UN TRAVAIL QUI N’EN FINIT PAS
Voici trois années, et davantage, que ceux de mes amis qui ont la gentillesse de s'intéresser à mes travaux d'écrivain ne m'abordent guère sans cette question aux lèvres : « Et votre Renan ? »
Hélas ! Hélas ! Et mon Renan? Il s'attarde, il n’arrive pas, et ce n’est pas encore lui que je présente en ce petit volume. Au train dont tout marche en ce siècle de la linotype et des transports aériens, 1l aurait eu plusieurs fois le temps d'arriver, depuis que les bulletins de presse et les journaux de librairie ont commencé d’en annoncer la venue. Que
dis-je ? Ce n’est pas d’un Renan que j'aurais pu enrichir, en ce temps, mes … œuvres complètes. C’est de deux ou de trois. Encore un écrivain un peu actif aurait-il trouvé le moyen de composer par-dessus le marché, dans les intervalles des chapitres, un Taine, ur Edmond
Scherer et un Sainte-Beuve, destinés à.
diverses collections. Mon impuissance 4 mener à bon port le-seul Renan n’en est que plus déplorable. Je l’aurai laissé mourir de faim en route ou toucher de quelque autre accident moitel. Inutile de scruter un horizon où il aurait paru déjà, s'ilavait dû jamais y paraître. Il est mythique
comme la caravane de Marouf. à La caravane de Marouf finit tout de
même par émerger des sables et entrer
dans la ville. Ainsi en sera-t-il de ce Renan, un peu trop affiché et commenté avant d’être (sans qu’il y ait eu là de ma faute), à condition, du moins, que les dieux ne m'envoient pas d'ici quelques mois, moi, son auteur, habiter les demeures
inférieures où l’on n’est plus en peine d'écrire. [l approche; et ce n’est pas, si … jose le dire, l’ardeur du souffle ni la
nécessaire alacrité de l’impulsion qui lui
: font défaut. S'il a sur l’horaire ce retard L déja fabuleux, la cause en est dans la
longueur folle du circuit où il lui a plu D.
de s'engager et dans le fait que, pour
accomplir ce démesuré périple, il ne dis-
pose que des plus antiques et surannés
moyens de locomotion, des mêmes avec
lesquels Sainte-Beuve a parcouru le champ
de son Port-Royal, ou Montesquieu celui
de l'Esprit des Lois, incubation patiente, investigation minutieuse des faits et
des textes, longue réflexion sur les hauts
problèmes que ceux-ci soulèvent, rêverie sans fin sur les plus vastes et générales perspectives du sujet. Même ces grands
hommes, avec de tels moyens, n’allaient
pas bien vite en besogne. Que dire de
votre humble serviteur ! Je n’ai pas vu
comment j'en pourrais adapter de plus
- modernes à mon lourd convoi, afin d’en
accélérer l'allure. Je ne suis même pas parvenu à en imaginer de tels.
N’aurais-je pu cependant choisir un
chemin plus bref etme frayer, à travers le
pays renanien, un itinéraire moins exorbitant et moins sinueux que celui auquel
: je viens de faire allusion ? Je l’aurais pu certes. Et, sans aucun doute, l’aurais-je dû, si j'avais tenu, avec le proverbe, que celui-là est condamné à mal étreindre, | qui embrasse trop. Maïs ce proverbe
n’est pas sûr. Et je croirais plutôt que cest celui-là qui a fait grande attention à ne pas trop embrasser, qui étreint ru
Ce prétendu sage n’est pas si sage ! Du
moins, ne le doit-on louer que d’une
sagesse subalterne. Son désir, trop raisonnablement mesuré et pondéré pour
courir le risque d’être contrarié, n’a pas
acquis cette violence intérieure qui répond à une compression subie. Les étreintes
qu’il détermine sont donc sans feu. Autant
dire qu’elles sont médiocres. Au contraire,
des efforts répétés pour embrasser un
| Se LEA.
objet qui excède un peu (il ne faut évidemment pas que la disproportion soit absurde) l’ampleur de nos moyens, aug- mentent la force de nos muscles en les exerçant, et la pression énergique et obstinée de l’objet finit par le fañe rentrer dans nos prises. Ayant entreptis plus que nous ne pouvions, mais nous y étant jeté de toute notre ardeur, nous en venons à pouvoir ce que nous ne pouvions pas.
L'application à notre œuvre nous déve-
loppe et nous grandit. C’est déjà un
Fr
résultat. Il s'accompagne d’une grande
vie.
L'étude de Renan, je l’avais commencée (l’avouerai-je ?) un peu à la légère.
Une demi-douzaine de conférences des-.
tinées à des gens du monde en avait été l’occasion. Devant cet auditoire, je m’aperçus bien vite qu'il était préféiable de ne pas insister sur les côtés forts du sujet.
J'aurais même nié que ces côtés exis- … tassent et insinué que c'était surtout
joie intérieure. Il donne de l'intérêt à la
Le RENAN ET NOUS
comme savoureux humoriste, comme amuseur un peu audacieux et intempestif d’une époque d’ailleurs révolue, que Renan se recommandait à notre mémoire, qu’on ne m'en eût pas su mauvais gré.
Je n'’allai pas jusque-là. Mais les grands et redoutables problèmes, problèmes, non d’une époque, mais de toutes les époques, problèmes universels de la vie même de l'humanité, qu’évoquent de toutes parts les écrits de l’auteur de la Wie de Jésus et de la Réforme intellectuelle et morale, c'est à peine si je les effleurai et les fis entrevoir. Je n'en laissai point passer l’âpre vent sur un public qui ne l’aurait pas supporté. Cette diminution ou, du moins, cet affaiblissement contraint de ma matière pouvait se justifier par de … bien délicates convenances du lieu où je me trouvais perler. Si j'étais répréhensible, c'était plutôt pour n’avoir pas assez prévu l’étroitesse des bornes dans lesquelles ces convenances allaient resserrer ma pensée.
Mettons qu'il s’agît d’un auditoire de :
% « droite », D thlique à peu près, et con.
; . sérvateur. Un auditoire de « gauche ».
protestant, libre- -pénseur, démocrate, si 1 m'’eût également convié à l’entretenir dans des circonstances mondaines, impliquant pour moi l'obligation de ménager s sensibilités, comme le doit un hôte irr prochable, ne m'aurait pas causé moins de malaise, bien que le malaise eût porté F en ce cas, sur d’autres points. La pensée de Rénan ne soulève pas moins de difi- cultés quant aux dogmes de ces milieux.
.. qui ont léurs dogmes aussi, que quant ceux du catholicisme. “ La conclusion que je tirai de cette in:
tructive expérience, fut un honnête ‘— ne faut-il dire un orgueilleux ? — dégo pour toute mutilation de cet opulent 1 dangereux sujet : Renan. Il fallait en re pecter l'intégrité ou n’y toucher pas bout ou rien. I] fallait me taire sur Rena
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se donner les apparences, mais dont l’exer- -cice est très difficile et n’a jamais été plus
rare qu'aujourd'hui, en face des immenses
questions qui sont le pivot de son œuvre, .
comme elles ont été, au moment où ila rompu ses engagements de cléricature pour continuer d’ailleurs à s’occuper de
la religion, le pivot de sa destinée. Edul-
corer Renan, écrire sur lui en voilant, de part et d’autre, au gré des divers dog- matismes, les brèches que sa critique a pu creuser dans ces dogmatismes, voilà un enfantillage intellectuel que je préférais laisser à de plus accommodants et qui ne peut d’ailleurs être profitable à aucune cause. Mes conférences, superfi-
cielles malgré moi, étaient imprimées pour
former un livre. Je demandai à l’éditeur la résiliation du traité. Il eut la complaisance d’y consentir. J’eus le devoir de couvrir sa dépense.