SCENE III
ZOÉ SUZETTE , à la fenêtre du pavillon,
BENARD , puis RENAUDIN , sortant
tous deux de la maison à droite.
BÉNARD , entrant d'abord , et regardant mec inquiétude. Elle est chez elle, bien !... Peste soit de la petite sotte qui revient de la campagne contre mon gré!
(Suzette tire la persienne du pavillon, qui est dix côté
de Bénard, de façon à ce qu'il ne puisse voir dans
le pavillon.)
renaudin, entrant. Eh bien! où es-tu donc, Bénard?... Au moment où je veux descendre au jardin avec toi , tu te sauves. Qu'est-ce que j'ai donc d'effrayant?
bénaud. Rien, rien... c'était sans mo-
1 renaudin. A la bonne heure !.. Où en étions-nous donc? ; ■
bénard. Je disais, et je te répète, que c'est mal d'avoir manqué de confiance dans un ami. .
MiNAUW& AU! quant a ça... J ai cer-
tu
taincment en toi toute la confiance que ti mérites; mais je suis d'avis, moi, qu'il n'y a jamais de secret bien gardé que celui qu'on ignore, et voilà ce qui m'a fait hésiter à te dire pourquoi j'avais quitté ma bonne ville de Caen.
bénard. Mais tu ne me dis pas...
RENAUDIN. Mon cher Bénard, je te l'avoue avec sincérité, je viens à Paris pour m'y marier, de confiance, avec une jeune personne que je n'ai jamais vue, et que je crois belle comme les astres ( toujours de confiance) ; et comme je ne veux pas m'exposer à froisser la famille qui est fort honorable, par un refus possible, je suis venu d'avance et incognito, afin de prendre des renseignemens... Yoilà la cause des allées et des venues que tu me reproches , et dont tu ignorais le motif. Es-tu content? es-tu satisfait ?
BÉNARD , lui prenant la main. Oui , mon ami... je n'en exigeais même pas tant.
renaudin. Je te fais la bonne mesure.
SUZETTE , à Zoé. Ecoutons.
renaudin. Mais , en vérité, je suis bien bon ; car tu es , toi , un gaillard boutonné jusqu'au menton... Crois-tu que je ne me sois pas aperçu que tu as des peines de cœur? (Bénard soupire.) Toi qui pousses à -tou smomens des soupirs... à faire tourner un moulin à vent.
suzette, à Zoé. Cela te regarde.
bénard. C'est vrai ; j'aime !.. et je suis contrarié... Voilà dix jours que je n'ai vu l'objet de mon amour... Mais je ISfS&ftte* rai cela après ton mariage.
RENAUDIN, gaîment. Mon mariage! Ah! mon pauvre ami î je crois que le voilà rentré dans la catégorie des problèmes , mon mariage ! Il m'est arrivé , il y a deux jours, une aventure...
\y\ ZOÉ , à Suzette. Cela te regarde.
RENAUDIN , continuant. Je crois qu'il n'y a rien de plus surprenant depuis et compris le déluge , (riant) qui cependant a surpris bien du monde !
,•— ZOÉ , à Suzette. Me voilà en prison ; il -faut cependant que je m'en aille. .. Si mon père arrivait...
bénard vEh bien! ton aventure?
renaudin. Ma foi, je vais te la conter avec toutes ses circonstances et dépendances.
suzette. Me voilà bien!
renaudin. Avant hier, sachant que tu serais absent toute la journée , je pris ma volée de mon côté ; et , à force de marcher, j'arrive au beau milieu d'une fête moitié champêtre, moitié parisienne ; les
violons, les paysannes, les élégans et la trombonne, tout était en mouvement. Il faut danser en pareil cas, à moins d'être un octogénaire... ou un obélisque. .Te me décide donc à rigaudonner, comme un naturel de l'endroit. — SUZETTE, effrayée. Ah! mon Dieu!
- renaudin. Il me fallait une danseuse, comme de juste.
renard. C'est de première nécessité. renaudin. J'avise dans un coin , assise" modestement sur un tertre de gazon , ah ! mon ami ! une petite femme. . . charmante ! — la Vierge au poisson , de Raphaël !
RENARD, riant. Oh! que je te reconnais bien là!., l'homme inflammable!
ZOÉ , à Suzette. C'est ton aventure qu'il raconte.
suzette , à Zoé. A qui le dis-tu ?
renaudin. Je m'avance, je m'incline respectueusement ; car, bien qu'on soit de Caen , je te prie de croire que , dans l'occasion, on sait s'affranchir de cet air Calvados que tu me reproches quelquefois.
(Il se dandine.) suzette. Comment l'empêcher de continuer ?
renaudin. Je l'invite : elle accepte...
De la grâce, mon ami , de la grâce jusqu'au bout des doigts, une naïveté d'ange, s'exprimant avec élégance ! Elle est d'une , grande famille, j'en mettrais mon petit doigt au feu ; et j'en suis d'autant plus sûr, qu'elle a obstinément refusé de me dire son nom... preuve!
suzette. Mon frère va me reconnaître !
"""kETvaudÎn. Moi, qui n'ai pas les mêmes scrupules, j'ai hasardé mon nom de baptême, Léon, et je lui ai fait accepter un bouquet. . . mais quel bouquet , mon ami ! une allégorie végétale : une rose, emblème-^ de sa beauté ; une violette , image de sa modestie , et une grosse pensée , brochant sur le tout ; et tout cela orné d'un ruban vert, couleur d'espérance... Pour quinze sous ! est-ce pastoral? Si feu M. de Florian vivait, je ne doute pas que le poète des moutons ne se pendît de désespoir, tout capitaine de dragons qu'il était.
1 (Il rit.)
suzette , à Zoé, Zoé ! Zoé ! tu peux nous sauver !
ZOÉ. Comment?
— suzette. Viens, je vais te l'expliquer.
(Elles disparaissent un instant.) renard. Mais je ne vois pas trop où cela te conduira.
renaudin. Laisse donc ! je lui ai donné mon adresse... ici !
renard, avec un peu d'humeur. Ici?
renaudin. Et cela même a paru lui causer une certaine émotion, et je l'ai quittée Je cœur plein d'une passion qui ne s'éteindra plus; non, mon ami, je sens que j'aime... je ne sais pas qui ; mais c'est un ange ! et voilà deux nuits que je n'en ai pas dormi ; les yeux me cuisent , mon cœur brûle : voilà la piteuse position où est ton malheureux ami !
renard. C'est fort touchant!.. Et quel est donc le lieu champêtre où l'on fait de pareilles découvertes ?
renaudin. Je vais te le confier... quoiqu'il y aille de mon bonheur... car on m'a promis une entrevue , à la condition que je ne dirais rien ( riant ) et en me me- — naçant, si j'étais indiscret, de me restituer mon bouquet mort ou vif!..
RENARD , riant. Ah ! ah ! ah !
SUZETTE , a Zoé en reparaissant à la fenêtre. Vite ! vite ! {Elle abaisse un voile sur le chapeau de Zoé. On ne te reconnaîtra pas , et tu nous sauves toutes deux.
ZOÉ. Le ciel t'entende !
RENAUDIN , riant toujours. Mais tu comprends bien que je ne crois pas aux re- - venans , surtout en matière de bouquets. Ah! ah! ah!
bénard , riant. Parbleu ! c'est à . . .
renaudin. C'est à... ah ! ah ! ( Ici Zoé, qui est sortie furtivement du pavillon, jette aux pieds de Renaudin un bouquet, et dispa- -raît aussitôt par la grille à droite,) Ah ! grand Dieu !
renard. Qu'est-ce que c'est que ça?
•" renaudin. Mon bouquet ! . . Une femme s'éloigne.
(Il remonte la scène et la voit s'éloigner.)
renard, à part. Elle sort du paviUcïi.".. Quel soupçon ! __^ — > — ?
— RENAUDIN, ramassant le bouquet. Oh! il faut que je sache...
(Il va pour sortir.)
RENARD, le retenant. Reste!.. Où as-tu vu cette femme?
RENAUDIN , regardant toujours au fond d'un air impatient. Prends garde que je te le dise à présent!.. Quand j'ai un sylphe à mes trousses...
suzette , toujours dans le pavillon. Nous r- sommes sauvées !
renard. Mon ami! je t'en prie...
renaudin. Ne me retiens donc pas!
C'est une énigme, et voilà mou mot qui se sauve! oh! parbleu! allât-elle à Pon-
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dichéry, il faut que je Ja suive ! ( II sort en routant par la grille , en criant. ) Hé î mademoiselle, hé!..
(Toute la un de cette scène, depuis le moment oîi Zoe jetlcle bouquet, doit être jouée très-chaudcmcnt.)