ZOÉ, SUZETTE
y ZOÉ. Que je suis aise de t'avoir rencontrée!., car je suis venue il y a deux jours, et j'ai appris que tu étais chez ta tante, à Sceaux. Cela m'a bien contrariée !...
SUZETTE , naïvement. Ce que tu as à me dire est donc bien pressé ?
-- ZOÉ, avec un peu d'embarras. Moi?... mais... je n'ai rien à te dire... je voulais te voir... voilà tout!...
suzette. Oh ! que je suis heureuse que tu m'offres l'occasion de resserrer notre amitié! A la pension, j'étais un peu... niaise , je croyais tout ce qu'on me disait ; mais, à présent ( Avec une importance enfantine. ) j'ai dix-sept ans... l'année prochaine!... je suis bien changée, va !
ZOÉ , en souriant. Oui , oui , je le vois. (A part.) Sa naïveté va servir mes projets.
suzette. Car enfin , maintenant , nous sommes des femmes!... et... ( Appuyant. ) des femmes ont toujours une foule de petites choses à se dire.
ZOÉ , dissimulant. Oh!...
suzette. Et si tu me promets d'être confiante avec moi... je te dirai un secret... (appuyant et avec gaité) un grand $*pv** !.. ■ qui m'étouffe... Il n'y a rien d'aussi gênant qu'un secret qu'on ne peut pas placer.
zoé. Eh bien! parle... et je te dirai à mon tour..; Mais rentrons, on pourrait nous surprendre.
suzette. Oh ! ne crains rien. .. je suis ici chez moi... j'habite ce pavillon (riant), je- suis comme recluse.
ZOÉ. Comment?
suzette. C'est une idée de mon frère... (gaîment) ; il me cache, ma bonne Zoé , il me cache!
/ ZOÉ. Je ne comprends pas le motif...
suzette. Il ne me l'a pas dit... mais je crois l'avoir deviné. Depuis huit jours mou frère a reçu chez lui un ami de province , qui est en passage à Paris. . . et il ne veut pas que cet ami me voie... (D'jun ton boudeur.) C'est bien mal ; car si Etienne agit toujours ainsi, on ne demandera jamais ma main, et je devienfcd vieille", vieille, vieille, avAîl* d'avoir un mari.
zoi. Que tu es enfant!
A suzette. Et c'est d'autant plus mal, que
ce jeune homme. . . (gaîment) est très-bien. y ZOÉ. Tu l'as donc vu?
SUZETTE, mystérieusement^ avec joie.
Oui... oh! mais, par un miracle... un roman!... ( Apres avoir remonté un peu pour s'assurer qu'elle ne peut être surprise. ) Ecoute bien... il y a deux jours , j'étais à Sceaux , c'était la fête du pays , ma tante me conduit dans le parc... on dansait... j'enviais tout bas le sort des jeunes personnes qu'on avait invitées... mais mon ÎVère ne veut pas que je danse (tristement) fieX je regardais... Ma tante riait de mon envie... lorsqu'un jeune homme lui demande la permission de me servir de cavalier , elle la lui accorde... juge de mon bonheur!... Oh! que j'étais joyeuse!...
mon danseur était charmant! galant avec moi, aimable avec ma tante (qui , comme toutes les vieilles dames , est très-sensible à ces attentions-là) ; elle accorda une nouvelle permission... et j'ignore combien de fois elle la renouvela dans la soirée... tout ce que sais , c'est que je me suis beaucoup amusée. . . Il était si gaî. . . il parlait si bien. . . il me dit qu'il était à Paris pour quelque tems... chez un ami, M. Etienne Bénard , avocat.
ZOÉ , étonnée. Chez ton frère?. . .
SUZETTE , riant. Oui... l'inconnu qui ne devait pas me voir!... c'est drôle, hein?... Il voulut connaître ma famille , et , pour appeler ma confiance , il me dit qu'il se nommait Léon.
zoé. Et tu lui dis ton nom?
. jlJMiitëfe) naïvement. Je suis trop fine pour cela ! . . . et comme il avait offert un bouquet à ma tante , pour m'en faire accepter un , je fus bien obligée d'accepter à mon tour. Je l'ai là, ce bouquet, chez moi, jeté le montrerai.
ZOÉ. Ah! tu es d'une inconséquence!...
Comment? un inconnu!... accepter un bouquet!...
SUZETTE, naïvement. Est- -ce que c'est mal?
ZOÉ , à part. Elle est d'une naïveté désolante! (Haut.)I\ faut éviter de revoir ce M. Léon... entends-tu, Suzette?.. il aurait de toi une mauvaise opinion.
SUZETTE
Ai a de Té/u'ers.
Ali ! c'est pourtant dommage , mon amie J Car le cœur bat quand une douce voix
Vous dit: vous êtes bien jolie , Et qu'on l'entend pour la première fois !
c le pensais , mais ça ne peut suûirc , Ce qu'on sait seule on a droit d'en douter.
Un miroir a beau vous le dire , | , » . ■> On aime encor l'entendre repeter. \ ^ '
Mais j'oublie que tu as aussi une confidence à me faire. (Éiourdimcnt.)X a-t-il un euae homme?
zoé , soupirant. Mon père va me marier.
suzette , vivement. Oh ! que tu es heureuse ! ce n'est pas mon frère qui ferait pour moi un pareil projet!
Zoé. Heureuse! et si tu n'aimais pas celui qu'on te destine ?
suzette. Ah! oui... je ne pensais pas à ça... Cependant, rester demoiselle... ce doit être bien affreux!... (Vivement.) Quel est ton prétendu ?
zoé. Le fils d'un ancien ami de mon père, et qui habite la Normandie. M. Renaudin vient de Gaen tout exprès pour m'épouser.
suzette, avec gaîté. Alors, tu t'appelleras madame Renaudin?
zoé. J'en ai peur!
suzette. Peur?
zoé. Oui , ma pauvre Suzette , car... je ne connais pas ce M. Renaudin.
suzette. Ça n'empêche pas qu'il puisse te plaire quand tu l'auras vu.
ZOÉ , avec embarras. Oh ! j'en doute ; je crois que... j'en aime un autre.
suzette , vivement. Un autre? et qui ça? est-ce que je le connais?
/ZOÉ. Teledirai-je?
SUZETTE, d'un ton suppliant, et vivement. Oh! oui , dis-le moi , je t'en prie; j 'adore les confidences !
/zoé. C'est... ton frère.
SUZETTE, très-joyeuse. Etienne!... Ah!
Zoé! ah! quel bonheur! toi, ma bellesœur! (elle saute de joie) je t'appellerai ma belle-sœur !
ZOÉ. Mais il y a bien des obstacles ! juge de mon chagrin ; au moment où M. Bénard allait me demander à mon père...
une jalousie maladroite... s'est emparée de moi , je l'ai querellé... il a cessé de venir passer la soirée chez Mme Joubert, tu sais?
suzette. Oui , oui , cette dame respectable chez laquelle nous jouons quelquefois aux jeux innocens.
zoé. Et maintenant, me voilà presque fiancée à un autre, moi qui suis aimée de lui ! car il m'aime , Suzette , il m'aime , j'en suis sûre ; et il ignore ce qui se passe. (Elle pleure) J'en mourrai !
SUZETTE , avec humeur, et s' éloignant un peu. Ah ! M. mon frère , vous faites pleurer ma pauvre Zoé! vous êtes amoureux , et vous ne voulez pas qu'on le soit de votre sœur! c'est d'une injustice !... (Se rapprochani de Zoé.) Je vais joliment le gronder, va! je lui dirai qu'il doit faire ton bonheur, et qu'il faut qu'il t'épouse absolument. {Avec gentillesse. )Tu veux bien, n'est-cepas? J ^ZOÈ, àpast. Elle parlera!,, j'iûfàissi!
LE MAGASIN THEATRAL
(Haut.) Tu es une bonne amie, Suzettc, et je suis contente d'être venue te voir... mais mon père ne revient pas... et il faut que je rentre. ( On entend dans la maison à droàe Bênard qui dit: Eh bien I tu ne viens pas, tu ne descends pas au jardin?) Qu'est-ce que cela?
suzette. Mon frère, avec son ami, sans doute.
* zoé. Oh ! mon Dieu î je ne veux pas que M. Bénard me sache ici.
suzette. Entrons chez moi ; il ne faut pas non plus que M. Léon me reconnaisse.
ENSEMBLE
Air : La voilà.
suzette.
LcsvoiHi, (bis.) Viens , laissons-les là.
Il faut , avec mystère, Nous cacher et nous taire; ( Que l'ami de mon frère , Ne me trouve pas la.
Les voilà, (bis.) Yiens , laissons-les là.
ZOÉ
Les voilà, (bis.) Oui, laissons-les là.
Sachons , avec mystère , Nous cacher et nous taire ; Suzette, je l'espère, Bientôt me servira.
Les voilà, (bis.) Oui , laissons-les là.
(Elles entrent dans le pavillon et en referment la oortc.)