Cwretpondance fÉra»me, 571. CD
Si RENAISSANCE ET TIÉKORMIÎ.
ne négligeait pas les insinuations, afin de le faire (lenclier pour le parti de la publication. < Quelque ^rave rôle que ion amitié m'impose, 6 Érasme, lui ccrivail-il, puisque je suis encore parmi les mortels et non point parmi les saints, j'ai quelque assurance ■que le lecteur me pardonnerait d'avoir cédé à une ■de ces faiblesses de la nature humaine que nul ne peut secouer tout à fait'. » Malgré cette réserve des auteurs, qui ne s'accusent guère que pour s'absoudre, et se font les casuistes de leur amour-propre, Morus sut triompher de cette faiblesse. Soit <lu'Erasme eût sagement insisté pour la suppression •àa livre, soit que le temps et la réflexion eussent adouci l'injure et rendu facile à Morus le sacri- (ice tout entier, la réponse à Brixius ne parut point.
Ainsi se passèrent ces dix années, pendant lesquelles les lettres furent la principale pensée de Monis. Sa réputation était si grande alors, et son nom si célèbre en Europe, où, dès ce temps-là, la dignité morale de l'homme privé ne nuisait pas à la gloire de l'homme de lettres, qu'on demandait de toutes parts à Erasme des portraits de son illustre ami. Il en traçait un en 1519, plein de traits charmants. C'est à la fois un porti'ait et un caractère ^. Morus pouvait alors faire envie par son bonheur. Il approchait de
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quarante ans. Sa taille était au-dessus de la moyenne, ses membres bien proportionnés, son allure noble, si ce n'est que, par l'habilude de pencber sa tête à gauche, son épaule droite paraissait un peu plus élevée que l'autre. Il avait le visage blanc et légèrement coloré, les cheveux de couleur chiUain foncé, les yeux bleus et tachetés, ce qui passait alors pour ia marque d'un génie heureux; l'air de bonlé et d'enjouement que je retrouve dans une Irès-bcUe gravure d'après ilolbein', avec je ne sais quoi de triste et de souffrant dans le sourire. Il est vrai que Aforus était devenu chancelier d'Angleterre. A la date du portrait qu'en l'ait Érasme, le sourire était une habitude de l'âme; quand Holbein le peignit, ce n'était plus guère qu'une habitude de la face.
Érasme raconte qu'il avait les mains rudes et négligées, plus que de l'abandon dans sa toilette, nulle délicatesse dans sa manière de vivre, ni soie ni pourpre sur lui, ni chaîne d'or, à moins que sa cliarge ne l'y obligeât, et qu'il n'y eût inconvenance à n'en pas mettre; une voix douce, pénétrante, peu accentuée; le discours ni trop lent ni trop rapide. Ses manières étaient aimables, attirantes, libres de toute cette étiquette particulière à son pays et à son époque, et qu'il estimait affaire de femmes. 11 aimait passionnément le repos et la liberté; mais, quand
1. Cette gravure est de Ceoi^ Verluc, d'apris un portrait d'Holbmn.
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5fi RENAISSANCE ET REFORME.
le devoir le voulait, il se montrait un modèle d'activité, de zèle et de patience. Il semblait né pour l'amitié, tant il était facile dans ses choix, d'un commerce commode et peu exigeant, fidèle à ses amis, auxquels il sacrifiait ses propres affaires; en ayant beaucoup, dit Erasme, malgré le mol d'Hésiode; et, s'il s'en trouvait un qui cessât d'être dig;ne de lui, le quittant comme par occasion, et dénouant l'amitié plutôt que de faire éclat de la rupture. Du reste, il haïssait les jeux, soit de hasard, soit d'adresse, la paume, les dés, les cartes, préférant les entretiens avec ses amis, dont sa bonne humeur égayait les plus tristes. Il aimait la plaisanterie jusqu'à la trouver bonne même contre lui, et, pourvu qu'on y mit de l'esprit, on lui plaisait plus à le railler qu'à le louer. Il s'amusait de toutes sortes de discours, de ceux des sots comme de ceux des doctes, ne parlant guère sérieusement aux femmes, pas même à la sienne, car les femmes n'étaient pas encore, à. cette époque, les égales de l'homme, même dans VUtopie; enfin, prenant plaisir aux propos du peuple qu'il allait écouter dans les marchés, s'amusant de la mêlée des vendeurs et des acheteurs, et y apprenant cet anglais familier et boulîon qui devait populariser plus tard ses écrits de polémique rehgieuse.
Toutes ces qualités mêmes devaient être ses plus grands ennemis. Sa réputation d'activité, de vigilance, d'aptitude aux affaires, ses talents de lettré
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l'appelaient au gouvernement; sou enjouement, ses saillies, le rendaient agréable, et allaient le rendre nécessaire à Henri VIII, prince lourd, pesant, plus sérieux par humeur que par réflexion, et qui, quoique auteur, en avait plus les prétentions que l'application. Aussi Morus devint-il en peu d'années, de conseiller du conseil privé, trésorier de la couronne, puis trésorier et peu après chancelier de Lancaslre, avancemeots successifs qui faisaient dire 4 Érasme cette parole prophétique : « Comme je le vois, écrivait-il à Richard Pacœus, la cour lui réussit si bien que j'en ai pitié pour lui'! »
l'amitié du roi Henri VIU. — La maison de Morua à Chelsea. — Rrfroidiasemeiit du roi. ^ Le pnrlemenl et le cardinal Wolsaji en 1533. — Morus est nommé orateur malgré lui. — Wolsey veut faire exiler Morus dans une ambassade ; Morus obtient du roi de rester en Angleterre. — Son genre de rie à Chelaea, — L'Éducation de ses enfants. — Marguerite Roper, sa lllle, traduit et commente tes Pèrea grecs et latins. — Sévérité de mœurs et piété croissante dana la maison de Morus. — 11 rérute la réponse de Luther à un livre de Henri VIII. — Caractère de ses croyances à celle époque. — Henri le nomme lord-chancelier d'Angleterre.
Henri VIII s'éprenait pour un homme comme pour une maîtresse, et, le dégoût venant, il se dé-
barrassait de !'un comme de l'autre, parle meurtre judiciaire, moyen exécrable quand la victime est un homme, exécrable et lâche quand la victime est une femme. Je hais presque moins Néron tuant, dans un accès de colère sauvage, sa concubine Poppée d'un coup de pied dans le ventre, que Henri VIII renouvelant tous les trois ans son lit impudique par des meurtres judiciaires. Ce prince eut envie de Morus, comme ii aurait eu envie d'un bouffon, sur la réputation de ses saillies. Wolsey recul l'ardre d'amener bon gré mal gré Morus à la cour. Il avait échoué une première fois contre son désir sincère d'obscurité et de vie paisible; mais il réussit à cette seconde attaque, et amena la victime aux pieds du roi, qui lui donna à baiser la main qui devait signer son arrêt de mort. *
Par une fatalité étranpe, le premier à qui Morus fil part de son entrée à la cour, fut Joseph Fisher, l'évoque de Rochester, son ami, l'homme qui devait mourir sur le même échafaud que lui, frappé par la même main et pour la même cause. « Je suis aiTivé à la cour, lui écrit Morus, tout à fait conti'e ma volonté {exlremely mjainst my wUl), comme lout le monde le sait, et comme le roi me le reproche en plaisantant. Je m'y liens aussi gauchement qu'un apprenti cavalier sur sa selle. Mais notre roi est si aftable et si courtois pour tout le monde, que ■ chacun peut se croire l'objet de sa bienveillance parliculière, quelque mince opinion qu'il ait d'ail-
THOMAS HORITS. 5»
leurs àe lui-même. C'est comme ces bonnes bourgeoises de Londres qui s'imaginent que la sainte Vierge de la Tour leur sourit du fond de sa nïclie tontes les fois qu'elles lui font une prière. Pourmoi, je ne suîs pas assez heureux pour m'imaginer que j'ai mérité en quoi que ce soit son offeclion, et pour croire que je l'ai déjà. Toutefois, si grandes sont ses vertus, que je commence à trouver de moins en moins fastidieuse la vie de courtisan'. » On s'attriste en voyant le peu qui séparait un contentement si médiocre de l'effort de résolution qu'il eût fallu faire pour échappera la cour. Hélas! ce faible intervalle, c'est la distance d'une vie paisible et honorée ;\ la mort sur l'échafaud!
L'amitié de Henri VHl pour son malheureux favori avait toute la vivacité d'un goût exclusif, toute l'importunité d'une tyrannie. Tous les joui's de fête, — ils étaient nombreux alors, — après avoir fait ses dévotions, il l'envoyait quérir, et s'enfermait avec lui dans son cabinet. Il le faisait causer sur les sciences, la théologie, les lettres, quelquefois sur l'administration de Wolsey, qu'il aimait à entendre critiquer, comme tous les rois qui ne peuvent ni se passer ni se débarrasser d'un principal ministre. D'autres fois, quand les nuits étaient belles, ils se promenaient sur les plombs du palais, et Jà, ils discouraient ensemble d'astronomie, de mouvements
i. Life of Monts, by liia grandson.
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et de révolutions des planètes, science que Morus avait apprise dans sa Jeunesse, et qui faisait partie à cette époque d'une éducation complète. La reine partageait le goût de son mari pour Morus. Il leur arrivait souvent de le faire appeler à leur souper, et de lui donner place à la table royale. Morus les amusait par ses bons mots et par cette conversation semée de saillies qui rompait si agréablement un tête-à-tête conjugal dont Henri VIII commençait à être las. Le plus honnête homme de l'Angleterre faisait ainsi le métier de bouffon du roi. L'humeur ne l'y portant pas toujours, il en était réduit, pour échapper aux provocations de son royal maître, à feindre une sorte de stérilité d'esprit. Sa vie, de jour en jour plus sombre, ne lui rendait cette feinte que trop facile.
En remontant la Tamise, à deux milles de Londres, on passe devant le village de Chelsea. L'église, bâtie sur le bord du fleuve, est visitée pour la chapelle qu'y fit construire Morus, dans l'aile méridionale, en 1520, et où fui enterré son corps séparé de la tête. Dans ce village il avait une jolie maison avec un jardin ouvrant sur la Tamise, une belle bibliothèque, et cette ménagerie, si négligée depuis qu'il itait devenu courtisan. Sa femme et ses enfants y demeuraient pendant toute l'année. Son seul plaisir, après les devoirs de ses différentes charges, et les servitudes de son emploi à la cour, était d'aller passer une journée à Chelsea, au milieu de sa fa-
mille, de ses livres et de ses bêtes. Dans le commencement, ces voyages étaient fréquents. Plusieurs fois dans la semaine, la barque de Morus, menée par quatre rameurs à la livrée du chancelier de Lancastre, venait le prendre au pont de Londres et le transportait à Cheisea. Mais, la faveur royale augmentant, Morus avait fini par vivre plus dans le ménage du roi que dans le sien. Ses voyages ù Cheisea étaient très-rares. Il n'osait plus s'éloigner de Londres, attendant à chaque minute le messager de la cour, lequel arrivait à toute heure et à tout caprice, comme si Morus eût été le seul médecin de «et ennui que commençait à sentir Henri VIII, partagé dès lors entre son dégoût croissant pour sa femme et le scrupule d'y échapper par l'annulation ■de son mariage.
Morus ne pouvait pxs se plaindre, ni intéresser à -ses privations de mari et de père un roi qui pensait déjà à répudier sa femme et à déshonorer sa fille. Il prit le parti de ruser avec cette amitié tyrannique; il se montra grave les jours où l'on avait le plus besoin de saillies, ne voulant ni n'osant rompre, — c'était sa pratique dans les amitiés ordinaires, — mais tâchant de se délivrer de ce lien fatal. Le stra- -tagème réussit. On l'appela moins souvent à la cour. Il est vrai que le roi faisait maison séparée d'avec la reine, et que les repas en tête-à-tête ayant cessé, il n'avait plus besoin d'un grave bouffon pour en égayer l'ennui. Morus était devenu moins nécessaire
à Henri VIII, qui le lui compta comme un grief. Cependant le roi revenait de temps en lemps à l'ancien favori. Il le reprenait à peu près comme fait un enfant d'un jouet longtemps laissé de côté, et il lui venait redemander ses bons mots en attendant qu'il eût besoin de sa conscience.
L'occasion s'en présenta en l'année -ISSâ. Le trésor était épuisé. La politique de Wolsey avait prodigué les traitements et les présenis aux princes étrangers et à leurs favoris. Pour avoir de l'argent^ on prétexta de.s griefs contre la France, et la nécessité de se mettre en mesure par des armements considérables. Le parlement, qu'on n'avait convoqué depuis le commencement du règne que pour lu faire voter des subsides, se rassembla aux Blackfriars. La somme à demander ne s'élevait pas à moins de huit cent mille livres, réalisables par un impôt de vingt pour cent. Thomas Monis était membre do parlement. On voulut le faire nommer président afin d'enlever le vote par son influence. Morus n'approuvait pas la demandu de subsides ; il résista. Wolsey, qui le savait probe et consciencieux, mais trop bien avec le roi et peut-être trop timide pour oser ne pas servir la cour, en une affaire où Henri VIII avait tant à cœur de réussir, Wolsey le ût nommer malgré liù. La partie de la chambre attachée à la cour et au premier ministre, augmentée d'un bon nombre de membres dont Morus avait la confiance, formèrent la majorilé qui
TUOMAS MORUS. m
le choisit pour speaker. Le roi ne manqua pas de confirmer l'élection.
Morus essaya vainement de faire revenir le roi sur sa nomination. Henri YIll tenait trop à son subside pour vouloir se passer de la probitc de Morus, laquelle en couvrait la cause secrète et en pouvait assurer le vote. 11 maintint donc son clioix. Morus voulut du moins faire ses réserves; il écrivit à son maître une lettre en forme de supplique, où, tout en acceptant, il osait prendre la liberté d'y mettre deux conditions, l'une pour lui, l'autre pour l'assemblée qu'il allait présider. La première, c'est que, s'il lui arrivait de faillir involontairement dans sa commission, sôit par maladresse, soit par défaut d'exactitude, le roi voulût bien pardonner à sa simplicité; la seconde, c'est qu'il plût « à l'inapprûciable bonté du roi » qu'aucun mal n'arrivât à aucun membre de l'assemblée pour avoir exprimé librement son opinion, mais que toute parole prononcée dans le parlement, dût la forme n'en être pas parfaitement convenable, fût interprétée par le roi comme une preuve de zèle pour le bien du royaume et pour l'honneur de sa personne royale '.
Wolsey annonça qu'il viendrait lui-même aux Communes soutenir le bill et proposer les moyens d'esécutiofi. Un peu avant son arrivée, la chambre délibéra s'il serait reçu avec une suite do quelques