‹ Renan et nousChapitre 14 sur 15 · BR TE 2 |. 2€ DRE · texte numérisé non relu

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reliait étroitement à son antipathie pour

lindustrialisme. C’étaient là à ses yeux

deux maux solidaires, dont il ne voyait point comment la civilisation pourrait s’accommoder. Il les considérait comme une chute de la civilisation. L’industrialisme est matériellement le fils des sciences physiques dont les progrès d’applications l'ont rendu possible. Moralement, il est un rejeton de la démocratie. La démocratie fait tomber les autorités sociales héréditaires qui ont pour objet naturel d’assurer le règne de la moralité et de

l'intelligence dans la nation et qui ne

peuvent être sérieusement remplacées dans cet office par des autorités nées du suffrage de la masse et renversables selon le ca-

price et l'impression du jour. Ces vieilles

autorités détruites auraient pu modérer, et elles s’en seraient fait un devoir, la poursuite du bien-être et du progrès matériel qui s’est follement déchaînée dans les sociétés modernes, de façon à y conserver à la vie de l’esprit sa légitime

prééminence. En leur absence, le matérialisme des gens d’affaires et celui des masses ouvrières ont trouvé le champ libre. Ils se sont spontanément conjugués pour faire prévaloir dans les préoccupations de la société les intérêts et les jouissances sur les choses morales. Leur accord a rendu de plus en plus difficile et étroite l'existence des institutions, des professions, des personnes dont la valeur et la raison d’être sont d’ordre spirituel. Les | valeurs spirituelles reposent sur le désintéressement personnel et elles sont d’essence aristocratique. Leur supériorité de nature fait leur faiblesse. Elles ont besoin | d’être protégées. L'Etat moderne est condamné à ne leur accorder qu’une protec- | tion de plus en plus faible, parce qu'il ne.

peut mettre contre lui ce qui est aujour-.

d’hui le plus puissant. | Renan n’a pris à l'égard de l’un ni de | l’autre régimes sous lesquels il a vécu, | et dont il a été d’ailleurs un haut fonctionnaire, posture d'opposition. Il n’en faut

rien conclure en aucun sens, quant au

fond de ses idées. Quelles que fussent

celles-ci, il a fait ce que doit faire un homme intelligent qui veut travailler en paix, surtout à de hauts travaux, et conserver pour cela, du côté extérieur, cette entière tranquillité de l'esprit, res prorsus substantialis, disait Newton, hors de la-

quelle tout ce qui s’appelle littérature,

philosophie, critique naît amoindri, faussé, vicié ; à moins cependant qu'il n’appar-

tienne au genre littéraire de la polémique.

Mais ce genre ne suffit pas à tout. L’opposition politique est une profession, et c'est une profession très noble, si elle a pour sincère inspiratrice une certaine

idée du bien public et des nécessités de la

patrie. Mais elle prend l’homme tout entier. Un savant, un professeur, comme Renan, n’aimerait-il pas beaucoup Îa forme de l'Etat, n’encourt aucun re-

proche, du fait qu'il s’est honnêtement arrangé avec lui, parce que c’est sous

* cette tutelle qu’il peut encore penser

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le plus librement. Renan n’a ni plus ni moins été « républicain » sous la République que bonapartiste sous le second Empire. Il a été bon Français et honnête homme sous les deux. « Nous, écrivit-il à Berthelot, qui ne sommes attachés qu’à la vérité et à la patrie. » Il avait le droit de Llécrire.

Cette absence d'intervention dans la politique du jour et de l’heure ne l’empêchait pas d'exprimer des vues à longue portée sur les conditions d’existence de | son pays depuis la Révolution, vues qui.

contenaient des jugements implicites sur || les directions et actions des gouvernements successifs. Ces vues ont quelque peu varié ou plutôt il a appliqué à la question des modes de raisonnement différents qui l’ont conduit à des résultats différents. Quand il s’est référé à ce que lui enseignaient de plus général la psycho- : logie et l’histoire sur les conditions de vie, | de continuité, d'indépendance et de vi- | gueur des nations, il a fait puissamment

le procès de la Révolution française. Mais ‘un jour, vers 1800, il déclara s’en rapporter au prochain jugement du fait. Que dans vingt ans, notre République démocratique fût tranquille au dedans, acceptée et respectée au dehors, c’est que l’événement aurait prononcé et le régime fourni ses preuves, sinon d’excellence, au moins de Isuffisance. Une autre fois, il s’écriait :

« Cette grande Révolution française, on.

en dit tant de mal à l’étranger que je me demande quelquefois si ce n’est pas ce que nous avons fait de mieux. » Il changeait, comme on voit, de criterium. À moins qu’on ne préfère dire qu’il abaissait ses exigences, ce qui est quelquefois une abdication et quelquefois une sagesse, mais toute momentanée.

Après la guerre, alors qu’il n'existait que du provisoire et que la question du régime était en suspens, il écrivit un plailoyer théorique, et qui n'aurait peut-être 5as demandé mieux que de devenir praique, en faveur de la monarchie. Mais | 15

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il n’appartenait pas à un professeur au Collège de France de croire plus à la pos=|| sibilité pratique de la monarchie que les princes et leurs agents, qui n'y crurent point, bien que, selon toutes les apparences, ils eussent alors pu la faire. Renan, qui écrivait, en sortant de Saint-Sulpice que « Dieu l'avait trahi », aurait pu écrire que les prétendants le trahissaient. Leur abstention donnait, avant la lettre, un sens fort précis au mot fameux d’Anatole] France, définissant la République « l’ab:|} sence de prince », mot qu’on a justement] trouvé dur pour la République, mais quil l’est bien plus pour le prince, s’il est vrail que ce soient les absents qui ont tort.

La Réforme intellectuelle et morale n’en!

est pas moins un traité de politique française singulièrement digne de méditation] par la riche généralité des observations qui en constituent le fond. La Monarchie, défendue par une intelligence de ce réa lisme et de cette force, est une excellente position théologique pour critiquer la Ré-

(publique et la stimuler au mieux. Renan Isignale à la démocratie le danger mortel de dispersion et de dissolution nationale qui lui est inhérent. La France est, par nature et comme corps national, une mo- Inarchie. C’est le Roi qui l’a faite, comme un paysan fait son domaine en acquérant lopin sur lopin avec ses économies de travailleur. Toutes les parties qui la composent sont autant de parties de lPœuvre royale. La France « tient » par l’action du Roi, qui survit au Roï. Mais icombien de temps lui survivra-t-elle ?

[Et quelle est la mesure des épreuves auxiquelles l’unité forgée par le Roi pourra (résister sans le Roi ? Est-ce que l’enlgendré ne s'expose pas à la mort en se [séparant de l’organe générateur sans lelquel il ne serait point ? On pourrait objecter, non sans force, à Renan, que depuis lun demi-siècle que ces avertissements ont été donnés, l’unité nationale s’est conservée et au milieu de quelles secousses | Nous l’avons vu prêt d’avance à s’incliner

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devant l’objection. Mais, sans doute, eût-| il invité les Français à rechercher si leur | unité nationale, toujours ferme comme Îe|| roc, n’était pas cependant celle d’un corps en train de s’amaigrir par le dedans et qui demanderait une grande régénération intérieure. Fe | S'il n’a jamais été d’un parti, on peut| cependant observer chez lui une certaine|| doctrine constante d’après laquelle, abs-| traction faite de la nature ou de la dénomination du régime existant, il a apprécié les faits. C’est le libéralisme. Renan a été (c’est ce que j’aperçois chez lui de plus suivi) un libéral dans le sens de la!

Restauration. Il a écrit que la Restauration avait été le meilleur gouvernement!

du xix® siècle. Son libéralisme n’est pas un libéralisme démocratique et individualiste à la Benjamin Constant. Ce serait plutôt celui de Royer-Collard dans un tour beaucoup moins doctrinaire et pincé.!

Ce qu’il demande, avant tout, c’est l’inter-} position entre le pouvoir central de:

VEtat et la masse nationale, de grands icorps à recrutement héréditaire et cooptatif, destinés à défendre les intérêts les plus élevés de la nation et à entretenir la noblesse de sa vie. De telles idées pla- Inmaient quelque peu au-dessus des faits entre 1860 et 1892, année de la mort de Renan. Ce n’est pas là un reproche, ‘quand les faits sont petits. Mieux vaut qu'il y ait quelques esprits pour les regarder de haut. C’est encore le meilleur moyen de contribuer à les relever, pour ‘qui n’a pas charge d’y mettre directement la main.

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