‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 41 sur 41 · ULTIMA VERBA · texte numérisé non relu

ULTIMA VERBA

Ne plus trop savoir oii l'on va et y aller tout de même, se prenant à toutes les formules déjà ressassées : c'est le dernier trait des dernières paroles. Arrivé au terme de ses combinaisons, la pensée de Renan louvoie plus qu'à demi désemparée. Dieu et l'immor-

talité sont les deux postulats les moins probables et auxquels il tient davantage. Il sommerait volontiers Dieu d'avoir une ombre d'existence pour assurer aux ouvriers de la pensée une ombre d'immortalité. Conscience générale du monde, âme du monde, Dieu situé à l'infini, tout cela se fond, s'estompe, rationnellement inaccessible. Mais la molécule d'un de nos os « ne se doute pas non plus de la conscience générale du corps dont elle fait partie, de ce qui constitue nôtre unité. » Et ni de ceci, ni de cela, Renan ne sait rien; et, ne pouvant rien savoir, il déclare qu'il faut faire comme si l'on savait. N'ayant plus une parcelle de vérité positive, un atome de logique oii se prendre, il rentre dans la religion par le tourniquet de la contradiction, 4)ar la porte basse du mysticisme inconséquent.

Il va résumer toutes les difficultés que la raison accumule contre ces deux postulats — et passer outre. Dieu, créateur du monde, 1 ame, substance à part, et ressuscitaut après la mort, rien de tout cela n'existe. Mais, dit-il, les choses se passent à peu près comme si cela existait ou avait lieu. Il oublie définitivement que la science, au contraire, mène ses expériences en dehors de ces considérations et que les choses s'y comportent comme si cela n'avait nulle importance. Les hypothèses scientifiques n'ont nul rapport à ces postulats. Régler notre conduite sur des chimères, c'est mettre un masque au bien et désespérer que l'humanité puisse trouver en elle-même et en des sentiments altruistes de solides assises à la vertu. Et il n'y a point, à cet égard, de ditférence entre le plus et le moins, entre le catholicisme absolu et la vaeue dévotion. Biaiser avec la

EXAMEN DE CONSCIENCE POTLOSOPHIQUE 3oS

raison pour toucher le prix de son intelligence dans l'immortalité : misérable expédient qui ne saurait servir d'une introduction à la vie morale.

Mais Dieu et l'immortalité individuelle sont des postulats d'autant plus nécessaires à la vertu qu'il nous faut un témoin, sinon une récompense et qu'on nous a vingt fois répété que ni la vie, ni l'histoire ne contentent ce désir... Le sort en est jeté : jamais Renan n'aura l'esprit de sacrifice. Par une égo'jste illusion, il interprète les écrits de la Révolution, rédigés au seuil de la mort, comme des appels à un juge au-delà de la tombe, « à la conscience du monde ou à la conscience de l'humanité. » Peut-être suffisait-il à Gondorcet d'affirmer, à cette heure décisive, ce qu'il considérait comme vrai, pour l'enseignement des autres hommes, et de contribuer, une dernière fois, au progrès de l'avenir.

On ne connaît Renan qu'après avoir médité ces toutes dernières considérations. Nulle part, il n'a fait, sous une forme plus bénigne, un procès plus serré à la crédulité ni à l'tiglise qui la berça de ses chansons. Tout ce que renferme d'anthropocentrisme le dogme de la petite terre avec son petit ciel en forme de coupole, sa cour céleste à quelques lieues là-haut, son paradis en famille; et la conception d'un monde qu'un Père éternel « à barbe blanche enserre facilement dans les plis de sa robe » ; et l'étroitesse de ces imaginations trop courtes pour la science qui, au xvi^ siècle, élargit d'un seul coup l'univers et recule les horizons des anciens rêves; et aussi le ridicule de l'humanité, qui, semblable aux provinciaux, ne voit pas plus loin que le coq de son clocher, s'entête de ses chimères, et

demande un Dieu sans cesse occupé de ses intérêts quotidiens — il perce à jour, parmi quelques propos déjà trop entendus, ces enfantines illusions. Et il ne s'avise pas un instant qu'il se peint lui-même en écrivant : « L'homme est désespéré de faire partie d'un monde infini, oii il compte pour zéro. »

Zéro n'est pas son compte, surtout à l'heure toute proche oii il faut conclure. Sa Tour de Babel philoso phique n'a pas d'autre objet que d'écarter ce zéro. C'est, au total, l'immortalité qui, étant a priori le plus nécessaire des dogmes et le plus précaire a posteriori, l'attache davantage. L'œuvre du monde est anonyme. Chacun y travaille d'instinct, comme les abeilles. Admis aux labeurs, il serait équitable que nous fussions admis à la participation des bénéfices. L'œuvre est anonyme ; mais, si je puis dire, non pas les ouvriers. Il serait hautement désirable qu'on retrouvât plus tard les signatures. Dans l'espoir de préparer ce résultat, il réiusinue en douceur la conscience universelle, aujourd'hui aveugle, qui sera un jour plus réfléchie, et conséquemment bonne. Mais cette grande présomption de la bonté suprême ne va pas, comme on voit, sans quelque présomption tout court. Et comme le temps emporte bien des obstacles, il glisse par précaution dans l'inventaire final les interventions particulières ; et, pour n'être point en deçà de ses espérances, il fait pour plus tard j du miracle le régime normal de l'univers, remettant à l'infini le royaume de Dieu. A l'exemple de Schleiermacher, il n'accepte pas le dogme dans sa teneur, mais, parmi ses hésitations, combinaisons, aspirations, il finit par s'y prendre de sorte que la phraséologie dog-

matique d'Église retrouve sa place. Absterget Deus omnem lacrymam ab oculis eorum.

El il termine, en vérité, sur une parabole qui marie la science à la beauté idéale. L'huître perlière lui offre une image du degré de conscience où l'ensemble de l'univers secrète obscurément l'esprit dans la souffrance. Hegel, Darwin, Schopenhauer, Hartmann et l'inconscient, toute la philosophie, toute l'histoire naturelle, toute la mystique de Renan tiennent entre les deux valves de ce mollusque lamellibranche. « Il est bien probable, conclut-il, que, s'il y a des résultantes ultérieures, elles sont d'un ordre infiniment plus élevé. » Ceci est la perle.

11 se fait temps de lier la gerbe. L'opération est d'autant plus délicate que l'œuvre de Renan enferme peu de propositions dont elle n'offre aussi l'expression contraire. Victor Duruy avait raison d'écrire que le caractère fait l'homme bien plus que les croyances. Quelque doctrine qu'eût embrassée le successeur d'Antonin, il eût été Marc-Aurèle. Et parmi les allées et venues de sa pensée, Renan est toujours Renan. « Je suis fort égoïste, écrivait-il en 1846; retranché en moimême, je me moque de tout. »

Une rare intelligence menée par un égoïsme transcendant, une volonté opiniâtre au service d'un caractère flottant et assez médiocre — malgré la rupture avec l'Église et l'alTaire du Collège de France — déterminent et distinguent son œuvre. Personnel et point original : voilà son lot. 11 a vécu sur un fonds, dont les titres de propriété étaient à d'autres, mais qu'il a

retourné opiniâtrement. S'il a rais l'accent sur le vrai, comme dit J. Darraesteter, ce fut un accent circonflexe, unissant l'aigu au grave et les deux faces de tout, et symbolisant l'incapacité de rien abandonner absolument. Plutôt que de renoncer sans retour à ce qui traversa une fois son cerveau, il manœuvre entre les impossibilités. Plutôt que d'ignorer, il imagine ce qui lui échappe. Aussi a-t-il fait école de littérateurs et non d'exégètes. Installé dans son Moi pensant, il n'est pas pour abaisser l'individualisme du xix® siècle.

On a retrouvé dans ses papiers ces mots : « Je n'ai que des pensées abstraites. » Il eût pu dire aussi justement : « Je n'ai que des sensations intellectuelles. » Il était enclin à confondre cette sorte de volupté avec le sentiment, et môme avec l'amour de la vérité. Ce qu'il appelle désintéressement n'est qu'égoïsme concentré dans l'encéphale, si l'on peut ainsi parler. La sympathie est absorbée par la fonction de penser, raisonner, combiner. El le cœur se resserre à mesure que le cerveau se développe. Hormis la lin de sa vie, sa curiosité ne s'attache guère au présent ; et l'humanité qui le touche est conceptuelle. Dieu et l'infini lui procurent des jouissances hors de l'ordre commun. Il épuise les plaisirs de tête; il joue de son intelligence, comme l'autre de son violon, jusqu'aux célestes ravissements. Dieu, la philosophie allemande, l'histoire, il envisage tout du môme biais, par rapport à lui, à sa rare intelligence, instrument de voluptés savantes.

Enfant, il prend conscience des joies intérieures dans la nef hardie d'une cathédrale. Cependant il se passionne pour la géométrie et les succès scolaires

l'enchantent. Plus tard, il ne conçoit le sentiment religieux que joint « au plaisir mystérieux que l'homme trouve dans l'adoration et à l'orgueil qu'il éprouve à se sentir en communion avec la toute-puissance. » Si l'exégèse des Allemands l'a détaché du dogme, leur philosophie a livré l'univers à sa contemplation et posé son Moi en l'opposant. Dans ce délicieux usufruit du monde il voit le triomphe des nobles âmes, pour peu que l'ironie souveraine en rehausse encore la jouissance. Le subjectivisme de Fichte exalte cet orgueil intellectuel sans lui ravir les premières douceurs de l'extase. Le spectacle de l'univers lui donne une fête divine. Ce détachement des plaisirs vulgaires, cet art d'être différent, sans être dupe, passe en raffinement l'idéologique égotisme d'un Stendhal. Il marque une humeur aristocratique, dédaigneuse, un sensualisme de tête, dont l'imagination asapart, mais oii le cœur n'entrepour rien. Renan se trompait, jetant cette note : « Toute intelligence est une inspiration : un artiste est aussi inspiré qu'un prophète. » Occupé de lui-même, il ne voyait qu'une partie de la vérité. L'inspiration esthétique unit le cœur à l'esprit dans l'activité créatrice. Nietzsche fait à Kant un juste grief d'avoir médité sur l'art et le beau en spectateur, au lieu de s'appuyer sur l'expérience de l'artiste qui crée. Celle-ci ne s'en tient pas à la douceur de comprendre. L'intelligence, qui jouit d'elle-même, n'inspire pas les très belles œuvres. On a trop répété que Renan fut un artiste. Il ne fut qu'un soliste harmonieux, fort érudit, et qui n'a rien créé, n'ayant eu qu'une imagination à la suite, sans rien qui battît sous la mamelle gauche.

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Ce Breton, entôté de sa pensée, joignait à la hardiesse spéculative la timidité du caractère. Il céda, pendant toute sa vie, au goût celtique de courir l'aventure et l'inconnu, j'entends dans les méditations umbraiiZes; et toute son œuvre, historique ou philosophique, porte la marque d'une inaptitude à décider. Ayant reçu l'empreinte cultuelle, il ne l'elTacera point. Ce contraste intime d'un rationalisme pieux, qui en fît d'abord un écrivain singulier, sinon original, est un trait de caractère. 11 répand à travers ses écrits l'idéalisme flou, qui s'évapore en dilettantisme. Et qu'est-ce, à le bien prendre, que le doute ironique, sinon un reste de crainte, une manière d'espérance, le complaisant régime de la porte ouverte? Il a tout critiqué pour tout conserver.

La philosophie allemande oiïre à son indécision un asile. Kant le libère du dogme ; mais Hegel l'y ramène approximativement. Le Christ du logicien allemand incarne la synthèse des deux contraires, de l'humain et du divin. Fichte suggère à Renan l'avenir du Moi qui devient et du divin qui se réalise, comme un équivalent du royaume de Dieu, tout cela un peu noyé dans l'infini du temps où la conception historique trouve vaguement son compte. En 1848, il change de symbole, changeant le moins possible de credo. Et il consacre ses ouvrages historiques à combattre la chimère de sa jeunesse ; mais elle fait toujours le contrepoids de son positivisme, de son rationalisme, de son criticisme. C'en est même le dissolvant. A'force d'associer les contraires, et de prendre parti, sans prendre un parti, toutes choses lui apparaissent complexes au point de ne les plus

résoudre. Il passe Sainte-Beuve par l'avidité de comprendre et l'incapacité de conclure. Positiviste et rêveur de cathédrale, rationaliste et philosophe de chapelle, épris de science et curieux de l'inconnaissable, ennemi de la métaphysique et métaphysicien quand même, critique objectif et historien personnel, politique consultant et qui craint de gâter son idéal au contact des réalités, n'ayant plus en soi oii se prendre, contradiction perpétuelle, intelligence usée, ironie émoussée, cœur muet, il sourit à l'abîme, balbutiant enfin comme le prophète hébreu : v A a a, Domine » et ajoutant avec une gaîté onctueuse : « Veritatem dilexi, »

Et pourtant, lorsqu'il entreprit ses études d'histoire religieuse, il semblait que son esprit portât à plein sur les réalités positives: Thumanilé, la vie, sciences de l'humanité et de la nature. Il s'établit sur l'érudition et la critique. Il vise en effet à la vérité. Mais déjà il tend à confondre les sciences, leurs méthodes et leurs résultats. Il attache l'avenir de la société à la plus incertaine d'entre toutes, qu'il ne tardera pas à traiter de la façon la plus individuelle, Il en veut à Tâme; et puis, s'il exclut le miracle, il n'élimine pas absolument la Providence. Phraséologie religieuse et phraséologie hégélienne, sans doute, mais qui vont faire gauchir sa méthode et ses desseins. Il se sépare d'abord de l'école de Tubingue, de ses chers allemands qu'il avait d'abord « érigés en types » de même que Dieu « bâtit la côte en femme. » L'impersonnalité n'est pas son fait. Même dans le travail préliminaire de la critique et de la discussion des documents, il ne se résigne pas franchement à la rigoureuse objectivité. Mais cette tâche

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accomplie, son hospitalière intelligence accueille tout, embrasse tout, tous les problèmes de la vie, toutes les passions, toutes les nuances, tout vu sous toutes ses faces ondoyantes et diverses. Et, comme dans une œuvre d'art ou un poëme, il prétend que son individualité s'y reflète.

Tandis qu'il établit sur cette science très relative l'organisation de la société moderne, son individualité s'y marque en effet, au point de substituer l'âme de Renan à celle de Jésus, et jusqu'à peindre dans la vie du divin Maître la vie idéale de son historien. Roman historique et mystique à souhait, premier exemplaire de cette spectroscopie érudile, qui constitue la meilleure et la plus aristocratique façon de mener une existence paisible et de soumettre à sa fantaisie le passé. Les époques où la vérité serait davantage à portée de la main, sans obscurités ni conjectures, ne le tentent guère. Historien, il se plaît à remonter par-delà le berceau du monde. Les Vedas ou la Bible, s'il connaissait quelque document plus ancien, n'exciteraient plus sa curiosité. Son imagination le pousse vers l'inconnu, en même temps que son rationalisme singulier le porte à expliquer l'inconnaissable. Faute de textes, il se sent beaucoup plus à l'aise pour prendre les questions de plus haut et les généraliser à sa manière. Plus le mystère est épais, mieux il pense saisir les lois secrètes qui président aux évolutions de l'esprit. A la vérité, il y court moins de hasard que les faits ne défleurissent ses théories. Le premier volume de {'Histoire du peuple d'Israël, modèle du genre, échappe à la critique. Mais un ami des lettres, du talent, de l'imagination ne se

consolerait pas qu'il fût remplacé par une page blanche. Le détachement de Renan ne s'étend point à sa pensée. Mettant la philosophie dans l'histoire, il tire l'histoire à sa philosophie. Laissons de côté le monothéisme du désert, et autres systèmes dont il ne se déprit jamais entièrement. Mais entre l'a priori de Bossuet et le sien on noierait au moins un trait commun : les lois, les fameuses lois de l'histoire s'expriment moins des faits qu'elles ne s'y superposent. Au lieu d'exécuter les desseins de Dieu, il paraît parfois que l'humanité serties vues de Renan qu'il n'estime jamais miraculeuses, mais qu'il nomme volontiers providentielles. Quand on envisage cet étonnant tissu de légendes dont l'imagination des peuples a recouvert des faits inconnus, et avec quelle docilité tout semble se ranger sous les idées générales que l'historien impose, on se rappelle le mot de Pasteur : « Vous ne faites pas d'expériences, » Les analogies empruntées des sciences naturelles aboutissent à des métaphores et n'en dépassent guère la portée. Le germe de l'idée chrétienne, l'œuf, l'enfant qui se pousse un membre, le croup, les convulsions qui le mettent à deux doigts de la mort, gardons-nous d'accorder à ces vocables la vertu d'une observation. Pareillement la psychologie des races, celle des peuples et des nations. Renan a pu les considérer d'abord comme les résultats d'expérimentations qu'il pensait mener à bien dans le laboratoire où il enfermait l'humanité. Ce qu'il y eut d'aïUiflciel dans la théorie de Gobineau et de personnel dans l'apphcation de Renan, apparaît à cette heure. Où la définition reste vague, la généralisation ne vaut.

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Ces regards jetés à vue de pays sur l'âme des peuples, à travers les temps, par-dessus les monuments et les textes n'échappent point aux mirages de la fantaisie. Chateaubriand avait tracé les modèles de ces tableaux grandioses ; et tout son génie ne parvint peut-être qu'à en illustrer magnifiquement Técueil. Trop d'éléments échappent, auxquels l'esprit de l'observateur supplée, pour que ces descriptions psychologiques aient une valeur objective. Mais il est vrai que l'étude pittoresque, physiologique et morale de la Judée dans la Vie de Jésus, la reconstitution d'Athènes et de l'esprit athénien au temps de Saint Paul forment de larges ensembles qui parlent aux yeux, à l'imagination, à l'esprit, et, pour tout dire, d'excellents morceaux de littérature historique. •

A quel point Renan n'est pas un spectateur impartial, sa manière de traiter la peinture morale des individus en fait foi. Caractères et intelligences sont réfractés par son intelligence et son caractère. Jésus, Pierre, Paul, Lucien, Marc-Aurèle demeurent imprégnés de Renan, nonimbuti, sed tincti. Ils reflètent ses goûts, ses aversions, ses préventions, et même quelques préjugés. Le portrait de Néron réunit en un même sentiment d'admiration tousles artistes et leslettrés. Jamais l'écrivain n'eut mieux tout son jeu en main. La contrainte de textes précis était largement rachetée par l'intérêt de l'original énorme et caricatural, épouvantable et grotesque, incarnation du colossal et de l'absurdi^ « romantique consciencieux » et terrible, dix-huit siècles avant les personnages dramatiques de Victor Hugo. Et ce monstre de contrastes était une victime de la lilté-

rature. 11 apportait un incomparable exemple des ravages produits en un cerveau impérial par le mal littéraire. Renan du moins vérifiait en lui une théorie qui lui tenait au cœur, hors de ses discours à l'Académie française. Jamais l'historien ne déploya plus de talent. En Jésus il avait idéalisé un rêve; en Néron il personnifie une aversion. Nulle part ce talent ne fut plus excellemment littéraire ni plus spontanément. Car on ne saurait confondre ces pages inestimables avec une observation clinique. Il entre malaisément en nos esprits que la méchanceté de Néron lui vienne d'une esthétique et que les écrits de Sénèque aient déchaîné sur le monde cet infernal parangon de folie, encore que ce même Sénèque eût une philosophie élevée. La faiblesse de Claude fut abondante en scandales; et il avait, nonobstant, macéré son esprit dans l'érudition. La vérité objective que poursuivait avec ferveur le philologue de VAvenir de la Science, la vérité nuancée et complexe que convoitait avec méthode l'auteur des premières Études d'histoire religieuse, la vérité psychologique fondée sur l'histoire, la vérité marquée du caractère scientifique, il la voyait se dérober à sa curiosité comme l'eau fuit la main avide et la lèvre sèche de Tantale. L'histoire même, sur laquelle il avait reporté sa foi, il en distinguait les limites, jusque-là qu'il en vint à la considérer comme une petite science conjecturale. Il ne lui demandait plus le mot de l'énigme. Certes, pour la comprendre comme lui, une autre intelligence est nécessaire que pour reproduire avec une fidélité qu'il appelle esclavage, les récits originaux des chroniqueurs. iVIais quand on se tient à

l'écart des passions politiques ou religieuses, on ne s'avise pas d'en espérer les fruits qu'elle ne peut porter. Elle est une autre littérature, à base de critique, à champ élargi, dont le prix se mesure à la part de vérité humaine qu'elle atteint et à la qualité de l'esprit, voire du talent qui l'exprime. Elle rachète le désavantage d'observations incomplètes et d'une morale médiocre par l'heureuse nécessité oii elle est d'étudier le devenir et le relatif, l'écoulement des hommes et des choses, au lieu de s'établir dans le dogme.

Mais le goût aristocratique de l'histoire n'éteint pas en Renan un autre goût également cher à son orgueil et quasiment ecclésiastique. Témoin cette confidence qu'il se faisait à lui-môme. « L'homme qui croit à l'immortalité de l'âme sera toujours supérieur à celui qui n'y croit pas. Moi, qui y crois, supérieur à cette tourbe qui n'y croit pas. C'est, en somme, foi à l'absolu. » On ne saurait dire que les études historiques le déçurent entièrement; mais son intelligence mystique ne trouvait pas son compte à la philosophie un peu étroite qui s'en dégage, et qui se borne, au total, à l'affirmation du progrès. De Thumeur dont il est, le lent eti'ort des hommes ne contente pas son âme, non plus que leur idéal rehgieux à tout coup traversé par les réalités et souillé de fraudes pieuses. El puis, sans faire d'expériences, il acquiert l'expérience, celle que contient l'élude de l'humanité qui est courte et ne mène pas à Dieu. Pour le rejoindre, il esquisse à plusieurs reprises l'histoire de l'univers.

Il s'assimile le panthéisme hégélien. 11 s'ingénie,

rejetant le surnaturel, à concilier la science et le divin, la réalité et l'idée, laboratoire et Providence. Convaincu que l'expression de l'inconnaissable est hors de noire pouvoir, néanmoins il y tâche et y revient avec son opiniâtreté de Breton, cédant au secret penchant de son éducation première. Que cette entreprise de résorber Dieu dans le nisus des forces naturelles pour le mettre en même temps au terme de ce général effort ; que cette tendance à mêler et confondre l'idée, l'être et la conscience universelle, à restaurer les causes finales, à unir Kant à Hegel, Hegel à Fichte, et Fichte à Schopenhauer; que ce retour à l'immortalité de l'âme sans admettre la séparation de l'âme et du corps, cette foi à l'éternité de la pensée et à la survie des savants dans la conscience divine; que ce travail tenace, d'une intelligence abstraite, loin de constituer une science idéale, n'aient enfin abouti qu'à des combinaisons de mots vides de réalités, de formules harmonieuses et lointaines comme l'air de flûte du pâtre sicilien caché dans les roseaux, un esprit positif ne s'en étonne point. Il apprécie la tentative, et y distingue toutefois le signe du caractère agissant sur l'intelligence, l'un indécis et épris de mystère et qui ne sut jamais s'arrêter au ferme dessein d'un Claude Bernard ou d'un Berthelot, mais biaisant, bâtissant dans l'infini, et mettant obstinément l'autre hors des réalités et de la science où elle s'était • fixée. L'esquisse d'une métaphysique positive est suivie des dialogues : certitudes, probabilités, rêves, qui sont plus personnels et offrent l'empreinte plus nette d'une théologie mystique, d'un idéalisme blanc. Enfin viennent les Drames philosophiques. La science, la poli-

tique, la démocratie, la religion sans objet, le divin sans moralité, les piperies de la nature, le sensualisme sénile, l'optimisme anticlérical, la gaîté douteuse, l'ironie qui incline à la dérision de tout et de soi-même, trahissent une pensée qui se dissout et une personnalité à la dérive. Ce dilettantisme n'a de sérieux que les symptômes d'une diplopie intellectuelle. VExanien de Conscience philosophique marque un suprême essai de rallier la pensée en déroute et mettre la personnalité à l'abri des aventures posthumes, dans le sein de la conscience achevée qui sera Dieu. Pour sauver de l'oubli son Moi pensant, Renan recourt au miracle dans la résurrection, ultime réminiscence de Herder. Son testament intellectuel est un examen de conscience et sa dernière préface une prière. Ces pratiques de piété philosophique impriment à sa philosophie le sceau de l'homme même. Ce spiritualisme dévot, issu d'un panthéisme idéaliste, esL-il plus désintéressé que le recours du simple qui demande la pluie au bon Dieu? L'égoïsme intellectuel lance une traite à présentation dans l'éternité.

Dès sa jeunesse, Renan aimait peu le mouvement physique. Plus tard son caractère le détournait de l'action; sa main, sacerdotale comme son esprit, se plaisait à l'écriture. Ce n'est pas qu'un penseur (et il l'a fait paraître) ne puisse exercer une influence comparable et même supérieure à celle des hommes qui agissent. Mais aux irrésolus les hardiesses spéculatives sont plus commodes; et elles offrent d'autant plus de danger pour leur temps que, du haut des temples sereins, leur intelligence dédaigne la pierre de touche

des réalités. Le paradoxe n'est souvent qu'une spéculation vierge. A l'user la ditficullé commence. Les philosophes consultants, qui dirigent l'humanité de leur cabinet, il faut bien dire qu'ils ont beau jeu. Cet éloignement de l'action, cette intransigeance de l'idéal, Dieu nous garde, comme dit Renan, d'en méconnaître la beauté ni la grandeur : grandeur et beauté, toutefois, qui se complaisent en elles-mêmes, dans la sérénité de la Tour d'ivoire et les joies délicates de la Rose mystique. La lettre à Strauss est une belle méditation ; mais, pendant que Renan écrivait les Dialogues philosophiques^ d'autres savants prenaient des responsabilités plus pressantes. Sa morale ni sa politique ne gagnent point à ce rapprochement. On se rappelle malgré soi la remarque de M. Pinault, professeur au séminaire d'Issy, qui le trouvant assis dans une allée du parc, sur un banc de pierre, enveloppé dans une épaisse houppelande, et fort occupé à lire Clarke en son traité sur l'Existence de Dieu, s'approcha et lui dit: «Oh! le cher petit trésor! Mon Dieu, qu'il est donc joli là, si bien empaqueté 1 Oh! ne le dérangez pas. Voilà comme il sera toujours... Il étudiera, étudiera sans cesse; mais, quand le soin des pauvres âmes le réclamera, il étudiera encore... »

Moraliste, Renan est un vulgarisateur à l'usage des intelligences et des personnes distinguées. Disciple de Kant, il accepte la révélation de conscience comme un fait primordial. Mais sa morale indépendante, qui invoque le sentiment, en est à peu près exempte. La Logique de Hegel lui fournit un équivalent de théologie. Il fonde là-dessus sa conception à lafoispos-

live et religieuse de l'homme collaborant avec joie aux tins de l'univers Quand il aura lu Schopenhauer, la vertu de l'homme lui paraîtra d'autant plus belle qu'elle connive, sans être dupe, à des piperies. En attendant, l'étude e»t une garantie de moralité. Et s'il ne dit pas nettement que les plus intelligents sont les plus moraux; c'est qu'il mêle à sa philosophie un goût inavoué de l'art romantique et l'on ne sait quelle dévotion à saint François. Tout ce qui offre un caractère tranché d'héroïsme, de sainteté, d'élégance, de beauté témoigne en faveur de la morale ; ni les vertus secondaires, ni les belles actions sans éclat, ni les dévoûments secrets, ni les devoirs d'altruisme ne l'arrêtent longuement. Mais plus il avance en âge, plus la nature interprétée par l'innocent d'Assise, et le sourire de la jeune fille, et la ceinture de la femme lui paraissent aussi prouver le bien. L'élégance des gens nés lui en semble encore un bon témoignage. Son idéalisme est de la source hégélienne, de l'ordre franciscain et du faubourg Saint-Germain. Il ne conçoit la solidarité que dans l'univers. Les souffrances physiques et morales du troupeau ne fixent point ses regards. Il importe surtout que la petite troupe des grandes âmes savantes, érudiles, critiques, artistes, génies en habil, sades en façons ou d'agréable visage secondent les desseins de la Providence et chantent la louange de Dieu. Cette veriu du bel air dont le mérite est dans la belle humeur — par opposition à l'Eglise qui ne prêche que renoncement et que larmes — est aisée dans ses devoirs, ou plutôt dans ses prérogatives. Et il n'est pas jusqu'au pire des hommes qui par son action

inconsciente ne favorise les fins universelles encore plus que par ses méfaits. Heureux les riches d'esprit, de beauté et de naissance, les membres de l'Académie des Inscriptions, du cercle de l'Union artistique et des confréries attenantes, heureux les heureux! Le but de leur vie est saint, et le royaume des cieux leur appartient. Et cet aristocratisrae, tout de même, est d'Église.

Politique, Renan siège dans la travée des âmes. C'est toujours la hiérarchie qui fait l'objet de ses pensées. On dirait que sa méthode historique n'a guère d'autre affaire que d'en assurer la tradition. La Révolution l'offense surtout pour l'avoir rompue. Il a contre elle d'autres griefs; il lui reproche notamment d'avoir envisagé l'individu comme une abstraction. Mais tout au fond, le démocrate de 1848 n'a point de goût pour le peuple, qu'il considère de haut, et à qui il réserve le curé en compagnie du maître d'école. Son libéralisme idéal n'est nullement égalitaire. La liberté de l'âme le contente ; les autres ne sont que libertés matérielles à l'usage du commun des hommes, dont il ne se sent pas solidaire, et elles lui importent assez peu. Il ne fait pas crédit au suffrage universel. Il préfère une tête qui symbolise l'Idée, une aristocratie de science et de naissance qui la réalise. Au nom de la philosophie germanique, de la critique germanique, de la vertu germanique, il finit par imposer les mains, monarchiste par inclination, libéral par raisonnement, aristocrate et prêtre par éducation, et personnel irrévocablement. Pourvu que la science soit libre, il fait bon marché du reste. Il est à la tête et au rebours de

son temps. Tout cela joint ensemble exagère sa confiance dans l'élite, surtout celle de l'intelligence.

Or, 11 en est des individus comme des peuples. Quand le caractère et l'intelligence atteignent au plus haut point, le développement intégral est admirable. L'individu et le peuple sont grands. Mais l'intelligence, qui élève l'homme, faute d'un caractère qui soit ensemble volonté et sympathie, s'use et se dissout elle-môme, d'autant plus inévitablement qu'elle est plus vigoureuse. Renan a mis tout l'enjeu de sa vie sur l'égoïsme intellectuel. Et, à la longue, la désorganisation de sa pensée en fut la conséquence. De même, l'intelligence fait en vain par ses découvertes la civilisation d'un pays, si le caractère n'en assure la durée. Privilège du petit nombre, elle n'a de valeur réelle que dans la mesure où elle sert la communauté; et il n'est pas douteux qu'elle ne lui soit fatale, lorsqu'elle concourt à l'énerver.

L'influence que Renan a exercée sur son pays, ou plutôt sur l'élite et par elle sur le reste, apparaît à cette heure. Il a tenu pour la raison, la science, la vérité humaine. A côté de Taine, avec moins de rigueur scientifique, mais avec une plus large et fine compréhension de la vie, il a propagé l'esprit critique. Ce que la méthode historique et la pensée philosophique doivent de plus solide à l'Allemagne de Baur, de Gesenius, de Ewald, de Kant et de Hegel, il l'a propagé chez nous, y joignant deux qualités nécessaires à intéresser des têtes françaises : la clarté et le naturel. Le sérieux de cette critique et de celte philosophie appliquées à la

formation des esprits, il a déployé tout son effort à le mettre en pleine lumière. Il a montré à une époque et à une Université un peu trop littéraires, le cas qu'il faut faire de la philologie, de la méthode, du savoir. On ne saurait, en bonne justice, lui tourner à grief que la sacrée congrégalion des Termites ait chez nous remplacé les autres. Car, après avoir exalté les mérites de l'érudition, il en a bientôt tracé les limites. On lui reprocherait plus justement d'avoir évincé le sens littéraire au profit ou aux dépens de l'esprit scientifique, et pour réagir contre l'éducation des Jésuites, donné des titres de noblesse intellectuelle à des sots qui en abusent avantageusement.

Mais, menant avec opiniâtreté et sans caractère une lutte à laquelle il avait voué sa personnalité, — au fond pour justifier sa vie encore plus que pour l'amuser — il a imposé à son pays l'illusion historique. Pour n'avoir pas nettement distingué ni d'assez bonne heure la vérité dont les sciences physiques sont capables d'avec celle qu'il faut attendre et qu'il faudra peutêtre attendre un long temps, des sciences de l'humanité, il a courbé une jeunesse laborieuse sur le morne étang du passé. Des forces vives s'usent à coUiger de petits papiers, pensant travailler au laboratoire. Cette jeunesse critique sepenche sur des fiches, répudiant la spontanéité et détachée de l'observation du présent. Il a accroché à une science douteuse et de vérité précaire l'esprit et l'avenir de notre pays. Le meilleur de notre humanisme, il l'a mis bien au-dessous d'une servile imitation des Allemands, dont il ne s'agit pas de méconnaître le génie scientifique qu'il était possible de

KINITO LIBRO, SIX LAUS Eï GLORIA JUSTÛ 'Al^'i

nous assimiler sans nous dénaturer. Il a déchaîné sur nous la tyrannie des grands singes.

L'illusion historique, c'est encore un état de l'esprit avide de changements où il pense voir à tout coup un progrès. La conception du devenir, qui a, depuis cent ans, renouvelé la pensée humaine, se gâte par une fureur de devenir accéléré. Les expériences se précipitent, dont à peine altend-on les résultats. C'est la formule de Renan, (mais qui dans le même temps tenait fermement à la tradition), appliquée à la vie moderne : Quand on a changé une fois, on change toujours. Seulement, il changeait toujours sans changer.

Ce balancement môme de ses pensées, qui révèle ensemble l'étendue de son intelligence et l'insuffisance de son caractère, s'il est vrai que l'abus de l'analyse dégénère en sophistique et que toute question est complexe mais qu'il faut choisir; cette conception philosophique qui l'induisit en des conflits insolubles jusqu'à ce qu'elle dégénérât en un dilettantisme égoïste et voluptueux, firent des ravages dans les deux élites de ce pays, l'intelligente et l'autre qui se donne pour telle. Un spéculatif hardi, et qui s'épargne les nécessités de l'action, pousse ses audaces avec d'autant plus de joie intérieure qu'il les peut croire inoffensives à cause de la culture qu'elles exigent pour être entendues finement, comme aussi par les oppositions qui les atténuent et les nuances oii il les fond. Mais ces correctifs échappent aux esprits courts et aux tempéraments passionnés. L'élixir qu'il distillait avec délices, des politiques rudâniers l'ont tari à même le goulot. Ils n'en ont pas crevé par le milieu, comme le seigneur

palatin, Siffroi ; mais ils ont trouvé au fond du précieux flacon une ivresse de sectaires. Ainsi le plus souriant des jongleurs a préparé une société dure et des Béotiens violents; le plus conservateur des révolutionnaires patronne, après sa mort, les fanatiques de la raison avec leurs insupportables façons d'avoir raison. On dit présentement d'un homme qu'il est très intelligent, lorsque poussant à bout le paradoxe ou le sophisme, il l'affirme avec brutalité. C'est une sûre manière de détraquer le bon sens d'un pays.

Lé doute subtil, les analyses indéfinies de vérités que le juste sentiment des ancêtres avait fait passer dans l'âme collective, le scepticisme ironique envisagé comme une gymnastique de l'esprit, et cette sorte d'art pour l'art dans le jeu des pensées rehaussent la manière de corrompre les intelligences cultivées qui, à leur tour, entament le moral du plus grand nombre. Fin et pernicieux produit qui s'insinue dans l'organisme d'une nation, poison détestable et qui tue.

Demptis Roma périt moribus atque viris.

Et comme l'égoïsme est la source de ces élégances, on voit émerger les diplopes habiles, ceux qui envisagent tour à tour l'un et l'autre pôle des idées vitales, selon les temps et les chances, et qui se poussent dans le monde, relevant chaque jour le point de leurs opinions, en fonction de leurs intérêts. Cela prêche l'abaissement des caractères.

A labourer le champ de l'histoire religieuse et construire ses romans de l'infini, Renan finit par discerner

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la cause de sa pensée en désarroi et de ses doux vices. Encore un coup, son goût de la science et sa ferme assurance en la raison soutiennent et honorent sa vie. Mais l'égoïsrae, comme la théologie, est une borne. Historien et philosophe, il méditait à la fin le mot de Voltaire recevant un ouvrage en sept volumes, intitulé Erreurs et vérités : « Sept volumes d'erreurs et une demi-page de vérités. » 11 était moins rassuré sur son œuvre de tête.

Mais il continue à noyer l'idéal et la réalité dans les nuances de son style chatoyant. Cependant, il entrevoit un autre ordre de vrai et de rêve. Il souhaite une seconde existence dans un monde différent. Il en vient à considérer les vérités de sentiment comme un contre-poids des vérités rationnelles. Il ne distinguera jamais qu'elles en sont la substance nécessaire et féconde. Toutefois, à chercher les causes de vivre, il s'avise que peut-être n'a-t-il pas vécu pleinement. Les timides ardeurs de Patrice, sulpicien- libéré, lui remontent au cerveau...

Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant.

Et voici que l'amour fait le principal objet de ses méditations, et qu'il en parle sans cesse comme d'une religion délectable. 11 soupçonne que le sensualisme intellectuel n'est sans doute pas la meilleure manière d'être touché ni l'unique façon de comprendre. Il exalte la beauté, la foi, la bonté, la sensibilité, la prière de la femme. C'est une autre speclroscopie de l'univers qu'il imagine et d'autres secrètes voluptés qu'il entre-

voit. Et cette claire intelligence, enfin consciente de ce qui la dessécha, mais toujours mystique par inclination, se donne le spectacle de la Double prière, à la tombée de la nuit, dans l'antique cathédrale de Quimper où montent, oii se mêlent, sous la voûte, les voix des hommes debout et des femmes agenouillées, chant alterné de la raison et du cœur, symbole de l'humanité complète et des génies achevés.

Les gnostiques distinguaient trois sortes d'âmes, les matérielles et les intellectuelles destinées au néant, les sensibles qu'ils réservaient au bonheur. Ils ignoraient tout le prix de la science. Mais, en fait, l'égoïsme intellectuel ne crée point de bonheur et mène à la sagesse du Gohélet... Un Fontenelle nourri de critique allemande, un Voltaire érudit et dévot à la Providence, un Stendhal formé par Hegel et bercé par l'Église, Renan fut tout cela et ne fut que cela. Dans notre démocratie où. les princes sont à la mode, il demeure le prince de la contradiction. Il excella dans la science personnelle et le positivisme mystique. Il posséda la curiosité qui ne se lasse point de savoir; et, malgré sa prédilection pour le Corpusj son oeuvre ne décide pas s'il fut un savant. Il survit par le talent, dont il fit profession d'être le contempteur. Labeur énorme; trop et trop peu d'individualité pour tracer un sillon au sein de la conscience universelle.

Avant-Propos. v /

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