‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 8 sur 77 · Suaviasima iliius onjux. L. â3â. A · texte numérisé non relu

Suaviasima iliius onjux. L. â3â. A

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a RENAISSANCE ET RÉFORME.

des marchands, où il avait acquis une grande autolîté par ses connaissances dans le contentieux du commerce, le firent nommer membre de la chambre des Communes. Il résista en plein parlement au roi Henri Vil, qui demandait un cadeau de noces pour sa fille. Déjà une première fois, pour un simple scrupule religieux, appelé subitement par le prince uu moment où il assistait à la messe, il avait refusé de se rendre au palais, disant que le service de Dieu devait passer avant le service du roi. Cette indépendance de Vimberbe enfant, comme l'appelait le chambellan du roi, Tiler, l'avait mis mal en cour ' . Menacé dans sa liberté, frappé dans la personne de son père que le roi fit incarcérer à la Tour, pour un prétendu déni de justice, puis rançonner, ce qui était la cause et la fin de tous ses démêlés avec ses sujets, Morus, pressé par ses amis, s'embarquii pour la France. Il attendit là quelque temps que l'orage fût passé, apprenant la langue française, l'arithmétique, la géométrie ; quelquefois se désennuyant de l'exil à jouer de la viole. C'était son instrument favori; il l'avait fait apprendre à ses enfants, et même à la vieille Alice Middleton, qui jouait en outre du luth, du monocorde, de la lyre, et tous les jours étudiait un morceau pour son mari, très-esigeant sur ce point ^.

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La mort subile de Henri VII le ramena en Angleterre. Il y revenait avec la faveur d'un exilé du règne précédent et d'un opposant au régime d'exaction et .d'avarice, dont le prince de Galles, devenu roi, avait souffert tout le premier. Outre ce titre, il se recommandait à ce prince par sa double réputation d'avocat et de lettré, par l'amitié d'Érasme, comptée dès lors comme un mérite, enfin par son poëme sur lecouronnement. Ce prince voulut saYoir qui avaitfail ces vers si flatteurs. On lui dit que c'était l'avocat Morus, fils d'un des' juges du banc du roi, le membre des Communes récalcitrant sous le roi son père, l'ami du docte Érasme. Il le fit appeler, 1& (rouva à son gré, et le marqua de sa funeste faveur. C'était la fatalité sous laquelle Thomas Morus devait se débattre vingt-cinq ans et mourir.

' Morus présenté i Henri VIII parle cardinal Wolsc;. — Il esl chargé de diverses misaionB à l'élranger. — Sa lettre à Ërasine à ee sujet. — Ses mœurs domestiques. — Comment il trouve du lemps pour écrire. — Première idée de VUlopie. — Admiration que cet ouvrage excite en Europe.

Thomas Morus^ avait l'espèce- d'ambition d'un homme qui attire A lui les honneurs par sa réputation, ses talents, plutôt qu'il ne les cherche et ne va au-davant. 11 n'était pas ambitieux à la manière du

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<;ourtisaa de tous les temps, qui poursuit sa fortune à travers toutes les servitudes et tous les dégoûts, ne se relâche pas un moment, ne manque jamais l'occasion, n'a que des scrupules d'homme habile, jamais d'honnête homme, qui compose avec les vices des princes, et se serl de leurs qualités comme de leurs défauts pour pousser ses affaires, qui arrache «e qu'on croit lui donner, qui, pour avoir une -chose, ne regarde jamais au prix, Morus fut saisi par la fortune presque malgré lui, jeté au milieu de la «our avec des mœurs, de la probilé, plus de force de principes que de caractère, en sorte qu'il ne céda jamais tout ù fait , quoique cédant toujours beaucoup trop. Ses principes se rendaient maîtres de son carac-, tère, mais, comme il arrive, toujours, trop tard. ■C'était une ambition molle, incertaine, prenant mal son temps, se laissant faire, n'étant jamais de moitié dans ses succès, et par conséqueni paraissant les ■devoir tout entiers à la bonté du prince, lequel exigeait de la reconnaissance en proportion, Morus ne sut ni se défendre de la cour ni s'y engager tout à fait. Là où il avait cru dans sa conscience ne prendre <iu'un joug, on lui demandait le remerciment d'une Éiivcur; là où il n'avait fait que se laisser porter par l'aiblesse, on le traitait comme s'y étant poussé de toutes ses forces, et comme ayant, en quelque manière, usurpé le bien d'autrui. Un tel homme devait être déshonoré ou lue par un tyi"an du caractère de Henri VIII; déshonoré s'il cédait jusqu'au bout, tué

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à quelque point qu'il s'arrêlûl. La fortune tui réserva le dernier sort. Sa mort fut le seul acte libre et volontaire de sa vie, le seul où son caractère et ses principes furent d'accord.

■ Ce fut Wolsey, parti de bien plus bas que Morus, qui présenta le jeune avocat au roi. Wolsey avait une supériorité rare dans un favori, celle de ne pas voir un rival et un successeur danslout bomme qui attirait rallcnlion de son maître. Morus, recommandé par lui, fut employé dans diverses ambassades, auprès de Cbaries-Quint et de François 1". Ces places l'appauvrissaient et n'allaient pas à ses goûts : il s'y était laissé jeter, comme plus tard danS' d'autres fonctions plus élevées, par cette ambition, ou plutôt cette disponibilité qui ne sait ni résister ni choisir, et qui reçoit une corvée comme un avancement. € La place d'envoyé, écrivait-il à Ërasme au retour de l'ambassade de Flandre, ne m'a jamais beaucoup souri. Elle nous convient moins A nouS' laïques et gens mariés, qu'à vous autres prêtres^ qui n'avez chez vous ni femmes ni enfants, ou qui en trouvez partout où vous allez. Quant & nous, à peine absents depuis quelques jours, nous sommes rappelés au logis par le regret de nos femmes et de nos enfants. En outre, un prêtre peut emmener partout avec lui toute sa maison, et nourrir aux frais du roi ceux qu'il aurait nourris chez lui de son ari^ent. Mais moi, j'ai deux maisons à soutenir, l'uneà Londres et l'autre à l'étranger. Le roi s'est montré

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assez généreux pour ceux que j'ai emmenés avec moi; mais il n'a point songé à ceux que j'ai laissés à la maison. Or je n'ai pu obtenir de ceux-ci, tout bon mari que Lu nie saches, père indulgent, maître facile, que, par amour pour moi, ils jeûnassent jusqu'à mon retour. Enfin, il est facile aux princesde récompenser, sans bourse délier, les ambassadeurs ecclésiastiques par le don de quelque abbaye. Mais, nous autres laïques, ou ne nous rémunère ni si facilement ni si généreusement. Je dois dire pourtant, en ce qui me toucbe, que le roi a bien voulu, à mon retour, m' offrir une pension annuelle qui n'était nullement méprisable, soit pour l'honneur, soit pour le profit; mais je l'ai refusée jusqu'à ce jour, et je suis porté à persévérer dans mon refus. En l'acceptant, il me faudrait soit abandonnerma position actuelle dans cette ville, position que je préfère même à une meilleure, soit, ce que je ne veux à aucun prix, la garder au risque de déplaire à mes concitoyens. En ell'et, s'il arrivait qu'unequestion de privilèges s'engageât entre eux et le roi, ils me croiraient moins sincère et moins dévoué à leurs intérêts, me voyant lié par les récompenses du prince', s Morus avait depuis quelques années, dans la Cité de Londres, une charge qui répond à celle de syndic du corps des marchands. Cette charge l'appelait inévitablement à la chambre des Communes toutes

1, Correipundance d'Érasme. 321-^2.

les fois qu'il plaisait au roi de tenir parlement.

Les affaires de ce syndicat, outre ses fonclionsde sous-shérif, espèce de magisLralure secondaire, ne lui laissaient guère de loisir pour les lettres. Toujours en plaidoiries ou en consultations, avocat, arbitre ou juge, accablé de clients, < il n'avait rien à donner âlui-mème, c'est-à-dire aux lettres », comme il écrit à Egidius'. Rentré chez lui, il fallait bien causer avec sa femme, babiller avec ses enfants, communiquer avec les gens de la maison. Celaient encore des affaires de devoir pour lui, « car, disaitil, il faut bien faire toutes ces choses, si l'on ne veut pas être un étranger dans sa propre maison. II faut bien se montrer agréable à ceux que la nature, le hasard ou le choix, vous ont donnés pour compagnons de votre vie ; il le faut, non pourtant jusqu'à les gâter par trop d'abandon, ni jusqu'à faire des domestiques vos maîtres, s Les heures, les jours, les années, s'en allaient ainsi dans les occupations àa dehors et dans les délassements de la famille.

Morus ne parlait pas de deux autres distractions qui lui prenaient beaucoup de temps; c'étaient les animaux domestiques, oiseaux ou quadrupèdes, qui occupaient lout un corps de logis dans sa maison, et dont il aimait à observer les mœurs. C'était sa guenon favorite, venue des grandes Indes, ou bien des animaux du pays, un beau renard, un furet,

I ■ Voir au commence menl des Œuvres latines, en Iftc de l'Utopie.

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une belette, souveiU achetés à grand prix. C'était encore son cabinet de choses précieuses, oii étaient rassemblés des curiosités, soit du pays, soit exotiques,, de&ininéraux, de grands coquillages des mer& de l'ïnde, des coraux, toutes choses dont il s'amusait beaucoup, et dont il faisait les honneurs à l'étranger que lui adressait quelque membre accrédité de la république littéraire et chrétienne. Là surtout les heures ï' écoulaient à faire l'histoire de chaque pièce, et à s'amuser de l'étonnement ou du plaisir qu'eDes causaient à ses hôtes'.

Cependant Monis sentait le besoin de prendrerang parmi les lettrés de l'Europe. Ses amis lui rappelaient ses débuts et leurs propres espérances. Après le temps consacré aux affaires et à la famille, aux gens et aux bêtes, à recevoir les hôtes et à leur demander des nouvelles de Budé, d'Érasme, dePetrus Egidius, il ne lui restait de libre que l'heure des repas et le temps du sommeil. Les repas, que son extrême sobriété avait déjà rendus si courts, i\ les réduisit encore'. Ils consistaient en un morceau de viande salée, des œufs, quelques fruits, de l'eau bue dans un gobelet d'étain. Il n'y avait guère à retrancher d'un tel menu : il en ôta encore les doux entretiens de taWe avec lafamille, lesquels donnent du charme au plus maigre diner. Quant au som-

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meil, que ses fatigues lui rendaient si nécessaire^ il l'abrégea de quelques Jieures employées soit aux lectures dans sa bibliothèque, soit à la composition, lente et fréquemment interrompue, du livrequi allait faire sa gloire et marquer sa place dans le gi'and iravail de la renaissance des lettres. Ce livre, c'était l'Utopie.

Morus avait alors trente-cinq ans. Wtopie, ter- ' minée en 1517, ne fut publiée qu'en 1518. Ces années-là, quoique fort accablées, avaient été des anûées heureuîes. A l'étranger, en Flandre, en France,. Morus s'était rencontré avec des amis de la république des lettres; il avait joui de leurs entretiens, il s'était plongé dans leurs livres. Revenu à Londres, il retrouvait la considération, les affections de famille, à la cour une faveur modérée qui n'était point exigeante, et qui laissait un vaste champ aux espérances. C'est dans celle disposition d'un esprit libre et content que Morus écrivit ÏUtopie.

Par une renconire particulière, tandis qu'on parlait de l'apparition prochaine de ri7/o;>ic, le bruit se répandait d'une guerre nouvelle avec le Turc, « nouvelle comédie, disait Érasme, que les princes et le pape veulent jouer sous le prétexte d'une guerre sacrée'. > Sébm, empereur des Turcs, après avoir conquis l'Egypte et la Syrie, venait de réunir une nombreuse armée, et menaçait hautement l'Eu-

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