‹ Rencontres et entretiens [microforme]Chapitre 5 sur 21 · APN CL TL) LE · texte numérisé non relu

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sûrement deuteuse et laisserait beaucoup à désirer, que nous serions sages de n'en point prendre, et patati, patata. Or j'ai guetté du coin de l'œil ce farceur de abouin ; j'ai constaté qu'il a vidé son verre avec la Llus évidente satisfaction et jusqu’à la dernière goutte. J'en ai conclu que monsieur Rabouin en méprisant votre délicieuse liqueur, a voulu exploiter notre crédulité, nous sevrer d’un nectar sans pareil, pendant que lui-même viderait consciencieusement son verre et jouirait de notre privation. »

€ Monsieur Matte, retorqua ('harles Rabouin, en rOugissant Un peu, monsieur Matte, n’en croyez rien: Mon ami Robert est un excellent Sarçon en apparence, mais il est prudent de s’en méfier, car à l'heure qu'on s’y attend le moins il est capable de vous faire pendre.

À cette réplique l'hilarité devint générale.

On riait, comme savent rire de bons Canadiens, de tout cœur.

M'étant levé de table un des premiers, j'étais allé m’asseoir un peu à l'écart.

Le père Millette debout avec les autres convives essayait en vain de placer son mot.

En désespoir de ‘ause, voyant une chaise inoccupée près de moi, il vint y prendre place et, sans plus de cérémonie, engagea l'entretien.

Il y a parler et parler, et le père Millette en avait long à dire. A l'entendre, on aurait juré que sa langue avait fait carême durant des années. Vrai moulin à paroles, il passait d’un sujet à un autre avec une facilité étonnante : et vous dire tout ce qui sortit de ses lèvres est chose impossible. Pour moi, ma tâche était des plus faciles. Me gardant bien d’interrompre l’intarissable vicillard, je me contentais d'approuver la tête : puisque cela lui faisait plaisir, j'étais satisfait de l'écouter.

Du verbiage ininterrompu du père Millette, j'ai conservé dans ma mémoire «. ‘lques bribes sur les gens de son village au Canada : des fainéants, des paresseux. trop Tâches pour travailler et gagner honnêtement leur vie ; des mal appris qui vivaient en empruntant ici et là, chez les habitants.

Sacréyer ! était l'expression favorite du vieillard, elle lui servait à rattacher un sujet à un autre, mais je laisse le père Millette poursuivre.

Sacréyer ! oui, monsieur, j'avais la plus belle terre de la paroisse, sur laquelle poussaient le blé et l’avoine, à pleine cloture. Malheureusement elle était trop près du village. Aussi, les gens venaient-ils presqu’à la queue-leu-leu à la maison pour emprunter, qui une bêche, qui un

râÂteau, qui une fourche, la voiture. le cheval et même jusqu'à ma femme Mérance, qu'ils venaient chercher à teut bout de champ pour Soigner leurs bobos. Comme Si les femmes d'habitants n'ont Pas assez de leur besogne, de leur famille à élever sans aller soigner les malades du village,

« Les Gourmont surtout, ah! les sapré Gourmont ! en Ont-ls fait faire des voyages à Mérance pour des riens ! (‘a ne pouvait pas s'écraser un orteil ou se bruler le bout du petit doigt, sans se bander la tête,

CC'est mon oncle Jean Gourmon: qui ne les aime pas tout de suite les gens du village. Ilen a été bien puni, le Pauvre cnele, puisque ses quatre garçons ont épousé des filles de quéteux où de village ce Qu. cvient à la même chose, ca VOÿez-vous, la seule différence, c'est que les quêteux gardent ce qu'on leur donne tandis que les gens du village ne remettent Jamais ce qu’on leur prôte,

Les deux plus vieux garçons de mon oncle Jean convolérent avec les deux filles de Magloire Sansouci, un quéteux qui fit semblant de vouloir vivre sur une terre à ferme. d’où il fut chassé peu de temps après, parce qu'il ne Pouvait en payer la rente.

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46 RENCONTRES ET ENARETIENS

€ Les deux plus jeunes se marièrent à deux filles du village, qui avaient passé leur temps à se bercer sur les galeries où à tricoter de la dentelle.

Aussi quand mon oncle Jean a vu que ses £arçons ne prenaient pas pour femmes des filles d'habitants il les a tous mis à la porte. C'est son gendre qui est resté avec lui à la vieille maison.

(Sacréyer ! Mérance, te souviens-tu quand ma tante Marianne Gourmont fut administrée ?

À cette demande le père Millette promène ses regards autour de la salle pour rencontrer ceux de Mérance, mais Mérance, son épouse, n'était pas là, pour la bonne raison qu'il ne s'était pas fait accompagner par elle. Néanmoins le père Millette n’était pas homme à se troubler pour si peu, et il continua comme si Mérance eût répondu à sa question.

«Sacréyer ! moi, je m'en souviens comme si c'était hier.

(Toute la journée dans l'élargissement de la coulée, dans la direction du sud-est, le vent avait hurlé son hou-hou plaintif dans le trou à Marreau, ce qui annonçait le mauvais temps.

Le soir on vint nous dire de nous reñure

chez rion oncle Jean Gourmont, que ma tante

Marianne se mourait, que l'aîné des garçons était allé chercher le curé pour lui administrer les derniers sacrement. Sacréyer ! dans ce temps-là, il fallait aller quérir le curé à deux lieues et demie. Or, c'était le printemps, les chemins étaient défoncés. Par surcroît de malheur, le mauvais temps annoncé dans le cours de la journée venait d'éclater,

€ Le garçon arrive au presbytère et frappe à la porte. La servante vient ouvrir et lui demande ce qu peut bien l’amener de si loin par ce temps affreux.

Vite ! répond le garçon, Je viens chercher monsieur le euré pour ma mère qui se meurt.

Vite ! vite ! c'est très pressé, »

Le curé était malade lui-même ; cependant il se lève, s'avance vers le garçon et lui demande quelle sorte de véhicule il à par un temps pareil.

Monsieur le curé, j'ai seulement uotre charrette à barreaux : nous n'a ons pas d'autre voiture que celle-là.

— Jmpossible, mon garçon, de me mettre en chemin par ce temps de chien, dans une $emblable carriole. Je suis trop malade pour cela. Va me chercher une voiture convenable et je me

, as citAt 2.

rendrai aussitôt chez VOUS, )

Trempé jusqu'aux os, le garçon arrive seul à la maison et raconte à son père ce qui s’est passé.

Mon oncle blémit tout en se gardant bien de montrer autrement sa mauvaise humeur. Il envoie immédiatement un autre de ses fils emprunter la caléche de Germain Sylvère, et fouette, la petite jument noire !

Ca pressait, car ma tante Marianne faiblissait de plus en plus, même qu’on se demandait anxieusement si le garçon aurait le temps de faire ce deuxième voyage.

Au dehors, la tempête faisait rage. Tout de même ce ne fut pas long.

CLa petite jument arrive toute blanche d'écume, s'arrête à la porte où elle piaffe que c'en était beau à voir.

Monsieur le curé entre et se dirige silencieusement vers la chambre de la malade dans laquelle il voit tout le monde à genoux, adressant au ciel de ferventes prières pour ma tante apparemment à l'agonie.

€ Le ministre de Dieu administre les derniers sacrements à [a moribonde, au milieu du recueillement général.

CLa cérémonie terminée, mon oncle un peu pâle, s'avance vers le curé, et d’une voix que la colère faisait trembler, lui reproche amèrement d'avoir fait faire deux voyages pour l'aller chercher.

UNE FÊTE SAINT-JEAN-BAPTISTE 19 € Monsieur le curé, dit-il, je ne regarde pas aux pas de ma petite jument qui est capable de faire encore dix VOYages Comme ceux-là : mes Sas Sont forts et courageux : ais pensez donc. sil eut fallu que Marianne fut morte dans intervalle de ce téRps perdu, quelle l'ESpOnsAbilité sur vos épaules, monsieur le curé !

À ces mots, le prêtre regardant fixement mon

oncle Jean Gourmont, lui dit sans S'émouvoir

Jean Gourmont. J'étais trop malade Mmoimême pour faire ce Voyage en charrette. Pour

ce qui est de ta femme Marianne, je savais

qu'elle ne mourrait pas. Je t'assure qu'elle ne

ROUITA pas aujourd’hui ni demain. car ta femme en à encore pour longtemps à vivre : sois donc Sans inquiétude et que Dieu te bénisse.

Et le curé passe a porte l'attendait déjà le garcon de mon oncle qui s'en fut le ramener au presb\tère,

. Monte en calèche où

€Sacréyer ! c'est Pourtant vrai ce qu'avait

Car ma tante Marianne Peu de temps aprés elle était complètement rétablie,

dit monsieur Je curé, reprit du mieux.

Plusieurs années S'écoulèrent ; le curé mourut et le lenc'em lante Marianne partait, elle

ain ma aussi, pour l'autre mohde, d'où elle n'est

Jamais revenue. Pas Vrai : Mérance” »

Et de nouveau le père Millette fit du regard le tour de la salle pour avoir une réponse d'approbation de Mérance : mais pas plus que la première fois, Mérance son épouse, n'était là pour l’approuver.

(Sacréyer ! tout de même ça prouve que tout le temps que monsieur le curé a vécu, sa parole s’est accomplie, et ma défunte tante Marianne n'est pas morte. »

L'heure de prendre le train pour retourner en ville approchait. Mes compagnons de voyage s'étaient levés, prêts à partir.

Je quittai à regret ce bon vieux Canadien, car ses récits m'intéressaient vivement. Or Si mon rôle d’auditeur avait été facile à remplir, j'étais satisfait, en ce jour de la Saint Jean- Baptiste d’avoir procuré un grand plaisir au père Millette, en me prêtant de bonne grâce à son entretien.

Nous nous séparâmes enchantés, nous promettant bien de venir fêter encore la Saint Jean- Baptiste à Central Village, au milieu de tous ces braves gens, qui vinrent en grand nombre nous reconduire à la gare.

Seulement l’on se disait: L'an prochain, nous ferons mieux encore, car nous aurons un

petit Saint Jean avec son agneau.

Surnoms donnés aux enfants

Surnoms donnés aux enfants

Comme nous nous apprêtions à reprendre notre travail interrompu par l'heure du diner, l’on vint nous annoncer qu’un accident arrivé quelques minutes auparavant à la bouilloire de la manufacture, devait nécessairement nous forcer à chômer pour un temps indéterminé.

Prenant nos menus effets sous le bras, mon compagnon de travail Jean Etienne Simoneau et moi, nous nous en retournions à nos maisons respectives, tout en devisant sur ce malheureux contretemps et la durée plus moins longue de chômage qui nous était imposé.

Tout-à-coup mon compagnon n'arrête, pour me suggérer l’idée d’aller voir notre ami Jules

Blanchard qui était depuis plusieurs jours retenu à la maison par une attaque de rhumatisme inflammatoire, ce qui le faisait beaucoup souffrir. Nous nous disposions à frapper à la porte lorsque nous fûmes arrêtés par le bruit d’une chaude diseussion qui paraissait engagée à l'intérieur. En effet, après avoir reçu l’invitation d’entrer nous comprîmes de suite la cause du débat et pourquoi l'ami Jules s'efforçait de calmer l'humeur outrée de son épouse. Elle arrivait de l'hôtel-de-ville en fort mauvaise humeur, maugréant contre tous les employés du bureau des écoles, et des démarches infructucuses qu'ils lui avaient occasionnées.

Depuis quinze jours en effet, elle cherchait vainement à obtenir pour l’un de ses garçons le certificat de travail exigé par la loi. A chaque visite faite au bureau des commissaires, surgissaient de nouvelles difficultés.

La femme de Jules était cependant la douceur et la bonté même. Mais ce jour-là n’écoutant nullement les paroles de conciliation que lui exprimait son époux, elle se tourna vers nous et nous débita sans perdre haleine le discours suivant : (Vous me trouvez dans un moment de mauvaise humeur, je l'avoue, mais n'y a-t-il pas de quoi impatienter tous les saints du

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