René Bazin
Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de I à 10 et dou\e exemplaires sur Hollande, numérotés de 1 1 à 22.
IsU
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
M René Bazin naquit à Angers Je 26 décem- . bre 1S53. Il est issu du côté paternel, d'une famille de feudistes vendéens, et, du côté maternel, d'une famille de bourgeois parisiens. Son arrière-grand-père était feudiste à Maulévrier et intendant du comte de Colbert de Maulévrier. Lorsque Stofflet qui remplissait auprès du même maître, le rôle de garde-chasse, partit comme chef de l'armée Vendéenne, il emmena Nicolas Bazin en qualité de lieutenant. Le père de l'arrière-grand-père de M. Bazin était également feudiste et huissier près le grain à sel de Vihier. Du coté maternel, l'auteur de T)ùnatienne descend de François Chéron commissaire du roi près le Théâtre-Français, de 1815 à 1825, auteur dramatique
et journaliste royaliste sous la Révolution. Le père de M. Bazin, d'abord avocat à la cour d'Angers, se retira du barreau où il réussissait cependant très bien, pour diriger une importante maison de commerce.
C'est au lycée d'Angers où il fut externe pendant trois ans, puis au petit séminaire Montgazon dirigé par des prêtres séculiers que M. Bazin fit ses études. Il avait une santé délicate et les médecins recommandaient pour lui le séjour à la campagne. On prolongeait donc les vacances et l'enfant attardé dans la propriété familiale apprenait à aimer les êtres et les choses qu'il devait décrire un jour. Il a dit dans l'Avertissement des ConPes de bonne Perret te : « Je travaillais assez peu le T)e viris illusrihus, mais j'apprenais ce qui ne s'enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à l'écouter vivre. Au lieu d'avoir pour horizon les murs d'une classe ou d'une cour^ j'avais les bois, les prés, le ciel qui change avec les heures, et l'eau d'une mince rivière qui changeait avec lui. » Ses émotions d'alors, sa joie saine au contact de la nature, le plaisir de ses découvertes à travers les champs et les bois de Segré, ses goûts de chasse et de libre vagabondage en compagnie de son frère et de sa jeune sœur, son amour pour les bêtes, les beaux arbres, les moissons, sa confiance dans les vieux paysans taciturnes, la lente éducation de son cœur et de ses sens émet-
veillés^ M. Bazin les a racontés en des nouvelles d'une agréable simplicité. Il s'est chargé de nous apprendre qu'il était un petit garçon grand admirateur de Mayne-Reid et de Gustave Aymard, aimant à jouer « au sauvage », avide d'aventures, habile à frapper les oiseaux de sa fronde ou à les prendre à la pipée, n'hésitant pas, dans son enthousiasme et faute de biches, à poursuivre de malheureux moutons. Ce petit garçon savait déjà les noms des plantes et des animaux les plus variés. Les bruits de la campagne lui indiquaient l'heure, la parure de la terre la date de l'année, un passage d'oiseaux la saison nouvelle. Il fréquentait des braconniers , des taupiers , des meneurs de loups, des preneurs de rats, tous les irréguliers du pays, et même de paisibles fermiers. Parfois, il se rendait coupable de méfaits qui lui inspiraient un passager mais sincère repentir et on ne le grondait pas trop fort quand il rentrait, le soir, las de toute une journée de grand air et de longues marches, dans la vieille salle-à-manger où son père et sa mère l'attendaient, assis au coin de l'âtre, pour lui raconter de belles histoires interrompues par l'excellente et bougeonne Perrette qui avait élevé tous les enfants de la maison et n'entendait pas que l'on prolongeât la veillée outre-mesure.
Cette enfance était bien le meilleur apprentissage que put faire l'écrivain des Noëllei. De la
sorte naquirent sa curiosité des laboureurs et des mœurs rurales, son expérience de la culture^ sa science des coutumes et des traditions locales. Il faisait sa moisson sans le savoir, comme il le reconnaît lui-même, se préparait à sa tâche future en enrichissant sa sensibilité^, et, lentement, accumulait ce trésor d'impressions, si vives durant le jeune âge et que rien ne remplacera plus tard, où il peut prendre et prendre encore, sans réussir, semble-t-il, à l'épuiser, M. Bazin a compris le service immense que lui a rendu son éducation spéciale et parlant de la campagne dans sa préface de En Province, il a déclaré : « Elle veut des âmes tout à elle, des âmes fraîches parce qu'elle est fraîche, des âmes jeunes, parce qu'elle est l'éternelle jeunesse. Hélas ! et nous changeons, tandis qu'elle dem.eure ; mais il nous reste un souvenir et une faculté d'émotion, et l'harmonie se retrouve ensuite au premier rappel du passé, pour un lointain de futaie bleue, pour une branche de pommier fleuri, pour un jardin de banlieue avec trois brins de lilas et un vieux peuplier. » Cette faculté d"émotion acquise pendant sa jeunesse, M. Bazin l'a gardée et il lui doit la fraîcheur, la spontanéité, le réalisme authentique de ses romans et de ses nouvelles, dès qu'il touche aux choses de la terre ou à ses habitants.
Malgré les soins que réclamait son tempérament délicat, il continuait ses études, et, de 1872
à 1875, fréquentait la faculté de droit de Paris. Licencié, il revint, à Angers et prépara son doctorat à l'Université catholique fondée par Mgr Freppel^ mais en passant toujours ses examens à Paris. M. Bazin n'avait pas encore obtenu son titre quand il rencontra Mlle Aline Bricard, et l'épousa, le 18 avril 1876. Deux ans plus tard, on le nommait professeur suppléant à la faculté de droit d'Angers. Chargé d'abord du cours de procédure civile, il obtint ensuite celui de droit criminel. Ses occupations lui laissaient des loisirs, et, sans se douter le moins du monde de la gloire qui lui était réservée, il écrivait volontiers. Il débuta dans les lettres, en 1880, par la rédaction d'une préface aux Considérations sur la France, de Joseph de Maistre. La même année, il publiait, sous le pseudonyme de « Jean Stret » deux nouvelles en vers au Correspondant. Elles étaient intitulées : 'Dix sous et La Fille du sardinier. En 1882, il composait une autre préface pour les %éflexions sur la Révolution française, de Burke. C'est alors que M. Bazin fit la connaissance de M. Mayolde Lupè. Ce dernier dirigeait un journal royaliste, V Union, et, de passage à Angers, pria M. Bazin de lui écrire une nouvelle. Stéphanette fut rapidement terminée. On Tinséra dans V Union du 10 août au 2 septembre 1883. Dans l'interyalle, le comte de Chambord était mort et le journal n'ayant plus sa raison d'être cessa de paraître en même temps ^ue le petit livre de M. Bazin.
Le jeune romancier n'était pas encore célèbre ; il allait le devenir. Stéphanette avait paru sans* aucun éclat, en 1884, chez Victor Retaux, et, à parler franc, ne méritait guère d'attirer l'attention. On connaît le su]QidQ Stéphanette. Un gentilhomme s'éprend de la fille d'un brocanteur. Ce brocanteur a été un atroce bourreau de la Révulution et la jeune fille qui vit à ses côtés n'est pas son enfant, mais la cousine du gentilhomme. Certes, le drame est écrit avec l'aisance, la vive allure, le pittoresque qui laissent présager un conteur de race, mais les qualités maîtresses de M. Bazin ne se sont pas encore affirmées.
Ma tante Giron, où abondent les souvenirs d'enfance, succéda à Stéphanette et fut accueillie par le" Correspondant, puis éditée, de même que le précédent ouvrage, par Victor Retaux, en 1886. Une faveur pour ainsi dire sans exemple aux débuts d'une carrière Httéraire était réservée à M. Bazin. En effet, le libraire de la rue Bonaparte reçut vers Noël un billet de Georges Patinot directeur des Débats, Et Patinot mandait à V. Retaux : « J'ai lu avec intérêt le roman qui a pour titre ï\Ca tante Giron, et que vous avez édité. Si vous aviez en manuscrit un autre roman du même auteur, et qu'il convint à M. René Bazin de le publier dans Les Débats, je crois que nous pourrions nous entendre. » On devine la surprise et l'allégresse du débutant. Il se rendit rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois. Comment le con-
naissait-on? Pourquoi avait-on eu l'idée de lire son' livre ? Qui Tavait recommandé ? Georges Patinot renseigna tout de suite son jeune interlocuteur. 11 connaissait M. Bazin par Ludovic Halévy qui avait apporté Ma tante Giron aux Débais et chaudement parlé de l'auteur. Mais M. Bazin ignorait absolument Ludovic Halévy et ne savait à quels motifs attribuer une telle bienveillance. Il courut chez son protecteur qui lui déclara : « J'avais lu^ sans vous connaître, par devoir académique, votre Tante Giron, et j'aurais voulu obtenir pour elle un prix à l'Académie. Je ne l'ai pas eu. On m'a refusé. Je me rappelle bien. C'était au printemps dernier. Je suis sorti de la séance vers 4 heures, très contrarié, avec le sentiment que votre cause aurait été gagnée, si elle avait été plaidée par un plus résolu, un plus autorisé que moi. J'étais tout nouveau dans la maison et un peu troublé devant mes anciens. C'était le premier livre que je défendais. Bref, je me sentais responsable de votre échec. Pour le réparer, je suis allé directement chez votre éditeur. J'ai acheté un exemplaire de Ma tante Giron, j'ai fait bavarder un des commis et j'ai appris qui vous étiez. De là, je me suis rendu aux Débats, votre volume à la main, et j'ai dit à Patinot : « Vous me demandez toujours des romanciers. Tenez, lisez ce livre. » Et il vous a lu. Et il vous a écrit. Et je n'ai plus de remords. » L'anecdote n'est-elle pas charmante et ne prouvet-elle pas que Ludovic Halévy était un homme
de cœur autant qu'un homme d'esprit ? La porte des T)ébats fut ouverte à M. Bazin. Il y publia Une Tache d'encre, aimable badinage que lui inspira une aventure personnelle et où l'on retrouve, sans beaucoup chercher, les portraits des examinateurs de la faculté de droit en l'année 1888. Après ce livre vint un premier volume de croquis italiens, ^ V^Aventure, puis Sicile, puis En Province, et, jusqu'à ces derniers mois, M. Bazin a fréquemment apporté sa collaboration au journal qui, le premier, l'avait reçu.
Il n'est pas vrai que M. Bazin soit le fervent optimiste que certains s'acharnent à voir en lui, mais il aurait dû le devenir. Comment ne se sentirait-on pas plein d'espoir et de confiance quand: on bénéficie d''une aussi prompte et facile réussite ? Le moyen de douter des hommes lorsque ceux-ci s'emploient à vous rendre service sans même que vous les connaissiez ? Et Ludovic Halévy n'est pas le seul dont M. Bazin ait eu à se louera cette époque. Le fait que je vais citer est moins célèbre que celui de tout à l'heure dans la vie de l'écrivain ; il n'est pas moins touchant. Sachez donc que l'excellent Victor Retaux, dès qu'il s'aperçut du succès de Ma tante Giron, et dès qu'il comprit la destinée brillante à laquelle l'auteur était appelé, refusa d'être dorénavant son éditeur. On ne le connaissait guère. Il ne disposait pas des moyens suffisants pour accroître une jeune gloire. Mieux valait aller ailleurs et aider au
récent triomphe en choisissant une grande maison. M. Bazin garde un souvenir attendri de cette attitude désintéressée.
La carrière de l'écrivain s'est poursuivie, active et brillante. Depuis vingt-cinq ans, il nous a donné près de trente volumes qui lui ont valu le prix Vitet en 1896, la croix de chevalier de la Légion d'honneur, le 15 août 1900. Le 18 juin 1903, il était élu à l'Académie en remplacement d'Ernest Legouvé et reçu par Brunetière, le 28 avril 1904.
M. Bazin a compris qu'il devait rester fidèle à la province où il a puisé ses meilleures inspirations et nous retrouvons, dans ses romans, la Bretagne, l'Anjou, la Vendée, les Landes. Il garde l'inlassable curiosité de son enfance pour les manifestations de la vie rurale et son amour pour la terre et les humbles qui l'habitent. La gloire ne Ta point détaché de ses anciens amis. Elle ne l'a point persuadé, comme il arrive souvent, de fuir le sol natal, de rompre les racines qui l'y attachent si fortement et de renier le passé. Usait, au contraire, que la vie saine, la vie vraie^ en dehors des laideurs et des compromissions des villes, est dans ces bois, à côté de ces champs où il a joué tout petit, et qu'en accourant s'y retremper il sauvegarde son talent. Ce lui est une joie de revenir chaque année dans son domaine des Rangeardières situé à quelques kilomètres d'Angers. Aucune province de France n'est plus douce et
plus harmonieuse que celle-là. Nul paysage n'a plus d'équilibre dans la mesure et la justesse des proportions. Pas une contrée n'offre une telle richesse sous un ciel plus délicat. M. Bazin l'aime infiniment. Il aime aussi son vieux logis du xviii^ siècle entouré d'un jardin noblement dessiné et planté de beaux arbres. Sous les allées couvertes, Victor Pavie qui fut autrefois le propriétaire des Rangeardières, s'est promené souvent, et il se rappelait la bataille à'Hernani, le salon de TArsenal, son voyage à Weimar et cette mémorable soirée où M™^ Hugo, sa fille et Sainte- Beuve vinrent le visiter. Le critique des Lundis récita sous une charmille qui existe encore une poésie qu'il avait composée pour le mariage du jeune romantique :
Apaisez votre cœur, car jusquici vos nuits S'en allaient sans rosée en orageux ennuis,
Et vous fatiguaient de mystère ; Les étoiles, sur vous, inquiétants soleils Nouaient leurs mille nœuds, et de feux non pareils
Brûlaient vos rêves solitaires !
Jusqu'à ce que, naissant à propos, ait marché Une étoile plus blanche ; et d'un flambeau penché
Elle a mis sou jour sur la scène.
Et la molle lueur a débrouillé les deux, Et les nœuds ont fait place au chœur harmonieux
Que la lune paisible mène.
Pourtant^ si bon et si tranquille que soit le travail aux Rangeardières^ et, malgré son amour de cette demeure, M. Bazin voyage fréquemment. Il a visité tour-à-tour l'Italie, l'Espagne, la Sicile, la Hollande dont il nous a rapporté des ouvrages
curieux et documentés. Ce goût des voyages est bien vif chez lui puisque, tout en chérissant la terre, tout en sentant la noblesse du paysan rivé à sa tâche, il a écrit, parlant de moissonneurs rencontrés : « Ils ne voyagent pas ; ils ignorent et continueront d'ignorer la variété du monde, et combien il est doux, par les sombres jours d'hiver, d'évoquer les paysages lointains, et de jeter son âme à travers les routes, les collines, les villes qui n'ont jamais froid, et dont la beauté, faite de lumière, change à peine avec les saisons. Ils demeurent, ils ont moins de songe que nous. Je les plains. »
Telle est la très simple existence de M. Bazin que la préparation de ses livres occupe uniquement. L'écrivain d'aujourd'hui a oubUé le professeur de droit de jadis. Mais non, je me trompe, passez à la belle saison, sur cette agréable route qui va des Rangeardières à Angers^ vous rencontrerez M. Bazin allant faire son cours à la vieille faculté dont il se souvient avec plaisir. C'est là, du reste, un simple témoignage de gratitude et une simple distraction.
L'œuvre que nous avons à étudier est considérable. M. Bazin a abordé les genres les plus divers, le roman romanesque, le roman social, le récit de voyages, la nouvelle, l'essai, la critique littéraire, l'histoire. Nous envisagerons M. Bazin sous chacun de ses aspects.
Au roman romanesque correspondent Stéphanette, Une Tache d'encre, Ma tante Giron et la Sarcelle bleue. Je laisserai de côté Stéphanette et Une Tache d'encre. Entendons-nous, je ne considère nullement ces deux nouvelles comme méprisables. Elles ont des qualités d'émotion discrète, de joli attendrissement,, d'aimable fantaisie, et^ puisqu'il s'agit d'aventures sentimentales, valent mieux que la plupart de ces historiettes pleines d'effusions niaises qui paraissent chaque jour. Si M. Bazin avait voulu ne se contenter que de ce facile succès d'anecdotier, il l'aurait aisément conquis, mais, justement, il a souhaité autre chose et ni Stéphanette, ni Une Tache d'encre n'ont de signification dans son œuvre. N'oublions pas que ces livres furent pour lui une manière de délassement au milieu des travaux arides de la procédure. Celui qui les composa entendait se récréer, non instruire. Il n'avait pas pris conscience de l'importance et de la dignité de sa fonction d'écrivain ; il n'était alors qu'un amateur très distingué, un homme de goût aimant les lettres et les cultivant. C'est dans ses œuvres postérieures qu'il faut lé chercher.
La Sarcelle bleue, assez voisine d'inspiration, nous intéresse cependant davantage parce que nous pouvons y découvrir les principaux mérites de Tauteur et les procédés qu'il emploiera dans chacun de ses romans. La situation analysée ici fut maintes fois traitée. Nous la résumerons en
quelques mots. Un parrain vit auprès de sa filleule. Seul dans la vie, sans affection, il reporte sur Tenfant toute sa tendresse qui n'a point trouvé à s'employer ailleurs. Peu à peu, cette tendresse d'abord paternelle se modifie et devient de l'amour. Le sujet est délicat. Voici qui n'embarrasse nullement M. Bazin. Un des caractères de son talent est de réussir à ne jamais choquer, si dangereuse ou si pénible que soit la question qu'il aborde. Il se garde de tout dire et nous devinons tout ce qu'il importe que nous sachions. Son parrain n'est pas ridicule. La jeune fille partagée entre la pitié que lui inspire l'amour du vieil homme et son secret désir d'un mari plus convenable à son âge, reste bonne, simple et touchante. Ce type de jeune fille absolument pure, équilibrée, maîtresse de sa volonté, fidèle à son amour, tenace en ses résolutions^ subjuguant les autres par sa ferme douceur, M. Bazin ne s'est pas lassé de la peindre. Il l'a montrée, dans la plupart de ses romans, gardienne du fo)^er, aimant et respectant les siens, naïve mais point sotte, docile mais non résignée, instruite mais non pédante, active mais non sportive, telle enfin que nos pères la connurent.
Un autre souci s'afiîrme dans la Sarcelle bleue, souci que M. Bazin pousse aussi loin que possible, celui de la documentation. Le cadre de l'intrigue est d'une exactitude parfaite, d'un réalisme scrupuleux et pourtant sans bassesse, ni trivialité.
Grâce à l'habileté qu'il déploie en choisissarxt et en groupant les traits essentiels d'un paysage ou d'un décor, M. Bazin nous fait vivre la vie de ses héros; nous pénétrons dans leur demeure, nous sentons les jours lentement passer dans le demisommeil de la petite ville provinciale et nous finissons même par nous intéresser au bon naturaliste qui prépare un traité d'ornithologie. Nous sommes heureux d'apprendre ce que sont une archi-mouche, une fléole, un vulpin ou un faucon pèlerin et une mouette rieuse. M. Bazin n'est pas moins bien renseigné ici qu'il l'était dans Stéphanette pour les antiquités et dans Une Tache d'eficre pour la numismatique. Mais, ne craignez rien, son érudition reste discrète. Il n'en abusera pas comme certains écrivains étonnés de la science qu'ils viennent d'acquérir et qui la prodiguent afin de surprendre notre admiration. Il ne croit pas plus indispensable d'accumuler les mots techniques qu'il ne juge nécessaire de prêter à ses pa3^sans le patois de leur province, pour donner une impression de vérité.
Nous avons découvert plusieurs particularités de « la manière » de M. Bazin, ^{a tante Giron va nous en indiquer de nouvelles, bien que le ton du roman ne s'élève pas encore beaucoup. Un gentihomme du Croanais, Jacques de Lucé, a pour voisine Marthe de Seigny. Les deux jeunes gens se rencontrent et s'aiment. Après plusieurs épisodes chevaleresques, ils s'épousent. Cette idylle si
naïve et si simple où Tauteur a conté pour Tunique plaisir de conter, sans aucune des graves préoccupations d'enseignement qu'il aura plus tard, laisse néanmoins présager les grands drames de la Terre qui meurt et des Oberlé. C'est que, pour la première fois, dans Ma tante Giron^ M. Bazin a eu l'idée de rattacher étroitement les personnages au sol sur lequel ils vivent, de les expliquer par le milieu où ils se meuvent, de déterminer leurs goûts, leurs aptitudes, l'orientation de leur sensibilité, l'espèce de leur intelligence en fonction de leurs hérédités, de leurs traditions et du pays qui les environne. Pour la première fois, il a développé l'importance de ses paysages et créé des types d'arrière-plan dont la conduite, les gestes, l'attitude, commentent et éclairent ceux du premier plan. Dans Ma tante Giron, il y a Jacques de Lucé, Marthe de Seigny et ma tante Giron, mais il y a aussi le grand Luneau, le fermier de la GerbeUière et l'abbé Courtois. Or, si ces derniers n'existaient pas, nous comprendrions moins bien les héros principaux. Nous nous expliquerions moins leur caractère si M. Bazin ne les avait pas placés dans un cadre qu'il dessine avec une complaisance et une insistance toute nouvelle. Les nombreuses descriptions du Craonais, Luneau le sorcier-taupier qui erre la nuit à l'aventure et connaît mille maléfices, l'abbé Courtois pareil à ses ouailles, aimé d'elles, les conduisant et les dirigeant avec une joyeuse sagesse.
donnent à Ma tante Giron un accent de sincérité et une intensité que M. Bazin n'avait pas obtenus
jusque-là.
A dater de ce livre, les gens de la terre et la terre elle-même vont prendre à ses yeux une signification qu'ils n'avaient pas auparavant. Il se rendra compte qu'ils constituent un fond inépuisable de recherches et d'observations, qu'il y a un intérêt suffisamment puissant à les peindre et que, dans une œuvre de ce genre^ l'élément romanesque doit être accidentel au lieu de jouer le principal rôle. Dès lors, ses ouvrages cesseront d'avoir le caractère sentimental du début. Ses paysans vivront d'abord et les multiples aspects de la campagne destinés jadis à enjoliver une idylle, serviront à montrer de pauvres laboureurs dans la vérité de leur existence quotidienne. M. Bazin a beaucoup voyagé à cette époque. Ses conceptions se sont élargies ; sa personnalité se dégage plus nette; il connait davantage son métier; il a approché bien des misères, connu bien des tristesses. Le voici prêt à passer du roman idéaliste et champêtre au grand roman de mœurs où il envisagera non seulement la situation des gens de la terre mais aussi quelques-uns des problèmes les plus critiques de notre temps. Il peut écrire Les ^ocllet, Madame Corentine, De toute son Ame, la Terre qui meurt, les Oberlé, Donatienne, risolàj le Blé qui lève.
Dans quelles dispositions d'esprit, avec quelles préoccupations esthétiques, 'quelles théories sociales, M. Bazin va-t-il aborder sa nouvelle tâche ? Il sied de se le demander avant d^analyser ses principaux livres.
En premier lieu, l'auteur des Hsioëllet estime que Ton doit écrire pour le peuple, ou, si Ton préfère, il juge que le romancier doit cherchera atteindre le plus grand nombre possible de lecteurs. Quelles oeuvres sont actuellement offertes à cette multitude de gens, petits bourgeois, petits rentiers^ employés, qui, sans avoir une extrême délicatesse d'esprit et un goût raffiné sont cependant curieux et d'une certaine culture ? Le seul roman-feuilleton des journaux à gros tirage, habile parfois, ingénieux toujours, mais sans aucun mérite supérieur de beauté, de moralité et de vérité. Le goût du peuple est perverti ; la notion du réel lui échappe ; son imagination faussement exaltée déforme les êtres et les choses. Est-ce bien ce qu'il convient de lui fournir ? Et M. Bazin répond : « Toute œuvre populaire, et on peut dire toute œuvre de grand art, est une œuvre d'éducation et d'ascension. Elle peut être moralement indifférente, mais elle doit tout au moins récréer les âmes par le spectacle de la beauté, les alléger du fardeau de la vie, être créatrice d'une heure de joie et de repos. Elle rem-
plit toute sa destinée quand elle va au-delà, quand elle élève Thomme, le rend meilleur, le porte à la vaillance, au sacrifice et à Dieu. Jamais elle ne peut tendre légitimement à un abaissement de l'humanité. »
En dehors du roman-feuilleton, il n y a rien de vraiment noble et beau pour le peuple puisqu'il est incapable de comprendre la littérature aristocratique et puisque des écrivains comme Victor Hugo^ Georges Sand, Alexandre Dumas père ont échoué quand ils se sont adressés à lui en essayant de composer une oeuvre d'art. L'œuvre d'art accessible à tous serait-elle irréalisable ? M. Faguet le prétend. Il dit, dans ses Politiques et Moralistes : « La littérature et l'art ne sont populaires qu'à la condition d'être médiocres. » M. Bazin s'élève de toutes ses forces contre cette affirmation. Pour lui^ Tart et la littérature ne doivent pas être le privilège et la distraction d'un petit nombre. L'élite a d'autres moyens de jouissance et de perfectionnement. Le peuple, au contraire, a besoin d'être instruit. M. Bazin a là-dessus les idées de Tolstoï. Et que l'on ne vienne pas objecter l'impossibilité d'un art populaire. Il peut exister en littérature aussi bien que dans les autres domaines. Les bâtisseurs de cathédrales, les sculpteurs, les verriers pensaient au peuple en travaillant. Le plain -chant est une musique populaire. L'orgue a été inventé pour réjouir l'âme des foules. Le peuple de Paris de même que le peu-
pie de Belgique et d'Allemagne a le goût des chefs-d'œuvre de la musique. Il apprécierait avec une égale docilité et un semblable plaisir des beaux livres, si on daignait en écrire à son intention. Il les apprécierait parce qu'il est de plus en plus avide d'apprendre et parce qu'on lui en facilite les moyens. Il n'y a pas incompatibilité entre son intelligence et la beauté littéraire. Même les très humbles sont dignes que l'on se préoccupe de leur éducation intellectuelle et de leur formation morale. Si humbles soient-ils , ils ont un cœur qui peut battre, des larmes qui peuvent couler, ils ont un bon sens que le bon sens touchera. Or, une émotion saine, une pensée haute à communiquer^ c'est de quoi légitimer tout un art. » La grande littérature populaire est donc légitime et possible. Elle est possible à la condition que le roman ne soit pas un amusement de lettrés, pourvu que le romancier ne se soucie pas uniquement de plaire aux gens du monde et pourvu qu'il choisisse ses sujets ailleurs que dans les salons et la vie élégante. Le domaine du roman s'est appauvri et restreint durant ces dernières années. Il importe de renouveler les sujets et le meilleur moyen de les renouveler, le meilleur moyen aussi d'émouvoir le peuple, est de traiter les questions sociales si poignantes à l'heure actuelle. On voit l'importance de l'évolution qui s'est accompUe chez M. Bazin. Il est tout-à-fait éloigné des goûts et des principes qui inspirèrent
Une Tache d'encre ou Ma tante Giron. S'il encourut le reproche de n'écrire que des idylles, il ne le méritera plus désormais.
Logiquement, l'auteur de Donatienne est amené à décrire des personnages d'assez basse origine. Il se propose de visiter la campagne et les ateliers, d'approcher les petites gens, de surprendre le secret d'existences médiocres et cachées, de connaître ceux qui luttent, travaillent et se dévouent en silence. Il choisira par conséquent de préférence l'ouvrier, le paysan, le prêtre^ la religieuse, la vieille fille et toute une série de types de province. Le grand propriétaire, l'homme du monde, le bourgeois apparaîtront aussi dans son œuvre, mais accidentellement et sous un jour peu favorable.
L'ouvrier a toutes les sympathies de M. Bazin, et il ne nous le cache pas. Assurément l'ouvrier est brutal, grossier, rudimentaire, violent dans ses haines, souvent insignifiant et per\'erti, mais il a le naturel, la force, la franchise, le charme de la spontanéité, de beaux mouvements de passion. Il aime et il déteste âprement. La notion de l'honneur est très vive chez lui. Il éprouve le sentiment de la solidarité qui va fréquemment jusqu'à l'héroïsme et cette solidarité qui étend les grèves l'engage aussi à adopter l'enfant d'un voisin mort. On s'acharne à le représenter comme un impulsif, esclave de ses instincts et de ses hérédités, à ne voir en lui qu'un être cynique uniquement capa-
ble de boire, de jurer et de faire des révolutions. Il est autre chose. Q.ui saura les découvrir^ rencontrera des délicatesses insoupçonnées et des élans de dévouement chez le plus misérable. Du reste, l'ouvrier évolue beaucoup. Il parle volontiers. Il lit. Son rôle acquiert chaque jour une nouvelle importance dans la société moderne. Peut-être sera-t-il notre maître demain. Dans ces conditions, l'intérêt d'une enquête sur l'atelier ou sur l'usine n'échappera à personne et M. Bazin l'a tentée dans De toute son Ame.
Il n'est pas moins indulgent au paysan. Le laboureur tidèle à sa tâche, aimant et défendant le champ que ses aïeux lui ont transmis apparaît au romancier investi d'une magnifique dignité et lui inspire un respect ému. Depuis son enfance, il connaît les fermiers, les casseurs de mottes, les bûcherons ; eux aussi le connaissent et savent qu'il les aime autant qu'il aime leur terre. Avec confiance, ils se sont livrés à lui, tels qu'ils sont dans leur simplicité naïve. Interrogés, ils se sont franchement racontés et M. Bazin, minutieusement renseigné sur leurs travaux, leurs habitudes, leurs coutumes^ leurs traditions, est arrivé à exprimer leur âme, à reproduire leur langage sententieux, leurs phrases brèves et pleines de sens, à les faire vivre dans ces paysages de la Vendée qui lui ont inspiré ses plus belles descriptions. Ce sont des paysans, de grands paysans de l'ancienne race^ violents et têtus, que nous retrouvons dans
les ^Njoëllet, la Terre qui meurt, le 'Blé qui lève, et ces trois romans, sont peut-être les chefs-d'œuvres de M. Bazin.
Le prêtre est encore une des figures dominantes de ses livres, non pas le prêtre mondain, le prêtre de la grande ville, mais le curé de campagne, celui que les auteurs ont peint fréquemment comme un brave homme timide, ennuyé et solitaire, un peu abêti par son existence retirée, sans ferveur pour remplir son rôle, joyeux seulement de dîner dans les châteaux ou dans les conférences et assez semblable, en bénissant l'amour, la naissance et la mort, à un fonctionnaire quelconque. Ce type de curé de campagne n'est pas celui que nous montre M. Bazin. Ses prêtres sont vigilants, intelligents, pitoyables, soucieux de la dignité des âmes qu'ils dirigent, conscients de leurs responsabilités et transfigurés par leur sainte ardeur. Il est vrai que M. Bazin voit trop clair pour ignorer qu'une grande partie du clergé est apathique, égoïste, indifférente ou maladroite. Il n'hésite pas à le dire dans l'Isolée et le Blé qui lève.
Créature d'abnégation et de dévouement secret, la religieuse a également sa place marquée dans cette galerie des humbles. Presque toujours, les héroïnes de roman ou de drame entrent au cloître après une déception sentimentale ou un bonheur perdu. Elles n'y vont pas d'elles-mêmes. La vie les oblige à se tourner vers Dieu. Ceci est-il conforme à la réalité ? M. Bazin ne le pense pas et
ces sortes de vocations sont à son avis l'infime exception. Selon lui, la jeune fille qui se fait religieuse n'a pas eu d'aventure de cœur. Elle obéit à un attrait direct. Dédaigneuse de la vie, elle disparaît volontairement du monde et devient la sœur d'hôpital, la sœur des pauvres, la sœur d'école et ceci serait inexplicable si l'on n'admettait pas une intervention divine. Nous verrons M. Bazin reprendre et développer cette thèse dans Dé toute son Ame et dans l'Isolée.
La vieille fille, et, à côté d'elle, le professeur, le gentilhomme terrien, le collectionneur, le peintre, l'industriel, le domestique, le fonctionnaire, le commerçant, le percepteur, le médecin, la vieille dame ruinée, tous ceux qu'il afiectionne, il les découvre en province. La province a été dédaignée et ridiculisée. Depuis le temps lointain où Molière écrivait : « Pour des vers iaits en province, ces vers-là sont fort beaux », les auteurs se sont résolus à l'ignorer, ou, s'ils en parlaient, à la bafouer de leur mieux. Un roman de mœurs provinciales est presque infailliblement un roman satirique. Dans le livre, la comédie, le vaudeville et la chanson, se retrouvent d'une manière invariable quelques grotesques empruntés à la province, le châtelain ignare et orgueilleux, le châtelain pauvre, la demoiselle sentimentale et mal habillée, la femme mesquine et dévote. Il est évident que personne n'est allé se renseigner sur place et Ton croirait, tant les types se ressemblent, que les
écrivains se sont copiés les uns les autres. Sans doute de grands romanciers comme Balzac, Flaubert et Maupassant, n'ont parlé et défavorablement parlé de la province, qu'après une scrupuleuse enquête personnelle, mais eux aussi n'en ont donné qu'une image incomplète et injuste. Misanthropes, dédaigneux, ils ont flagellé des imbéciles ou des coquins et manquèrent, selon l'expression de M. Bazin de « cet amour fraternel, ce respect de la vie humaine » qui permet de se pencher sur une humble existence et de s'y intéresser. La province n'est ni odieuse, ni ridicule. Alphonse Daudet, CherbuUez, André Theuriet, Pouvillon, lui ont déjà témoigné de l'indulgence. A leur suite, M. Bazin essaiera de la réhabiUter. Il y placera l'action d'un grand nombre de ses romans et de la plupart de ses nouvelles. Il en dessinera les types qu'il aura observés avec patience et avec amour. Il luttera contre les absurdes préjugés qu'elle inspire. « La province patriarcale, parcimonieuse, toute gonflée de traditions, de recettes et de légendes, ne vit plus guère que dans le roman », aflirme-t-il, et, pour sa part, il considère qu'un romancier a plus de chance d'écrire un livre original, s'il le situe en province. La province est aimable, curieuse, intéressante et respectable à condition de savoir la regarder. Elle assure la grandeur morale et matérielle du pays. Elle sème et elle récolte pour notre tumultueuse capitale. Elle perpétue la race, la nourrit, en main-
tient l'énergie morale et les qualités essentielles. Elle prouve que nous sommes merveilleusement doués pour la diversité des métiers et des arts. Les gens qui l'habitent, ouvriers, bourgeois et paysans, ont le bon sens, le courage, l'initiative, la générosité, toutes ces qualités qui forment notre génie français, et donnent des preuves d'endurance et de probité dignes d'attention.
Nous connaissons maintenant les idées de M. Bazin et les personnages qu'il préfère ; nous savons qu'il écrira des romans sociaux où il étudiera les conflits intéressant les humbles. Nous savons d'autre part que son rôle lui apparaît éducateur et moralisateur. Comment va-t-il concilier les exigences de la vérité avec la retenue qu'il prétend garder ? Comment pourra-t-il affronter la description de certaines hontes et de certaines laideurs sans tomber dans la grossièreté ? Il y est arrivé, et, comme il est à peu près le seul romancier ayant réussi à peindre scrupuleusement des milieux bas en évitant la trivialité, il importe de surprendre son secret.
Lorsque M. Bazin écrivit "Ma tante Giron, Tot- Bouille et Nana révolutionnaient le monde littéraire ; Alphonse Daudet donnait Sapho, et Bel-Ami allait paraître. On était en plein naturalisme, et, du premier coup, le jeune romancier s'afErmait nettement hostile à cette doctrine. Il ne lui reprochait pas sa préoccupation d'étudier la nature de plus près et d'observer les humbles plus attenti-
vement. Il ne réprouvait nullement la réaction que marquait l'effort de la nouvelle école vers la vérité simple et nue, contre les intrigues invraisemblables et extraordinaires d'un Scribe, d'un Dumas ou d'un Eugène Sue^ mais, ce qu'il ne voulait point admettre, c'était le parti-pris affiché de ne peindre de l'homme que les instincts, de supprimer les âmes, d'expliquer le monde moral par des causes inégales aux effets et de repousser systématiquement toute idée religieuse, tout élan mystique. Il blâmait aussi le manque de tendresse, le perpétuel dénigrement, le besoin de chercher l'ignominie et cela seulement, que témoignaient les œuvres d'alors. L'absence de pitié, l'habitude de toujours railler et de toujours insulter^ le mé-. pris de leurs personnages qu'ils choisissent ridicules et caricaturaux^ leur dédain du misérable sur lequel ils daignent se pencher, voici ce qui choquait M. Bazin chez les naturalistes. Selon lui, ils passaient à côté de la vérité parce qu'ils manquaient à la mission de l'écrivain qui est d'embellir la vie et d'apporter l'allégresse et le réconfort à ses lecteurs. Ils passaient à côté de la vérité parce qu'ils n'étaient pas capable de s'apitoyer, parce qu'ils voulaient ignorer la bonté et la souffrance des humbles, les drames qui se jouent dans les âmes des plus abandonnés. Ils se trompaient enfin en peignant le mal avec trop de complaisance et de crudité, ce qui est inutile et dangereux, quelque soit le but que l'on se propose.
M. Bazin nous a nettement exposé ses théories touchant ces trois points. Et d'abord l'écrivain sera tendre et pitoyable : « L'écrivain doit connaître le mal, mais il n'est pas fait pour ne dire que cela, pour ne pas voir la santé à côté de la maladie, le remède à côté de la souffrance, et surtout, puisqu'il touche à des plaies, il n'a pas le droit de les aviver ou de les traiter comme une simple matière à description. L'amour ne s'arrête jamais là. Quand il se sent impuissant, il a une larme du moins pour le dire ». On voit de quelle pitié et de quelle charité, il est ici question. La pitié de M. Bazin est largement humaine, toute spontanée. Elle l'attire vers les résignés, les sacrifiés, les silencieux, ceux qui vivent et souffrent cachés, les héros obscurs de l'existence quotidienne. Il sait qu'un romancier donnera un portrait faux ou une caricature s'il n'est pas ému par les misères de ceux qu'il étudie, s'il ne s'occupe pas de leurs besoins, s'il est simplement curieux de leurs moeurs.
En second lieu, l'écrivain doit apporter le réconfort à ses lecteurs. « Le romancier doit exprimer ou laisser transparaître une conclusion saine. Je ne dis pas une conclusion optimiste; je ne dis pas célébrer le triomphe du bien sur le mal, que nous ne voyons pas toujours se manifester, hélas ! dans la vie. Je pense seulement que le livre sera bon si le lecteur, en le fermant, a senti plus vivement le danger, personnel ou social, de la faute
ou de l'erreur que Fauteur a décrite, ou s'il a plus clairement compris la grandeur et la nécessité de la loi morale à laquelle il est^ comme homme, obligé d'obéir ». M. Bazin récuse donc la doctrine de « l'art pour l'art ». La littérature, pour lui, n'est pas un divertissement, et nous l'avons déjà dit. Il ne confond pas l'art et la morale, mais prétend que la seconde n'a pas besoin d'être subordonnée au premier et qu'ils peuvent se servir mutuellement, se concilier dans une œuvre. Prenons garde, cependant, que M. Bazin n'a rien et ne veut rien avoir d'un prédicateur. Il ne crée pas des personnages, il n'invente pas un sujet afin de démontrer une idée. Ses personnages et ses idées s'imposent à lui, au contraire, et la leçon découle naturellement du drame ; elle ressort logiquement de la situation et des caractères.
En troisième lieu, l'écrivain ne doit pas peindre le mal avec trop de complaisance. « La licence de tout dire n'existe pas. Je sais bien qu'elle est proclamée, comme un dogme, par toute une école de publicistes qui prétendent que l'art n'a pas de règle, n'a pas de pudeur et n'a pas de danger. Je suis d'un avis tout contraire. «Et pourtant, le roman est une œuvre d'observation. Or, la réalité est mêlée de bien et de mal. Les situations tragiques supposent une faute dont elles sontlaconséquence.Quemontrel'auteursinonlalutteentreles plus violentes passions, le contraste entre le bien et le
mal ? L'intérêt d"un roman ne réside pas ailleurs, et, par conséquent, le romancier est obligé de connaître le mal et de le dénoncer. M. Bazin répond : « Obligé de dire le mal, il doit en éveiller ridée sans en excicer le désir. Il doit prendre garde que la peinture, tropcomplaisamment poussée, d'un sentiment mauvais, d'un vice, d'une faute, ne fasse oublier au lecteur la perversité du sentiment ou de l'acte; il faut qu'il mesure le danger de l'exemple qu'il crée lui-même, et que, par une habileté dont le public ne s'apercevra peut-être pas, sans le dire le plus souvent, il laisse aux manifestations de la volonté humaine^ leur caractère de liberté^ de mérite ou de démérite )K M. Bazin entend bien conserver le droit de tout dire., sans fausse pudeur et niaise précaution, mais d'une manière chaste. Cela est difficile peut-être, non pas impossible, et il l'a prouvé. Ne confondant pas la force avec la grossièreté, ne s'appesantissant point sur les côtés répugnants des drames qu'il écrit, mais ne les fuyant pas non plus, adroit à éviter ce qui l'embarrasse sans que l'harmonie de son œuvre en soit détruite ou son sens modifié, aimant ce qu'il peint, observant passionnément, minutieusement renseigné, M. Bazin nous a donné des œuvres d'un réalisme exact et point brutal, élégantes et distinguées, d'un sens profond et d'une large portée, fortifiantes sans parti-pris d'optimisme.
Q uels problèmes a-t-il étudiés ?
Les Noëllet sont l'histoire d'une famille de paysans que perd Téloignement et le brusque changement de situation de l'un des siens. L'individu est lié à sa famille et à sa terre ; il en dépend comme il dépend aussi de son groupe social. Son désir de modifier son existence, sa volonté de s'affranchir des traditions et des hérédités dont il porte inconsciemment le joug seront presque toujours punis et entraîneront des catastrophes pour lui et les siens. Un fils de métayers, Pierre* Noëllet, se découvre une vocation religieuse et demande à entrer au séminaire. Intelligent, orgueilleux, secrètement épris de sa jeune châtelaine, il veut s'instruire, quitter la terre à laquelle on le destine et conquérir à force de succès celle qu'il aime. Le père Noëllet, grand chrétien, s'impose les sacrifices de cette coûteuse éducation, mais, un jour, son fils lui déclare qu'il ne sera pas prêtre, qu'il a menti pour ne pas rester à la Genévrière et il annonce son intention d'aller à Paris. Il devient journaliste, a un peu de chance, fréquente les salons et approche la jeune fille à laquelle il garde le même violent amour. Elle épouse bientôt un homme du même monde qu'elle et Pierre désespéré se met à boire. Il retournera en Vendée et y mourra misérablement. Sa faute aura atteint son père, sa mère, son frère Jacques
et l'innocente Mélie qui Tadorait. Pierre Noëllet sera devenu un paysan déclassé, malheureux de s'être soustrait à sa destinée naturelle et d'avoir repoussé les idées et les sentiments de sa famille. M. Bazin ne prétendait pas prouver autre chose. Les l<Loëllet qui font souvenir de V Etape sont sa première œuvre ayant une portée sociale, la première qui renferme un enseignement. Tout concourt à en augmenter la signification^ le caractère du vieux paysan attaché au sol sur lequel il est né, la notation des mœurs vendéennes, les descriptions qui rendent l'aspect et l'atmosphère du -^pays à tel point que le métayer, sa femme et son fils paraissent faits pour cette terre de Vendée comme elle est faite pour eux.
Madame Corentine pose la question de l'enfant dans le divorce ou la séparation et nous indique la possibilité de son rôle conciliateur. De toute son Ame est l'étude d'une vocation reHgieuse selon les idées de M. Bazin que j'ai exposées plus haut. Henriette Madiot, première d'un magasin de modes, est fille d'ouvriers et sœur d'un anarchiste. Elle a connu la misère, le vice, la débauche, durant toute son enfance. Les laideurs et les hontes qui l'entourent, elle les pardonne, sachant qu'elles sont inévitables, qu'elles dureront éternellement. De cette humanité souffrante monte une plainte qu'elle écoute, angoissée. Où se trouve son devoir ? Doit-elle continuer sa laborieuse et charitable existence et accueillir la prière d'un brave
pêcheur de Loire qui est amoureux d'elle ou bien se vouer entièrement aux malheureux ? Sera-t-elle^ épouse et mère, la joie d'un seul ou la protectrice, la bienfaitrice de tous ? Elle s'interroge longuement et devient sœur de charité. Ni l'exaltation mystique, ni la crainte de la vie, ni une déception sentimentale ne la conduisent à cette résolution. Elle la prend avec joie et avec calme, par pitié des inombrables malheureux qu'elle a vu vivre autour d'elle. C'est bien la vocation tranquille et réfléchie dont nous parlions tout-à-l'heure, la seule utile et féconde à l'avis de M. Bazin qui créa Henriette Madiot pour nous empêcher de trop mépriser les fâcheux héros de De toute son Ame. Ce livre est très caractéristique de la manière de l'auteur et illustre admirablement ses théories. Il estime que la province est un cadre plus nouveau et plus intéressant que le roman. Son héroïne vit en province. Il juge que le dévouement^ la pureté et la charité se rencontrent dans les pires milieux et qu'il importe de les montrer afin de faire oublier les tares et les ignominies qu'un romancier est obligé de décrire dans certains cas. Il compose donc son livre^ en observateur éclairé, sans réticence, à la manière d'un naturaliste, avec des scènes de cabaret, ^'des intérieurs de misère, des querelles entre ouvriers et patrons, des discours révolutionnaires, toute la vie des quartiers pauvres. Il ne nous cache ni ne nous épargne rien, mais il a soin de montrer Henrieite Madiot
qui reposera nos yeux et empêchera, pour obéir encore à ses principes, la conclusion désespérée du roman.
La Terre qui meurt traite de la dépopulation des campagnes, de la désorganisation de la famille, de la lente émigration des paysans vers la ville. La terre des Lumineau s'épuise et ne nourrit pas ceux qui la cultivent. Elle ne rapporte pas même le prix des fermages. L'aîné des Lumineau, Mathurin, aime la ferme et les champs, mais il est infirme. Le second, François, se lasse de sa besogne stérile et devient homme d'équipe. L'aînée des filles^ Éléonore, le suit et achète un estaminet. Le troisième fils, Driot, gagne l'Amérique où il cultivera des champs féconds. Rousille, la cadette, reste seule auprès du vieux Lumineau qui se lamente dans la Fromentière désertée. Elle épouse le valet Jean Nesmy et, tous trois, ils essaieront de rendre la vie à leur foyer et à leurs champs. Ici encore, M. Bazin nous laisse un espoir, mais quel espoir incertain et timide ! Il se rend trop bien compte que le drame qui s'est accompli dans la ferme de Vendée, se joue actuellement dans toutes les fermes des provinces de France. A sa dignité et à sa liberté, à la vie conforme à ses aptitudes, dans le cadre qui lui convient, dans la tranquille demeure, au travail dont ses aïeux lui ont donné l'exemple et appris la noblesse, le cultivateur préfère la déchéance d'un emploi subalterne, les distractions médiocres de la ville, la
sécurité matérielle sans grandeur et sans joie. La Terre qui meurt est, je crois, le chef-d'œuvre de M. Bazin. Nulle part il ne s'est élevé à cette majesté de ton, à ce lyrisme évocateur, à cette intensité d'^otion, à cette vérité scrupuleuse du moindre détail matériel, du langage, des caractères et des descriptions. Telle scène de labour rappelle le tableau célèbre de Rosa Bonheur.
La tragédie des Oberlênesi pas moins poignante que celle de La Terre qui meurt et la portée du débat augmente encore. M. Bazin analyse les conséquences qui résultent de la rencontre de deux grandes civilisations opposées, la civilisation française et la civilisation allemande. Il est allé en Alsace. Il s'est renseigné. Il s'est aperçu qu'une partie des alsaciens accepte la conquête allemande^ soit qu'ils se félicitent des avantages que leur confrère et des garanties que leur donne la puissance économique et industrielle du pays qui les gouverne, soit qu'ils se résignent et invoquent seulement le fait accompli, leurs relations, leurs habitudes etleujs intérêts. A côté de ces germanisés, il y a une seconde catégorie d'alsaciens composée de la majorité du peuple des campagnes et même des villes, qui ignore la France et ne peut cependant s'accomoder de l'Allemagne. Ceux-ci réclament leur autonomie dans l'empire. Ils refusent le régime du gouvernement direct de Berlin et n'admettent pas les fonctionnaires prussiens. Il y a enfin les alsaciens qui demeurent fidèles et re-
demandent la patrie perdue. Nous sommes obligés de conclure à la persistante sympathie de tempérament entre la France et l'Alsace. Les Allemands ne peuvent pas espérer qu'ils germaniseront toute notre province et les faits le prouvent éloquemment. Sur un million d'habitants^ trois cent mille ont émigré dans les [premières années qui suivirent la conquête, et, chaque année, deux à trois mille jeunes hommes passent la frontière pour ne pas servir dans l'armée allemande. Autant notre victoire avait été facile lorsque nos troupes occupèrent T Alsace^ en 1633, autant nous fûmes volontiers accueillis lorsque Louis XIV et la reine firent leur entrée à Strasbourg, le 23 octobre 1681, autant les allemands éprouvent de difficultés à se faire tolérer. Ils doivent chaque jour, renouveler leurs tentatives et mettre en œuvre la force et les prévenances. Entre ceux qui cèdent au vainqueur et ceux qui lui résistent, la haine naît inévitablement. Et quels douloureux conflits ! Mais s'il se rencontre des partisans et des ennemis de l'Allemagne dans une même famille, si leurs sentiments opposés, leurs intérêts contraires insurgent les uns contre les autres ces êtres qui vivaient tout-à-l'heure dans l'amour, la paix et l'harmonie, le problème nesera-t-il pas plus angoissant encore et ne comprendrons-nous pas mieux l'atrocité de la brutale intrusion allemande dans notre province ? M. Bazin nous montre, dans le petit village d'Alsheim, la famille des
Oberlé divisée de cette façon, le mari contre la femme, le fils contre le père, la fille contre la mère, le frère contre la sœur. Leurs ambitions, leurs rêves, leurs désirs, leur manière de voir, leur façon de sentir, sont différents. En restant eux-mêmes, ils se heurtent et se blessent réciproquement. Jean Oberlé déteste l'Allemagne ; son père lui est favorable ; Lucie Oberlé aime le lieutenant von Farnow et Jean Oberlé exècre l'armée allemande. Jean Oberlé a l'amour de sa terre natale, mais cette terre n'est plus française et il se doit à la France. Partout et toujours, ces victimes de l'annexion ne trouveront que des causes de souffrances et de divisions, que des motifs de se haïr les uns les autres. Sollicités par le vainqueur, se rappelant que leur devoir est de rester français, ils vivent dans une perpétuelle inquiétude, et bientôt, dans ce foyer, les ruines s'accumulent. Jean déserte et sa sœur n'épouse pas le lieutenant von Farnow ; le frère n'a plus de sœur ; la mère n'a plus de fille; le père n'a plus de fils et M. Bazin a prouvé que l'on ne changeait pas les goûts et les mœurs d'une race, les coutumes et les traditions d'un pa3's sans amener d'irréparables catastrophes, sans atteindre ceux que l'on prétend modifier dans ce qu'ils ont de plus fort et de plus sacré : la famille.
Avec T>onatienne, M. Bazin revient aux humbles Il nous a dit ce qu'il désirait taire entendre à ses lecteurs : « En regardant aux Champs-Elysées ou
au Parc Monceau, ces théories de nourrices arrivées à Paris avec une chemise et une robe, à présent superbes, béates, tout enchâssées et ruchées de broderies, comment ne pas penser à ce contraste si dangereux, et au nombre des ménages pauvres qu'il a troublés et rompus à jamais ? L'idée, un jour, m'a frappé, et le drame, im.médiatement, s'est trouvé bâti. » Le closier Jean Louarn est très pauvre. Las de misère^ il accepte que sa femme parte pour Paris où elle se place comme nourrice. Lui gardera les enfants et, tandis qu'il attend, dans sa Bretagne, les nouvelles et l'argent qui lui arrivent toujours plus rarement, Donatienne subit le sort de beaucoup de ses pareilles. Elle se pervertit au contact de la valetaille, rougit de son humble origine, méprise son mari, et, dans la promiscurité du sixième étage, s'abandonne à un valet de pied d'agréable tournure. Elle déchoit progressivement et prend goût au plaisir. Que ses enfants aient faim, que son mari s'inquiète, peu lui importe. Le souvenir des mauvais jours ne la tourmente pas dans la crémerie dont elle est tenancière. Jean Louarn apprend son infortune. Il se ruine, remplace la femme absente par une maîtresse et l'aventure se terminerait tragiquement s'il ne tombait pas victime d'un accident affreux. L'aînée des enfants écrit alors à Donatienne qui revient et commence aussitôt le labeur qui lui vaudra son pardon. Notezle^ M. Bazin exprime sous une forme différente^
la même idée que dans Les Noèlleî. L'individu transporté hors de son milieu naturel compromet la dignité de sa vie et détruit son bonheur en même temps que celui des siens. Sa seule ressource est encore de retourner à son lieu d'origine. Donatienne est à plaindre, mais Jean Louarn et les enfants méritent notre pitié bien davantage. Ce sont les vraies victimes, et, en nous le démontrant, en nous laissant entendre que le cas de ces pauvres gens est, hélas, trop fréquent, M. Bazin a ôté à son œuvre tout caractère banal et anecdotique. Il y a quantité de Donatienne et quantité de Jean Louarn. Leur histoire, à tous, est contenue dans ce livre. Donatienne est le sujet le plus audacieux que M. Bazin ait abordé. Il a réclamé le droit de peindre les pires misères sociales et il en use sans fausse pudeur, dénonçant la vérité et toute la vérité. Or, elle est ici singuUèrement embarrassante à exprimer pour un écrivain qui prétend rester chaste. Voyez le péril. La peur des mots pouvait obliger M. Bazin à rester en deçà de la réaUté, et la honte, le tragique de la situation nous échappant, ses héros ne nous auraient [pas émus ni intéressés. D'autre part, trop de complaisance dans les descriptions et d'insistance sur les détails eussent enlevé au roman son caractère moral. M. Bazin s'en est tiré à son honneur. Il a prouvé une fois de plus que Ton pouvait tout dire en ne disant pas tout. Donatienne n'a rien de la brutaUté d'une œuvre naturaliste. Cependant elle
n'est pas moins exacte et documentée. Surtout, Ton y sent cette tendresse, cette pitié fraternelle de Fauteur à Tégard des créatures étudiées qui transfiguerait l'aventure le plus médiocre et en rehausserait le ton.
L Isolée offrait des difficultés assez semblables à celles de Donatienne, si l'on tient compte des scrupules de M. Bazin. Au lendemain des persécutions religieuses, lorsque les couvents eurent été abandonnés, Fauteur de Sicile s'est demandé ce que deviendraient toutes ces femmes brusquement et brutalement rejetées dans le monde qu'elles avaient fui. A quelles misères morales et matérielle étaient-elles destinées ? Comment gagneraient-elles leur vie ? Où seraient-elles réparties, alors qu'il n'y a pas de place pour elles ? Les unes se sauveraient^ mais les autres succomberaient infailliblement. M. Bazin a choisi plusieurs types de religieuses et il a raconté leur lamentatable odyssée. Il a dit leur étonnement et leur gêne de se retrouver indépendantes. Il a expliqué la mélancolie et l'étrangeté de leur situation, qu'elles retournent chez elles [ou que des étrangers les accueillent. Il a peint les tentations qui les guettaient. La jeune fille entrée au couvent par faiblesse et par crainte du monde sera bien plus faible encore et plus désarmée quand elle sortira. N'a-t-elle pas désappris à se garder ? Et M. Bazin met en scène sœur Pascale qui est entrée au couvent comme dans un refuge contre
elle-même et contre les autres. Libérée, elle entend les propositions d'un jeune homme et, sans lutte pour ainsi dire, se donne à lui. Elle tombe même plus bas et devient une prostituée. Son public habituel a reproché à M. Bazin le personnage de sœur Pascale et ces reproches sont absurdes, en dehors de toute question d'opinion religieuse. Qu'a voulu montrer M. Bazin ? Que les vocations étaient de deux sortes. Si certaines religieuses ont eu, pour prendre l'habit, le motif de sœur Pascale, d'autres ne l'ont fait qu'après mille réflexions et en parfait èquiUbre d'esprit. Celles-ci garderont leur énergie et triompheront. Celles-là sont perdues d'avance. J'ai déjà dit les conditions que réclamait M. Bazin pour conclure à l'excellence d'une vocation. L'Isolée n'estquela démonstration de sa théorie et sa théorie est juste puisque les circonstances la vérifient. Aussi bien il était indispensable de dire la chute de la sœur Pascale comme il l'était de peindre le béat égoïsme de l'abbé Le Suet. Toutes les religieuses ne sont pas des saintes et tous les prêtres ne sont pas des héros. Prendre le parti de l'ignorer dans une étude sociale où l'on dessine les principaux types choisis parmi les uns et les autres serait puéril et niais. Et puis, il nous faut encore revenir aux deux quaUtés maîtresses de M. Bazin, la pitié et la décence dans l'expression. Grâce au romancier nous plaignons beaucoup plus la sœur Pascale que nous ne l'accusons. Nous sentons bien que ce
sont les événements qui sont la cause du mal et non pas l'insuffisance de sa foi. Enfin, je ne crois pas qu'un lecteur, même timoré, puisse s'alarmer du moindre passage de ce livre.
Le Blé qui lève raconte la vie morale d'un pauvre personnifiant l'histoire des classes ouvrières depuis cinquante ans. Gilbert Cloquet fonda, en 1891^ le syndicat des bûcherons de la Nièvre. Très simple, désirantla justice universelle, aimant ses compagnons, il ne tarda pas à obtenir de bons résultats. Les marchands de bois et les ouvriers grévistes, convoqués par le préfet en 1893, acquièrent le relèvement des tarifs. Gilbert est au comble du bonheur. Ce bonheur ne dure pas longtemps. Bientôt arrivent les violences, le sabotage des patrons et le lynchage des non-syndiqués. Les ouvriers sont avides de profits et entendent travailler le moins possible. Ils ne tardent pas à détester Gilbert et tentent de l'assommer. Le malheureux espère que sa fille le consolera. Il a beaucoup gâté cette enfant qu'il adore. De nouveau, il est déçu. Marie Cloquet épouse l'ouvrier Lureux qui ruine sa femme et son beau-père. Gilbert n'a rencontré que de la haine dans sa famille et au milieu de ceux qu'il désirait secourir. Sans aucune affection, ruiné, il quitte le pays où il a tant souffert et gagne la Picardie. Son ami Hourmel le recueille. Conduit par Hourmel dans une maison de retraite belge, à Fayt-Manage, Gilbert revient à la religion de ses premières an-
nées. Il connaît maintenant le secret de tout supporter^ ce qu'il faut dire aux hommes pour leur rendre la vie meilleure et leur donner l'amour les uns les autres. Il revient chez lui et, semeur nouveau, sent germer le blé qui lève. Ce roman n'est pas original, sans doute. Mais, attendez. Pourquoi Gilbert Cloquer a-t-il commis des erreurs et manqué d'orientation ? Parce-que ceux qui auraient du veiller sur lui et le diriger se sont soustraits à leur tâche. Le prêtre et le châtelain doivent aimer le paysan, le conseiller, inter\-enir dans sa vie et lui marquer sa voie. C'est ici la portée sociale du roman de M. Bazin. Or le patron de Gilbert^ M. Portier, ne s'est pas soucié de son employé. L'abbé Roubiaux reste dans sa cure et ignore ses paroissiens qui ne le connaissent pas davantage. Le général marquis de Meximieu ne se rend pas compte non plus qu'il a charge d'âm.es et il n'apparaît à Fonteneilles que très rarement, détruisant son domaine pour satisfaire au luxe de sa vie mondaine. Les paysans privés des exemples qu'il faudrait leur mettre sous les yeux^ n'ayant aucune éducation religieuse, ne réagiront pas contre leurs instincts. Ils seront la proie de l'anarchie poHtique et détesteront leur maître. Gilbert Cloquer lui-même, qui est bon, sera forcé de chercher sa voie et de la découvrir en dehors de ses protecteurs naturels. Le châtelain n'a pas le droit de quitter sa terre ; le prêtre a le devoir de surveiller ses ouailles. Michel de Meximieu le comprend
et essaie de réparer les fautes de son père. L'abbé Roubiaux tardivement éclairé, s'en va, de ferme en chantier, à la conquête de sa paroisse. M. Bazin avait dit le péril qu'affrontait le paysan en émigrant vers les villes. Il a complété son œuvre en expliquant les motifs de la désorganisation et de la démoralisation des campagnes.
Si nous réunissons ces divers ouvrages en les synthétisant dans une vue d'ensemble, si nous essayons de dégager la portée morale et esthétique de ces romans, nous constatons que M. Bazin s'est pleinement réalisé dans le sens qu'il souhaitait. Il a bien écrit des romans populaires, c'està-dire des romans qui peuvent être lus, sentis et compris par le plus grand nombre, et ces romans sont des romans d'art parce que M. Bazin a dédaigné les moyens grossiers qui sont usités dans ce genre-là, les complications de l'intrigue, l'accumulation des incidents, le mélange du bas comique et du tragique invraisemblable. Dans les livres de M. Bazin tout est simple, logique, harmonieux et mesuré ; tout s'équilibre et se compénètre parfaitement ; les aventures et les péripéties sont réduites à leur minimum; il n'y a que des caractères se développant d'une manière normale au milieu d'un petit nombre de circonstances destinées à les mettre en valeur et dans un cadre qui les éclaire. Les descriptions sont le commentaire lyrique du drame, des décors où les personnages se dressent en pleine lumière, avec un relief remarquable. Ils
parlent et agissent ; ils vivent devant nous et cela suffit, tant Fart du romancier est suggestif, pour que nous saisissions son intention. Chacun de leurs gestes^ chacune de leurs actions porte en soi son enseignement et concourt à la démonstration finale de l'œuvre. M. Bazin dédaigne les exposés théoriques et les analyses qui ne serviraient de rien. Voici qui est excellent pour l'esprit clair et prompt du peuple que trop de subtilité psychologique embarrasserait. Il préfère l'action au raisonnement et saisit mieux ce qu*on lui montre que ce qu''on lui explique.
M. Bazin voulait éviter les exagérations^ les bassesses et les inutiles violences du naturaUsmç. Ses efforts dans ce sens ont été couronnés de succès. Il a connu et vérifié ce dont il parle ; il n'avance rien qu'il ne le tienne pour certain ; chacun de ses ouvrages lui a demandé une patiente enquête ; il n"a peint que d'après nature, ayant ses modèles sous les yeux ; enfin il n'embellit, ni ne déforme la réalité. Et cependant ses livres ne sont ni grossiers, ni cyniques. Il sait choisir les traits dont il se ser\'ira, et, à signification égale, prendre ceux qui ne choqueront pas ses lecteurs. Il conserve toujours la pudeur dans la pensée, la retenue dans l'expression et cet art de bien dire qui caractérise l'honnête homme. Son réaUsme a une note juste et sincère et nous montre les ressources que pouvait oflBrir Técole de
Zola et de Flaubert à un écrivain doué de goût et de tact.
M. Bazin souhaitait instruire et moraliser. Toute son oeuvre est une apologie de l'ordre, de la hiérarchie, de la discipline et de la tradition. Il y exalte la religion régularisatrice des énergies et capable de régir les âmes. C'est une œuvre de bonne foi, mais écrite par quelqu'un que la force de ses croyances et de ses idées ne saurait entraîner dans les polémiques inélégantes, les exagérations et le parti-pris. M. Bazin n'a pas de préjugés, ni d'aveuglement. S'il prétend enseigner, il veut le faire par la persuasion et ses livres ont, en effet, une grande force persuasive parce qu'il aime et parce qu'il plaint les misérables dont il étudie la destinée. Cet écrivain qui s'est donné la tâche de consoler ses lecteurs et de leur rendre l'espoir n'est certes pas le fervent optimiste que les critiques superficiels ont vu en lui. Il a, pour cela, trop de clairvoyance, et, si nous n'étions pas convaincus, il suffirait de nous reporter aux romans que nous venons d'analyser, mais il sait que l'humanité n'est pas mauvaise toute entière, qu'un sourire de vaillance est plus attendrissant sur les lèvres de l'infortuné et qu'un rayon de soleil peut venir tout-à-coup éclairer et réchauffer notre route, si sombre, si froide et si déserte qu'elle soit. Il sait encore que toute faute a son excuse, que toute offense mérite pardon, et^ après avoir lu Donaîienne, la Terre qui meurt, risolée, nous nous
sentons plus confiants et plus fraternels. Un meilleur éloge de ces livres n'est pas possible puisqu'ils remplissent le but que M. Bazin s'était fixé.
Avec ses récits de voyage, Sicile, Terre d'Espagne, Les Italiens d'aujourd'hui, kA l'Aventure, Croquis de France et d'Orient, M. Bazin nous révèle un autre aspect de son talent. M. Bazin garde dans les pays qu'il visite son esprit curieux et observateur, l'attention bienveillanre, le facile attendrissement mêlé d'ironie sans amertume et de saine gaieté qui caractérisent ses romans. Il voit bien et vite. Il voit juste et loin et pousse ses investigations dans tous les sens. Tout lui est bon pour se renseigner. Il approche les fonctionnaires, les hommes politiques, les écrivains, les grands propriétaires, et les interroge sur leurs occupations, leurs goûts, leurs préférences, leurs opinions politiques, l'idée qu'ils ont de la France et des nations européennes. Ces enquêtes n'ont rien de déplaisant, ni de pédant. On dirait une conversation entre gens bien élevés qui échangent leurs vues avec une modération pleine d'urbanité. M. Bazin ne s'en tient pas là et interroge les humbles qu'il rencontre en chemin de fer ou ailleurs. Ceux-ci lui fournissent quelques-uns des plus savoureux détails de ses livres. Au besoin il se fait accompagner, sachant que rien ne remplace i'éru-
dition et l'expérience d'un habitant curieux et amoureux de sa ville ou de sa région.
Les récits de voyage de M. Bazin valent sans doute par son habileté à rendre l'aspect des lieux et par de poétiques descriptions, par la notation amusante des moeurs et le don qu'il a d'animer un paysage en y faisant vivre avec leur langage et leur véritable aspect les gens qu'il rencontre, mais ses notes ont souvent une plus haute portée. Il étudie la vie de la cité qu'il traverse, son administration générale, ses écoles, ses facultés, ses hôpitaux, son commerce, son industrie, et, ces questions économiques et sociales, il les examine dans le présent et dans le passé. Il envisage leur avenir, ainsi que pourrait le faire un spécialiste. Lisez, par exemple, ses considérations à propos de Tessor industriel de l'Italie, à propos des universités de Sienne et de Bologne. Il nous dira le nombre de leurs élèves, la façon dont ils sont installés, les traditions auxquelles ils restent attachés, leur mode d'existence et les projets soumis au parlement qui modifieront peut-être cette organisation. Ailleurs^ il retrace l'histoire de la reconstruction trop hâtive de Rome. Plus loin, voici un exposé de la question de V^Agro T(pmanOj puis une savante dissertation sur la Malaria et les remèdes qu'il conviendrait d'y apporter. M. Bazin visite une caserne, à l'occasion. Quel est l'ordinaire du soldat, leur tenue, leurs habitudes, les rapports des chefs et des hommes ? Commen
s'opère le recrutement ? Ce sont autant de questions qu'il approfondit. Le théâtre reflète admirablement les moeurs d'un peuple. L'écrivain ne manquera point d'y aller. Une littérature est riche en indications de toutes sortes. M. Bazin se renseigne sur la littérature espagnole et italienne ; il analyse de préférence les œuvres d'inspiration populaire et nous signale les auteurs étrangers qui mériteraient d'être mieux connus chez nous. Et de notre littérature, que pense-t-on en dehors de la France ? Ceci a également son importance. Les journaux sont curieux. M. Bazin en donne des extraits. Il écrit : « Les affiches sont un document de premier ordre en voyage », et transcrit les plus significatives ou bien relève une inscription sur un mur. On le sent vraiment mêlé à la vie et aux luttes des villes qu'il traverse.
Ce dont il faut lui savoir gré, c'est de rester aussi aimable, aussi dénué de toute prétention et d'éviter le ton dogmatique. Riche de connaissances, il établit des rapprochements curieux et ingénieux, fait valoir le charme d'un proverbe local, d'une expression amusante, d'un mot savoureux, mais se garde d'insister et de chercher à nous étonner par son érudition. De même il a la simplicité d'avouer ses ignorances, en architecture par exemple. Il n'a pas la prétention de ces voyageurs qui voudraient tout expliquer, ne sachant rien. Il n'a pas non plus d'enthousiasmes exceptionnels et d'admirations obHgatoires. Quand une chose,
même célèbre, Ta déçu, il l'avoue franchement. Leur abandon, leur spontanéité, leur richesse et leur sûreté d'informations, leur pittoresque prêtent un grand charme aux récits de voyage de M. Bazin.
Conteur et essayiste, l'auteur de risoUe nous a donné divers recueils. En Province, Récits de la Plaine et de la Montagne, Le Guide de V Empereur, Contes de bonne Perrette, Mémoires d'une vieille File, Le Mariage de mademoiselle Gimel, dactylographe.
On y trouve, mêlés, des études de mœurs, des paysages, des croquis, des souvenirs, des anecdotes, des légendes, de petits drames, des rêveries. Un badinage sur « La date de l'ouverture », le récit d'une visite à l'île de Ré, des notes touchant les bibliothèques populaires, une requête au ministre pour la protection des falaises de Bretagne y voisinent avec des contes qui prouvent que M. Bazin connaît la province française jusque dans ses moindres recoins et qu'il l'aime. Les personnages sont ceux dont j'ai classé précédemment les types. Je n'y reviendrai donc pas et on me permettra de ne point m'attarder à ces recueils. Les procédés que M. Bazin emploie ici sont identiques à ceux de ses romans. Je ne pourrais que me répéter.
De même, je me bornerai à signaler le recueil de Questions littéraires et sociales, parce que
M. Bazin s'est borné à y exposer ses idées sur l'art en général et le roman en particulier et que je me suis efforcé de les dégager tout-à-rheure. Enfin, la monographie consacrée à VEnseigne de vaisseau Paul Henry et l'histoire du Duc de Nemours ne sont que des accidents^ très heureux du reste, dans cette oeuvre abondante et variée à laquelle on peut appliquer la phrase célèbre de La Bruyère : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon et fait de main d'ouvrier. »
Albert de Bersaucourt.
Décembre, 190^).