‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 40 sur 41 · DIEU · texte numérisé non relu

DIEU

A vagabonder parmi les idées, à balancer les contraires, la raison s'élimait. Ea revanche, la fantaisie y trouvait toujours jeux de prince. En septembre 1888, Renan se plut à faire, non pas tant un dernier inventaire de ses idées, que, par un retour à ses habitudes de jeunesse, un dernier examen de conscience — philosophique. On se doute que ni l'égotisme ni le mysticisme n'en sont exclus.

Aussi commence-t-il par un rappel de la méthode expérimentale appliquée à l'observation de soi-même et à la vérité intime. Chambre noire du photographe, rétine intellectuelle, précipité chimique, toutes ces analogies verbales avec les procédés du laboratoire nous feraient encore illusion, si nous n'étions [mis en garde

EXAMEN DE CONSCIENCE l'UILOSOPUIQUE 343

par d'autres expressions plus personnelles comme «les batailles intérieures que se livrent les idées au fond de sa conscience « ou encore « les propositions dont on a fait la base de sa vie. » Le moyen de ne pas noter aussi que l'imagination entre pour une large part dans cet exposé du phénomène objectif qu'est la production de la vérité observée? Il s'en faut que ces repères « dans l'échelle de la probabilité à la certitude », rappellent exactement la méthode du chimiste vérifiant l'état d'une expérience.

Et donc, dans l'univers accessible à notre expérimentation, on n'observe ni n'a jamais observé la trace d'une volonté particulière ni de volontés supérieures à l'homme. La critique historique a montré le peu de crédibilité des récils qui donnaient à croire que ces volontés se fussent manifestées autrefois. A l'heure présente, il nous est impossible de découvrir aucun acte libre avant qu'ait apparu l'homme ou même l'être vivant. Car notre expérience dépasse de beaucoup la planète Terre. Rappelons-nous la Lettre à M. Bertlielot. L'idée d'intention dans le monde matériel doit conséquemment être écartée. Et notre affirmation s'étend au système solaire et même au système sidéral, la physique, la mécanique et la chimie y étaint les mêmes que celles de notre cosmos. Voilà pour ce qui se passe au-dessus de nous. L'affirmation contraire, étant une assertion gratuite, n'a pas besoin d'être réfutée. Pareillement au-dessous. Si l'ordre microbique enfermait des êtres très intelligents, nous en constaterions les actions réfléchies. « Or l'action de ces petits êtres... se confond presque encore avec les forces chimiques et mécaniques. D'après notre

expérience, bornée sans doute, l'intelligence paraît limitée au règne du fini. » Le fieri interne, sans autre intervention, peut être considéré comme « la loi de tout l'univers que nous percevons. » Grâce au nombre infini des essais tout arrive ; et c'est ce qui donne l'apparence d'une volonté aux résultats du hasard. Une raison réfléchie ne mène pas l'univers expérimentable. Le Dieu vivant, le Dieu-Providence n'y apparaît point.

Mais voici quasiment du nouveau dans la métaphysique positive de Renan. L'imagination rentre en campagne. Cet univers est-il infini ? S'inspirant des méditations de Pascal, il penche à restituer vaguement au sein de l'infini indéfini la possibilité de ce Dieu aux volontés particulières qui ne se montre point dans notre univers. Jl fonde une conception analogue d'infinis indéfiniment supérieurs sur la considération du calcul infinitésimal et de la relativité bornée de nos connaissances, et traduit la pensée de Pascal lorsqu'il écrit : « Celui qui connaît le mieux la France ignore ce qui se passe dans les raille petits centres de province; celui qui connaît un de ces p'etits centres ne voit rien au-delà et le trouve composé de centres plus petits encore, dont chacun ne voit que lui-même. Des mondes renfermant des mondes, l'infiniment petit de l'un étant l'infiniment grand de l'autre, voilà la vérité. » Ensuite retournant la lunette de Galilée, il appuie son espérance et son raisonnement des découvertes microbiologiques. Il encercle les infiniment petits les uns dans les autres, fait tenir les mondes dans les cirons. Inutile de chercher où est le centre. Et voici que tous

EXAME.N DE CÛNSL,1E.NCE l'UILOSOPUIQUE 345

ces infinis d'infinis font la chaîne en passant par l'atome qui lui-même est infiniment grand par rapport à un ordre de grandeur au-dessous. Car l'atome ne paraît pas pouvoir désormais être considéré comme un solide plein. Il en va de son inattaquabilité comme de l'absence d'intervention externe dans l'univers : elle est provisoire ou relative à cet ordre d'infini. Et pendant que la fantaisie se joue parmi ces noyaux d'infinis ou plutôt ces infinis concentriques toujours englobés par ces infinis infiniment supérieurs, il pense introduire, cette fois, une somme de vérité positive en sa science idéale, et ne s'avise pas que du calcul infinitésimal à l'atome il se promène triomphalement d'abstraction en hypothèse, obstinément attaché à la science aussitôt qu'elle cesse d'être concrète. Jusque dans ses élans Imaginatifs, Pascal suivait la démarche scientifique et concevait véritablement l'inconnaissable comme tel. Renan fait fléchir la raison à son désir secret.

Car s'il ne lient pas à un Dieu vivant, à un Dieu- Providence dans le passé, en revanche il tient extrêment à ne lui pas fermer l'existence dans l'avenir. Il faut que le critique historien, qui a poussé à bout la vanité du Dieu de la Biblg, conserve le Dieu de la science, ou, si l'on veut, de l'esprit, ou mieux encore des savants qui, ayant de l'esprit, ont acquis quelque droit à son immortalité. Mais notre univers n'est pas éternel, non plus que l'atome. Un chimiste réussira peut-être un jour à décomposer ce que ni physique, ni chimie, ni mécanique n'ont jusqu'à présent attaqué. Le monde est peut-être le jeu d'un expérimentateur transcendant qui possède « les derniers secrets de

l'être. » A la vérité, si j'ai bon souvenir, ce dont on ne constate pas l'action, n'existe pas.

Eh bien, cette formule n'est plus tout à fait exacte. Ce qui existe sans commencement ni fin, c'est le tout absolu. Peut-être faisons-nous partie d'un atome perdu dans le tout, et qui à cause de sa stabilité passée et présente, a l'illusion d'être toujours impénétrable, jusqu'au jour où un être supérieur y porterait atteinte « sans plus de souci des êtres qui s'y trouvent que le manœuvre qui gâche une motte de terre n'en a des insectes qui peuvent y mener leur petite vie. » Les dalles que nous foulons aux pieds et dont Haussmann a fait les boulevards de Paris, renferment des millions d'univers autrefois serrés dans les masses de granit que lavait l'océan ; et ces univers demeurent aussi tranquilles dans leur illusion d'inviolabilité et d'autonomie que lorsqu'ils formaient les substructions du rivage breton, en attendant que de nouveaux besoins et d'autres ingénieurs les réduisent peut-être en macadam.

Tout cela ne va pas sans traverser un peu des propositions admises autrefois. Par exemple, l'atome n'est pas conscient, ni l'univers ; mais, nous dit-on, il peut renfermer des consciences,^ (comme l'univers celle de l'homme), qui ne marquent pas leur action dans le tout. Mais il nous semblait avoir retenu que non seulement l'homme, mais les animaux avaient marqué la leur, à raison de leur plus ou moins de conscience. Et c'était une preuve qu'on estimait forte contre l'existence d'autres volontés particulières. Mais Renan n'en est plus à une difficulté près. Maintenant tout est possible, même Dieu, même le Dieu des volontés parti-

EXAMIÎN DE t'.ONSCIENCE l'IULOSOl'UlMUE 3-47

culières, que notre vue bornée nous dérobe peut-être, qui serait une sorte d'infini pour lequel noire univers est a dans la formule y- -\- ol, où <x = 0, c'est-à-dire encore moins qu'un atome au regard d'un Dieu qui peut ne se révéler qu'à des intervalles inûniment éloignés qui ne comptent pour presque rien au sein de l'absolu. Ce Dieu, « nous dépassant de l'inQni... serait Dieu pour nous » à peu près de même que l'homme pour l'animal.

Parmi tout ce jeu de formules, de cercles concentriques, d'inlinis dans le temps et l'espace, ce n'est plus guère la saison d'organiser Dieu scientifiquement, puisqu'enfin il paraît possible que le Dieu des miracles et des interventions externes, se révèle après des décillions d'années, qui sontà peine une seconde, comme l'univers n'est qu'un atome. L'avenir de la science en semble compromis. Car un tel Dieu tel n'endosse plus nécessairement, à si long terme, la vérité que l'homme atteint. Même il est possible, puisqu'il y a une égale témérité à le nier ou à Taffirmer, qu'une de ses volontés particulières se fasse un jour sentir par un bouleversement de cette humaine science. Dans l'infini, on en vient à dire que « tout est possible, même Dieu. » Mais aussi tout y est simultané, même la science expérimentale et le miracle, et le miracle des miracles qui serait une série indéfinie de volontés supérieures à l'imagination même de l'homme, dans la série indéfinie des infinis, dans l'infinité du passé, du présent et de l'avenir concomitants... Cet ordre de méditations fait un extrême casse-tête.

l'autre monde

Mais, encore une fois, il ne faut point frapper Dieu d'impossibilité. L'immortalité possible est à ce prix. L'imagination de Renan ne s'obstine pas ici à la seule volupté de concevoir. Elle n'est plus, si elle le fut jamais, désintéressée ni en ce monde ni dans l'autre.

L'affaire délicate est de dégager une conscience générale de l'univers, ou mieux les consciences individuelles qui y sont enfermées, et parmi celles-ci une conscience dont Renan ne fait pas volontiers le sacrifice éternel. Non omnis moriar. « Si Dieu existe, il doit être bon, et il finira par être juste. » Et l'on voit pourquoi il a pris sur lui de restaurer le règne du Dieu des miracles : c'est que limmortalité de lârae n'est concevable que sous ce régime-là, « dans l'infini, à l'infini. » Tout est possible, lorsqu'on jongle avec les décillions d'années, avec la simultanéité et la successivité. « L'infinité de l'avenir noie bien des difficultés. » Il est vrai. Seulement, la méthode historique ne vaut que pour le défini. Le temps, qui était le grand coefficient, est, à cette heure, le grand jeu. Tant qu'enfin, pour établir la correspondance entre ce monde et l'autre, la mysticité vient encore une fois en aide à l'imagination.

Renan entend les voix, celles d'un autre monde, « l'harmonie des sphères célestes, la musique de l'infini. Prœstet {ides supplementum sensuum defectui. » —

Au comraencernenl élail le Verbe... Non, à la fin était Schopenhauer. L'amour, la religion, la poésie, la vertu, nous savions depuis les Dialogues que penser de ces sublimes leurres. Gela nous avait paru offrir une singulière assiette à la morale. Voici que le charlatanisme de l'Etre éternel ou de l'auteur de la nature nous ramène au finalisme et à quelque présomption d'immortalité. Sur ce point Renan concilie Schopenhauer et Goethe par les prestiges de sa religiosité raisonneuse. D'abord une définition savoureuse de l'amour. « La dissonance des deux sexes, se réunissant à une certaine hauteur en une consonance divine, d'oii naît l'accord parfait de la création, est la loi fondamentale du monde. » Il y aurait lieu de s'étonner que cette phrase plutôt allemande lui appartînt en propre. Mais dans le commentaire qu'il y ajoute, on reconnaît son tour de tête. Outre qu'on ne voit pas clairement comment l'amour serait la voix d'un autre monde, s'il est vrai qu'il soit simplement le phénomène nécessaire à la population de ce monde-ci, on distingue avec moins de netteté encore comment cet instinct naturel, cette naturelle fonction, prolongement de l'égoïsme animal, semble édicté « par une volonté suprême. » C'est la civilisation et surtout la fantaisie des poëtes qui l'ont transformé en une aspiration mystérieuse. La divine consonance n'est que littérature. Considéré dans son rapport à la réalité, je veux dire la propagation de l'espèce, l'amour est un acte de maître qui soumet la femelle. Il est curieux que Renan l'ait reconnu ailleurs à propos d'Hélo'ise et d'Abélard. Chez les animaux la prise de possession est brutale. La soumission de la femme

n'est pas toujours rachetée par le plaisir. Et pour ce qui est de la beauté, du parfum de la fleur, et autres thèmes poétiques, la coquetterie de la terre déployée pour un mystérieux amant n'y a aucune part : ce sont des huiles, de simples huiles volatiles. Dire que la nature est une grande fleur pleine d'harmonie, c'est affirmer qu'elle est toute lubrifiée d'huiles volatiles et d'harmonieuses exsudations; c'est, dessinant une planche botanique du pays de Tendre, considérer l'instinct au travers d'une religiosité à la fois sensuelle et romanesque. Et c'est surtout un philosophisme assez prétentieux, une petite drôlerie oii l'Éternel n'est nullement intéressé.

La confusion de l'instinct et du devoir n'est pas moins inquiétante. Voici qu'on leur assigne « une origine providentielle. » Des voix, des voix ; voix de l'Orient, voix de l'Occident, voix de l'univers, voix de Dieu ; saintes illusions, qui nous arrivent comme par un conduit ombilical, vertu, pudeur, désintéressement, sacrifice, piété, adorables duperies, obscures déceptions, obsédants instincts, dont nous sommes les victimes charmées et volontaires. Ce qui équivaut à tenir ce langage : « Non, je n'abandonne rien et je tiens ma science idéale au courant de mes lectures. Mais la vérité, et peut-être la sincérité m'abandonne. Nourri dans la croyance, mon esprit cède à son penchant ; et les contradictions ne m'arrêtent décidément plus ; je ne les connais plus. La fleur est-elle consciente? Qu'importe? Comment sur l'inconscient bâtir l'espoir d'un autre monde? Qu'importe encore? Il faut imaginer, concevoir, adorer, faire des actes de foi, s'accrocher à

EXAMEiX DE CO.NSCIE.NCL rillLUSurilHJLE ■^■>i

des fictions qui sont des duperies, et comme si elles offraient à la raison quelque appui. II faut que les hommes soient dupes ; mais je ne le suis ni ne veux l'être, ni à cette heure, ni dans l'éternité. Il faut que mes voluptés intellectuelles que j'épuise jusqu'à la dernière, me soient réservées dans l'infini, même si je ne m'aveugle ni sur le charlatanisme universel, ni sur mes propres adresses qui sont la condition de ces joies et de ces espérances pareillement vaines. »

Mais peut-être est-ce duperie que cette façon de n'être pas dupe. Il se peut que l'univers n'ait point de but, ou qu'au moins la liquidation ne soit pas bonne. Renan n'y consent point. Ses raisons ne sont qu'équivoques ou pauvres analogies. Si l'excédant ne se soldait pas en bien, dit-il, « l'univers total, qui existe depuis l'éternité, se serait détruit. » — A moins que le bien ne soit une conception du petit animal appelé homme, au reste tout à fait étrangère à l'univers total. — Une maison de banque, fondée depuis l'éternité, si le moindre défaut en viciait les statuts, eût fait mille faillites. — Je ne saisis pas le rapport, comme dit M. Poirier. Le boni peut être tout autre que le bien. Au bout de l'exercice éternel, il se peut aussi qu'il passe aux profits et pertes. Le bilan présenté aux actionnaires ne fait pas, que nous sachions, entrer le bien en ligne de compte. — « Pourquoi être, s'il n'y avait pas du profit à être? Il est si facile de n'être pas I » — Est-ce vraiment si facile? L'univers a-t-il le choix? Oubliet-on le nombre infini des coups en vertu de quoi tout arrive, tout, même l'univers total?

A vrai dire, l'optimisme de Renan ne se résignera

jamais à perdre sa mise intellecluelle sur l'éternité. Plutôt que d'en admettre enfin la chance, il préfère tabler sur le flnalisme. Discutant certaines objections physiologiques qui concernent le faible levier de l'avantbras ou les défauts de l'œil, il accorde désormais à la nature « une sorte de prévoyance » ou plutôt de méfiance des impasses. Les malfaçons « sont comme des abus historiques. )> Et ici Ton revient à Darwin. Mortel, le vice a été corrigé par l'évolution; peu grave, il n'a pas mérité une révolution. Ainsi, la nature est capable même de critique et de dessein. Elle ne s'efforce pas aveuglément. En bonne logique, le finalisme suppose une intelligence, une conscience au début. Qu'elle soit toute-puissance, il n'importe; mais prévoyance ou providence, il le faut. Darwin, que Renan met sans cesse à contribution, laisse de côté l'origine même des variations ; et c'est par une interprétation forcée, semble-t-il, que Flourens le taxait de téléologisme. Parce que Renan écarte la foi en un créateur tout-puissant, et aussi parce qu'il change les vocables, il pense apprivoiser les difficultés. Le nisus est-il aveugle? Est-il conscient? Ce n'est pas en reportant le problème sur la totalité de l'univers et en le rejetant à l'infini du temps qu'on supprime l'objection de la philosophie positive contre ce finalisme providentiel. Car, malgré tout, on prête au nisus l'action indéfinissable d'un bon ouvrier qui utilise au mieux les matériaux, et dont on nous dit qu'il sera peut-être un jour conscient, omniscient, omnipotent, sans pouvoir, ou plutôt sans vouloir prononcer s'il le fut ou l'est un peu, beaucoup ou pas du tout, ni dès le début ni quand. Et lorsqu'il le sera

EXAMEN DE CONSCIENCE fllILOSOPUIQUE 353

devenu, le levier de l'avant-bras en sera-t-il amélioré ? Que devient, en cette conjoncture (ou plutôt en cette dernière conjecture) le Dieu du miracle possible dans l'infini? Ce flnalisme honteux a l'air d'un acte de foi à crédit.

Il faut convenir qu'un chœur de religieux chantant des psaumes est dans un état plus propice à ces vagues aspirations, mais obstinées, que le savant en son laboratoire. Celui-ci ne marie pas au verbiage d'un prophète allemand : « A l'infini, l'être absolu, arrivé au comble de ses évolutions déifiques... » la délectation mystique :

Illic secum habitans in penetralibus Se rex ipse suo contuilu beat.

Est-ce vraiment un progrès, même sur la planète Terre, que le roi seul avec lui-même dans son temple et qui jouit de sa propre contemplation ? Est-ce un idéal que l'auto-idolâtrie d'un très docte magot?

Page 1