formules générales, alors qu'elle suppose l'examen individuel, pour chaque conscience, du problème, — alors que neuf fois sur dix ce qiïil faudrait faire est presque hors de notre pensée par manque d'intelligence ou d'énergie suffisantes? Et sans doute! Seulement la nécessité rend ingénieux, et, comme les sociétés humaines sont soumises à des conditions vitales auxquelles elles ne peuvent se soustraire, ceux qui les dirigent, voyant que le cas de conscience est chose à

la fois troublante et pénible, — ont entendu le supprimer.

« Mais il existe quand même, et, de temps en temps, se révèle brusquement à certains d'entre nous.

« Abordons maintenant le problème qui vous tourmente.

« Vous vous demandez si les prescriptions des règlements de votre Ordre doivent prévaloir sur les*intimations de votre conscience.

« Que sont donc ces règlements? De grandes percées que l'on a cru bon d'ouvrir dans une forêt touffue; moyennant quoi les gens qui seraient incapables de savoir trouver par eux-mêmes leur direction sous bois, n'auront qu'à suivre Tune ou l'autre de ces avenues. Non seulement elles les mèneront toujours quelque part, mais elles leur épargneront bien des faux pas, car, s'ils s'avisaient de vouloir se guider eux-mêmes, il y a fort à parier qu'ils se perdraient.

« Eh bien, ces avenues banales sont pour la masse, — point pour vous, mon cher Desmauves. Piquez droit à travers futaies et taillis. Entrez-y hardiment. Sans doute, parfois, le sol est plein de fondrières, on ne voit pas à dix pas; mais audessus de votre tête, une étoile lumineuse vous montre le chemin. Vous avez un guide, votre conscience : il n'en est pas de plus sûr.

« Un Capitrel, au contraire, petite intelligence,

— car les égoïstes toujours figés devant euxmêmes, ne se développent guère, — un Capitrel ne saurait faire un pas sans un manuel où le moindre itinéraire serait tracé d'avance. Les règlements du barreau sont justement cela, pour lui, et son manuel il le suit à la lettre, sans même songer à en sonder les intentions, à en chercher l'esprit. Aussi, tandis que votre âme inquiète s'effarait devant le spectacle d'un honnête homme employant tout son talent et tout son cœur à sauver du supplice le plus abominable scélérat, votre cousin Léonce, — et cela de la meilleure foi du monde,

— ne s'étonnait que... de votre étonnement. Il fait son métier après tout; car pour lui, être avocat ce n'est rien d'autre qu'exercer un métier. S'il était pâtissier, il ferait de la pâtisserie, au goût des gens; avocat, il fait des plaidoiries au goût des clients, de tous les clients : pourquoi se cantonner comme vous dans unr genre? se limitera une sorte, puisque causes propres et causes.... qui ne le sont pas, — tout doit être plaidé? Quant à rougir de recevoir le salaire, pourquoi, si la besogne est faite et bien faite? Copieux aujourd'hui, ce salaire? Tant mieux, cela fera compensation avec les jours de recette maigre.

« Pojir lui!... mais l'honnête avocat c'est celui qui prépare bien ses dossiers. Il l'appelle un consciencieux, et se flatte de l'avoir élél consciencieux,

le jour de l'affaire Drouniguen; car il s'était donné du mal, plus qu'il n'y était obligé puisque c'était un dossier sans honoraires.. L'affaire est plaidée, le gros Léonce sort de la Cour d'assises bien tranquille et va se coucher. Et tandis qu'il goûte dans son lit un sommeil réparateur, vous, sombre, préoccupé, vous vous attardez à écouter des rumeurs qui vous tintent aux oreilles depuis ce jour-là.

« Un assassin, en somme, avait pu, grâce à vous, sortir triomphant de la Cour d'assises; vous vous êtes bientôt demandé si les moyens que vous aviez employés étaient honnêtes, et alors... alors l'angoisse a commencé à vous étreindre.

« Aujourd'hui que vous me chargez de faire cesser votre incertitude, je n'hésite pas à vous le déclarer : vous avez été coupable.

« Certes, vous ne pouviez refuser votre ministère, puisque le bâtonnier vous commettait; mais, d'abord, vous ne deviez pas aider Drouniguen à revenir sur ses aveux. — Accuser injustement le juge d'instruction est aussi une vilaine action; — abuser de l'incapacité du ministère public n'est pas bien. Supposons que vous voyiez un fou jeter son or aux passants, est-ce que vous oseriez vous approprier cet or? Non ! Eh bien, la niaiserie et la folie sont sœurs , car ce sont également des déchéances intellectuelles : il est mal d'en profiter, de les exploiter.

REMORDS DAVOCAT 97

« Vous deviez rester dans votre mission de porte-paroles de l'accusé, c'est-à-dire exprimer clairement, en français, ce que, lui, eût balbutié en charabia. C'est tout. Ici était la limite de votre droit. Tant pis si l'argument de votre client était mauvais, mais vous ne deviez rien mettre de vous dans votre plaidoirie, j'entends rien qui fût votre œuvre propre, l'émanation de votre intelligence, — sinon vous, homme de confiance de la société, vous commettiez envers elle un véritable abus de confiance. Donc vous étiez coupable, le jour où, bien que ne croyant pas à l'innocence de cet homme, vous avez attesté devant le jury, que vous en étiez intimement persuadé.

« Voilà comment, mon cher ami, ce jour-là, — et bien que votre honneur d'avocat soit resté intact, — vous n'avez point agi en honnête homme.

« J'ajouterai que j'aigrand'peine à croire que vous soyez astreint à renouveler ces fâcheuses pratiques une seconde fois. Mais si, vraiment, demain, vous ne pouviez vous soustraire autrement à la nécessité des mêmes errements, alors n'hésitez pas, secouez la poussière de vos souliers et, coûte que coûte, sortez le front haut d'une carrière où vous ne pourriez rester digne de vous-même.

« Bien cordialement, « Michel Delzons. »

André Desmauves à M. Michel Delzons, Caen.

« Cher maître,

« Merci d'être venu à mon secours. Enfin, je suis fixé. Je sais que j'ai mal agi, je me le dis, je me le répète ; seulement je crois bien que je me contenterai de me frapper la poitrine. Hélas! je ne suis pas de la trempe des héros de Corneille; je ne défie point l'univers; une demi-douzaine de confrères suffit à m'effaroucher.

« Songez que je ne me sens même pas soutenu dans mafamille. MmeDorange continue à se rendre presque chaque jour chez Capitrel. Je ne pense pas qu'elle complote rien contre moi, car c'est au fond une brave femme qui m'aime bien. Sans doute elle se borne à lui demander comment je devrais m'y prendre pour gagner les quelques milliers de francs qui manquent au budget de notre petit ménage.

« Ah! madame Dorange, je vais vous le dire, comment! Je devrais courir les affaires, cajoler les avoués, les notaires, les agents d'affaires et les huissiers. Je devrais promener en tous lieux une bonne humeur épanouie, avoir toujours la main tendue, l'étreinte chaude et cordiale, prête à tout venant. Je devrais encore tenir table ouverte pour les correspondants des environs; posséder

séder une chasse et y inviter des gens influents, bons rabatteurs d'affaires.

« Je devrais encore, moi, catholique fervent, oublier, comme tant d'autres, que l'Eglise proscrit le divorce et accepter de plaider des divorces ; je devrais n'offusquer personne parla sévérité de mes mœurs, — être ostensiblement du parti de Tordre, mais sans trop me contraindre pourtant dans ma conduite privée, — me proclamer le champion de la religion, mais sans pratiquer, — afin de ne pas choquer ceux qui ne vont point à la messe. Je devrais enfin abandonner ma sotte habitude de mesurer mes honoraires non sur ce que comportent honnêtement l'étude du dossier et la plaidoirie à faire, mais bien sur l'effroi qui talonne mon client à la veille de l'audience. C'est si facile au médecin, quand il n'est pas délicat, d'exploiter la pusillanimité du malade qui va être opéré. Et un plaideur, qu'est-ce donc sinon un malade? Encore une fois merci. Grâce à vous je me connais mieux, mais je crois bien que je manque un peu de caractère. « Bien affectueusement,

« André Desmauves.

« P. -S. — À côté des sourdes antipathies que vous savez, j'ai eu récemment la joie de rencontrer inopinément une vraie sympathie, mieux que cela, une amitié. C'est d'un avocat qu'il s'agit. Me Singuerlet, dont vous avez peut-être entendu parler,

100 REMORDS DAVOCAT

est un caractère fantasque, mais un cœur excellent. Plein de laisser aller dans sa tenue, c'est, par certains côtés, un beau type d'homme énergique, droit, ennemi des coteries. De sang fougueux et chaud, bourru tous les jours, il apparaît à l'audience brutal, agressif pour son adversaire, — j'entends l'avocat de l'adversaire. Il soutient que cela vaut mieux que d'attraper la partie adverse elle-même, parce que celle-ci est absente. Et puis, ajoute-t-il, tant pis pour le confrère qui a bec et ongles pour se défendre.

« M. Singuerlet me plaît beaucoup; il me malmène en riant, prétend que je suis un original, un « type », c'est son mot. Il est du Conseil de l'Ordre où on l'élit toujours en tête de liste quoique radical d'opinion. »

M. Michel Delzons à André Desmauves, Longueville.

« Mon cher ami,

« Je ne songe pas le moins du monde à vous blâmer. Je trouve même que c'est déjà beaucoup que vous conveniez loyalement de ce que vous devriez faire, si vous étiez un héros de Corneille!

« Un héros de Corneille!... Alors vous les admirez, Chimène, Horace, Polyeucte? Moi, guère. Je vois en eux des gens bien musclés, bien nourris, violents, vaniteux, de courte intelligence, autour

de qui l'auteur dispose des comparses chargés d'exalter leur orgueil. Au fond du théâtre, en face de chaque héros, deux devoirs, l'un à droite, l'autre à gauche, — deux devoirs bien précis, bien visibles, bien en lumière. L'on peut en faire le tour, les palper à loisir. Celui de droite est séduisant, maniable, celui de gauche pèse cent kilos, il est rude d'aspect. Bien sûr, on s'écorchera dessus.

« Choisis! » dit Corneille à son héros.

« Alors le personnage, un roi, un seigneur, une grande dame, s'avance, regarde, soulève un peu pour se rendre compte, puis se croise les bras et débite d'abord de belles tirades, histoire de s'échauffer progressivement. Tout d'un coup, raidissant son biceps, il se précipite sur le devoir de gauche — cent kilos — avec des yeux terribles, le saisit et le soulève à bout de bras. « Bravo, crie la « galerie, quelle poigne! Il a doubles muscles! »

« Pourquoi bravo? Le plus difficile n'est-il pas de réussir d'abord à voir clair à travers le réseau des considérations morales de tout ordre qui enchevêtrent un phénomène de conscience? Combien de gens accompliraient leur devoir s'ils savaient où le prendre, et combien lui tournent le dos sans même se douter où il peut être! Savoir ce qu'on doit faire, mais souvent rien n'est plus effroyablement énigmatique. Voilà pourquoi Hamlet, l'inquiet, le rêveur sombre, est autrement touchant, humain — au moins à mon sentiment —

que celle virago de Chimène qui ne devrait jamais épouser le meurtrier de son père, mais qui l'épouse tout de même. Chimène héroïque? allons donc! L'héroïsme, c'eût été de fouler aux pieds son amour pour Rodrigue!

« Et, d'ailleurs, même si ce que font les personnages de tragédie est vraiment héroïque, il faut reconnaître que, de nos jours, ce genre de vertu n'aurait guère son emploi. Où l'exhiber? Il y a certes encore des hommes poussant droit devant eux et pratiquant énergiquement le devoir en dépit de tout, mais combien ils sont moins décoratifs, moins verbeux! Et que les circonstances, aussi, sont autres !

« De nos jours, les héros vrais seront, par exemple, de très petites gens, des artisans qui se débattent dans une lutte affreuse contre le besoin. Eux ne renversent pas les obstacles, eux ne se tirent pas d'affaire par d'ingénieux expédients. Ignorés, malades, anémiés, n'ayant à la cantonade personne pour leur souffler de vibrants encouragements, ils endurent sans faillir, de par le sentiment de leur dignité, la plus misérable condition; subissent pendant de longues journées, indéfiniment, les pires tortures, plutôt que de déchoir à leurs propres yeux par une action qu'ils jugent dégradante; — et cependant nul, peut-être, ne soupçonnerait qu'ils l'ont commise.

« Une nuit, entraîné dans un tripot de bains de

mer, un jeune professeur perd une très forte somme que le croupier, désireux de « chauffer » le partie, lui a avancée, sur sa bonne mine : près de 20 000 francs. Or le lendemain, la police ferme le tripot. Le procureur de la République a vent de la mésaventure du professeur. Il le fait mander et lui déclare qu'il peut parfaitement se dispenser de payer sa dette, ses partenaires étant des gens tarés, de connivence avec le croupier. Le professeur hésite une minute à peine : « Monsieur le procu- « reur, je vous remercie, mais vous ne me donnez « pas layrewoe que j'aie été volé, et vous ne me la « donnerez jamais. Or le respect de ma signature, « c'est le respect de moi-même, — je paierai. » Il paye, et toute sa vie reste plus pauvre que Job. A sa manière, cet homme a été un héros, mais son héroïsme est celui d'un méditatif, d'un penseur, et non d'un fougueux, d'un dévorant d'action comme le sont les tragiques.

« D'ailleurs, aujourd'hui on est héroïque pour soi, par amour-propre.

« Ah! l'amour-propre, les niais le daubent-ils assez! Aies en croire, c'est un funeste défaut. Ils n'en ont pas, eux, disent-ils, et s'en vantent. Eh! parbleu, n'en a pas qui veut!

« Amour-propre et vanité n'ont souvent rien à voir ensemble. On sera vaniteux de sa richesse, vaniteux de posséder un beau domaine, vaniteux

de produire au théâtre une maîtresse à la mode; mais Pierre que voici, Pierre qui, poursuivi par un créancier à qui il ne sait comment rembourser sa dette, reçoit un jour inopinément de ce créancier, en une lettre insultante, l'abandon de ce qu'il doit, et aussitôt, refuse, renvoie la quittance, — Pierre, pour agir aussi fièrement, n'a écouté que son amour-propre. Il n'a pas voulu subir une diminution de soi-même, et cependant, aux yeux de la morale, il le pouvait, car accepter de son créancier une remise de dette n'a jamais été malhonnête. En somme, je crois bien que, de nos jours, c'est par l'amour-propre que les hommes s'élèvent le plus haut.

« Assez prêché. Je vois avec plaisir que vous semblez plus tranquille, du côté de vos ennemis intimes. Oh! les vilaines gens! Je ne dis pas de mal des belles-mères qui valent mieux que leur réputation, mais j'apprécie peu les petits-cousins. Ah! que les Anglais ont donc raison de railler notre cousinage indéfini, avec ses exhibitions réciproques de panaches et de clinquant. Le cousinage, c'est la foire aux vanités.

« A vous affectueusement.

« Michel Delzons, »

Sur son bureau une lettre dont l'en-tête porte : Ordre des Avocats, cabinet du bâtonnier', André la lit vivement avec un émoi au cœur.

« Maître Desmauves est informé que le Conseil est saisi d'une plainte le concernant. »

Jamais homme ne fut plus surpris. Il tournait et retournait là. lettre, croyant à une méprise. Pourtant l'adresse était bien lisible et de la main même du bâtonnier, M. Raveneau, un homme âgé, dont la grosse écriture écrasée, tremblée, tracée avec une plume d'oie, se reconnaissait tout de suite.

« Eh bien, mais, je n'ai qu'une chose à faire, aller chez le bâtonnier lui demander ce qu'il y a dans cette plainte. »

Malheureusement, ce matin-là, le vieil avocat, malade, gardait la chambre avec défense expresse du médecin de recevoir personne. André, ennuyé, insistait timidement. A la fin, il fit passer sa carte.

Quelques instants plus tard descendait Mme Raveneau, une grande femme brune, mince, avec de beaux yeux, un sourire aimable : « Monsieur, mon mari n'est vraiment pas en état de recevoir, mais il m'a chargée de vous assurer que vous n'aviez

pas à vous inquiéter. Il s'agit d'une plainte, n'estce pas? — Oui, madame. — Elle ne serait pas bien grave, paraît-il. »

En demander davantage eût été indiscret. André remercia et , saluant très bas , prit aussitôt congé.

Mais le lendemain il était nerveux. 11 n'avait pas pu fermer l'œil de la nuit. Ah! ces pauvres têtes d'imaginatifs !

« Pas sérieuse la plainte, pas sérieuse!... C'est sa manière de voir à ce brave homme très vieux, usé, enclin par amour de sa tranquillité à croire que tout s'arrangera. Ah! je ne vivrai pas avant de savoir de quoi il s'agit. Allons chez M. Singuerlet; rapporteur du conseil de l'Ordre, il est sûrement au courant de quelque chose. »

« Non, mon cher, non, je n'ai pas lu la plainte. Je sais seulement qu'elle vise certaines démarches que vous auriez faites à propos d'une affaire d'assises, — celle précisément où vous avez réussi à rendre à la société un joli citoyen. Mais quelle sorte de démarches?... Je l'ignore. »

Et, comme il voit Desmauves fiévreux : « Ah çà, vous êtes donc un névrosé, vous, que vous voici déjà tout déballé? Voyons, mettons les choses au pis!... Et quand même on vous donnerait sur les doigts, quand même on vous gronderait! Généralement la pénitence consiste à s'entendre dire :

« Le conseil, après avoir entendu ses explications, « regrette la démarche que maître un tel a cru pou- « voir se permettre auprès de telle ou telle perte sonne. » Vous avez des confrères à qui trois ou quatre regrets de ce genre n'ont nullement fait perdre l'appétit, je vous jure.

— Oui, mais moi je ne suis pas aussi flegmatique, et si par malheur.,.

— Alors relatez-moi tout ce qui s'est passé dans votre affaire. »

André raconte les incidents de la prison, ceux de l'audience, puis son voyage à La Rocque, sa visite au comte de Kergans, enfin son entretien avec Capitrel... « Voilà tout! Ce ne serait jamais qu'un procès de tendance qu'on voudrait me faire, rien de plus.

— Rien de plus! Corbleu! mais c'est très dangereux un procès de tendance. On vous frappe non pour avoir fait telle chose, mais parce qu'on vous suppose capable de la faire. Rappelez-vous donc le malheureux chevalier de la Barre roué vif, il y a un siècle, comme véhémentement soupçonné d'avoir brisé une croix.

« Mais, j'y songe, n'était-il pas un peu question de vous pour nos prochaines élections de l'Ordre?

— Oui.

— Eh parbleu!... voilà!... On veut vous empêcher d'être élu... La plainte ne va pas être jugée tout de suite; elle ne lésera qu'après nos élections,

et certainement, le jour du vote, quelques hésitants rayeront votre nom.

— Quelle odieuse manœuvre!

— Oui, sans doute, mais ne vous plaignez pas si fort ! Rien n'est souvent plus profitable qu'une injustice bien criante. L'opinion publique se soulève, réagit alors, en faveur de la victime.

— Peut-être avez- vous raison. Et peut-être aussi était-ce inévitable, étant donné que toute profession asservit quelque peu l'individu à la discipline du groupe, de telle sorte qu'un esprit indépendant, c'est-à-dire enclin à l'indiscipline, soulève forcément contre lui de sourdes animosités.

— Oui. D'ailleurs il faut toujours, semble-t-il, qu'on soit assailli, au moins une fois dans sa vie, par les confrères. Homo homini lupus. J'ai passé par là, jadis; c'est votre tour aujourd'hui, mais j'imagine que c'est plutôt, chez eux, un petit accès de mauvaise humeur.

— Vous me rassurez; seulement, puisque j'ai l'occasion de converser avec vous, me trouveriezvous indiscret d'essayer de connaître vos propres idées? Ai-je bien, ai-je mal agi, en faisant acquitter Drouniguen?

— Ah! vieille question, vieille querelle, mon cher, fit Singuerlet qui hochait pensivement la tête... Beaucoup de grands avocats ont revendiqué en faveur de la défense le droit absolu de tout mettre

REMORDS D AVOCAT i09

en œuvre pour sauver le client. Certes il semble que ce soit exorbitant, car la fin ne justifie pas les moyens, cependant des hommes de la haute valeur d'un Berryer...

— Quoi, Berryer?

— * Oui, Berryer, à maintes reprises. Vous ne paraissez pas me croire, eh bien, écoutez, c'est une petite histoire que j'aime bien à raconter parce qu'elle est typique.

« Un certain hobereau d'Anjou, le comte de Goussac, fut accusé d'avoir assassiné son voisin de campagne, un nommé Sibert. Enragés chasseurs, Goussac et Sibert se reprochaient d'empiéter sur les terres l'un de l'autre. Déjà plusieurs fois des altercations violentes avaient éclaté entre eux. Un jour Sibert, garçon mal embouché, proféra, devant un garde-chasse des Goussac, une injure sanglante à l'adresse du comte.

« Le soir même Sibert rentrait en voiture. 11 était' tard, onze heures environ. IL longeait les murs du parc de Goussac, quand soudain, un coup de feu retentit. Le cheval effrayé prend le mors aux dents et arrive d'un trait jusqu'à son écurie où les gens de service constatent que leur maître, atteint en pleine poitrine, est mortellement frappé.

« La gendarmerie est prévenue, et, aussitôt, M. de Goussac est mis par elle en arrestation, la rumeur publique le lui désignant comme l'assassin*

« Le hobereau eut, à l'instruction, une attitude assez fâcheuse. Il se borna à nier, se réfugiant dans le silence quand les charges l'embarrassaient trop. Tout indiquait qu'il était bien le coupable. On ne connaissait, en effet, aucun autre ennemi àSibert; le crime n'avait pu être commis que par quelqu'un du château, les murs du parc étant trop élevés pour qu'on les escaladât du dehors. Le meurtrier était ou M. de Goussac ou son garde, mais le garde avait été vu ce soir-là au chevet de son enfant malade.

« La famille de Goussac, éperdue, chargea Berryer de la défense.

« A peine arrivé à Angers, le grand avocat s'aperçut qu'il avait assumé une tâche impossible.

« Que faire? par quel bout prendre une cause pareille? Tout autre que Berryer s'en fût tiré en implorant les circonstances atténuantes; mais lui avait de « l'estomac ». 11 plaida... l'acquittement! Après tout, personne n'avait vu commettre le crime, donc de simples présomptions, etc.

« Seulement, il avait négligé de garder en réserve une de ces idées dont un maître orateur, au moment de se rasseoir, sait faire jaillir brusquement quelque chose de saisissant pour l'auditoire. Cette idée, il la cherchait et ne la trouvait pas. Déjà il flottait, devenait diffus.

« Tout à coup l'avocat, dont les yeux inquiets erraient sur la table des pièces à conviction, se

redresse, et d'un superbe élan : « Messieurs, je le « sens, mon client est innocent. Les charges s'accu- « mulent contre lui sans ébranler ma foi ardente. « Tenez! je vois là, là, sur cette table, le fusil qui, « dit-on, a servi au crime... Plus loin la balle!... eh « bien, cette balle, je suis sûr qu'elle n'est pas sortie « du fusil de M. de Goussac. C'est impossible! »

« Stupeur générale.

« — Greffier, ordonne alors le président, prenez w le fusil et introduisez-y la balle. » Le greffier prend l'arme, la met debout, essaie : la balle est trop grosse!

« Une rumeur violente éclate dans toute la salle. Dix minutes aprèe c'était un acquittement.

« Quand, le lendemain, M. de Goussac se présenta à l'hôtel où Berryer était descendu : « Eh bien, fit « l'illustre avocat, et ce fusil? Ah çà! ce n'était « donc pas le vôtre...

« — Monsieur Berryer, répliqua en souriant le « gentilhomme, on voit bien que vous n'êtes pas « chasseur.

« — Pourquoi?

« — Mais parce qu'un vrai chasseur tient trop à « ses armes pour les exposer à se rouiller dans un « greffe, pendant les longues journées d'une déten- « tion. Prévoyait que je serais arrêté, — mais « comptant bien me tirer d'affairé, — j'avais caché « mon fusil, une arme anglaise superbe, et, à la

Hâ REMORDS D'AVOCAT

« place, exposé bien en vue un de ces médiocres -« fusils qu'on a toujours dans un château pour les « gens qui vous arrivent sans leur attirail de « chasse ».

« Voilà l'anecdote. Elle est typique. Berryer se croyait donc le droit de tout plaider, et par tous les moyens. »

: Il y eut un silence.

" « Mais vous disiez tout à l'heure que c'était une

très vieille querelle! reprit Desmauves.

— Dame oui. H y a longtemps, ce me semble, que Socrate est mort.

— Eh bien?

— C'est lui qui s'avisa le premier de la susciter. Les beaux esprits d'Athènes professaient que, suivant les circonstances et l'intérêt du moment, on peut à son gré plaider le pour et le contre. Socrate osa répondre aux rhéteurs qu'il y a dans la conscience humaine des principes primordiaux qu'on ne peut enfreindre sous aucun prétexte. Et comme c'était un rude homme, qu'entre ses mains l'ironie cinglait dur, les honnêtes gens d'alors l'accusèrent de sacrilège... Et, pour avçir proclamé très haut ce que vous pensez, mon cher enfant... Socrate dut boire la ciguë...

« Quant à moi, je ne prends pas parti aussi nettement.

— Pourtant!

— Eh! eh! mon cher, je ne me sens pas de taille! Plus vieux que vous, j'ai subi davantage cette empreinte, cette marque que laisse le harnais sur l'encolure de la bêle, car toute profession suppose un joug. La déformation professionnelle de l'avocat fait qu'il ne juge plus avec son sens personnel, mais avec le souvenir de coutumes, de pratiques. Oui, toute profession atrophie quelque chose chez l'homme, celle-ci son jugement, celle-là sa bonté, telle autre sa fierté, sa sensibilité.

— Alors notre métier serait immoral?

— ... À la longue, oui. Il nous altère le jugement : nous ne voyons plus jaune ce qui est jaune ni rouge ce qui est rouge, nous voyons ce que la cause nous commande de voir. Le pis c'est que nous n'en convenons jamais. Nous nous targuons de pouvoir soutenir tour à tour — sans danger pour nous-mêmes — les thèses les plus contradictoires, prôner les systèmes les plus insensés, défendre aujourd'hui un financier taré, demain une bande d'anarchistes.

— Vous êtes effrayant! Mais, avec de pareilles idées, comment vous consolez-vous du mal que vous semez sur votre route?

— En pensant que la responsabilité passe bien plus haut que ma tête. La société, mon bon, est en train de se désagréger. Un vent d'anarchie souffle partout, et la bourgeoisie semble se faire un jeu

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d'ajouter au désarroi général par les déconcertants verdicts que rendent ses jurys d'assises. Ce ne sont qu'acquittements sur acquittements.

« Tel gredin qui avouait est absous parce que le président d'assises est un poseur dont les trails d'esprit agacent le jury. Telle fille qui a vitriolé son amant se voit acquittée parce quelle a trop souffert de se voir abandonnée. (Il paraît que souffrir, vous donne le droit de brûler les yeux des autres.) Un mari tue l'amant de sa femme, — acquitté! Son acte prouve péremptoirement qu'il aimait énormément sa femme* sentiment à encourager, se disent les bons juréfc» Mais en voici un autre qui tue, non plus ramant, mais sa femme, la mère de ses enfants. Qu'à cela ne tienne, on l'acquittera aussi parce que le meurtrier portait très haut le sentiment de V honneur.

« Quelques sous-off en goguette rouent de coups un « bleu » pour s'amuser; son air bête ne leur revient pas. Le bleu est assez sot pour en mourir. Voici les sous-off en conseil de guerre. Eh bien, acquittés encore! Il paraît que « c'est les grands « chefs qui sont responsables! » C'est-à-dire ceux qui ne sont pas là. Le tribunal s'est dérobé. Supposez que demain « les grands chefs » comparaissent à leur tour, on les acquittera : « pas res- « ponsables des instincts grossiers des brutes « qu'ils ont sous leurs ordres! »

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