‹ Renan et nousChapitre 3 sur 15 · LA TEMPÊTE BRETONNE · texte numérisé non relu

LA TEMPÊTE BRETONNE

Ce qu’a de juste, ce qu’a eu d’excessif cette complaisance pour le côté individuel se sent assez de soi-même. Mais voici un fait, un fait qui a dominé de son retentissement et de son éclat toute la vie publique de notre auteur, et dont il nous suffit | d'observer la natuie pour y trouver bien des lumières sur cette question. Renan La secoué son époque avec un livre qui tomba comme un coup de tonnerre.

L'’ébranlement, parti de France, se propagea avec une fulgurante rapidité dans tous les pays latins, tandis que les pays germaniques et anglo-saxons étaient loin

de s’en émouvoir autant. Comparons

cet événement aux événements qui lui | ont ressemblé, aux quelques exemples

que la littérature moderne nous offre de |

cette sorte de choc violent porté. aux esprits par une publication littéraire. Le rapprochement est instructif, Il nous apprend à distinguer, dans un tel effet, la part personnelle de l'écrivain qui le produit et la part impersonnelle des idées qui ont trouvé en cet écrivain leur organe.

Ces idées viennent à leur heure ; il y a dans leur apparition quelque chose de fatal ; elles se fussent, de toute manière, frayé un chemin dans la société. Mais

leur mode d’action sur les esprits peut |

varier beaucoup, selon le mode de péné- | tration qui leur est offert. Tantôt elles | sé répandent par infiltration et cireulation progressives. Tantôt elles agissent |

comme un explosif.

Descartes, Voltaire, les plus hardis des’!

“esprits, n'ont jamais connu dans leur car- | rière ces victoires brusques qui agitent tout. Ils ont établi, chacun dans son

domaine, leur royauté intellectuelle, par une longue suite de moyennes batailles gagnées, quelquefois perdues. Ce sont deux Français, du cœur de la France, lun parisien, l’autre poitevin. Jean-Jacques Rousseau, avec son premier ‘écrit contre la civilisation, avec son Discours sur l’origine de l'inégalité parmi les hommes, a fait se dresser tout le monde. Une clameur a jaili. Tout le monde s’est passionné. Tout le monde a senti qu’un souffle (dissolvant ou vivifiant, je ne le recherche point) passait à travers le vieil édifice social, la vieille organisation des mœurs. Or, Rousseau est un Suisse. Ce n’est pas un Allemand, ni un Slave. C’est üun Génevois, un étranger voisin de nous, Iproche de notre eulture dont il s’est assi- Imilé les plus précieux éléments et qui a Isenti assez finement la société française pour trouver un langage qui l’enchantât et qui l’enivrât. Mais ce commerce n'a (bas usé son âme native. Il est toujours resté de Genève. La république munici-

De

pale de Calvin a laissé son empreinte sur les conceptions avec lesquelles il a remué | la France et le monde.

Je ne vois pas, me dit quelqu'un, la marche de votre raisonnement. Est-ce que l’auteur de la Wie de Ÿésus n’est pa Français ?

Il est Breton. Un Breton, au se. dé vue de la nationalité et de l’histoire, est un Français parfait, un Français de vigueur et de haute marque. Il est un Français par la culture intellectuelle commune; | culture latine, gréco-latine ou gallo-latine | qu'il est admirablement apte à recevoir à| sa façon et à faire fructifier et qui tire!

de lui, au moyen-âge, un Abailard, au!

XIX° siècle, un Châteaubriand, un ‘La Mennais, un Renan. Mais, quant au fond} de nature et de race sur lequel cette:

culture tombe pour le pétrir, quant a tempérament, au caractère, à la alt d'imagination, à l'orientation de sensibi:

lité poétique, il est, au moins, aussi étranger qu’un Génevois à ce que jap

pellerais l’Attique de la France. Je désigne ainsi ce terrain sacré, formé par l’Ile-de- France, les pays de Loire, la Champagne, la Normandie, une part de la Bourgogne, qui a, pendant deux siècles, produit, à peu près à lui seul, et modelé toute notre littérature, et qui, depuis la fin du xviri® siècle, depuis le retournement et l’ameublissement de tout le sol national par la tempête révolutionnaire, reçoit en plus grande abondance le ruisseau des sèves variées que lui envoie la périphérie magnifique de notre patrie ; au premier rang, la Bretagne, mère des trois fils que J'ai nommés, en qui la littérature de notre xix® siècle tient substantiellement tout entière. Cet apport d’âme de la race bretonne, quand on le compare au génie classique des lettres françaises, à ce fruit lumineux de nos vignes et de nos coteaux, nourri des riches émanations de la Grèce et de Rome, comme il appaait lointain et enveloppé de brumes, et omme il respire le fond des âges ! Mais

vienne un fort génie breton, accentué | dans son type propre, et,en même temps, | assimilateur, qui imprègne de son. fond natif les trésors d’esprit et d'art amassés aux bords de la Seine, quel produit puissant, quoi qu'il puisse y avoir lieu d’en penser, au point de vue de la stabilité et de l'équilibre ! Quel détonnant mélange ! Il en jaillit le Génie du Christianisme. I] en jaillit l’Essai sur l’Indifférence, les Paroles d’un croyant, la Vie de Jésus, les livres dont la France d xIxe siècle a reçu ses plus profondes et ses plus soudaines commotions spinituelles. Commotions de sens opposé, sans doute, mais de la même qualité M :

nique.

S'il en faut juger sur de tels exemples| ce genre d’action implique entre le de:

littéraire qui l’exerce et le milieu ot il l’exerce. un assez singulier rapport!

Ce génie est étranger à ce milieu, e il ne l’est point. Il tient de ses origine des traits de constitution morale qu

tranchent sur la société où il est introduit, mais qui ne sont pas d’une excentricité ni d’une roideur à rendre impossible leur intime alliage avec les disciplines et les mœurs de cette société. Il est d’une telle qualité d’âme que les hommes que sa parole soulève ou subjugue le sentent, s'ils s’interrogent là-dessus, près et loin d’eux tout ensemble. Et ne faut-il pas, en effet, qu'il soit près et loin ? Près, car sans intimité de contact et sans communication de sensibilité, où trouverait-il l’accent d’un langage capable de toucher ces hommes, de s’insinuer en leurs fibres, et comme on dit, de les « prendie » ?

Loin, pour que le langage qu’il leur parle ne soit pas déjà familier à leurs oreilles, pour qu'il puise dans le lointain de sa . provenance, ce mystère, cette magie de nouveauté qui en fait la force captivante

ou frappante.

Cependant, cette condition personnelle de l'écrivain ne lui fournirait pas la force voulue pour un tel effet, s’il ne s’y joi-

gnait, du côté de la société elle-même

une autre condition : savoir, un certain malaise qui pèse sur les esprits et dont ils auraient besoin d’être délivrés. Ce malaise se produit dans la vie des peuples quand la majorité ou la partie la plus vive de leur élite sent en elle-même quelque chose de désaccordé, quand elle commence à former des pensées qui ne sont plus en suffisant équilibre avec ce

qui existe, quand un excessif écart est.

en train de se creuser entre les institutions et les opinions, entre les réalités et les désirs, entre les notions reçues et les constatations ou expériences nouvelles, entre les règles de la vie et les possibilités de la vie. L’inquiétude que cette situation fait naître ménage un rôle à l’inspiré littéraire que nous décrivons. Initié et neuf à la fois au milieu social où l’a placé le destin, il participe finement à toutes les sensibilités communes des âmes distinguées qui le composent ; mais leurs vieilles habitudes pèsent sur son âme d’un

poids moindre ; il est plus accessible qu'elles aux souffles nouveaux qui tendent à les en détacher pour les orienter autrement. I] en est impressionné avant elles. Il est un des premiers à percevoir, dans l'atmosphère du temps, la requête des nouvelles aspirations et des idées novatrices, qui peuvent être aussi bien des idées de retour au passé, aux choses anciennes, des réactions contre les abus et les entraînements d’une confiance exagérée au progrès, que des idées de progrès et de perfectionnements inédits. Il frémit, avant bien d’autres, au contact de cette électricité. Et c’est en lui qu’elle trouve passage. Il formule, il dégage, il libère ce qui hantait les lesprits. Il publie ce que tout le monde pensait, ce dont tout le monde était (tourmenté sans oser le dire, sans cser Ipeut-être le penser. C’est cela qui fait les succès littéraires explosifs. Celui qui les [femporte est comme un homme qui péné- Itrerait subitement du dehors dans une

pièce surchauffée dont les occupants | étouffent, sans s’en rendre compte, parce) que la chaleur les a progressivement en:

vahis. Il se jette sur la fenêtre et l’ouvre toute grande. On respire, on l’acclame.| A moins qu’on ne le conspue. Car #l y a des personnes qui préfèrent étoufter. Fi il est d’ailleurs vrai qu’une fenêtre brus-=} quement ouverte n’introduit pas seule-| ment la fraîcheur, mais aussi les fluxions} de poitrine. Mieux vaudrait ménager les!

transitions. Il est vrai que l’impulsive!

humanité n’entend guère les transitions.

Rousseau a rafraîchi et fait quelque peu délirer une époque qui n’était pas précisément « desséchée », comme on coutume de l’écrire, mais plutôt lasse des plaisirs et des agréments qui tiennent & la perfection de la civilisation sociale, ef naïvement curieuse d’en goûter de plus simples et de plus rustiques, sans dommage d’ailleurs pour ses dentelles et ses bas de soie. Il a ouvert sur cette époque la fenêtre de la poésie de 14

nature et celle des rêveries sur les douceurs et les bontés de l’état sauvage.

Châteaubriand a ouvert, sur un siècle saturé d’idéologie et de raisonnement, d’algèbre et de démonstrations de la « perfectibilité », la fenêtre des émotions religieuses et de la poésie de l’histoire, La Mennais à ouvert, sur une théologie vieillie, où il n’y avait plus rien de vivant, et à laquelle de vivantes intelligences ne pouvaient ahsolument plus mordre, la fenêtre d’une apologétique chrétienne empruntée au sentiment et au besoin général de l'humanité et ne prenant presque point d’appui sur le fait historique de la révélation.

Il fallait être aussi étranger à l’intime sens moral du christianisme que le poète du Génie du Christianisme, rendu à la liberté de son âme et aux vieilles échap- pées de sa race par le souffle révolutionnaire qui assaillit sa jeunesse, il fallait être aussi étranger aux fondements et à l'esprit de la tradition doctrinale chré-

on RENAN ET NOUS

tienne que le prêtre improvisé et fou-.

gueux qui a écrit l’Essar sur l'indifférence, il fallait être aussi peu « romain » et aussi peu traditionnellement français que: ces deux magnifiques « cimmériens », pour oser, soit de la religion du Christ, soit

de la religion nationale séculaire des Fran-

çais, une recommandation et une justification qui eussent jeté Bossuet hors des

gonds et qu’il eut taxées d’insolente fan-

taisie, si. elles avaient été possibles du temps de Bossuet. L’effet pourtant en fut splendide et puissant, parce qu’elles étaient puisées, la première surtout, aux flots montants du sentiment public et échauffées d’une inspiration séductrice dont on n’avait pas encore connu chez nous la couleur. Sénancour a écrit, du point de vue de la raison voltairienne, une réfutation écrasante du Génie du Christianisme, et le Père de Rozaven, breton, mais jésuite, a fait la même chose, du point de vue de l’orthodoxie, contre l’Essai sur l'indifférence. Nous plaignons l'effort

inutile de ces honnêtes gens fort judicieux, à qui le talent ne manquait pas.

Et Renan ? Quelles fenêtres a-t-il ouvertes ? Et sur quels malaises ? Nous ne saurions l’énoncer aussi brièvement. Le terrain d’action qui l’a attiré est autrement vaste que celui qui s’est offert à ses deux.

grands compatriotes et prédécesseurs. IL n’est pas facile de le limiter. À quels pro- blèmes ne touche-t-il pas ! Et l’action appropriée à ce terrain est autrement délicate, variée, nuancée. Ce n’est point à des aspirations de l’imagination ou du sentiment que l’œuvre de Renan est venue

répondre ; c’est à des réclamations de l'intelligence et de la faculté critique. Ce sont là deux genres bien différents de besoins. La première moitié, la moitié romantique, ou la plus romantique du xIX® siècle, s’est plus intéressée au premier, qui a pour objet les charmes et les prestiges des choses (l’apologétique menaisienne, mère de celle de Lacordaire, . rendait du prestige social à la foi catholique,

bien plus que de la force et de l’assiette intérieure) ; la seconde, revenue du romantisme et plus pensante certainement, s’est plus intéressée au second, qui porte. sur le fond même des choses. Mais le second ne touche pas le cœur des hommes moins que le premier ; il ne le cède pas en pathétique au premier, il est même bien plus émouvant, quand, du moins, il a trait à des questions dont la portée n’est pas toute spéculative, et qui ont une répercussion directe et vibrante sur les directions générales dela volonté, du sentiment, de la vie.

Telles les questions qui se sont emparées - de l'esprit de Renan, dès ses jeunes années et ses premières expériences de clerc et d'étudiant en philosophie, et dont il s’est emparé à son tour. Il s’en est emparé, parce qu’en les formulant publiquement il a fait scandale, Et il a fait scandale, parce que, bien loin qu'il les proposât sans sujet sérieux et par goût personnel de perturbation, îl les respirait en quelque sorte autour de lui, il étouffait sous le sentiment des

irrésistibles raisons qui devaient inévitablement les jeter bientôt dans le domaine public, en imposer le souci à toutes les intelligences non claquemurées, puis, par ouï-dire, aux autres. Question du christianisme, question de la France, question de la civilisation moderne, telles qu’elles se posaient, non pas au XVIII® ou au XVIIe siècle, ou dans la région abstraite des théories d’école, mais au beau milieu du xIx® siècle et dans la réalité vivante, après soixante années de bouleversements politiques et sociaux en France et en Europe, après un renouvellement si étendu des données de l’histoire, de la psychologie et de la critique. Ne suffit-1il pas de nommer ces thèmes centraux auxquels l’œuvre | de Renan se ramène et d’où elleest partie, pour montrer combien, avec ces singularités énigmatiques de nature et d’esprit qui donnent tant de fil à retordre à l’observateur moral, il a été profondément | l’homme de son époque, combien elle eut |lieu de se reconnaître en lui?

Page 1