CHAPITRE I
L'amour de la vérité n'éclate pas moins à porter la pioche dans les légendes en t'ormalion que dans celles qu'a jadis scellées la fantaisie des hommes. Depuis un quart de siècle, l'esprit de parti a poussé Ernest Renan au rang d'un précurseur. Un esprit libre se dégage de cette illusion.
Quelle que fût son intelligence, aucune de ses idées ne lui appartint en propre. Il n'eut pas le droit de dire avec le poëte :
Avin Pieridum pcracjvo loca nullius ante Tri ta solo...
Il ne s'est engagé en aucune voie qui ne lût tracée avant lui. Il n'a fallu rien de moins que l'éloignement
OÙ la France se tenait de l'exégèse allemande pour susciter à la Vie de Jésus un succès de scandale. Ce qu'on appelle la hardiesse des vues de Renan fut singulièrement tempéré par sa complexion. Il a plus concilié qu'innové; ou plutôt, ce qu'il disait de Mahomet s'applique justement à lui : « Il n'a rien inventé ; mais il a réalisé avec énergie les aspirations de son siècle. » Or, la résultante de ce xix'' siècle, c'est l'individualisme triomphant. Au début, Stendhal inaugurait le culte du Moi, dont Renan fut le prêtre laïque. Loin d'être un précurseur, il est l'héritier représentant, un rare exemplaire de rindividualisrae, mais de Tindividualisme intellectuel, c'est à savoir du plus aristocratique dans la chasse au bonheur.
L'égoïsme en est inséparable. Nul ne fut plus curieux de la vérité, mais pour le plaisir de la comprendre et contempler en son esprit. Le désintéressement scientifique, tel qu'il le conçoit, confine à l'indilférence. Il est spectateur, plutôt que citoyen de l'univers. Il ressent la plénitude du bonheur que le calme exercice de la pensée procure aux tempéraments abstraits. Cette béatitude de l'intelligence spéculative, qui se console de tout « pourvu que l'univers reste livré à sa contemplation », n'est sans doute pas le triomphe de l'âme humaine, quoi qu'en pense Renan. Mais cela fait d'abord l'effet d'une grande âme formée à l'école subjective de Fichte. Le pis qui lui puisse advenir, c'est que des consciences plus sensibles et même le simple bon sens envisagent cette intellectuelle posture comme l'égoïsme du talent. A bien dire, l'oubli de soi-même et le sacrifice des jouissances per-
L'noMME MKME 3
sonnelles n'y sont peut-être qu'apparents. Il en va du spectacle de l'univers comme de tous les spectacles, dont le plaisir a d'autant plus de prix qu'il est moins accessible au commun des hommes.
Renan est, lui aussi, un enfant du siècle qui recula les limites de l'empire du Moi et développa toutes les sortes d'égoïsme. Le rouge et le noir, roman d'égoïsme sensuel, explique l'encéphalite dont sortit VAvenir de la Science.