‹ Renan et nous 1923Chapitre 38 sur 46 · LE MESSIE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

LE MESSIE GERMANIQUE

Veuillez, cher lecteur, faire avec moi le rapprochement de textes qui suit. Je le crois fort instructif.

Le 24 août 1845, Ernest Renan, décidé à quitter l'Eglise, projet qu’il accomplira six semaines plus tard, écrit à son condis- Ciple et ami très cher, l’abbé Cognat, une longue lettre où 1l lui confesse la perte définitive de ses croyances et le douloureux trouble qu’il en éprouve. Mais il lui parle aussi de certain grand soutien qui lui à été ménagé en cette épreuve et sur lequel il s'explique en ces termes.

« Dieu, pour me soutenir, m'avait ré- « servé pour ce moment un vrai événe-

« ment intellectuel et moral. J’ai étudié

l'Allemagne et j'ai cru entrer dans un

-« temple. Tout ce que j'y ai trouvé est

pur, élevé, moral, beau et touchant.

O mon âme, oui, c’est un trésor, c’est la continuation de Jésus-Christ. Leur

« morale me transporte. Ah ! qu’ils sont

doux et forts ! Je crois que le Christ

nous viendra de là. Je considère cette

apparition d’un nouvel esprit comme

un fait analogue à la naissance du chris-

« tianisme, sauf la différence de forme.

Mais ceci importe peu; car il est sûr que, quand le fait rénovateur du monde viendra, 1l ne ressemblera pas pour le

« mode de son accomplissement à celui :

qui a déjà eu lieu.......!:. Oui, cette à Allemagne me sourit, moins dans sa .

partie scientifique que dans son esprit à moral. La morale de Kant est bien supérieure à toute sa logique ou philosophie È intellectuelle, et nos Français n’en ont :

pas dit un mot. Cela se comprend ; nos hommes du jour n’ont pas de sens moral. 4

La France me paraît de plus en plus un

pays voué à la nullité pour le grand

« œuvre du renouvellement de la vie dans

« l'humanité. Onn % trouve qu’une ortho-

; € doxie sèche, anticritique, roide,. infé- « conde, petite : type Saint- Sulpice ; ; ou € bien un niais creux et superficiel, plein C d'affectation et d’exagération : le néo- « catholicisme ; ou bien enfin une philo-

1 sophie sèche et sans cœur, revêche et L« méprisante : l'Université et son esprit.

| « « Jésus- Christ n’est nulle part. J'ai été

« tenté de croire qu’il nous viendrait de € « l'Allemagne ; non que j'imagine que

n ce soit un individu, ce sera un esprit ; « ét quand nous disons Jésus-Christ, nous

« entendons sans doute désigner un cer-

« tain esprit plutôt qu’un individu : c’est

pr Evangile 1... : A

. Les Souvenirs d'enfance et de jeunesse,

la Lettre à Strauss (1871) confirment cette

explosion de juvénile ferveur. Les Cahiers

‘+ L1 LA s L 1. ete publiée en appendice aux Souvenirs.

RENAN. a. NOUS.

de jeunesse sont semés PR à a miratives en l’honneur de Her der, Gœthe, Kant.

Or, dans la partie des Cale de jeu= nesse rédigée en 1846, voici la note que je.

trouve et dont il m’apparaît, si je la confronte à la confidence d’enthousiasme qu on vient de lire, que toutes les expres sions méritent d’être méditées. 4 . « L'important n’est pas de glaner ça et} « là des idées particulières, mais de saisir «un esprit, qui renferme tout implicite- « ment. Je n'ai lu que quelques lignes des « Allemands et je sais leurs théories. corrme PCs j'avais lu vingt volumes, car je me « mets à leur point de vue. Quelques ci « que j'ai dits à M. Cognat lui ont fait « deviner mon esprit, et il juge de tout « comme moi, comme si je lui avais dit « mon jugement sur tout. Or, un oc « quand on est fait pour lui, se devine à «un mot, et tout vient à la suite. Mo, « pour les Allemands, que je ne connaissais «presque que par Madame de Siaël, &

re. Or he Le LME EEE PAT TE N CN DE 1

mm

RENAN ET NOUS 211 ——————" ( 7'induisais toutes leurs théories. Quelqu'un «qui m'eût entendu parler, eût cru que «j'avais lu cinquante volumes de criliques « allemands. »

Je me demande si le jeune homme qui écrivait cette note s’est aperçu du terrible Croc-en-jambe qu’il infligeait à ses dieux.

Quoi ! ces Allemands sont divins ou quasi ! Leur pensée est un incomparable trésor ! Elle apporte au genre humain un renouvellement religieux, quelque chose d'aussi important que le christianisme | Et 1l suffit d’avoir lu « quelques lignes »

d'eux pour les connaitre aussi bien et en parler aussi pertinemment que si l’on avait passé des années à les approfondir !

Mais quel est le grand esprit non allemand avec qui Renan oserait en prendre

aussi à son aise ? Est-ce Aristote ? Est-ce

Descartes ? Est-ce Newton ? Est-ce même Voltaire ? Se croirait-il, sur le vu de « quelques lignes » au courant de ce » qu'ils contiennent ? Se flatterait-il, après

cette inspection à la course, de les pouvoir

en

Pie RENAN ET No

résumer et commenter sans crainte d’erreurs et d'énormes erreurs ? Il n’est pas.

si fou. On traduirait sa note de la façon « suivante : « Toute cette philosophie méta- :

Le physique et religieuse des Allemands est 4

«un verbiage qui se répète et dont il à «suffit d’avoir connu un petit échantillon « « pour être renseigné sur tout le reste »; !

il semble qu’on n’en trahirait pas le Fa 3

réel.

Dans les années qui ont suivi cet aveu,

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non moins significatif qu'indiscret, Renan 1

parait avoir lu assez longuement Herder :

(je mets Gæthe à part, qui est une lecture .

poétique et littéraire et ne peut passer.

pour un rénovateur religieux). Il a lu les Allemands linguistes, exégètes, historiens, |

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qu’il pouvait avoir besoin de lire pour ses . études spéciales. Quant aux métaphysiciens et philosophes religieux, comme

Kant, Fichte, Schelling, Schleiermacher, Hegel, qui sont pourtant par le genre

même de leurs idées et de leurs travaux,

les objets de la fabuleuse admiration.

D nn 60 DEN ÉTAT in

| RENAN ET NOUS 213 À exprimée à M. Cognat, il ne s’en est.

jamais donné, de première main, que la plus légère teinture. On le regrette, en ce qui concerne Kant, qui a, quoi qu'il en

dise, dans sa « philosophie intellectuelle », .

des parties fortes dont il eût tiré profit.

On ne saurait concevoir le même regret en ce qui est des autres, quand on a pris

soi-même la dure peine de les parcourir Studieusement et de les scruter. Tout ce quil en a su de substantiel paraît emprunté à l’Introduction et à la Dissertation

finale de la Vie de Yésus de Strauss, qui

en résument les doctrines et sont, il est

vrai, deux morceaux très pleins. Mais,

quelle qu’aît été l’étendue de ces lectures

générales, elles n'étaient pas faites encore . dans le temps où il s’exaltait, comme nous l'avons vu, au sujet du nouveau Messie germanique. Il l’annonçait donc et lex Chantait de confiance. Autant dire qu'il célébrait, pour une bonne part, dans

l’Allemagne métaphysique et religieuse

une création de sa propre imagination ;

ou bien qu'il devinait, pressentait entre les pensées de cette Allemagne et ses pen- … sées propres une sorte d’harmonie préé- | tablie qui le dispensait de les chercher, | au prix d’une peine inutile, chez les Alle-

mands eux-mêmes. Piédu elles étaient

sensiblement pareilles de part et d’autre, .

autant les lire au livre coloré et diaphane de son propre esprit que dans les indi- :

gestes volumes où les avaient diffusées, avec d’interminables longueurs, ces écri- | vains plutôt accablants. ti

.. Cette interprétation ressemble assez 41 la vérité. Mais on peut donner à la vérité Sur cette question un tour plus précis, d’où ressortira ce qu’elle a de sérieux.

Renan n’a tant loué la pensée allemande À que parce qu'il en a regardé les intentions, | sans en considérer les résultats. Les inten-. tions, qui étaient, pour une grande part, justes et fondées, ont recouvert, à ses.

yeux prévenus, des résultats généralement ii avortés et médiocres. La pensée allemande

. s’est engagée dans des voies nouvelles, ouvertes à l'intelligence moderne par le développement de la philosophie et des

connaissances historiques. Il l’en à ap-

- plaudie. Il ne s’est pas assez demandé si dans ces voies difficiles elle ne pataugeait point. |

La manière perpétuellement litigieuse et ironique dont Voltaire et son école écrivaient l’histoire des mythologies, des

religions, des conceptions imaginatives de l’univers qui s'étaient succédé au cours des âges, en était venue à paraître chétive, maigre et desséchée, au regard des abondantes notions que l’on avait acquises sur la genèse naturelle, la fécondité poétique et le rôle social de tous ces produits de

lesprit humain. Herder entreprend une histoire universelle des idées des peuples, chaleureuse, nourrie, tout animée de sympathie communicative et d’une véritable passion d'exploration psychologique, mais confuse aussi, ne dessinant rien avec force et netteté, d’un brillant mol et sans relief,

et où tout se noie dans je ne sais quelle :

uniformité de couleur. Cependant un souffle frais la traverse. Cela suffit au . jeune Renan. Et d’autant plus que ces sortes de livres, à la fois médiocres et .

__ bourrés de choses, ont de grands attraits . pour une imagination puissante et fine -

comme la sienne, dontils excitent la faculté 4 créatrice en l’obligeant, pour ainsi dire, : à les refaire et à les achever à mesure | qu'elle les lit. | | à

Le dessein général de la philosophie kantienne a quelque chose d’élevé et de.

nécessaire. L’empirisme philosophique a .

ruiné sans remède chez un grand nombre d’esprits modernes les idées métaphy- siques d’où paraissait dépendre le sens le . plus élevé que l’homme puisse concevoir .

de sa destinée, de ses devoirs, de la mission | de l'espèce humaine. L'intérêt de la civi- - lisation veut qu'il soit suppléé à la défi- … cience de ce soutien supérieur. Il s’agit . de trouver dans la constitution même de :

* lPhumanité, dans les conditions de son |

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