‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 5 sur 41 · ENFANCE ET JEUNESSE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE

Les biographes de Renan ont cédé au charme des Souvenirs d'enfance et de jeunesse^ qui forment un conte idéalisé cum grano salis. C'est la vérité réfléchie à distance, non sans quelque effet de mirage. Plusieurs d'entre eux, (notamment M. René d Ys qui publiait naguère Ernest Renan en Bretagne,) ne se sont pas suffisamment méfiés de cet effet-là. Certes, Breton il est par son opiniâtreté, son besoin de rêve, sa complexion mystique et ses conlinuelles tentations de courir l'aventure dans l'idéal; il l'est encore par ce goût des extrêmes qui n'échappe pas aux tendances désorganisatrices. Les affections féminines qui enveloppèrent son enfance, l'ont aussi marqué de leur influence. Né le 28 février 1823, élevé dans la petite ville maritime de Tréguier, en une atmosphère de piété conventuelle, ayant perdu son père à l'âge de cinq ans, il connut les soins d'une bonne mère, d'une sœur excel*

lente, puis reçut les leçons de prêtres enseignants. « Il veut vivre, il veut vivre! » avait dit la sorcière Gode, dans le temps qu' il vint au monde avant terme. Et doucement il prit, en effet, l'habitude de vivre pour lui-même et d'être centre. Un jour que la détresse de sa famille l'obligeait k perler un vêtement fatigué, il en eut de l'embarras qui n'échappa point à sa sœur. La tendresse de cette personne exquise se fondit en larmes ; et à compter de ce jour, sa résolution fut prise de relever les affaires de la maison et de se sacrifier à l'avenir de son frère. Désormais attachée à lui, subissant avec douceur « ses petites tyrannies », renonçant pour lui aux réunions de ses compagnes^ comme elle renoncera plus tard au mariage et à la joie du foyer, elle fit de cet enfant son objet, sa vie, son amour, sa gloire. Renan supporta d'une âme égale ces sacrifices.

Ce petit Breton consciencieux n'était pas né sensible, hors de la chapelle. Alors qu'il fréquente le collège de Tréguier, ses notes trimestrielles nous apprennent que d'abord il se rendait tarda la messe et s'y montrait remuant, mais qu'ensuite sa tenue y fut de tout point édifiante. Bientôt le tempérament abstrait se développe. Appliqué, scrupuleux, exact, il est seul avec son camarade Le Gof[ à étudier passionnément la géométrie. Elle éveille en lui le goût des raisonnements et des combinaisons. Il en rêve « jour et nuit ». C'est l'imagination qui se met de la partie : imagination singulière, qui se repaît de rapports, d'analogies et de combinaisons, et qui, par la suite, glissera volontiers sur la pente des extrêmes conséquences et cédera au secret penchant

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de poursuivre la vérité même avec le sentiment de ravoir « trouvée pour son propre compte. » — Les sciences de la nature l'intéressent pareillement. « Les mathématiques et l'induction physique ont toujours été les éléments fondamentaux de mon esprit. » Il est certain qu'il a regretté de n'en avoir pas poursuivi l'étude. Il est moins assuré qu'il y eût pleinement réussi. En rêver n'est pas un fort bon signe. Imagination et rêve ne s'accordent pas toujours avec la méthode impersonnelle de la science véritable. La première est un puissant adjuvant, mais à la condition de s'aliéner, si l'on peut ainsi dire. Et quant au rêve, c'est tout justement l'état où. la personnalité imaginative fait un saut dans l'absolu, dessine l'inconnaissable et bâtit l'incréé : exaltation romanesque ou religieuse, inconscience et non pas science idéale.

Dans une société pieuse, parmi de saintes légendes, les facultés mystiques de son esprit trouvèrent leur aliment. Il avait la foi des simples ; et tout de même elle n'était déjà ni simple ni enfantine. Son zèle aspirait à Dieu comme à une extension de soi. Le soir, dans la cathédrale solitaire et obscure, il poussait silencieusement sa prière et sa pensée jusqu'aux voûtes oii plane l'Éternel. A la clarté de la veilleuse unique, dans « l'atmosphère humide et tiède qu'entretiennent les vieux édifices », voisin de l'Invisible, il s'enivrait de terreur et d'infini. Ces heures inoubliables l'ont pénétré d'une telle béatitude spirituelle que, durant toute sa vie, sur les pages qu'il en écrit elles épandent comme une vapeur d'encens et une rosée de sensations mystiques. «Ces temples me plaisaient, dira-t-il àla déesse Athénè;

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j'y trouvais Dieu. » Mysticisme de jeunesse, sans doute, mais qui obéit déjà à la loi de ses inclinations ou satisfactions personnelles, et qui, troublant la tête plutôt que le cœur, ne sera pas moins subtil que la scolastique pour justifier le mystère de son adoration. En attendant, Renan se signalera, au petit séminaire de Saint-Nicolas du Ghardonnet, par ses méditations pieuses. Même après qu'il aura roulé sa foi dans un linceul de pourpre, il écrira d'Italie à Berthelot qu'il est sain à l'esprit de fréquenter les églises. Il faut croire, en effet, que le mysticisme a une logique qui lui est propre et même que, loin de redouter la contradiction, il s'y plaît. Enfin, pour tout dire, de ces premiers ravissements Renan gardera, en son cerveau, l'ineffaçable marque. Notons ce trait de son caractère. Tout ce qui a traversé, une fois, son esprit est de la pensée acquise, dont il ne se détache point. Le syncrétisme lui donnera de la tablature.

Transplanté par les soins de sa sœur au séminaire élégant de M. Dupanloup, Ernestic y faillit, d'abord mourir. Les visites d'Henriette et les attentions du directeur le remettent au fil de la vie. Ses premières lettres marquent pour les hommes et les choses un aimable respect d'épithètes. Il y est question du « bon Bflonsieur Pasco w, son professeur, du « cher Alain », son frère, de « la chère causerie », et de « la charmante manufacture de Sèvres. » Mais déjà il faut qu'on le distingue. Il est tendre, lors qu'il écrit à sa mère, non seulement parce que la nature nous y a tout portés, mais à cause des arrachements de. lui-même qu'il a laissés en elle : toute une part de sa vie tombée dans le

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passé, les raille joies de son enfance, soins, caresses, promenades aux chapelles des saints, dont elle aime à s'entretenir avec lui. Il sait gré à M. Dupanloup d'avoir remarqué une lettre qu'il écrit à cette bien chère mère qui le chérit. Alors, le voilà tout pénétré du sentiment religieux de cette aristocratique maison, encore qu'elle cultivât une religion « d'indienne et de calicot ». Il entre dans la confrérie delà Sainte Vierge; il est enfant de chœur.

Cependant son amour-propre souffrait. C'est ici qu'il convient de lire les Souvenirs d'enfance entre les lignes et de les conférer avec les assertions de l'abbé Cognât, son condisciple, {M. Renan hier et aujourd'hui.) L'un affirme qu'il se sentit peu de goût pour les études formalistes et les enfantillages littéraires qui étaient la base de l'enseignement à Saint-Nicolas. Celui-ci soutient que, parmi d'autres raisons, « la mortification bien naturelle de n'être plus, à Paris comme à Tréguier, le premier de sa classe » ne fat pas étrangère à certain accès de nostalgie; et qu'au surplus, Renan ne marqua d'abord nul d'édain pour ces bagatelles, réussissant parfois dans les sujets badins et légers, qu'il excellait à mettre en vers latins, tels que La Douairière et le petit chat. Et il prétend aussi qu'en ce séjour distingué, ce jeune provincial, « lourdement engagé dans sa gaîne », avec sa grosse tête emmanchée sur un corps malingre, désirait d'une ardeur sans pareille que les succès de cette tête fissent oublier ce corps sans grâce. Dans les lettres que Renan adresse à sa mère, on distingue sans peine que l'émulation a sur lui une prise incroyable. Il tient son honneur pour engagé en ces luttes scolaires et

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s'exalle pour le « bien laver, » Sa volonté se raidit contre les déceptions qu'il surmonte déjà par un trait d'esprit : « Je suis le treizième. Voilà, n'est-ce pas, un bel acte d'humilité? Malheureusement, il a été assez involontaire. » C'est la naissance d'une personnalité à la fois orgueilleuse et tenace. A laver son honneur, pendant sa vie entière, il déploiera cette ténacité. Les seules blessures d'orgueil, — l'orgueil du prêtre bientôt fondu avec l'orgueil du philologue, — le pousseront aux fortes résolutions.

Et l'on s'avise que l'abbé Cognât est au plein de la vérité, quand il conte la manière dont Renan rompit avec la littérature. Né différent, c'est-à-dire personnel, il montrait un goût plus vif que sûr pour les exagérations du romantisme. A bien dire, ce n'était pas la marque d'une aversion pour la rhétorique, et au contraire. Son professeur, qui avait l'esprit vif, sachant qu'il ne déplaisait pas au jeune 1830 de justifier parmi ses camarades certain renom d'hétérodoxie littéraire, prit un jour le parti qu'un maître est réduit à prendre en pareil cas : il appliqua sur la plaie le fer rouge de l'ironie. L'amour-propre en ressentit une douleur trop cuisante. A compter de ce jour, Renan abandonnait l'étude des lettres pour le travail de l'histoire, oii son énergie fiévreuse enlevait plus aisément la première place. Désormais, il ne manquera point, jusqu'à la fin de sa carrière, de publier au nom de la science une mésestime du xvir siècle, du classicisme, et de la littérature mêmç, qui répond en lui à l'instinctive impatience de l'autorité dogmatique.

Loin de nous le dessein de nous ériger en pro-

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phète du passé sur des devoirs ou des mécomptes d'écolier I Mais nul indice n'est négligeable d'une complexion qui passera tout entière dans l'œuvre même. Personnel il est de nature; après qu'il aura pris sa voie, hétérodoxe il sera irréductiblement. Et comme ses heures d'enfance font partie intégrante de sa personnalité, son hétérodoxie en sera parfois contrariée. Il lui arrivera de soupirer après sa foi comme son Patrice à Latran ou à l'Ara cœli; et, vers la fin de ses jours, il dira encore à Tréguier : « Ah I si ma tombe pouvait être au milieu du cloître ! Mais le cloître, c'est l'Église ; et l'Église, bien à tort, ne veut pas de moi. »

Venons donc à cette crise intime, qui décida de sa vie, où de nouveaux traits de sa physionomie apparaissent et complètent ceux que nous avons notés. Elle ne fut ni aussi soudaine qu'il le raconte, ni exclusivement philologique. De Saint-Nicolas il apportait à Issy et à Saint-Sulpice le germe de fièvre qui devait dévorer la foi. Tout est ferment dans ces absorbantes individualités. Des lectures faites le soir, en commun, et dont Victor Hugo ou Lamartine offrirent pendant près d'un an la matière,, des fragments de Michelet, commentés par le maître d'histoire, un enseignement de séminaire par certains côtés plus libéral que celui de l'Université, avaient éveillé en son esprit les mouvements secrets d'une émancipation où il était enclin. A Issy, l'étude de la philosophie achève ce qu'avaient ébauché l'histoire et la poésie lyrique : c'est à savoir l'alfranchissement de la pensée par le sens propre, la formation de l'esprit critique. Cela se fit lentement, beaucoup plus lentement que ne dit Renan et que ne

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pense l'abbé Cognât, parmi des élans d'intelligence et des retours de zèle mystique. « Tout ou rien » n'est nullement la maxiiùe de ce pieux révolté. La liberté de son esprit, voilà ce qu'il a voulu d'une volonté obscure d'abord, mais soutenue jusqu'à la fin. Le goût qu'il marquait pour les sciences mathématiques, avait fortifié en lui la faculté dialectique. La théologie sur laquelle il se passionnera « comme un ouistiti sur sa noix » le dégoûtera de la logique formelle, mais non pas de raisonner. Les sciences naturelles l'attirent en même temps que la philosophie. Il y souhaiterait découvrir les lois de la vie. C'est proprement la curiosité et le raisonnement qui retirent et libèrent son intelligence de la croyance passive. Il ne manquait pas de sagacité, ce M. Gottoffrey, son directeur d'Issy, qui devinait en cet état intellectuel le contraire de l'abnégation chrétienne et surtout catholique. « Vous n'êtes pas chrétien! » était la rude expression de la vérité. Un esprit personnel, curieux et qui raisonne, n'est pas tant chrétien que laïque. La pensée allemande, le criticisme de Kant, qui l'avait d'abord étonné (« Figurezvous, ma bonne mère, écrivait-il à propos de la Critique de la Raisoyi pure, qu'on s'y demande sérieusement : « Est-il vrai que j'existe? ») la Log/que de Hegel, la Doctrine de la Science de Fichte, la philosophie de l'histoire de l'humanité de Herder, changeaient peu à peu l'assiette de son intelligence qui ne portait plus d'aplomb sur l'absolu. Dans le subjectivisme sa personnalité aiguisée trouvait son compte. Mais il en venait insensiblement au point oii un homme conséquent avec lui-même est obligé de décider. Renan

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toutefois dévorait les livres, épuisait les jouissances cérébrales jusqu'à la courbature, oubliait presque de respirer et de vivre, et ne décidait rien. Il s'en remettait au temps.

11 entre à Saint-Sulpice, où il quitte les philosophes pour les exégètes allemands. En vérité, il ne renoncera plus ni aux uns ni aux autres. Bientôt dégoûté de la dialectique des théologiens, il concentre ses efforts sur l'étude des langues hébraïques, et, par une suite nécessaire, sur la critique des livres révélés. Il suivit dans l'enchantement les exactes leçons de M. Le Hir sur la grammaire de l'hébreu. Il suça, selon sa propre expression,tout ce qu'il entendait dire à son maître. Puis, il fut autorisé à fréquenter au Collège de France le cours de langues orientales que professait Etienne Quatreraère : désormais le philologue double le philosophe Mais Saint-Sulpice comptait sur un prêtre. Au moment d'aborder le premier degré de la cléricature et d'être tonsuré, il marque quelque étonnement, sinon un peu d'ennui, de cette diversion pressante dont il faut dire au moins qu'elle n'occupe plus toute sa pensée. Il recule. Il biaise. 11 colore à sa mère la vérité. Il cède enfin, pour cette fois. L'inévitable rupture ne se consommera qu'à la veille de prononcer, les vœux irrévocables du sous-diaconat. La fermeté de caractère n'en fut pas la cause.

Réduit à ses propres forces, il eiit tergiversé, temporisé selon son principe des transitions insensibles. Indécision, contradiction, conciliation complètent sa physionomie morale. Dès l'enfance, il semblait doué d'upe inaptitude singulière à prendre parti. Quand

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