SURNOMS DONNÉS AUX ENFANTS
d'obtenir le permis en question. « Ces genslà ne sont pas raisonnables, et devraient comprendre mieux les choses. »
Tout en discourant, le calme était venu remplacer la mauvaise humeur de l'épouse, puis après une pause elle continua : « Ce n'est pas tout, il y a aussi l'autre garçon qui me cause quelques appréhensions pour des raisons sem-
blabes.
(( Tout jeune encore, à l'âge de deux ans et demi, il avait eu le malheur de tomber dans le puits. « Son père accouru pour le sauver du danger de se noyer, le rapporta tout transis à la maison et me le donna en disant: Tiens ! ton matelot a failli se noyer : prends-en soin ! Matelot ! ce nom lui est resté et personne ne suppose qu'il eut jamais un autre nom. « Lorsqu'il fut en âge d'aUer à l'école, la même maîtresse refusa de l'inscrire sous le nom de Matelot, et l'enregistra sous le nom de Mike. « Matelot ! Mike ! ne se ressemblent pas beaucoup, et j'aurai certainement des difficultés anologues au premier, car son nom véritable
est Alfred.
Quand nous quittâmes notre ami Jules, son épouse était tout-à-fait revenue de son emportement, et tout en retournant chez nous, nous
devisions encore, mais cette fois sur l'inconvénient qu'il peut y avoir de donner des surnoms aux enfants, et surtout sur la malheureuse manie qu'ont un grand nombre de nos compatriotes de changer ou de laisser changer leurs noms.
Un parrain de malheur
Un parrain de malheur
C'était dans les grandes chaleurs de Tété. J'avais justement deux semaines de congé devant moi, et je résolus d'en profiter pour aller passer quelques jours à Manchester, auprès d'un ancien ami d'enfance que je n'avais pas revu depuis bien des années. Ce fut une joie bien douce pour nous deux, de nous retrouver ensemble après une longue séparation.
Mon ami était heureux de me faire connaître sa femme, ses enfants, qu'il me nomma les uns après les autres avec une orgueilleuse satisfaction.
En revoyant cet ami, toutefois, je ne fus pas longtemps sans remarquer un grand changement
qui s'était opéré en sa personne. Lui, que j^avais connu si gai, qui aimait tant à rire, était tout autre à présent. J'attribuai cela à ses nombreuses occupations, aux soucis de pourvoir aux soins de sa famille, car comme je l'ai dit, il était père de plusieurs enfants, tous encore trop jeunes pour pouvoir lui venir en aide.
Il avait bien, par-ci, par-là, quelques exclamations joyeuses et des velléités de rire, mais c'était pour retomber l'instant d'après dans un mutisme déconcertant.
A la fin, je crus pouvoir en badinant, lui faire une petite remarque, et lui dire qu'il avait beaucoup perdu de sa gaieté d'autrefois. Je croyais que notre longue amitié, de vieille date, m'autorisait jusqu'à un certain point à lui demander avec beaucoup d'égards les raisons qui avaient pu amener ce changement.
Je n'aurais pas aimé voir mon vieil ami dans le malheur.
— Je n'ai rien, commença- t-il par me dire, si ce n'est que le travail journalier et assidu me rend las et fatigué. Le milieu où je travaille, aussi, a une certaine influence sur moi. Et, ajouta-t-il, le souci de l'avenir de mes enfants doit y être pour beaucoup, car je pense toujours revoir, un jour ou l'autre, la terre du Canada.
Et à propos de soucis de famille, reprit-il, après une pause que je ne voulais pas interrompre, j'ai à te conter une petite histoire qui pourra peut-être t'intéresser.
Mon ami commença alors le récit suivant, dont je puis vous garantir l'authenticité, puisqu'il me fut donné de vérifier par moi-même les faits en dernier Ueu. Mais laissons parler mon ami.
Depuis que j'ai quitté le Canada, dit-il, pour venir aux Etats-Unis, je suis toujours demeuré à Manchester. A l'époque du fait dont je veux t'entretenir, j'avais pour voisin de porte un Acadien,père de famille, qui avait nom Jean C. Dans les environs on l'appelait tout simplement le père Jean.
C'était un homme qui dépassait la soixantaine ; Bon vieux, grand et robuste pour son âge. Presque chaque soir, nous faisions la veillée ensem.ble, -le père Jean était d'une jovialité remarquable ; d'ordinaire, il aimait à rire. Souvent cependant j'avais remarqué smsa figure une nuance de tristesse, un malaise passager, et cela surtout lorsqu'on venait à parler des petits enfants.
Les beaux jours du printemps étaient revenus remplacer les jours sombres et froids de l'hiver.
Les rivières et les lacs étaient de nouveau débarrassés de leurs épaisses couches de glace. Les bourgeons partout verdissaient aux arbres. Dans ma maison aussi, on goûtait la joie du renouveau. Quoique déjà le père de six enfants, un septième n'était pas de trop. C'était un garçon.
Le soir de cet heureux jour arrivé je n'eus rien de plus pressé que d'aller demander au père Jean de bien vouloir servir de parrain à l'enfant. Quoique parmi nous ce soit un honneur d'être demandé pour être parrain, le père Jean refusa, à ma grande surprise.
J'insistai tellement, toutefois, qu'à la fin, il ne put refuser plus longtemps, mais il me dit :
(( J'accepte .... mais ton enfant ne vivra pas au-delà de deux ans .... car je suis un parrain de malheur. Tous mes filleuls sont morts. Je t'avertis donc ; pas de reproches de toi, plus tard. »
Tu sais, ajouta mon ami, que je suis incrédule à l'extrême sur cette question que l'on nomme superstition de nos vieux. Ce n'est pas cela qui me préoccupe le plus. Pourtant c'est singulier tout de même, je ne puis croire qu'il n'y ait quelque chose de mystérieux dans tout ce qui m'est arrivé.
Mon enfant est mort à treize mois. La mort d'un enfant, cela arrive communément dans les familles nombreuses. Pour d'autres cela aurait été un fait très ordinaire, pour moi ce fut un coup de foudre, vu que c'est le seul enfant que j'ai perdu, je ne puis m'empêcher d'y penser souvent. Dans le temps, je n'ai pas porté grande attention aux paroles quasi prophétiques du père Jean, mais depuis que la mort est venue poser son aile sur cet enfant que je chérissais entre tous ,je ne puis m'empêcher d'y revenir.
A mesure que mon ami avançait dans son récit, l'air chagrin, la tristesse remarqués sur sa figm*e s'accentuaient davantage. Les traits de son visage portaient l'empreinte de la vraie douleur, et disaient amplement combien la perte de cet enfant l'avait affecté.
Moi-même, en l'écoutant, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver cette sorte d'oppression que l'on ressent, quand un malheur passe près de nous.
— Eh ! lui dis-je, ne t'es-tu jamais informé auprès du père Jean de ce qui le faisait parler ainsi? Il devait y avoir une cause, puisqu'il avait une raison de refuser d'être parrain.
— Non, me répondit-il. Je n'avais pas porté attention à ces paroles dans le temps, et à
l'époque de la mort de mon enfant, le père Jean, qui avait éprouvé différents malheurs avait quitte Manchester depuis longtemps. Il était parti sans nous dire où il allait.
— C'est bien dommage, car je sentais qu'il y avait là-dessous quelque tradition, comme seuls nos vieux parents savaient nous en raconter, et j'aurais bien aimé rencontrer celui-là.
Le lendemain, qui était un dimanche, levé de très bonne heure, je me promenais seul dans la rue, tout en exhalant dans l'air les bouffées d'une cigarette que j'avais allumée. Le temps était lourd et chaud. De gros nuages apparaissaient de temps à autre, et semblaient raréfier l'air que j'aurais tant aimé respirer. Depuis peu on avait construit une ligne de tramways
qui reliait Manchester à S , petite ville
voisine, distance de dix milles tout au plus.
Voilà bien le temps d'aller voir le village de S . . . me dis-je, et tout de suite je pensai à mon ami. Je rentrai à la maison, et j'eus bientôt fait de lui proposer le voyage, qu'il accepta avec empressement.
Après un déjeuner pris à lahâte,et l'audition d'une basse-messe, nous étions prêts à partir.
Je ne m'arrêterai pas à décrire le paysage que nous traversâmes. Le trajet se fit gaiement, soupçonnant bien peu ia grande surprise qui nous attendait à S En effet, en descendant du tramway, le premier homme qui se
présenta a nous fut Jean C , l'ancien voisin
de mon ami, à Manchester, le parrain de malheur enfin, celui que nous aurions tant aimé rencontrer.
Les premiers moments de surprise passés, et les formalités de politesse accomphes, le père Jean nous invita à nous rendre chez lui, en sa demeure à quelques pas de là seulement. Il va sans dire que nous acceptâmes l'invitation avec empressement. Pour moi, je me promettais bien d'avoir le mot de l'énigme, sur les étranges paroles du pères Jean, racontées par mon vieil ami.
La réception à la maison fut des plus chaleureuses. On s'empressa autour de mon ami, qui dut répondre à une multitude de questions amicales sur sa santé celle de sa femme et de ses petits enfants. Quelques années s'étaient écoulées depuis leur séparation.
Au bout d'un moment, la mère dit : (( Combien avez-vous d'enfants? Quel âge aurait notre filleul ? »
Je me réjouissais déjà, car c'était justement là le sujet tant désiré que l'on abordait. A l'écart, observant ce qui se passait, je crus à cette demande voir une ombre passer sur la figure du vieux père Jean.
Mon ami répondit : La famille est bien mais elle a diininué d'un, car le petit, votre filleul, est mort depuis bientôt trois ans.
— Je m'en doutais, ou plutôt j'en étais sûr, dit le père Jean. C'était écrit et cela devait arriver ainsi, acheve-t-il d'un air tout à fait convaincu.
Alors, croyant le moment arrivé, je m'avançai vers le groupe, et faisant l'étonné, je m'adressai au père Jean:
— Alors, père, lui disje, qui peut vous faire parler ainsi?
— C'est vrai, me répondit-il, vous ne savez pas que je porte malheur aux enfants quand je suis leur parrain.
— Eh, lui dis-je encore, mon ami n'est pas le seul qui ait éprouvé ce malheur, on voit cela tous les jours.
— Le parrain est pour quelque chose làdedans, me répondit-il encore d'un air contrarié. Ma mère, continua-t-il, en me mettant au courant de ce qui était arrivé à mon parrain, m' avait
pourtant bien averti de ne jamais accepter d'être parrain pour aucune considération, car, avait-elle ajouté, tous tes filleuls mourront avant d'avoir atteint l'âge de deux ans.
J'étais jeune alors, je ne pouvais saisir toute la justesse de cette recommandation. Ce n'est qu'en vieillissant que j'ai fini par constater que ma mère avait dit vrai.
Puis s'adressant à mon ami: « Je vous avais dit de ne pas me choisir pour parrain.
Vous m'avez forcé, j'ai été faible, j'ai accepté et votre enfant est mort. ))
En parlant ainsi, le pauvre vieux souffrait, car les larmes qu'il voulait retenir roulaient sur ses joues ridées, et nous disaient assez combien le père Jean était malheureux en pensant à tout cela.
— Etrange ! étrange ! tout de même murmura-t-il. Cinq fois j'ai été parrain, et cinq petites victimes innocentes dorment aujourd'hui dans le cimetière. Etrange ! ces cinq petites victimes sont mortes avant d'avoir atteint leur deuxième année.
— Allons, allons, lui dit mon ami, il ne faut pas vous chagriner à ce point. Vous n'êtes pom- rien dans tout cela. C'est Dieu qui dirige tout, et c'est lui qui l'a voulu ainsi.
— Mais, Monsieur, hasardais-je de nouveau, quelle raison avait votre mère de vous parler ainsi, et pourquoi vos filleuls devaient-ils mourir avant deux ans, plutôt qu'après ?
— Jeune homme, me répondit-il, en me montrant des signes évidents d'impatience, jeune homme, c'est parce que mon parrain, dans un acte de désespoir, trancha le fil de ses jours, par la mort la plus violente et la plus honteuse, la pendaison, et parce que moi, alors je n'avais pas deux ans.
Il y avait tant de conviction dans ses paroles, et tant de chagrin pour la mort de son dernier filleul, que mon ami et moi ne savions que penser.
N'importe, je savais ce que je voulais savoir et après m'être entretenu encore quelques instants avec cet intéressant vieillard, je fis comprendre à mon ami que je voulais m'en retourner.
Après avoir pris congé du père Jean et de sa famille, nous prîmes le tramway pour revenir à Manchester. J'étais satisfait, ma journée n'était pas perdue.
Une fête de Noël d'un vieux soldat
Une fête de Noël cVun vieux soldai
Il y a de cela vingt ans : Je m'étais rendu à un petit village blotti au fond des montagnes, entre les Etats du Vermont et du New-Hampshire. Le temps était très beau, et l'aspect de ce petit hameau, en ce jour ensoleillé, vraiment ravissant. De chaque coté, les blanches maisonnettes semblaient s'appuyer sur les montagnes aux cimes altières recouvertes de pins et de sapins verts projetant leur ombrage mystérieux sur la rivière Connecticut qui, elle, serpentant, promenait paisiblement ses ondes clah'es tout près des rurales habitations, comme si elle eut voulu les caresser.
Dans l'étroit vallon, site pittoresque et enchanteur, vivaient plusieurs familles cana-
diennes-françaises, entre autres celle d'un de mes frères. Or, voici la raison de ma présence dans ce village :
Mon frère nous ayant écrit qu'il avait décidé de se rendre, avec sa famille, au Manitoba, sur une terre nouvelle, rejoindre des parents de sa femme, je résolus de faire une visite d'adieu à ce frère qui s'en allait bien loin, pour ne plus jamais nous revenir peut-être. J'arrivai chez lui le 23ième jour de Décembre, avec l'intention de passer une huitaine de jours au milieu de sa famille. Durant mon court séjour en cet endroit charmant, il me fut donné d'assister à plusieurs événements imprévus.
Le lendemain de mon arrivée, veille de Noël, je fus témoin d'une petite scène* des plus attendrissantes, résultat d'une vieille coutume que, à chaque veille de Noël, les gens du village avaient bien garde d'oublier.
La veille de la Fête, donc, vers les cinq heures de l'après-midi, les généreux et charitables villageois décoraient des . couleurs nationales leur plus belle voiture et s'en allaient quérir un pauvre désigné d'avance dans le village. A la voiture s'attelaient bravement des jeunes gens assistés de jeunes filles toutes enrubannées. Cet attelage d'un nouveau genre allait de
maison en maison, de porte en porte, demandant contribution ou Christmas pour le pauvre infortuné.
Les exclamations joyeuses des jeunes gens, les rires argentins des jeunes filles, l'empressement des gens à goûter le bonheur d'un pauvre à soulager, tout cela ne manquait jamais d'impressionner et d'exciter d'attendrissantes émotions.
Ce jour-là, le temps était ravissant, et la terre, couverte d'une légère couche de neige semblable à un riche tapis de soie blanche ; une fraîche brise caressait de ses baisers les figures épanouies comme des roses.
A l'ouest, le ciel se dorait des rayons du soleil couchant; la nature entière souriait en quelque sorte à l' allégresse générale dans cette rivalité d'efforts d'un chacun pour rendre heureux, en l'honneur du grand jour de Noël, un des leurs, moins favorisé sous le rapport de la fortune.
Le sort avait désigné, cette année-là, un vieux Canadien du nom de Guillaume Laporte, (William Leeport) comme on disait en anglais. Ce vieux Canadien voisin de mon frère, était un ancien soldat de la guerre de Sécession,
Si le joyeux cortège avait été bien reçu et exaucé partout, néanmoins la procession avait
mis relativement peu de temps à faire sa tournée, vu que les maisons à visiter étaient peu nombreuses ; mais sur son passage, un grand nombre de personnes étaient venues grossir ses rangs ; et le vieux Canadien, fut escorté triomphalement jusqu'à sa maison.
Après souper, mon frère et moi fîmes une visite au Canadien. Nous le trouvâmes dans dans un état voisin du bonheur parfait.
Il nous raconta les délicieuses sensations éprouvées durant sa tournée triomphale, son bonheur de se savoir si considéré par tous ces gens, dont un grand nombre d'américains étrangers à sa race. Puis, il nous fit part d'une idée qui l'avait passablement obsédé durant la journée.
La veille, la nouvelle s'était répandue dans la localité qu'un missionnaire canadien-français était rendu dans le village voisin, pour célébrer la messe de Noël, au milieu des catholiques de l'endroit, aussi bien que pour tous ceux qui, des petites places environnantes, pourraient et voudraient s'y rendre.
A cette nouvelle, tout un monde de souvenirs s'était reveillé dans l'esprit du vieux Canadien. La nostalgie du pays quitté depuis quarantecinq ans, le souvenir de parents aimés, d'amis
sincères ; les bords enchanteurs du fleuve St- Laurent où il avait passé sa jeunesse ; le son de Tangelus du clocher de sa paroisse natale ; tout cela lui était revenu à la mémoire.
« Ah ! s'écria-t-il, c'est bien beau, bien consolant, sans doute, l'estime et la considération dont j'ai été l'objet, cet après-midi, mais, voyez-vous, pour compléter mon bonheur, il faudrait absolument qu'un Canadien charitable se chargeât de me conduire à cette messe de Noël, la première et peut-être aussi la dernière, hélas ! qu'il me sera donné d'entendre depuis mon départ du Canada. »
Répondant aussitôt à ce désir exprimé avec tant d'ardeur, nous recommendâmes au vieillard de se tenir prêt, le lendemain, de grand matin, que nous ferions tout en notre pouvoir pour exaucer ses vœux ardents.
Un bonheur immense inonda le cœur de ce vieux brave, à la pensée, à la promesse que nous nous occuperions de le mener au village voisin, afin qu'il put, encore une fois, éprouver les douces et pures émotions ressenties dans son jeune âge.
Le lendemain, à cinq heures du matin nous arrivions chez le vieux Canadien qui nous attendait en savourant le plaisir d'un renou-
veau qui devait lui rappeler la Noël du Canada. — Nous nous mîmes aussitôt en route, ignorant à quelle heure devait avoir lieu la cérémonie. N'ayant que six milles à parcourir, nous fîmes le trajet en très peu de temps. Le Canadien tout à sa joie, à son bonheur avait gardé un religieux silence.
Arrivés au village, nous apprîmes que la messe serait dite à 7 heures, à la résidence d'un riche Canadien de la localité, dont la demeure devait, en cette occasion servir de chapelle où descendrait, à la parole du prêtre, l'Enfant Dieu.
Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'endroit désigné, où nous trouvâmes un grand nombre de personnes assiégeant le confessional improvisé pour la circonstance ; tous se préparaient à recevoir dans leur cœur le Dieu Noël ineffable et tout puissant.
Un autel temporaire avait été dressé dans la grande salle. Les confessions finies, la messe commença.
Tous les visages rayonnaient de bonheur, car chacun appréciait comme il convient, la grande grâce accordée en ce jour de joie, grâce dont la plupart avaient été privés depuis plusieurs années.
Durant la messe les vieux cantiques de Noël furent chantés. En entendant ces simples et si belles mélodies, les assistants se rappelant leur pays, leur village, ne purent retenir leurs larmes, larmes de joie et de douce tristesse à la. fois. Tous pleuraient. — Oh ! qu'elle est tendi^e et bonne notre belle religion catholique ! Dans le cœur humain, rien ne saurait jamais la remplacer.
Au retour, le père Laporte, tout entier à son bonheur, resta d'abord silencieux ; mais bientôt il devint plus expansif.
Le temps était resté au beau : le soleil projetait à profusion ses rayons réchauffants à travers les rangées des petits pins verts que nous avions traversés, et qui nous abritaient contre l'air un peu vif du matin ; de rares oiseaux, comme pour suppléer à leur petit nombre, multipUaient leur chant en ces lieux qui semblaient, en ce jour d'allégresse générale, revêtir un cachet de joie intérieur et d'agréable solitude.
Tranquillement, au petit pas nous avancions, admirant le paysage, tout en prêtant l'oreille aux propos du Canadien dont voici l'histoire.
Parti du Canada, à l'âge de vingt et un ans, il avait toujours travaillé chez des fermiers
américains. Lorsqu'éclata la guerre de Sécession, il avait trente-huit ans. Un Américain l'engage pour aller à la guerre remplacer son garçon, avec promesse qu'à son retour, il lui donnera une jolie somme d'argent. Laporte assiste à un grand nombre de batailles. Blessé à Charleston, il doit prendre un repos de quatre mois, après lesquels il est enrôlé dans un régiment composé presque exclusivement de Canadiens-Français. Ce régiment lancé au plus fort de la mêlée, s'illustra par sa bravoure et sa bonne conduite.
A la conclusion de la paix entre le Nord et le Sud le régiment ayant été licencié, Guillaume Laporte revient dans le Vermont, chez le vieil américain, afin de toucher la somme promise. Mais le vieillard était mort, et monsieur son fils ne veut remplir qu'à moitié la promesse donnée par le père.
Dépité, notre Canadien (quitte cet endroit et viens demeurer dans le village où il a vécu depuis, dans la maisonnette achetée avec les économies faites sur le produit de son travail et la faible pension octroyée par le gouvernement.
La blessure ((ue le vaillant soldat avait reçue à un bras, durant la guerre, lui avait fait perdre
une partie de sa vigueur ; peu d'années après, ce membre était devenu inerte
En laissant la voiture pour entrer en sa demeure, le vieux Canadien se confondit en remercîments, ne cessant de nous serrer les mains. Trois jours après, un événement inprévu retardait le départ de mon frère pour le Manitoba.
Le deuxième de ses enfants tombait dangereusement malade.
Le médecin n'osant se prononcer d'une manière catégorique sur le résultat final de cette maladie, le jour du départ fut remis à une date indéfinie.
Je restai quelques jours encore avec mon frère. Le petit malade semblant prendre du mieux, le jour de l'an au matin, je résolus d'aller rejoindre ma famille, quitte à revenir plus tard assister au départ de mon frère.
Dès le matin, j'allais, en conséquence, donner une poignée de main au vieux Canadien, et lui souhaiter la bonne année.
L'accueil fut des plus chaleureux.
Depuis la messe de Noël, la pensée du Canadien s'envolait constamment vers le pays des ancêtres. Toutes les grandes beautés du sol natal se représentaient avec force à son esprit,
et les yeux du bon vieillard se noyaient de larmes abondantes d'ennui. Ce fut cependant en pleurant de joie qu'il me serra les mains en me disant que cette nouvelle attention de ma part, de venir le voir, le jour de l'an au matin, avant mon départ, lui était extrêmement sensible. Je l'encourageai de mon mieux et le quittai en lui disant que bientôt je reviendrais le voir, afin d'avoir encore une fois le bonheur de converser avec un vieux brave qui avait si bien servi son pays d'adoption, sans oublier son pays natal.
Le 18 Février, une lettre de mon frère m'annonçait que mon neveu était complètement rétabli, et que le fameux départ avait été fixé au 25 du même mois.
J^arrivai chez mon frère, le 21 ,et le lendemain, dans le cours de la journée, j'allais voir si le père Laporte était encore hanté de l'idée du Canada.
La joie du vieillard fut grande lorsqu'il me vit entrer. Je m'entretins longuement avec lui de choses et d'autres. Il me fit part de sa décision d'employer, à pousser une pointe au pays, le prochain retrait de sa pension du gouvernement.
Durant cet entretien, j'avais à diverses reprises, remarqué dans la bouche du vieux
Canadien des propos qui touchaient aux traditions des Américains.
Lorsque je me levai pour partir, le père Laporte ajouta : « Le soleil a été bien beau aujourd'hui pour un 22 Février, jour anniversaire de la naissance de Washington ; on peut se préparer à quarante jours de mauvais temps. ^
— Comment cela ? fis-je, quelque peu sur pris.
^ Plusieurs traditions ont cours sur ce sujet.
D'après la version que m'en a donnée un Américain, voici la raison de cette tradition parmi les Américains.
Washington était en campagne, un 22 Février, jour anniversaire de sa naissace. Comme il faisait une chaleur d'un beau jour d'été, le général aurait dit ces paroles :
« Il fait trop beau aujoud'hui, pour un 22 Février; nous pouvons nous attendre à quarante jours de mauvais temps. »
La prédiction se réaUsa : Durant quarante jours le temps fut si affreux que la démoralisation s'empara de l'armée.
Une autre version est celle-ci ; Après l'effervescence de la victoire finale, les Américains furent très affectés par la décision qu'avait prise le général Lafayette de s'en retourner en France.
Les Américains auraient désiré qu'il fût demeuré au miHeu ' d'eux, que durant les quarante années qui s'écoulèrent entre son départ des Etats-Unis, et la visite qu'il fit en ce pays, sans cesse les Américains ressentaient de la tristesse pour l'absent, pour celui qui avait tant fait pour obtenir l'indépendance et la liberté de ce grand pays.
— Je serais bien en peine de vous le dire, répondit-il, mais j'ai très souvent entendu répéter ce dicton par les américains ; peut-être fait-il allusion aux, quarante jours d'incertitude dans laquelle s'était trouvé le général Washington, avant le grand et final triomphe de la cause de l'indépendance américaine.
Quoiqu'il en soit, je constatai, que si le vieux Canadien était consu des traditions des américains, il n'avait pas non plus oublié les traditions du Canada et qu'il avait suffi d'une simple occasion pour les rendre vivaces comme aux premiers jours.
Mon frère partit avec sa famille pour le Manitoba, à la date spécifiée, et je quittai avec tristesse ce coin de terre, en songeant au départ d'un frère qui s'en allait bien loin, là-bas, et que, très probablement, je ne re verrais plus en ce monde.
De temps à autre aussi ma pensée revenait au vieux Canadien avec qui j'avais passé quelques heures agréablement employées.
Le vieux brave a-t-il jamais mis à exécution son projet d'aller au Canada ? Je ne sais ; mais à chaque retour de la Noël, je songe tout particulièrement et avec une douce émotion à la Noël d'an tan que je passai si délicieusement
en compagnie du père Laporte, le vieux brave Canadien du petit village blotti au fond des montagnes, entre les Etats du Vermont et du New-Hampshire.
Un confe canadien
Un conte canadien
Voici un conte qu'un vieux Canadien rempli de verve et de gaieté, aimait à faire entendre. Peut-être est-ce une invention de son cru, c'est pourquoi je le donne sans rien omettre tel que je l'ai entendu conter. ,
« Il y avait un an à la fête des Rois, que Jean Pierre Lesage s'était marié avec Marie Anna Laurienne Blondinette Montplaisir.
(( Rien de mieux approprié que les noms de cette bonne et tendre épouse.
« Marie Anna Laurienne lui avaient été donnés au baptême ; peu après on avait ajouté
Blondinette parce qu'elle était blonde et le nom de famille Montplaisir lui convenait à merveille, puisqu'elle était d'une gaieté sans pareille, toujours souriante comme une jeune fille de quinze ans.
(( L'automne précédent, Jean Pierre avait exploré les bois jusque vers les Laurentides du Nord, dans le but de se choisir un emplacement pour y établir sa demeure.
Il y a longtemps de cela. Les bois alors étaient très vastes et l'on pouvait se procurer une terre en bois debout pour bien peu de chose.
En s'en revenant de ce premier voyage d'exploitation, Jean Pierre s'était tracé un chemin à travers les bois, de sorte que l'automne suivant, dès que les premières neiges parurent, il put aisément retourner sur sa terre, emmenant cette fois en traîneau toute une charge de provisions pour y passer l'hiver, car il se proposait bien d'y rester jusqu'au printemps suivant. Cette longue et triste saison fut employée à bâtir un camp en bois rond, afin d'y recevoir au printemps, son épouse Marie Anna Laurienne Blondinette.
Durant les jours de mauvais temps, Jean Pierre s'était employé a confectionner une t/ible, des chaises qu'il avait empaillées avec
de la clisse. Autour du camp il avait fait de l'abatis, défriché un grand terrain, pour faire brûler au printemps, afin de pouvoir y semer des pois, de l'orge, du sarrasin, des patates, etc., etc., le tout à travers les souches.
Enfin, il s'occupa si habilement d'agrémenter sa nouvelle demeure que, lorsque Marie Anna Laurienne Blondinette vint l'habiter, elle se trouva si bien logée que sa gaieté habituelle n'en souffrit aucunement, et que son attachement tout d'admiration pour Jean Pierre ne fit que croître de jour en jour. C'est là qu'ils vécurent en paix pendant des années.
(( Jean Pierre fit encore quelques rares visites au village pour se procurer des animaux : une vache, des moutons, des poules, etc., et puis ce fut tout, il cessa tout commerce avec le reste de l'humanité, pour vivre de l'intimité de la famille. Le ciel bénit leur union par la naissance de sept gros garçons, forts et vigoureux qui pendant bien des années ne connurent de ce bas monde que les forêts des Laurentides.
« Dans les longues soirées d'hiver le père et la mère aimaient à entretenir leurs enfants de leur pays natal, des parents restés là-bas au petit village, enfin de tout ce qui touchait à la famille de près ou de loin.
(( Après bien des années de cette vie pastorale, l'implacable faucheuse vint visiter ce petit paradis terrestre, pour exécuter sa sinistre besogne. Jean Pierre fut la première victime: sa disparition causa un tel contrecoup dans le cœur de son aimable épouse, que quelques mois après elle le suivait au tombeau.
(( Mais avant de mourir, elle eut soin de recommander à ses enfants d'aller l'enterrer dans le cimetière de son village natal et leur donna pour cela toutes les indications nécessaires, concernant le chemin qu'ils auraient à parcourir.
La mère morte, fut déposée dans un cercueil pour être transportée au lieu indiqué tel que demandé par la défunte. Tout en travaillant à cette pénible besogne, le cœur rempli de tristesse, les garçons faisaient entre eux les réflexions suivantes : « Pauvre mère ! elle qui était si gaie, elle ne nous divertira plus avec ses histoires amusantes, et ses jolies chansons pleines d'entrain, ces petits refrains si joyeux, si gais. Que nous sommes donc malheureux et à plaindre !
« Le cercueil terminé, la défunte y fut déposée, et le couvercle fut cloué après qu'un dernier regard eut été jeté sur celle qui disparaissait pour toujours.
Voilà donc les garçons partis à travers les bois, se remplaçant à tour de rôle, emportant sur leurs épaules le précieux dépôt. C'était au commencement de l'hiver. La veille il était tombé de la neige en abondance, la pluie avait suivi, pour être bientôt remplacée par un froid sibérien ; le chemin était donc verglacé, glissant, difficile.
Tant bien que mal les garçons escaladent une montagne et se demandent une fois au sommet comment ils vont descendre le versant opposé ; après bien des délibérations, il fut conclu, que le cercueil déposé parterre, serait abandonné à son propre poids. (( Cette côte est très dangereuse dit l'ainé ; la tombe de notre mère est solide, pourquoi ne pas s'asseoir dessus et descendre nous mêmes sur le cercueil comme en traîneau ?
Tous sont du même avis. Sur cette pente rapide, les voilà entraînés comme par un tourbillon.
Le cercueil solide, ne subit aucun dommage, et les garçons se tirèrent indemnes de cette descente vertigineuse.
Au bas de la montagne, l'un d'eux s'écria : (( Pour une glissade, çà c'est une belle glissade : Qu'en dites vous, vous autres mes frères ?
Un autre ajouta : « Remontons en prendre encore une seconde ; c'est si plaisant ! — Non, dit le plus âgé, car il se fait tard, et nous avons encore bien du chemin à faire. )) Mais le plus jeune se hâta d'ajouter : « C'est égal ! on pourra dire que nous avons eu du plaisir avec notre vieille mère, même après sa mort. Elle n'en sera nullement offensée, j'en suis sûr, elle qui était si gaie du temps qu'elle vivait. Et les sept frères continuèrent leur chemin a travers les bois pour se rendre au village, exécuter le dernier vœu de leur bonne mère, avant de mourir.
Les sept garçons revenus à leur domicile d'où le père et la mère étaient disparus, ne goûtaient plus les jours heureux d'autrefois.
Dix mois plus tard, ils résolurent d'entreprendre un second voyage. Ils voulaient revoir ce village qui les avait tant émerveillés l'année précédente. Ils partirent donc à la file indienne suivant le même sentier parcouru l'année précédente.
Tout à coup ils débouchèrent d'un bois, tout près d'un immense champ de lin tout fleuri et tout bleu.
L'aîné s' arrêtant, s'adresse à ses frères et leur dit : (( Mes frères je crois que nous sommes égarés. Qu'allons-nous faire ?
Vous rappelez-vous que notre père nous avait souvent raconté qu'il avait traversé la mer Bleue dans un grand bâtiment à voiles. )) Je crois que nous sommes arrivés à la mer Bleue, mais nous n'avons pas de bâtiment à voile pour la traverser. — Qu'à cela ne tienne, ajouta le plus jeune, nous sommes capables de traverser à la nage. )) C'est cela, crièrent tous les frères en chœur, traversons à la nage ? Ils se deshabillèrent donc, attachèrent leurs habits et leurs provisions sur le dos et se jetèrent courageusement à la nage dans le champ bleu de lin fleuri.
Ils se démenaient des pieds et des mains, tiraient des touffes de lin pour s'aider à avancer, et de temps à autre celui qui arrivait près d'une raie profonde s'écriait : Attention vous autres ! voilà une vague qui s'avance par ici ! Et c'est ainsi qu'à force de se débattre et de tramer sur le ventre, ils arrivèrent plus morts que vifs de l'autre coté de la pièce de lin, tout près d'un vieux puits abandonné.
Après avoir abattu la sueur qui coulait sur son front, et s'être reposé un instant : le plus âgé des garçons dit : «à présent il faut se compter afin de s'assurer qu'aucun de nous ne s'est noyé dans le sillage que nous avons fait
en traversant. » Il fait mettre ses frères en ligne et commence à compter en se désignant le premier : moi c'est moi, et le doigt pointant ses frères ; — un, deux, trois, quatre, cinq, six. Tiens ! il en manque un ; recommençons. Une deuxième fois il compte comme avant : moi c'est moi, — un ,deux, trois, quatre, cinq, six.
Eh bien ! mes frères il en manque un, il faut trouver quelques moyens pour aller le secourir, mais le plus jeune des garçons qui était penché au-dessus du vieux puits abandonné, apercevant tout-à-coup son visage se refléter dans l'eau au fond s'écria : « Mes frères ! il est ici je le vois qui se noie ! vite à son secours ! Le plus vieux se suspend par les mains au rebord du puits et les autres, faisant échelle s'accrochent à la suite les uns des autres, jusqu'à ce que le dernier vienne presque à toucher le fond du puits tout près de l'eau : Mais une telle grappe devenait bientôt lourde à porter pour le premier en haut du puits.
Il s'écria : a dépêchez- vous je suis fatigué. » Tâche de tenir bon encore un instant lui dirent ses frères, et si tu es trop fatigué, dit le plus jeune, eh bien ! crache-toi dans les mains. » Ce fut le signal de la dégringolade. En lâchant prise pour se cracher dans les mains le malheu-
reux fut cause que les frères s'abattirent comme une masse au fond du puits où ils périrent tous ensemble ne pouvant en sortir. Ce n'est qu'au printemps suivant que le propriétaire du puits venant à passer près de là s'aperçut du grand malheur qui était arrivé aux sept garçons de Jean Pierre Lesage, et de i\Iarie Anna Laurienne Blondinette Montplaisi r.
Le père Thomas
Le père Thomas
Quiconque a connu le père Thomas Lapierre Stone Laroche, et entendu ses récits, ne saurait en perdre la mémoire ; car le père Thomas avait une manière à lui, dans ses histoires ou ses propos, d'exagérer outre mesure les faits les plus insignifiants.
J'ai nommé le père Thomas Lapierre Stone Laroche ; et ces trois noms, réunis sont toute une histoire. Le père de Thomas, Jean Lapierre s'était enfui du Canada, après les troubles de 1837 ; il avait traversé les lignes 45ème pour se fixer définitivement dans un village de l'état de New-York où il s'était engagé chez un riche fermier américain. Dès son arrivée rien de plus
pressé que de convertir son nom de Jean en celui de John Stone. Puis John Stone avait épousé une Irlandaise du voisinage. De cette union naquit un fils, Thomas.
Deux ans après la naissance de cet enfant la mère mourut.
Thomas fut élevé chez ses grands parents maternels.
A l'âge de quatorze ans son père vint le chercher et l'emmena en Californie.
Une couple d'années après, le père Jean Lapierre dit John Stone — perdait la vie dans un accident de chasse, et son fils Thomas, exténué par les privations et la misère arrivait chez ses parents de l'état de New- York où, entre temps, s'étaient fixées quelques fa^milles canadiennes-françaises.
Thomas fréquenta les jeunes Canadiennes et rapidement apprit à parler français. Par quelques mots échappés à son grand-père et à sa grand'mère, il sut que son père était canadienfrançais, sans toutefois découvrir quel avait été son véritable nom. Néanmoins, traduisant (( Stone )) par Laroche, il se fit désormais appeler Laroche. Or, unjour, il fit la rencontre d'un vieux canadien qui lui apprit que le vrai nom de son père était Lapierre. De là les trois appellations : Lapierre-Stone-Laroche.
Les histoires du père Thomas étaient toujours terribles, extraordinaires, extravagantes Lorsqu'il exprimait sa pensée, c'était en expressions immenses, sans limite comme les vastes prairies de l'Ouest qu'il avait traversées ; ses gestes étaient aussi longs, que les branches des arbres de la Californie où il avait vécu deux années ; le son de sa voix aussi retentissant que les échos des pics des montagnes Rocheuses qu'il avait côtoyées. Et quand il disait ; » Cette histoire m'a été racontée par mon père », malheur à celui ou à celle qui aurait laissé paraître un sourhe d'incrédulité. Au dire du fils, le père aurait été témoin de faits terrifiants.
Je ne puis rendre les gestes ni faire entendre le son de la voix de Thomas, mais, je vais vous citer une de ses histoh'es telles qu'il les racontait lui-même.
Peu de temps après son arrivée dans l'état de New- York, Jean Lapierre lia connaissance avec un Vieux Canadien, émigré comme lui, pour fuir la justice anglaise du Canada. Ce Vieux Canadien était engagé comme serviteur chez le ministre protestant du village.
Le ministre ayant passé de vie a trépas, son garçon William avait congédié le Vieux Cana-
dien. Tout en le remerciant des services rendus à la famille, il lui avait donné quantité de vêtements portés jadis par son vieux père.
C'est à regret que le Vieux Canadien avait quitté une heureuse demeure où, sans trop d'inquiétude, il avait gagné honnêtement sa vie.
Un jour, un missionnaire français fit son apparition dans le village où, par la suite, il vint tous les deux ou trois mois faire une visite aux rares catholiques de l'endroit. Dans une de ses tournées, le missionnaire s'était abouché avec le Vieux Canadien et à chaque nouvelle visite il ne manquait pas de le rencontrer, afin de lui faire les recomm^endations nécessaires pour le mettre en garde contre les perfides insinuations que le ministre protestant aurait pu émettre touchant la religion catholique.
Lorsqu'il apprit la mort du ministre et la générosité du fils envers le canadien, le missionnaire s'entretint longuement avec ce dernier, Or il faut présumer que les propos du Canadien n'étaient pas très rassurants, puisque le missionnaire finit par lui dire : « Fasse le Ciel que toutes ces largesses à votre égard et votre fréquentation de ces gens-là ne soient une cause de perdition pour votre âme ! ))
Depuis la mort du ministre protestant, le Vieux Canadien était devenu songeur, n'ayant
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que peu ou point de travail, il végétait sans pouvoir trouver aucune place stable.
Durant ses jours de chômage, tenaillé par l'ennui, le pauvre vieux, prenait son (( petit coup. )) Depuis trois jours il était sans ouvrage. Le matin de la quatrième journée, il s'en revenait à sa maison de pension, triste, morne et découragé, quand lui vint a l'esprit l'idée de s'acheter un flacon de Jamaïque. S'étant enfermé dans sa chambre, il caressa la bouteille et ne parut point au dîner. Dans l'après-midi, passablement éméché, appesanti et attendri par les fumées du Rhum, il verse d'abord d'abondantes larmes de désespoir ; puis, tout à coup, saisi d'un accès de rage, il se lève comme poussé par un ressort, et s'écrie : (( Tornon de confonte î il ne sera pas dit qu'on aura vu Jos. Caillade se dandiner dans les rues de ce village, affublé des habits de ce vieux réprouvé de ministre hérétique qui, a l'heure actuelle tire le diable par la queue, dans les enfers ! »
Ce disant, le Vieux Canadien fait rondement un paquet de toutes les hardes reçues et s'en va reporter le tout au garçon du ministre.
C'était sur le soir ; le ciel était devenu menaçant : de gros nuages noirs montant a l'Occident présageaient un violent orage.
lOC) RENCONTRES ET ENTRETIENS
En arrivant à la maison de son ancien maître, le Vieux Canadien frappe à la porte. — Pas de réponse. 11 ouvre, entre : personne, i\u même instant, une vive discussion engagée dans la pièce voisine frappe ses oreilles.
Sans s'arrêter à écouter, Jos Caillade, d'une voix de Stentor, s'écrie : (( William ! »
Viens ici, j'ai à te parler !
Le bruit des voix cesse, et Jos. entend comme des pas lourds et incertains se dirigeant vers lui. William, le fils du ministre, apparaît à la porte, tout débraillé, la figure bouleversée,
les yeux hagards A la vue du Vieux
Canadien, il s'écrie d'un air joyeux : Ah î mon Vieux Jos ! bien arrivé ! Je suis content de te voir !
Or, voici, en quelques mots, ce qui se passait dans cette demeure, depuis la mort du chef de la famille, le ministre protestant : Le fils du ministre était depuis longtemps adonné à la funeste passion des liqueurs enivrantes. Cependant, son père et sa mère avaient, jusqu'à un certain point, réussi à cacher au public ce vice dégradant de leur enfant.
Après la mort du père, la mère, seule, ne put mettre un frein au désir désordonné de son fils. Pour comble de malheur la malheureuse
mère tomba dangereusement malade. Depuis trois jours, surtout, la pauvre femme souffrait de douleurs atroces, aggravées par la conduite intempérante de son enfant. Aussi, la maison retentissait-elle des lamentations et des gémissements de la malade.
Dans l'après-midi était arrivé chez William un vieil ami de la famille, ministre, lui-même, dans un village voisin. Il avait trouvé Tépouse de son ami, dans cet état de souffrances indicibles, et, en mêmxe temps constaté avec chagrin, la conduite indigne du garçon.
Après avoir adressé quelques bonnes paroles à la malade, il était venu trouver William, dans la pièce voisine, pour lui adresser des réprimandes sur sa conduite, d'autant plus scandaleuse et coupable que, en ce moment sa mère était clouée sur un lit de douleur et sur le point de rendre le dernier soupir.
William qui était dans cet état d'ivresse voisine du délire, prit très m al les semonces un peu vertes du ministre, auquel il répondit par des jurements et des paroles grossières.
C'était à ce moment qu'était entré le Vieux Canadien.
Le garçon du ministre s'entendant appeler avait planté là tout déconcerté le vieil ami
de la famille et répondu à l'appel du Canadien par ces mots : (( Ah ! mon Vieux Jos. arrive » ! Puis sans cérémonie, il s'en va chercher une bouteille de boisson enivrante, qu'il débouche tant bien que mal, et verse à boire au Canadien, sans s'oublier lui-même, bien entendu.
Le ministre désolé s'en fut dans la chambre de la malade pour lui adresser des paroles d'encouragement avant de partir.
Jos. Caillade nullement étonné de voir le garçon dans cet état d'ivresse avancée, n'osa pas refuser de prendre un coup avec lui, connaissant son tempérament colère et vindicatif ; Un deuxième coup suivit le premier.
Entre temps le Vieux Canadien émèché lui-même passablem.ent par sa Jamaïque, avait brutalement avoué au fils du ministre le but de sa visite : « William, avait-il dit, je suis venu te rapporter ces habits — et il désignait le paquet de hardes — car vois-tu, un chrétien catholique ne peut convenablement porter des vêtements qui ont servi à un ministre protestant, qui, aujourd'hui est peut-être dans le fond du septième enfer à brûler avec les damnés. ))
Mais William regardant le Canadien d'un air hébété, ne parut pas comprendre, et il
remplit un troisième verre qui prit la même direction que les autres.
Ce troisième coup fut de trop et pour le jeune William, et pour le vieux Jos. qui comme on le sait avait passablement bu avant de se décider à venir à la résidence du défunt ministre.
Le mimstre en \âsite mettait alors son chapeau et s'apprêtait à partir, tout en jetant un regard de profonde pitié au fils de son ancien ami.
Il n'alla pas loin : le fils "William l'arrête au passage.
Les yeux voilés par les vapeurs de l'esprit des liqueurs enivrantes, sortant un pistolet de sa poche, d'une voix rauque et saccadée il apostrophe le mimstre en ces termes : « Vieux prêcheur de maximes pour sauver les vivants et les morts, tu vas me dire sur le champ, si, comme vient de me l'affirmer mon ami Jos., mon père est damné, oui ou non, dans le fin-fond des enfers, ou sinon »
Au même instant, dehors l'orage éclate dans toute sa fureur ; le tonnerre fait entendre un roulement terrible et continu ; d'effrayants et aveuglants éclairs se succèdent sans interruption, illuminant cet intérieur de logis, qui présente l'apparence d'une caverne de malfaiteurs.
Affole, le pauvre ministre se jette aux genoux de William en furie et le supplie de lui épargner la vie.
Tout-à-coup, des gémissements redoublés, terrifiants, accompagnés d'un bruit étrange, dominent le bruit de tempête ; et au moment même où le Canadien essaye de se lever pour intervenir entre William et le ministre une figure horriblement grimaçante, fantastique apparait dans l'encadrement de la porte de la pièce voisine, tandis qu'un éclair plus fulgurant que les autres, traverse la maison de part en part, immédiatement suivi d'un formidable coup de tonnerre.
Le pistolet que tenait William fait entendre une assourdissante détonation et s'échappe des mains de l'ivrogne qui, avec le vieux Canadien, roule sur le plancher, ou tous deux demeurent sans mouvement.
Cette histoire avait été racontée confidentiellement au père de Thomas Lapierre Stone Laroche par le vieux Canadien lui-même, qui lui avait juré que l'âme damnée du ministre lui était apparu, ce soir-là.
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Seulement, le matin, au petit jour, le Canadien revenu à lui, sent par la porte restée entrouverte, une fraîcheur lui fouetter le visage.
Il se lève vivement, aperçoit William encore étendu sans mouvement.
Quand au ministre protestant, il avait disparu nul ne sut jamais comment, et jamais il ne reparut dans le village.
Et là, tout près derrière la porte de la salle voisine, la femme du ministre, la mère de William, rigide glacée, morte, gisait étendue sur le parquet.
Vivement impressionné, le vieux Canadien porte le cadavre de la morte sur son lit ; relève William qu'il étend sur un canapé de la chambre voisine ; range tout en ordre dans la maison, et se retire en avertissant les proches voisins.
Le père Thomas avait achevé cette histoire avec un geste superbe et imposant. Puis, comme m.orale, il ajouta d'un ton lugubre a faire frissonner une roche : « Que les âmes soient sauvées ou damnées, il ne faut jamais chercher à les déranger, car elles sont capables de nous jouer de mauvais tours. »
Cajolette et l'ange gardien des sœurs
Cajolette et Vange gardien des sœurs
Accoudé à ma fenêtre, je promenais çà et là mes regards distraits, lorsque mon attention fut tout-à-coup attirée par un homme qui s'avançait de l'autre coté de la rue à pas pressés; je le pris tout d'abord pour mon ancien ami Andé Cajolette. La ressemblance était telle que je lui criai sans hésiter : Eh ! l'ami Cajolette ! commuent se fait-il que tu sois par ici ?
Le passant tout interloqué, tourna la tête et murmura quelques paroles incompréhensibles, quelque chose qui ressemblait à du polonais et qui finissait par le mot goupi. Ce fut tout ce que je pus saisir de son étrange langage. Le
mot goupi ! toutefois n^était pas nouveau, car je l'avais entendu proférer plus d'une fois par des Polonais discutant entre eux. Goupi toimême ; répondis-je sur le même ton, très contrarié de mon erreur ; car à dire vrai, j'aurais été très heureux de revoir mon ami Andé, de l'avoir avec moi quelques instants, de me remémorer avec lui les heures délicieuses passées autrefois à nous divertir ensemble, comme deux bons amis que nous étions.
J'étais allé en effet, quelques années auparavant chez mes parents du Canada. C'est là que j'avais fait sa connaissance. Dès la première rencontre, et dans les entrevues fréquentes qui suivirent, une franche amitié n'avait pas tardé à naître de nos entretiens.
Ce bon Cajolette ! Ce n'était donc pas lui que j'avais vu dans la personne de ce Polonais, mais le désir de le voir sans doute m'avait causé cette illusion. Il me semblait donc que je le revoyais avec son air toujours grave. (Il n'était pas tendre à rire,) selon une de ces multiples expressions, étant de ces gens qui peuvent dérider une statue, avec le plus grand sérieux du monde.
Je le revoyais dans ma pensée, sur sa nouvelle terre du Canada qu'il ne faisait que commencer
à défricher, dans sa demeure primitive, sa cabane de bois rond.
Avant de le quitter définitivement pour revenir aux États-Unis, j'étais allé lui faire une visite d'adieu. C'était en plein hiver, la veille une forte bordée de neige s'était abattue dans la région. En entrant dans la cabane de mon ami Andé, je fus suffoqué par l'excessive chaleur qui y régnait : « Tiens î lui dis-je, craindrais-tu le froid maintenant?» — «Moiî craindre le froid ! Tu n'y penses pas repliqua-t-il, en me désignant un énorme poêle à deux ponts rougis à blanc. En voilà un qui gagne « son loyer » et je n'ai pas à craindre le froid avec lui, car il chauffe tellement bien que sous sa puissante influence, jamais en hiver tu n'y verras de neige autour de ma cabane. »
Je sortis quelques instants après et constatai en effet la vérité de son assertion : de dix à douze pieds autour de la cabane, il n'y avait pas un brin de neige. Le poêle de Cajolette la faisait disparaître à mesm^e qu'elle tombait. Si l'ami Andé possédait un protecteur mer^'eilleux contre le froid de l'hiver, il avait un non moins bienfaisant défenseur contre les grandes chaleurs.
L'été précédent j'étais allé, un dimanche après la messe, prendre le dîner avec mon ami,
La chaleur était écrasante, le soleil dardait ses rayons de feu avec une ardeur peu ordinaire. Le repas terminé, Andé me dit : gardant toujours son air sérieux : A présent, tu vas me suivre, je vais te conduire dans un endroit ou nous pourrons nous rafraîchir, je ne t'ai pas encore fait voir le beau « pouvoir d'ombre » que je possède sur ma terre tout près d'ici. Il me conduit à cinq ou six arpents de la cabane dans un bosquet charmant. Il y avait là, transplantés en ligne droite, de jeunes et vigoureux plants de pins et d'érables à la chevelure touffue, qui formait un rideau de verdure impénétrable aux rayons du puissant Phébus. C'était en effet un vrai « pouvoir d'ombre. »
L'ami Cajolette avait beaucoup voyagé ; com.me il était observateur et comme il avait été témoin d'aventures amusantes, il aimait à raconter à tout propos des faits dans lesquels parfois il avait joué certain rôle.
Quoiqu'il se vantait de n'avok jamais connu la peur, sa hardiesse n'allait pas jusqu'au point, d'ôtre invincible : puisque une fois (( l'enveloppe de son cœur était venue sur le point de se décacheter » selon une de ses expressions fami-
Hères. Un jour, alors qu'il travaillait dans une ville de la Nouvelle-Angleterre, le bourgeois chez qui il était engagé, lui avait donné Tordre d'aller faire une commission pour les Sœurs d'un hospice quelconque.
Il s'agissait d'aller chercher une statue en plâtre, c'était un ange gardien. Un accident lui était arrivé, l'ange avait perdu une de ses ailes : De là la nécessité d'envoyer chez le statuaire, pour réparer l'aile brisée. La statue réparée, avait été placée dans la voiture avec les plus grandes précautions, après force recommandations, l'artiste aurait fait remarquer à Cajolette, qu'il lui livrait la statue en bon état, qu'il rendait mon ami responsable pour le retour. Cette statue ajouta-t-il représente une valeur de quatre-vingt-cinq piastres ; à vous donc d'être prudent. Le gâcheur de plâtre était Allemand ; sa voix rude, ses instantes recommandations, sa manière de les faire, tout cela rendait Cajolette perplexe et même soupçonneux : Peut-être se disait-il en lui-même que le plâtrier n'a pas voulu tout dire. N'y aurait-il pas quelque point faible dans la statue, et pourquoi tant de recommandations puisque le rusé Allemand se déchargeait de toute responsabilité ?
Pour comble d'infortune, le chemin que Tami Andé devait parcourir érait excessivement cahoteux. Pavé en pierres rondes par endroits, il avait été en d'autres horriblement dégradé par la pluie ou les voitures, c'était un vrai chemin de cham.eau. Andé disait n'avoir jamais de sa vie éprouvé autant d'inquiétude et cela pour un ange gardien.
Par bonheur un petit garçon vint à passer, il fut hissé en avant de la voiture et chargé de conduire le cheval. Quand à Andé il se chargea de soutenir l'ange gardien dans ses bras. Malgré, ou peut-être d'après la volonté du jeune garçon, le cheval prit une allure trop rapide et l'ange fut véritablement en danger de se rompre. Que faire ? Un mouvement d'impatience, une parole un peu vive eussent été de mauvais aloi en présence de cet auguste messager du ciel. Il fallait donc s'armer de courage, et redoubler de vigilance pour conduire et rendre à bon port le précieux chargement.
Ajoutez à cela une journée d'un soleil ardent, d'une chaleur suffocante et vous aurez idée, que ce n'était pas le temps, pour Cajolette d'apprendre à rire.
Parvenu à l'hospice, Andé fut reçu par la sœur portière avec un sourire des plus aimables. Elle était si heureuse de recevoir cette statue
de l'ange gardien, qui devait dorénavant orner la salle de récréation de ses petits orphelins, heureuse de voir rendue à destination cette statue à laquelle les Sœurs attachaient un grand prix. Quand à Cajolette un peu soulagé maintenant du fardeau de l'ange gardien qu'il venait de déposer sur une table, il avoua à la sœur en toute franchise, qu'il aurait mieux aimé travailler toute la journée à bûcher du bois de corde, que de promener en voiture une statue de cette dimension et de ce prix.
En présence de son air sérieux, à le voir éponger la sueur qui ruisselait sur son visage, la sœur crut qu'il était de très mauvaise humem* ; aussi s'empressa-t-elle de le consoler en lui disant : « Mon cher monsieur, je comprends très bien votre embarras, mais vous nous avez rendu un grand service, aussi mes petits orphelins ne vous laisseront pas partir sans vous avoir offert un témoignage de remerciement et de reconnaissance. Alors, sur un signal de la sœur, arrive toute une armée de jeunes enfants, qui vont se ranger en silence autour de la salle.
La statue de l'ange gardien est dévoilée, pendant qu'un chant de reconnaissance très bien réussi est exécuté par les petits orphelins en l'honneur de l'ami Andé.
Cajolette, touché jusqu'aux larmes, ne sait vraiment que faii'e pour se tirer de cette position embarrassante. La figure bouleversée par l'émotion, il murmure à demi voix ces quelques mots: « C'est beau des petits orphelins bien exercés ! « Bien belle aussi ma sœur, votre statue de l'ange gardien; mais si le bon Dieu a donné aux vrais anges gardiens toute la patience voulue pour nous protéger, c'est leur mission et ils s'en acquittent parfaitement, or ce n'est guère notre mission à nous de prendre soin d'anges gardiens, lors même qu'ils ne sont qu'en plâtre !
Puis s' enhardissant, il ajouta : (( Les statues en plâtre qui représentent des anges gardiens, et vous bonnes sœurs qui vous êtes constituées les gardiennes de ces pauvres enfants orphelins, cela va bien ensemble.
Pour moi, permettez que je me retire, je me sens mal à l'aise en présence de ce tableau si touchant, si sublime, car ici c'est un vrai coin du ciel que Dieu révèle à mon esprit : Et Cajolette s'en alla oubliant la misère qu'il s'était donnée pour rendre la statue à bon port, mais songeant énormément à la contenance qu'il devra faire le jour ou il se trouvera au milieu de toutes ces créatures du bon Dieu, dans son paradis.
Ji propos de noms
A propos de noms
J'ai parlé dans un chapitre précédent, de la manie condamnable de changer ou de laisser changer les noms. Les Canadiens-français arrivés dans les états de la Nouvelle-Angleterre ne savaient pas un mot d'anglais. Ils s'engageaient à travailler pour des Américains qui n'en savaient pas plus long sur le langue française.
Après deux ou quatre semaines de travail, l'enveloppe de paye arrivait au destinataire avec un nom quelconque. Jos, John, etc., etc., et le Canadien empochait l'enveloppe avec son contenu sans protester.
Cependant, il faut avouer qu'un certain nombre de compatriotes changeaient leur nom volontairement, car pour arriver à traduire le
nom de Thibodeau par Smallowback ou Legendre par Lawson, il fallait faire une étude spéciale et s'y arrêter volontairement.
Dans ce chapitre je veux vous parler de la manière de quelques Canadiens-français de dire, de prononcer, et leurs tendances à venir ajouter à la longue liste de beaux noms français, des noms baroques, qui pour moi non seulement frisent le ridicule mais encore mettent dans un certain malaise.
Je ne parlerai pas des places, villes ou villages qui portent des noms anglais que l'on prononce en français, comme les noms bien connus de Stanfold et Somerset, que l'on nomme Saintefolle et Saint-Morissette, cela passe encore et je n'aurai garde de critiquer à ce sujet.
Un jour je m'étais arrêté sur la rue à parler à un compatriote, lorsqu'une ancienne connaissance revenue depuis peu du Canada vint à passer. Pas n'est besoin de dire, comme dans toute occasion semblable, la bonne échange de poignée de mains, et les bonnes paroles qui s'ensuivent. Tout en parlant, tout-à-coup l'ami me demande :
« On m'a dit que le vieux père Rogne ^ était
^ Rogne pour rogue, expression populaire qui désigne une personne de mauvais caractère.