PANORAMA DE RENAN
Mon ambition me jetait sur un champ à peu près neuf et inexploré, où j'avais tout à faire pour tracer mes voies. C’est une chose curieuse que, depuis trente ans qu'il est mort, l’écrivain français (et ne pourrait-on pas dire européen ?) le plus important de la seconde moitié du XIXe siècle, n’ait inspiré à la critique aucun travail d'ensemble concernant lui-même et son œuvre, embrassant sous une même vue sa personnalité, si nouvelle dans notre littérature, et son apport de critique et de doctrine à l’histoire générale de l’esprit humain. Il y a, dans les Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget, un
essai, supérieur, Je n’ai pas besoin de le dire, sur la pensée renanienne ; mais cette pensée y est saisie sous le point de vue äu mélancolique adolescent de 1880 dont.
Bourget, en ce livre fameux, s’est fait l'interprète, et qui cherche, dans ses au-
| teurs favoris, des sources de rêve et.
| d'émotion imaginative. Aussi se présentet-elle sous des aspects trop partiels pour être tout à fait vrais et qu’une considéra-.
tion plus étendue et plus objective devrait.
sensiblement modifier et surtout élargir.
Il y a le livre charmant de Mme Mary Darmesteter (Mary Duclaux), le meilleur des livres qui aient été écrits sur Renan.
C’est une esquisse biographique, pleine de charme, très fine, mais rapide, et.
sans visées critiques ni philosophiques.
Je connais encore trois volumes qui, portant sur leur couverture le nom de Renan,
ont ces visées. Ils se traînent en réalité.
bien au-dessous d’elles. Leurs auteurs,
dont l’un professe une philosophie anti= cléricale, le second, une libre pensée aus-.
tère, tendue, très moralisante, quoique incertaine de doctrine, le troisième, le
; catholicisme, ont négligé d’acquérir par
Pétude, les diverses compétences néces- saires pour suivre et juger les travaux de l’auteur dont ils traitent. Quant à l’image
pr
qu ils nous donnent de sa personnalité même, de son esprit, de ses sentiments, expériences si rides de sa” vie, ele His plutôt à la brièveté d'imagination, à l’aigreur de sentiment, à la chétivité de perspective de ces peintres qu’à l’abondante et riche physionomie du modèle.
. Je n'ai trouvé quasi aucun secours dans …
ces écrits.
ca
psychologique. Oui, voilà ce qu’une me
de Renan doit être tout d’abord : une biographie psychologique. La Hé 1 pour la critique, de pénétrer l’homme | chez l'écrivain, est très variable selon les …
écrivains. Jacques Bénigne Bossuet, il n'y
de son humeur, du résidu moral de /
L'un d’eux, cependant, a quelque chose … . de bien, son sous-titre : Essai de biographie Le
a pas tant de mal à se donner pour S in à sinuer dans les replis de son âme et y.
chercher les empreintes successives de la vie. Cette ie na pas de replis. Elle est.
unie et tout d’une pièce. La vie l’a très peu changée. La magnifique candeur du Jeune clerc de Sorbonne, nous la retrou-.
vons chez le vieil évêque de Meaux, plus.
majestueuse et plus assurée seulement, et.
rayonnant en visions plus belles. Sa phi-.
iosophie des événements, il n’a pas eu à.
la modeler de saison en saison, d’après la leçon des événements eux-mêmes ; il.
la trouve dans une doctrine qui a la fité.
de l’éternité. Victor Hugo est ten simple, non par l'effet d’une doctrine, qu'il ne posséda jamais, mais parce que cette très forte nature physique vit très.
peu en soi-même. Que faut-il connaître, pour le connaître ? Les grands courants, remous et rumeurs de son siècle, la.
direction des vents publics qui, à cha-.
que époque de sa carrière de poète, se sont engouffrés dans « l’écho so-
nore » de cette splendide imagination vrchestrale. Auguste Comte, lui, a terrilement vécu. Mais il a tout vécu en n seul coup. Il est, comme saint Paul,
jomme d’une catastrophe morale qui
lui a tout appris dans un éclair, et dont interprétation impérieuse a fait sortir,
avec une rigidité sans nuances, un monde conclusions systématiques. Tout autre, l’autre pôle des types humains supéurs, (j'aurais pu encore citer, pour préer le contraste, Descartes), notre Ernest an. Voilà, s’il en fût, une âme, de mpe d’ailleurs puissante (puissance et mplexité, elle en est la preuve, ne xcluent point), que la nature et la race nt pas construite simplement ; elles y prodigué les replis, les détouis et les sous, les plans et les arrière-plans, et,
à même, la multiplicité et la finesse des surfaces mpressionnables aux expériences intellectuelles et affectives les plus délicates et les plus ténues. Cette âme tu rouve là de profondes ressources pour se
Ou RENAN ET NOUS
réserver et pour garder mille positions de
refuge contre les chocs qui pourraient la :
bouleverser et auxquels elle est, par ail- À leurs, fort sensible. Ajoutez à ce raffine- | ment de structure la richesse (qui peut- | être, avec un léger degré de la force cen- 1
trale et coordinatrice en moins, eût été dispersion), des dons et des facultés. Sd
l’action de circonstances propices, 1
qu'elle contenait s’est déroulé en une.
longue et mouvante histoire, suite ou.
réseau de drames sans violence (rien ne.
peut être violent dans une nature qui a À tant de variété intérieure), mais renouvelés |
toujours et résultant des conflits de cette | âme avec elle-même ou avec les faits du !
dehors. Cette histoire, il faut la suivre.
Comme on se sentirait dans le conven-.
tionnel, comme on aurait d’avance glacé 4 et pétrifié son suet, si l’on abordait Renan :
philosophe, Renan historien, Renan éru- !
dit, Renan exégète, sans avoir exploré Renan ! Les conseillers municipaux d’Issy- |
les-Moulineaux ont donné son nom à la