‹ Renan et nousChapitre 4 sur 15 · LE PROCÈS DE LA RHÉTORIQUE · texte numérisé non relu

LE PROCÈS DE LA RHÉTORIQUE

Voyez comme, dès ses tendres débuts, les luttes de sa pensée ont de signification ! Lui-même serait porté à les attribuer aux complexités de sa nature personnelle. En réalité, elles enveloppent des problèmes qui ne dépendent pas de sa manière de voir et que la force irrésistible des faits ou des choses pose, ou va poser, bon gré mal gré, aux hommes de son temps. Celui qui les soulève peut bien passer pour un perturbateur. Ceux qui se refusent à les voir venir, parce que leurs opinions en sont inquiétées, sont parfois.

de bien plus grands perturbateurs encore.

Car leur inertie ménage à leurs opinions.

un excès de défaite qui aurait pu être évité.

et qui balaiera indistinctement ce que ces opinions gardaient de juste et de nécessaire et ce qu’elles avaient d’intenable.

Il nous conte, parmi ses souvenirs du petit séminaire, qu'il fut, en rhétorique, | un médiocre élève pour les compositions de français. À la tête de sa classe dans les autres parties, il se laissa, en celle-ci, | tomber au plus bas. Il était en dissenti- | ment avec son maître, qu'il désolait par | la lourdeur et la sécheresse de ses devoirs {et que parfois il scandalisait par d’auda- |cieux essais dans le style romantique.

Tout ce qu’il faisait était manqué, parce que les matières de convention qu’il fal- Mait traiter le rebutaient et tuaient sa ‘verve. IL explique ainsi son dégoût :

‘[« Ecrire sans avoir à dire quelque chose de pensé personnellemént me paraissait ’ldès lors l'exercice d’esprit le plus fasti-

Les compositions de rhétorique en usage à Saint-Nicolas, étaient les mêmes qui se pratiquaient sous l’ancien régime, dans les collèges de Jésuites et dans l'Université. Elles consistaient en lieux communs à développer dans le cadre-d’un discours fictif prêté à quelque personnage historique ; lieux communs de morale, d'histoire, de politique, de patriotisme, de civisme, de religion, de goût, de politesse ou de mœurs. On ne voit pas qu’au xvire siècle et dans la première moitié du xvIIIe, ces exercices aient suscité aucune opposition ni qu'aucun homme supérieur se soit plaint d’y avoir été soumis Ce fut chez les Encyclopédistes, que ke valeur du système d'éducation littéraire auquel ils appartenaient commença d'être discutée. Et les vues que les Encyclopé:

distes n’avaient qu’ébauchées à cet égard trouvèrent leur plein épanouissement dan:

les commissions révolutionnaires chargée d’élaborer des plans nouveaux d’instruc tion publique. Ces plans, donnant tou

aux sciences exactes et à ce qu’on appelait alors « idéologie » (analyse philosophique . de la formation de nos idées, selon Locke

: et Condillac) ne laissaient à la rhétorique

- qu’une maigre place. Mais ils ne se réalisèrent guère que sur le papier. Quand

Napoléon eut reconstitué l’Université, elle

n’en tint pas beaucoup de compte. Elle

revint à l’ancienne éducation littéraire.

Le discours latin, le discours français à l'ancienne mode refleurirent. Ces com-

positions redevinrent, à de bien légères

nuances près, ce qu’elles étaient au temps

} de Rollin et de Lebeau. Les sujets reli- | gieux d’un caractère confessionnel trop

prononcé disparurent, il est vrai, des éta-

blissements de l'Etat. Ils se conservaient naturellement dans les maisons religieuses.

P Ces vénérables maîtres de l’ancienne Uni-

versité de Paris, entrant dans la classe du

jeune Renan, n’eussent presque rien

trouvé de changé.

Ce maintien de la tradition n’était-il

pas tout à fait raisonnable ? La tradition

ne répond-elle pas ici à la nature et à la nécessité même des choses ? Sur quoi donc exercerait-on la plume des écoliers, sinon sur des lieux communs ? Et quels travaux « personnels » notre rhétoricien réfractaire eût-il voulu qu’on lui demandât à seize ans ? Le lieu commun est l’aliment obligé de l’éducation intellectuelle et de l’éducation morale. Pour faire travailler de jeunes esprits encore dépourvus d’obseivation et d'invention propres, ne faut-il pas leur fournir des thèmes tout préparés, empruntés sans doute aux données réelles de la vie humaine et de l’histoire, mais les simplifiant à dessein (ce qui ne veut pas dire les falsifiant) afin de ne pas excéder les facultés de réflexion et d’analyse de cet âge tendre ? Une certaine élévation, une certaine noblesse morale sont assurément à exiger de ces thèmes.

Il faut qu'ils aient l'approbation générale des honnêtes gens et viennent à l'appui des maximes de bon sens, de vertu, d'honneur, de civilité, de respect,

Ge Al 0: |

de devoir public, qui soutiennent l’ordre d’une société. Ainsi les adolescents qui les embrassent avec candeur et qui les

développent dans les formes d’une élo-

quence scolaire, imitée des bons modèles, y profitent-ils de toute façon. Aïnsi la rhétorique forme-t-elle à la fois, et par

le même instrument, selon le vœu de . Rollin, « l'esprit et le cœur ».

Rien de plus sage que cette doctrine.

. Les plus belles civilisations de l’humanité l'ont mise en pratique. Mais, pas plus

qu'aucune autre doctrine humaine, elle ne règne dans l'absolu. Il lui faut une base historique d’application. Cette base ressort de ce qui précède : c’est l’unanime accord de l'élite sociale au sujet des institutions légitimes et nécessaires de la société, et, comme fruit (on pourrait dire

| aussi : comme cause) de cet accord, la

prospérité, la vigueur, l'éclat de ces institutions mêmes. La force et la richesse des moyens d’éducation sont proportionnées à la solidité de cette entente et à la

puissance de ce fait. L’une vient-elle à se rompre ou à s’affaiblir, l’autre à vaciller, voilà l’éducation publique troublée dans sa direction, diminuée dans l’efficacité de ses moyens. Comment conquérir la vive et heureuse confiance des adolescents en des maximes qu'ils voient devenues l’objet de grandes disputes entre les hommes ? Comment les façonner, jusqu’à l’âme, à un ensemble d'institutions religieuses, sociales, politiques ou esthétiques qui porte des signes de ruine ou de prochaine transformation, ou qui est même déjà tombé en partie ? Cependant, faute d’un modèle nouveau qui ne saurait d’ailleurs se former et prévaloir au sein d’une société trop divisée et trop changeante, il faudra bien que l’éducation continue de se régler sur le modèle d’autrefois :

et il y aura, dès lors, lieu de craindre que le sens de ce que celui-ci avait d’illustre et de beau en lui-même ne se heurte, chez les jeunes gens de l’esprit le plus curieux et le plus actif, à l’instinctif sentiment de

ce qu'il a pris d’anachronique. N'est-ce

point là l'effet que devaient faire, sous la

Monarchie de Juillet, certaines applica-

tions (je ne dirai pas les plus substantielles,

mais, du moins, et c’est un peu le contraire, les plus décoratives) d’un idéal

pédagogique qui avait été florissant sous le règne de Louis XIV ? Et, surtout, de ces applications la plus caractéristique :

la rhétorique traditionnelle, avec les vieilles matières oratoires qu’elle continuait de proposer, au milieu d’un monde

nouveau qui en avait détruit ou dégradé

les objets réels.

Je comprends qu’elle ait gêné un jeune

esprit, déja trop sensible pour se laisser

- fermer par la claustration relative du

séminaire, à toute impression du dehors.

Les lieux communs qu’elle lui donnait à traiter consacraient, glorifiaient des ins-

titutions et des sentiments qui venaient

justement de prouver leur caducité et qui remplissaient le siècle de leurs mélan-

ce.

coliques débris. Bien pis, ces grandeurs

déchues, après la courte tragédie de leur

renversement violent, s'étaient accommodées d’un sort réglementé et médiocre.

Quoi de plus réfrigérant pour l’inspiration ? S’agissait-il d’un développement sur la majesté du trône ? Non seulement

le trône était tombé (l'imagination aurait

pu trouver autant de grandeur à sa chute qu’à sa gloire) ; mais il était devenu constitutionnel, malheur bien pire au point de vue littéraire que les dramatiques effondrements, et qui frappait de mort l’éloquence monarchique. La majesté de

. l'autel n’était pas un sujet beaucoup plus

échauffant, depuis qu’elle avait cessé de couronner l'Etat pour se contenter d’une place étroitement mesurée en son sein et se mettre à la terne enseigne du droit commun. Deux siècles plus tôt, il avait PU ÿ avoir un Bossuet pour louer d’un ton splendide, et comme s’il en était illuminé directement, la puissance, la magnificence formidables de « Celui qui

règne dans les cieux ». Ce ton pouvait-il être reproduit sincèrement et sans application toute factice, en un temps où la.

moitié des hommes pensants en était venue à croire les cieux vides et à n’y chercher plus aucune lumière ? Et com- - ment déployer les grandes et riches draperies de l’oraison funèbre, quand ses hautes colonnes de marbre noir s’étaient écroulées ? Un autre sujet favori (je l’ai vu plusieurs fois traité au « Cahier d’honneur »

de Saint-Nicolas), c'était la beauté des lettres et des arts civilisateurs, la divine bienfaisance des poètes qui éternisent de leurs chants la gloire des héros et qui sont, comme Orphée et Virgile, les guides et les pasteurs harmonieux de leurs peuples. Très beau thème, mais qui pouvait apparaître fade et dérisoire au regard . d’une époque où la poésie, même la plus belle, était dépourvue de toute action sur des multitudes amorphes et sombres qui l’ignoraient et n’en avaient cure, où la littérature s’industrialisait et devenait

un commerce, donc une simonie, où allait bientôt naître le journal à un sou.

— Ajoutez à ces leçons décevantes des réalités l’ambiance d’une science historique plus curieuse que par le passé, d’une psychologie plus investigatrice et plus irrévérencieuse, qui défaisait la figure trop typifiée des grands hommes que l’on fait parler dans les discours de collège et qui parfois portait plausiblement une part de leur grandeur apparente au compte de l'ignorance et de l’aveuglement de la foule qui les avait exaltés.

Certes, cette psychologie était sujette à toutes les erreurs de la malignité et de l’esprit d’irrespect. La décadence des anciennes institutions, des anciens principes, ne prouvait rien contre leur valeur absolue. On pouvait soutenir, en parfaite logique, qu’ils n’avaient défailli que pour la calamité et l’abaissement des nations, que la vérité de l’ordre public.

et de la civilisation était en eux. Mais, si c'était là peut-être l’expression dé la.

vérité, ce n'était pas l’expression de la

vie. La vie n’y était plus. C'était une thèse, un sujet de controverse. La controverse, c’est de la philosophie, non de la rhétorique. Ernest Renan est en rhéto-

rique. Et la belle rhétorique qu’on lui

demande, :l a peine à la fournir, parce qu'il a précocement entrevu les dessous de beaucoup de choses retournées par trop de révolutions et trop de critique.

Ce petit Breton, dans sa rhétorique parisienne de 1840, je le vois comme un

jeune Gépide, aux écoles romaines du

ve siècle. On lui donne à traiter la vertu de Caton, modèle austère et impérissable de tout citoyen romain. Ses camarades,

fils de sénateurs ou de personnages con-

sulaires qui ne croient plus au destin de leur patrie, n’en éprouvent point de malaise. Ils sont habitués, dès leur tendre enfance, à ce ronron de comices et de cérémonies. Notre jeune barbare, avec un sens intact de la situation, pense à part lui : « Mais vous n’êtes plus du tout

comme cela, Romains. C’est de la vieillerie. » Le bon abbé Duchesne, professeur à Saint-Nicolas, qui se délecte aux discours réussis et bien sonnants de ses nourrissons, s'étonne que le plus intelligent n’y morde point. C’est que l’abbé Duchesne est plus jeune que son élève.

Vainement, je pense, celui-ci voudrait-il faire confidence de ce qui le dessèche et le paralyse à ses amis, Joseph Cognat, le futur curé de Notre-Dame-des-Champs, Alfred Foulon, le futur cardinal-archevêque de Lyon. Leur noble innocence ne l’entendrait point. Mais l’âme d’Ernest Renan n’est point née innocénte.

On peut le déplorer. On ne doit pas exclusivement le déplorer. Dans le Prologue du Faust de Gæœthe, le Seigneur proclame que Méphistophélès a son rôle nécessaire dans la bonne marche de la création. Ernest Renan sentait-il juste ?

Est-il vrai ou faux que les crises, sans cesse renouvelées, dont l'éducation souffre : en France depuis un siècle, et l'éducation

ER

littéraire spécialement, soient dues, en dernière analyse, à une certaine décomposition des anciens fondements de notre civilisation intellectuelle et morale ? Estil vrai ou faux que les « humanités » languissent ou soient troublées, faute d’une entente assez étendue et assez vigoureuse des esprits sur les institutions qui conviennent à l'humanité ? Est-il vrai ou faux, pour prendre la question dans son

application la plus humble, mais la plus

concrète, que, depuis longtemps, les professeurs ne trouvent plus possible de donner à leurs élèves ces sujets de compositions d’apparat qui florissaient vers l’année 1840 au petit séminaire de Saint- Nicolas et au Concours général de l’Université, qui possédaient (tout vrai péda-

gogue en est convaincu) des vertus péda-

gogiques irremplaçables, et que, cent cinquante ans auparavant, le jeune Arouet, non moins malin qu’Ernest Renan, avait traités avec délices dans la classe du Père

Porée ?

Page 1