BÉNARD, RENAUDIN
RÉNARD , seul. Que signifie cette fuite précipitée? Encore quelque machination...
Allons !
(Il va sortir et se rencontre nez à nez avec Renaudin )
RENAUDIN , entrant r.tourdiment et sans regarder Bénard. M. Dumouchel , j'ai l'honneur. . .
renard. Renaudin!..
RENAUDIN , au comble de l 'étonnement.
Bénard !.. Comment te trouves-tu ici ?
renard. Et toi? tu connais donc M. Dumouchel ?
RENAUDIN. Pas plus que je ne connais le pape... et toi ?
BÉNARD. Moi? mais certainement.
RENAUDIN ., gaîment. Tu ne me l'avais pas dit !.. Mais c'est à sa fille que je suis destiné.
bénard , avec joie. Comment! c'était là ce mariage projeté ?
RENAUDIN. Oui.
BÉNARD , avec joie. Mais je comprends... tu viens chez monsieur Dumouchel pour lui dire que tu refuses la main de sa fille.
renaudin. En effet! mais comment saistu ça? .
renard , avec exaltation. Ah ! mon ami, je suis le plus heureux des hommes... car Mlle Dumouchel , à laquelle tu renonces , c'est celle que j'aime !
renaudin , riant. Délicieux ! rivaux !
Comment? j'arrive dans une ville de neuf cent mille âmes! et il se trouve que... Ah! bravo ! j'en rirai pendant soixante ans.
bénard. C'est inconcevable !
RENAUDIN , gaîment. Mais tu ne sais pas mon motif? J'ai revu ma belle , ce soir ; j'ai le cœur dans un état... un volcan !.. l'Etna et le Vésuve ne sont que des lampions en comparaison... Aussi, je viens rompre , je viens dire au père : Vous voulez me donner votre fille , vous ; j'éprouve telle et telle chose pour une autre , moi ! voyez si ça vous va ? Cet homme me reyoussera honteusement, c'est son état! Je suis heureux, tu es heureux ! j'épouse, {Il examine la chambre.) tu épouses , et voilà la chose ! ( Examinant la chambre plus attentivement.) Ah ça ! mais... attends donc que je m'oriente un peu... il me semble...
Ah ! le diable m'emporte !.. voilà qui est particulier. . . cette pièce. . .
bénard. Eh bien?
RENAUDIN. Mais , quand le diable y serait, je suis déjà venu ici ce soir ; mais c'était rue Cléry|au troisième , et nous sommes rue Beauregard au rez-de-chaussée...
Il y a donc eu un tremblement de terre en mon absence ?
renard, gaîment. Eh bien! non, Renaudin, tu ne t'abuses pas. . .
renaudin, étonné. Il y en a eu un ?
(Il tape du pied pour s'assurer si le sol est solide.)
renard , gaîment. Cette maison a deux issues. . . Tu es venu ici ce soir , on t'a fait cacher là...
(Il indique la chambre du fond à droite.)
renaudin. C'est vrai.
RÉnard , de même. Après ton entrevue avec Mlle Dumouchel, dans laquelle tu lui as dit que tu ne voulais pas l'épouser.
renaudin. Tu t'embrouilles , mais tu t'embrouilles, mais tu t'embrouilles... ce n'est pas ça! d'abord je n'ai jamais vu MHe Dumouchel...
RÉnard. C'est elle qui t'a reçu.
renaudin , stupéfait. Comment?., ici...
celle qui.. . Ah ! . .. allons donc !
RÉnard. Reconnais-tu la chambre?
(Il va ouvrir la porte du fond à droite.)
renaudin. Oui, c'est juste. . .x tiens , je reconnais mon cheval du trompette que j'ai à-Caen... Mais c'est fantastique! ça tient des mille et une nuits ! je faisais la cour à celle qui m'est destinée, je me supplantais moi-même... et elle qui était sa propre rivale. (Riant.) Oh ! grand Dieu ! quand le sort fait des farces , il en fait de cruelles !
bénard. Et elle t'a dit qu'elle t'aimait ?
renaudin. En toutes lettres !
BÉNARD , avec humeur. Ainsi , on me trompait encore !
renaudin. Comprends pas.
RÉnard , vivement. Oui , celle avec laquelle tu as dansé, que tu as suivie.. . c'est elle ! c'est Zoé !
renaudin. Zoé ! vraiment? un joli nom , je la rendrai heureuse!
renard Quand, à l'instant même, elle me jurait... quelle trahison! {Changeant de ton.) Mais... elle avait exigé de toi une renonciation à sa main...
renaudin , avec force. Ah ! grand Dieu ! en effet !.. c'était un piège !..
bénard, avec joie. S'il était vrai !..
renaudin. Mais alors... puisqu'elle m'a promis d'accepter ma main... si je renon-
LE MAGASIN THEATRAL
çais ii la sienne... mais c'est stupide !.. je ne peux pas me marier tout seul... ça ne s'est jamais vu ! {Avec forer.) Je suis joué! c'est clair comme de l'eau de roche !
BÉNARD , tris-animé. Non, mon ami, non... si elle t'a caché son nom, c'est qu'elle craignait que je n'apprisse la vérité... c'est moi qui suis dupé!
renaudin , virement. Mais non !
BÉNARD, vivement. Mais si!
RENAUDIN, virement. Je te dis que c'est moi I... mais réfléchis donc: c'est une averse de mystifications... tu es sous le parapluie, moi j ai tout reçu.
bénard. Non, te dis-je , j'y vois clair.
RENAUDIN , fâché et plus fort. Ah ça! tu veux être trompé tout seul , toi ! mais c'est d'un égoïsme révoltant... (Riant.) Tu es un monopoleur ! apporte-moi le père Dumouchel ; il n'y a que lui qui puisse nous donner la clé de cette intrigue sans issue ; c'est une impasse ! Je m'égare , je n'y suis plus! j'en ai mal à la tête... va me chercher le père, je demande le père !.. il faut qu'on m'apporte le père !