CARS
CI y avait un an à la fête des Rois, que Jean Pierre Lesage s'était marié avee Marie Anna Laurienne Blondinette Montplaisir.
CRien de mieux approprié que les noms de cette bonne et tendre épouse.
€ Marie Anna Laurienne lui avaient été donnés au baptéme ; peu après on avait ajouté
90 RENCONTRES ET ENTRETIENS Blondinette parce qu'elle était blonde et le nom de famille Montplaisir ui convenait
merveille, puisqu'elle était d'une gaieté sans pareille, toujours souriante comme une jeune fille de quinze ans.
L'automne précédent, Jean Pierre avait exploré les bois jusque vers les Laurentides du Nord, dans le but de se choisir un emplacement pour y établir sa demeure.
Il y a longtemps de cela. Les bois alors étaient très vastes et l’on pouvait se procurer une terre en bois debout pour bien peu de chose.
En s’en revenant de ce premier voyage d'exploitation, Jean Pierre s'était tracé un chemin à travers les bois, de sorte que l’automne suivant, dès que les premières neiges parurent, il put aisément retourner sur sa terre, emmenant cette fois en traîneau toute une charge de provisions pour y passer l'hiver, car il se proposait bien d'y rester jusqu’au printemps suivant.
Cette longue et triste saison fut employée à bâtir un camp en bois rond, afin dy recevoir au printemps, son épouse Marie Anna Laurienne Blondinette.
Durant les jours de mauvais temps, Jean Pierre s'était employé a confectionner une table, des chaises qu’il avait empaillées avec
de la clisse. Autour du camp il avait fait de l’abatis, défriché un grand terrain, pour faire brûler au printemps, afin de pouvoir y semer des pois, de l'orge, du sarrasin, des patates, ete., ete., le tout à travers les souches.
Enfin, il s'occupa si habilement d’iszrémenter sa nouvelle demeure que, lorsque Marie Anna Laurienne Blondinette vint l'habiter, elle se trouva si bien logée que sa gaiété habituelle n’en souffrit aucunement, et que son attachement tout d’admiration pour Jean Pierre ne fit que croître de jour en jour. C’est là qu'ils vécurent en paix pendant des années.
«Jean Pierre fit encore quelques rares visites au village pour se procurer des animaux : une vache, des moutons, des poules, ete., et puis ce fut tout, il cessa tout commerce avec le reste de l'humanité, pour vivre de l'intimité de la famille. Le ciel bénit leur union par la naissance de sept gros garçons, forts et vigoureux qui pendant bien des années ne connurent de ce bas monde que les forêts des Laurentides.
€ Dans les longues soirées d'hiver le père et la mère aimaient à entretenir leurs enfants de leur pays natal, parents restés là-bas au petit village, enfin de tout ce qui touchait à la famille de près ou de loin.
«Après bien des années de cette vie pastorale, limplacable faucheuse vint visiter ce petit paradis terrestre, pour exécuter sa sinistre besogne. Jean Pierre fut la première victime: sa disparition causa un tel contrecoup dans le cœur de son aimable épouse, que quelques mois après elle le suivait au tombeau.
«Mais avant de mourir, elle eut soin de rerommander à ses enfants d'aller l’enterrer dans ie cimetière de son village natal et leur donna pour cela toutes les indications nécessares, Concernant le chemin qu'ils auraient à parcourir.
La mère morte, fut déposée dans un cercueil pour être transportée au lieu indiqué tel que demandé par la défunte. Tout en travaillant à cette pénible besogne, le cœur rempli de tristesse, les garçons faisaient entre eux les réflexions suivantes : «Pauvre mère ! elle qui était si gaie, elle ne nous divertira plus avec ses histoires amusantes, et ses jolies chansons pleines d’'entrain, ces petits refrains si joyeux, si gais. Que nous sommes done malheureux et à plaindre !
Le cercueïl terminé, la défunte y fut déposée, et le couverele fut cloué après qu’un dernier regard eut été jeté sur celle qui disparaissait pour toujours.
Voilà donc les garçons partis à travers les bois, se remplaçant à tour de rôle, emportant sur leurs épaules le précieux dépôt. C'était au commencement de l'hiver. La veille il était tombé de la neige en abondance, la pluie avait suivi, pour être bientôt remplacée par un froid sibérien; le chemin était donc verglacé, glissant, difficile.
Tant bien que mal les garcons escaladent une montagne et se demandent une fois au sommet comment ils vont descendre le versant opposé ; après bien des délibérations, il fut conclu, que le cercueil deposé parterre, serait abandonné à son propre poids. Cette côte est très dangereuse dit l'ainé ; la tombe de notre mère est solide, pourquoi ne pas s'asseoir dessus et descendre nous mêmes sur le cercueil comme en traîneau ?
Tous sont du méme avis. Sur cette pente rapide, les voilà entraînés comme par un tourbillon.
Le cercueil solide, ne subit aucun dommage, et les garçons se tirèrent indemnes de cette descente vertigineuse.
Au bas de la montagne, l’un d'eux s’écria :
€ Pour une glissade, çà c'est une belle glissade : Qu'en dite: vous, vous autres mes frères ?
Un autre ajouta : «Remontons en prendre encore une seconde ; c’est si plaisant ! — Non, dit le plus âgé, car il se fait tard, et nous avons encore bien du chemin à faire. » Mais le plus jeune se hâta d’ajouter : «C'est égal! on pourra dire que nous avons eu du plaisir avec notre vieille mère, même après sa mort. Elle n’en sera nullement offensée, j'en suis sûr, elle qui était si gaie du temps qu'elle vivait. Et les sept frères continuèrent leur chemin a travers les bois pour se rendre au village, exécuter le dernier vœu de leur bonne mère, avant de mourir.
Les sept garçons revenus à leur domicile d’où le père et la mère étaient disparus, ne goûtaient plus les jours heureux d'autrefois.
Dix mois plus tard, ils résolurent d’entreprendre un second voyage. Ils voulaient revoir ce village qui les avait tant émerveillés l’année précédente. Ils partirent donc à la file indienne suivant le même sentier parcouru l’année précédente.
Tout à coup ils débouchèrent d'un bois, tout près d’un immense champ de lin tout fleuri et tout bleu,
L’aîné s’arrêtant, s'adresse à ses frères et leur dit : «Mes frères je crois que nous sommes égarés. Qu'’allons-nous faire ?
Vous rappelez-vous que notre père nous avait souvent raconté qu'il avait traversé la mer Bleue dans un grand bâtiment à voiles. » Je crois que nous sommes arrivés à la mer Bleue, mais nous n'avons pas de bâtiment à voile pour la traverser. — Qu'à cela ne tienne, ajouta le plus jeune, nous sommes capables de traverser à la nage.» C’est cela, crièrent tous les frères en chœur, traversons à la nage deshabillèrent done, attachèrent leurs habits et leurs provisions sur le dos et se jetèrent courageusement à la nage dans le champ bleu de lin fleuri.
Ils se démenaient des pieds et des mains, tiraient des touffes de lin pour s’aider à a rancer, et de temps à autre celui qui arrivait près d’une
? Ils se
raie profonde s'écriait : Attention vous autres ! voilà une vague qui s’avance par ici! Et c’est ainsi qu'à force de se débattre et de traîner sur
le ventre, ils arr’ ‘lus morts que vifs de l’autre coié de à}, : de lin, tout près d’un vieux puits abat e,
Après avoir abattu la sueur qui coulait sur son front, et s'être reposé un instant : le plus âgé des garçons dit : Qà présent il faut se compter afin de s'assurer qu'aucun de nous ne s'est noyé dans le sillage que nous avons fait
pts
en traversant.» Il fait mettre ses frères en ligne et commence à compter en se désignant le premier : moi c'est noi, et le doigt pointant ses frères : un, deux, trois, quatre, cinq, Six. Tiens !ilen manque un ; recommençons. Une deuxième fois il compte comme avant : moi c'est moi, un ,deux, trois, quatre, cinq, Six.
Eh bien ! mes frères il en manque un, il faut trouver quelques moyens pour aller le secourir, mais le plus jeune des garçons qui était penché au-dessus du vieux puits abandonné, apercevant tout-à-coup son visage se réfléter dans l'eau au end s’écria : € Mes frères ! il est ici je le vois qui se noie ! vite à son secours ! Le plus vieux se suspend par les mains au rebord du puits et les autres, faisant échelle s'accrochent à la suite les uns des autres, jusqu'à ce que le dernier vienne presque à toucher le fond du puits tout près de l'eau : Mais une telle grappe Gevenait bientot lourde à porter pour le premier en haut du puits,
Il s'écria : Cdépêchez-vous je suis fatigué. » Tâche de tenir bon encore un instant lui dirent ses frères, et si tu es trop fatigué, dit le plus jeune, eh bien ! erache-toi dans Îles mains. » Ce fut le signal de la dégringolade. En chant prise pour se cracher dans les mains le malheu-
ul
Pit)
reux fut cause que les frêres S'abattirent comme une masse au fond du puits où ils périrent tous ensemble ne pouvant en sortir. Ce n'est qu'au printemps suivant que le propriétaire du puits venant à passer prés de à s'aperçut du grand malheur qui était arrivé aux sept ge ons de Jean Pierre Lesage, et de Marie Anna Laurienne Blondinette Moniplaisir.
Le père Thomas
it us
Le père Thomas
Quiconque a connu le père Thomas Lapierre Stone Laroche, et entendu ses récits, ne saurait en perdre la mémoire ; car le pèr: Thomas avait une manière à lui, dans ses histoires ou ses propos, d’exagérer outre mesure les faits les plus insignifiants.
J’ai nommé le père Thomas Lapierre Stone Laroche ; et ces trois noms, réunis sont toute une histoire. Le père de Thomas, Jean Lapierre s'était enfui du Canada, après les trouble: de 1837 ;il avait traversé les lignes 45ème pour se fixer définitivement dans un village de l’état de New-York où il s'était engagé chez un riche fermier américain. Dès son arrivée rien de plus
pressé que de convertir son nom de Jean en celui de John Stone. Puis John Stone avait épousé une Irlandaise du voisinage. De cette union naquit un fils, Thomas.
Deux ans après Ja naissance de cet enfant la mere mourut.
Thomas fut élevé chez <es grands parents maternels.
A l'âge de quatorze ans son père vint le chercher et l'emimena en Californie.
Une couple d'années après, le père Jean Lapierre dit John Stone perdait la vie dans un accident de chasse, et son fils Thomas, exténué par les privations et la misère arrivait chez ses parents de Fétat de New-York où, entre temps, s'étaient fixées quelques familles canadiennes-françaises.
Thomas fréquenta les jeunes Canadiennes et rapidement apprit à parler français. Par quelques mots échappés à son grand-père et à sa grand'mère, il sut que son père Ctait canadienfrançais, sans toutefois découvrir quelavait été con véritable nom. Néanmoins, traduisant € Stone » par Laroche, il se fit désormais appeler Laroche. Or, unjour. il fit la rencontre d'un vieux canadien qui lui apprit que le vrai nom de son père était Lapierre. De à les trois appellations : Lapierre-Stone-Laroche.