CONCLUSION
Le plus beau paysage du monde, s’il est un peu accidenté, perd son charme, | quand on le voit en panorama. Les cou- | leurs et les reliefs des côteaux s’effacent dans l’uniformité d’une masse monotone, | Les villages, les bois, les cultures, les jardins, les cours d’eau, les chemins ombreux, d’où les vallées reçoivent leur vie et leur grâce, s’estompent dans l’enveloppement d’une brume ensoleillée. Du fleuve, on n'aperçoit que de grandes nappes d’eau qui s’étalent de loin en.
loin ét paraissent immobiles. Il faut s’engager dans le pays en promeneur sans:
soucis, libre d’y flâner indéfiniment et de céder : à l’appel de tout ce qui tente |
© En, te À
les yeux, pour acquérir une idée de ses beautés naturelles et de ses aspects enchanteurs. Cependant celui qui n’a fait que flâner en amateur dans le pays et le parcourir en détail, sans en jamais considérer la totalité, soit d’une hauteur qui le domine, soit sur la carte, ne peut pas précisément dire qu’il le connaisse. Il ne le connait pas, au sens du géographe qui se propose d’en définir la configuration générale, au sens de l’ingénieur qui a de grands travaux à y entreprendre, au sens du chef militaire qui prévoit des batailles à y livrer. Pour ces techniciens, c’est à la forme géométrique d’une région, à sa constitution géologique, à sa praticabilité, à ses ressources, en un mot, aux données -d’ensemble qui la concernent, que l’intérêt s’attache avant tout, et non pas au caractère de ses sites et à l’agrément de ses perspectives.
S’il nous est permis de comparer l’œuvre d’un grand écrivain à une vaste et belle contrée qui se déroule pour notre 1ins-
truction et notre plaisir, nous dirons que la critique qui l’étudie doit la considérer de l’une et l’autre manière. Elle en doit dessiner et mesurer la structure, l’ossature générale. Elle doit peindre la chair dont cette ossature se revêt et en faire goûter les couleurs vives et variées. Toute || œuvre qui compte grandement dans l’histoire des lettres se prête à ces deux ins- | pections, l’une sévère, l’autre semée de.
délicates jouissances. Toute œuvre littéraire d’une réelle importance a une philosophie et une poésie. Elle repose sur.
un certain fond d'idées, elle agite un certain fond de questions qui ont occupé | l'intelligence de son auteur et circons- | crivent son domaine dans la suite d’une littérature. D’autre part, elle anime ces idées et ces questions, qu’elle ne traite | pas doctrinalement, (ceci est plutôt l’affaire du philosophe), en s’en inspirant | dans les tableaux de la vie qu'il lui a plu de représenter. ;
De ces deux objets de l'étude critique, |
je n’ai touché dans le présent volume que le plus abstrait. Encore ne l’ai-je touché que d’une façon bien sommaire, sans autre prétention que d’en présenter une esquisse. J'ai indiqué, sous leurs traits les plus généraux, les grandes questions auxquelles se rapporte directement ou indirectement, presque tout ce que Renan a écrit. Je n’ai rien dit des créations d'artiste dont ces questions s’illustrent chez lui. Son œuvre d’historien, ce fleuve ample et rayonnant des Origines du chrislianisme, où se succèdent et se mêlent les récits des voyages apostoliques et des vicissitudes de l’Eglise naissante, les peintures de l’Empire romain, les descriptions morales et physiques du monde oriental ; son œuvre de critique, d’essayiste et de moraliste, où il définit et fait vivre en des aperçus larges et baignés de fine lumière, l’esprit des vieilles religions de l’humanité et des littératures lointaines, où il analyse les éléments constitutifs, sonde le fort et le faible
des civilisations spirituelles qui se sontil successivement remplacées dans l’his-|| toire, depuis les plus anciennes jusqu'à] la moderne; son œuvre de dramaturgel] de fantaisie, où, au soir de son existence, il à condensé sous une enveloppe légère] et lyrique, les sentiments profonds, sub-| tils, entremêlés de pathétique tendre et!
d’âpre désillusion, d’apparente ironie et de colère cachée, avec lesquels il consi- | dérait, du plus intérieur de son âme, la | condition de l’homme et les enchevêtre- | ments de l'intrigue humaine ;: son œuvre autobiographique, où il a trouvé moyen | d'accorder aux harmonies de la prose | française la plus soutenue et la plus | fluide, les complexités mobiles et les’!
sautes de vent de son fond breton, où | il a tissé la narration et l’explication des: aventures d’esprit les plus fortes et les | plus hardies avec des fils légers et trans-| parents comme des fils de la Vierge ; voilà!
tout ce dont je n’ai pas touché un mot, et je n'avais pas à le faire dans le cadre.
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ide cet écrit. Je n’ai pas parlé davantage de ses travaux d’érudit où il ne faut guère chercher les investigations de première main, les fixations magistrales de points ignorés ou controversés, mais où une intelligence critique d’un flair et d’une pondération singulière excelle à écarter les systèmes outrés ou faux et à semer les suggestions profitables aux spécialistes mieux spécialisés. Bref, ce qui constitue la matière même de l’œuvre de Renan, je ne m'en suis pas occupé.
Un simple aperçu des grands problèmes qui fournissent à cette œuvre ses thèmes généraux, de ceux-là du moins qui conservent le plus vivant intérêt pour nous, m'a semblé utile à cette heure.
Et ce n’est pas dans l'intérêt particulier du nom de Renan, mais dans l'intérêt général de l'intelligence, que je l’oppose aux décrets en l’air d’une critique frivole, prompte à régler le compte d’un giand esprit et qui en parle (dans un sens ou
dans un autre, au reste) d’après des 1m pressions ou informations superficielles!
et attrapées au hasard, sans mesurer l’éten-||
due et les profondeurs du sujet dont elle
parle ni ce qu'il serait bon de s’êétre||
donné la peine d’apprendre pour en parler sans indécence intellectuelle. |
C’est par l'ampleur et par la délicatesse ||
de ces problèmes que s’expliquent et que seront excusés, J'espère, les lenteurs et
les vicissitudes du travail dont je me suis |
permis de parler au début du présent
volume. J’invoque cette excuse auprès:
des personnes qui, trompées par une |
annonce venue trop tôt, demandent chez
les libraires un ouvrage qui est très avancé,
mais qui n’est pas fini. Je m'étais abusé |
sur la durée du travail. Ou plutôt, j'avais
mal mesuré les proportions de l’œuvre. |
Parti pour une navigation côtière, Je me
suis vu entraîné vers la haute mer. Certes, | l’histoire de Renan m'’attache singulière=. |
ment par elle-même. Mais cette histoire est un drame intellectuel et ce drame
d’un individu n’eût pas tant attiré la curiosité de son siècle s’il n’eût été le drame de ce siècle. C’est comme tel, dans sa généralité et son importance impersonnelle que j'ai voulu aussi l’étudier et l’approfondir. Pour cela, il me fallait remonter à ses origines, refaire l’histoire de toutes les idées et les sentiments qu'il meét en conflit. Entreprise qui demande une longue et minutieuse élaboration.
— « C’est un véritable poème indou que vous faites, me disait récemment un de mes amis à qui je montrais mon plan. En 1923, c’est une drôle d'idée !
— Je le crois. Mais cette idée a pour moi un mérite énorme : c’est qu’elle m'intéresse. Et je m'en tiens au précepte du grand Mistral qui disait que l'artiste ne doit avoir qu’une chose en vue : se contenter soi-même. »
Pourtant cette tâche ne m'’eût pas contenté, si elle ne m'avait conduit qu’à rédiger quelques bons et copieux articles pour un dictionnaire de psychologie his-
torique, d'histoire philosophique ou d’his-|| toire religieuse. Bornée à ce résultat d’érudition, elle aurait pu avoir un grand prix :]|| elle n'aurait pas satisfait un certain goût de vivre, un certain amour de créer.qué je sens en moi. Mais je ne la crois point moralement et pratiquement inféconde.
51 nous pouvons améliorer et relever les || points de vue de Renan, si, sur les ques- || tions générales qu’il a agitées à de grandes | profondeurs, nous pouvons atteindre à.
des perspectives plus sereines et aussi | plus décidées que les siennes, ce ne sera | qu'en poussant plus loin qu’il n’a fait, | le sondage historique et psychologique des irrécusables données de ces questions.
Une telle ambition n’a rien de contraire | à la modestie que la fréquentation d’un | tel esprit est bien faite pour nous inspirer. Mais aussi sommes-nous les bénéficiaires du grand mouvement qu’il a imprimé aux études de ce genre et qui s’est fait sentir partout, même (ou surtout) chez ceux-là.
| qui expriment le regret qu'il ait existé. |
RENAN ET NOUS MEt-2100
De plus, nous possédons la leçon des .
expériences qu'il nous a été donné de faire depuis qu’il n’est plus.
| Pour ma part, cette révision des idées.
de Renan, qui part, en quelque sorte, de Renan même, je m'y essaye dans un esprit qu'on me permettra de définir par ces deux formules : disposition entièrement critique et libérale de l'intelligence, foi au progrès. La disposition critique et libérale est celle d’une intelligence avide de la plus grande plénitude possible de développement et de vie, avide de recevoir toutes les impressions de la réalité et assez frappée des bornes que lui impose sa faiblesse naturelle pour n’y pas vouloir ajouter encore les œillères d’un Système. Une telle disposition, impliquant d’elle-même une certaine énergie de la volonté, n’a rien de contraire aux intérêts de l’action. Elle est la condition de toute action directement salutaire ; Car agir avec des vues trop partielles ou trop courtes, c’est semer de ses propres
mains la ruine très prochaine de ce qu’on!
fait. C’est pourquoi elle a l’affinité la
plus intime avec la foi au progrès. Ah !| voila une foi qui va m'’attirer des moque- |
ries. Je dis d’avance à ces moqueries
qu'elles sont sottes. Il est clair que je ne||
crois nullement au « progrès fatal ». Mais
Je ne fais pas davantage dépendre uni-!
quement le progrès de la bonne volonté et de la sagesse de l’homme, qui sont si chétives et doivent, dans la plupart des cas particuliers, se reconnaître si impuis-
Santes. La nature, le mystère de l'être y Sont pour quelque chose. La phrase de.
Victor Hugo : « Le progrès se prouve par
À + B » est plus ridicule que bête. | L’humanité vit. Elle s’est maintenue avec |
el Po |
dans sa constitution, comme elle l’a emporté dans son existence. D'autre part, | conserver ses acquisitions ne saurait lui suffire. Elle est condamnée au changement perpétuel. Elle est le Juif-errant. Si elle répète sans cesse ses plus vieilles expé- riences et si elle a tout intérêt à n’en pas perdre les enseignements, elle ne cesse non plus d’en faire de nouvelles et de voir de nouveaux pays. Et ce voyage la jette toujours devant des difficultés nouvelle:. C’est pourquoi le bien demande toujours une rénovation. Et cette rénovation c’est le progrès. Progresser ou mourir, c’est notre destin.
On va fêter le centenaire de Renan.
Cette commémoration aura lieu au Collège de France, à l’Académie des Inscriptions, à l’Académie française. C’est à ces | hauts asiles qu’elle convient, non à la | place publique, où le souvenir d’une intelligence qui a tout sondé, d’une âme universellement sensitive que tout a tou-
chée, serait insulté par les contresens.
de la multitude et les adultérations des partis. 3 PRE
Pour moi, qui n’ai pas tant étudié.son œuvre et les résultats de son passage en ce monde sans me former à ce sujet-une assez grande abondance de vues et de | sentiments, je ne chercherai pas la formule || dithyrambique où se pourrait enclore ce | que j'en pense de meilleur. Les dithy-.
rambes n’ont guère de sens. Je préfère (est-ce une naïveté ?) me rappeler le. jour de ma jeunesse où j’appris sa mort." | C'était en octobre. Je me trouvais en | Béarn, dans ma chère patrie. Je ne pus| continuer la lecture du journal qui m’apportait la nouvelle. Je cherchai la solitude des bois pour y suivre, tout le jour, le.| long rêve où elle me plongeait. Aucun des.
grands esprits que j'ai vus disparaître.
n'a laissé dans mon imagination un pareil.
sillage. La mémoire de ce long rêve, qui Ë sûrement était noble, je la garde et la gar-. derai toujours, pénétrante comme la tiède
atmosphère de cette journée d’automne qu'il occupa ; elle me suivra sans faire tort à l'indépendance d’une critique qui, uniquement attentive au bien général des esprits, ne se laissera séduire ni en faveur d’Ernest Renan ni contre lui. Qu'elle soit ma discrète contribution aux fêtes de son centenaire |!
Paris, décembre 1922-janvier 1923.