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René Boylesve

M. René Boylesve est né en 1867. à La> Haye- Desc-artes, en îndre-et-Loire. L'esprit méthodique d'un Taine déduirait de cette origine tirée d'une province calme, mesurée, à la campagne claire, nette et n vante, que la personne et le talent de M. Bojlesve doivent être de mesure et de calme ordonnance. Le système ne faillirait point à conjurer juf?tement. La vie de M. Boylesve ne présente à lai curiosité nulle circonstance extraordinaire: on ne saurait découvrir même l'histoire d'une légende un peu frappante qui aurait accompagné ses débuts dans la littérature, ni la moindre de ces extra^ vagances de jeune écrivain excusables chez les jeunes poètes de tous les temps, et si communes dans les cénacles des années 90. — Sa seule préciosité fut d'écrire les Bains de Bade comme un pastiche, pour le style et l'orthographe, de l'écriture des siècles passés.

M. Boylesve est d'une famille d'hommes de procédure, sans doute assez éloignée des ambitions littéraires. Néanmoins il ne semble pas

(1) Cette étude parnt one première fois, eu partie, dans le Monde nouveau (décembre 1919).

qu'elle eût lieu de s'effaroucher d'une vocatiou intempestive, ^i. René Boylesve n'ayant juste ment point manifesté d'exubérance. Le goût de la. lecture retint à vrai dire assez jeune le futur romancier de s'abandonner aux jeux habituels à son âge; il était d'allure pensive. Qui d'ailleurs ne reconnaîtrait sur les portraits de M. Boylesve le témoignage de ce regard profond et réfléchi qui n'est point une acquisition de l'âge mûr, mais une disposition manifeste dès l'eufance? Dans la maison de campagne touraiUgelle, l'enfant feuilletait ces journaux illustrés pour familles que Ton n'appelait pas encoi*e des Magazines^ mais bien des Magasins et qui étaient surtout pittoresques. Ce fut là sa. première curiosité. Il paraît que la vraie littérature lui fut révélée d'abord par les livres de Lamartine, singulièrement Jocelyn — et c'est assez romanesque.

Recevant successivement réduc<atioai ecclésiastique, puis celle de l'Etat, M. Boylesve puisa peut-être dans cette variété une tendance accrue à la mesure et à l'équité. Arrivé à Paris, après son baccalauréat, il fréquenta la Faculté de Droit et cette Ecole Libre des Sciences Politiques qui, comme l'on voit, ne forma, pas uniquement des conseillers d'Etat et des diplomates, mais où on ne saurait guère avoir fréquenté d'autres gens que de bonne compagnie. Cependant M. René Boylesve ne tâta même point du

poste d'attaché d'ambassade ou de 3" secrétaire, comme le fit Paul Hervieu qui d'ailleurs possédait davantage le masque froid et impassible, mais un peu coupant de l'emploi. M. René Boylesve se mit simplement à écrire des nouvelles qu'il plaçait dans des journaux et des revues, par exemple la Revue "bleue. On ne sait au juste ce que fut sa vie de débutant homme de lettres, tant elle fut réser\^ée, éloignée des salons, soussoLs et anière-boutiiiues littéraires. Sans doute parût-il dans certains groupes?, tout juste suffisamment pour qu'on ne piit dire de lui qu'il exagérait l'isolement et s'en voulait faire une excentricité.

Vers 1895 on le trouve avec Stuart Merill et Hugues Rebell, dans le comité de rédaction de l'Ermitage de M. Henri Mazel.

A dire vrai, la faveur des lecteurs et le concours des gens de goût littéraire lui anivèrent simplement, par le charme de son esprit, sans qu'il se soit départi d'une réseiTe très particulière vis-à-vis de la publicité, môme dans ce qu'elle a de plus légitime lorsqu'il s'agit d'un dont c'est après tout l'occupation principale de s'entretenir avec le public et le droit d'être connu de lui. Certes, cette réserve n'est point celle craintive et irritée d'un Maupassant; elle est naturelle à M. Bojlesve qui ne prétend pas se cacher plus que se faire voir.

Ce n'est pas une recherche chez lui. mais une

disposition naturelle qui se manifeste encore dans son œuvre.

L'écrivain n'est pas prodigue avant en vingt ans, publié à peine une quinzaine de romans pt sa signature ne courant pas les gazettes. Mais il est encore plus économe dans la mesure où il sait organiser sa production : si celle-ci n'est pas diffuse, elle n'est pas non plus excessivement restreinte comme cela se rencontre chez certains qui ne consentent à donner de bons à tirer que tous les cinq ou dix ans^. M. Boylesve est mesuré et réglé. Il a excursionné non sans demeurer parfaitement lui-même, en des genres, toujours. romanesques, de nuances variées. On ne peut gwève mieux dire des livres de M. Boylesive que ce qu'en a dit un de ses amis, qu'ils sont de « belles histoires )). Il se plaît à les rticonter et se charoie lorsqu'il écrit librement. Il étale parfois un peu trop l'iisage qu'il fait de cette liberté : elle paraît un peu voulue et impertinente dans la Leçon d'amour dans un parc^ encore que pimpante et légère. C'est une élégance qu'il se donne. L'élégance du nonchaloir à ses risques lorsque la plume court vite et oublie d'effacer les mots de trop et elle est un émollient pour la phrase qui semble pariois s'abattre avec mollesse.

C'est encore une élégance, ce contraste de M. Boylesve qu'il y ait parmi ses livres des ouvrages qui peuvent être rais quasi entre ton-

tes les mains, aloi-s que tel autre voisdnerait volontiers avec les contes galants du xvin« siècle, ce qui n'a pas empêché leur auteur d'être teîiu pour un sujet fort académique ; d'ailleurs le Parfum des Ues BorroméeSy qui n'est du reste pas celui à placer dans la bibliothèque du xvni®, mais qui est un livre fort voluptueux, ne l'est qu'un peu plus librement que Jcmi d'Agrè- Vf- ou V Amour qui passe par exemple, qui ont le même fcmd que lui et sont de romanciers considérés comme des plus tranquilles.

Le plus souvent l'auteur de Mademoiselle Cloque conte tranquillement, avec sympathie. Quelquefois l'ironie s'étend avec plus de complaisance; les gestes ridicules des personnages sont présentés comme de tout naturels dans ce ton de froide constatation qui pince fort : c'est le ton du Bel Avenir. Conte aussi que le Meilleur ami : situation de vaudeville sentimental et dénouement douloureux. Mais l'œuvre de maturité de ^I. Boylesve ne s'est encore pleinement manifesté, croit-on, qu'une fois, mais eu devant la vie aux œuvres précédentes, de telle façon qu'il y a un avantage essentiel à connaître les romans antérieurs pour pénétrer dans toute la vérité de sa vie celui de Madeleine jeune femme. Ce chemin tranquille et charmant eut l'avantage de mener M. Boylesve à TAcadémie Française fort rapidement; sauf erreur, il y fut, à son entrée, de ses confrères littéraires, le dernier né à

la vie des lettres. Pour point de repère on peut songer qu'il n'eut aucun titre à entrer au grenier des Concourt qui ferma précisément en 1896, l'année du premier livre de M. Boylesve. Sous cet angle, les symbolistes apparaissent des ancêtres; d'ailleurs certains des premiers romans un i>eu sensu elsi de M. Boylesve réagissent sans doute contre le symbolisme trop cérébrailisé — comme réagissent aussi d'autres romans de la même époque et, peut-on remarquer, souvent dus à des poètes participants du mouvement symboliste; pour ceux qui tiennent absolument à toujours dresser l'auteur dont ils parlent contre d'autres, c'est cette réaction-là qu'ils peuvent trouver chez M. Boylesve plutôt qu'une contre le naturalisme — et ceci encore le rajeunit d'une génération littéraire, encore qu'il convienne de ne pas trop le séparer des conteurs du groupe de la Plume, ou des poètes du groupe de la Plume devenus les conteurs du groupe de la Revue 'blanche. Et comme, ce qui n'est pa« du tout mauvais, une récente collection de romans de jeunes auteurs s'est inaugurée par le Tu n'es plus rien de M. Boylesve. celui-ci se trouve toujours à sa place d'avant, d'où il donne la mesure à une génération de conteurs résolus à reconnaîti^ê l'éminente qualité de lai fantaisie, alliée à l'obsen'ation psychologique et dont lii recherche semble se borner à se divertir et à divertir en écrivant d'agréables r-écits avec, un minimum

de préoccupations étrangères à l'art d'écrire — par exemple soutenir une thèse ou entrer dans la mêlée sociale.

M. René Bojlesve a Tespiit de mesure et d'équilibre : c'est ainsi qu'il faut le considérer parce que c'est sa vérité psychologique et aussi que par là il répond au goilt évident d'un certain nombre de jeunes écrivains littémirement fort qualitiés.

L'équilibre de M. Boylesve est ^'oTicier tant c'est de lui aimer passionnément la vie et totit à la fois garder une réserve, une norme intérieure rebelle aux délires excessifs. Son œuvre entière est faite de ce contraste.

D'ensemble, cette œuvre paraît hésiter entre des romans de mœurs provinciales qui feraient de leur auteur un totit petit Flaubert et des romans psychologiques, d'abord à la recherche morale de l'éducation sentimentale — ce qui serait encore d'un petit Flaubert — , ptiis animés d'une vie interietire pltis constituée. Elle olfi-e d'abord un essai d'anarchisme moral hanré par la construction d'un nouvel ordre sentimental sévère et réfléchi. Le Médecin des Dames de Néans peut être tenu pour une analyse de l'éveil du déMr chez un adolescent, un i*enversement assez complet des valeurs sentimentales ordinaires et une recheix^he d'une diivctiou neuve accor

(lée à l'éducation de rîustiiict amoureux. Le normateur de cette éducation sembla avoâr entendu parler de Nietpzche et admirer fort les premiers livres de M. Maurice Barrés; il retourne le culte du moi en un culte d'autrui parce que cela l'intéresse de développer une sensibilté malléable et que, pour cela, il est doué de l'inconscience nécessaire à détruire ceux qui pourraient étouffer cette sensbilité. ou tout au moins confisquer un peu de son émancipation. Si ce n'était qu'ici persiste une volonté de donner à Fessor de la vie une direction après tout distinguée, bien que ses moyens puissent dérouter, et que là demeurera le constant souci de la vie, le- contraste serait marqué entre le Médecin dt'S Dames de Néans et l'ordre moral de la Jeune fille 'bien élevée par exemple ou do Tu n'es plus rien oîi l'anéantissement de lindividu prend l'allure d'un commaudemt^nt nécessaire. Il n'y a pourtant qu'une différence de do«age : là c'est le souci d'épanouissement vital' qui domine, ici le souci de direction intérieure. Dans l'un et l'autre cas, les deux ordres se mêlent et celui qui semble tout à fait sacritié garde souvent plus de force qu'il n'apparaît et que M. Boylesve ne le pensait peut-être lui-même en écrivant : il a tellement le sens de l'équilibre des sentiments qu'il le redresse inconsciemment lorsqu'il prétend faire une sortie un peu vive.

Et le Médecin des Dames de Néans est, à la lettre, une sortie. C'est une poussée contre la contrainte de l'éducation effamucliée des choses amoureuses. Et cette révolte elle-même, dans? see expansions fiévreuses est amère, et le jeune révolté souffre de lapider son passé dans 1( moment exact qu'il le lapide. On perçoit parfaitement, lisant ce roman d'émancipation, que l'auteur résistait intérieurement contre ce qu'il écrivait; on prévoit que, plus tard, l'émoi juvénile calmé, il donnera des œuvres graves pour peu qu'il lui plaise laisser simplement son enfance se raconter. Et c'est à écrire vrai, la propre enfance et l'adolescence de M. Boylesve qui imprègnent toiw ses romans — on peut le dire : ses livres le crient trop haut pour que chacun ne l'entende pas. Un tout petit conte recueilli plus tard dans la Marchande de petits pains pour les canards, précise un menu froissement de sensibilité puérile et peut expliquer la vive sortie du Médecin des Dames de Néans qui lui est tout juste contemporain, et annoncer aussi des récits comme VEnfant à la Bahistrade. Beaucoup des romans de iM. René Boylesve sont très précisément ce qu'Adrien Mithouard appelait « un poème d'homme sur sa. pensée d'enfant ».

Une sensibilité qui s'est refennée sur ellemême, parce qu'elle a senti que ses secrets n'eussent point été compris par les autres et étroi-

tement guindée par la vie prorinciale; mais une sensibilité très intense, apte à analyser les sensations qui l'ont nourrie et à reporter cette clairvoyance sur les autres, voici le fond même du romancier.

D'abord le temps écoulé ne paraît pas suffisant pour réaliser les émotions reçues du pays tourangeau, une tenace empreinte de réserve en subsistant cependant. M. Boylesve semble avoir cherché par le monde des lieux propres à exaspérer les sentiments de ses personnages : il trouva aux Bains de Bade^ à Venise ou ailleurs, une sorte de concordance un peu romantique entre des aspirations amoureuses vives et des impressions de nature et d'art. Puis il construira des soii:es de nids d'amour : un parc galant, aux labyrinthes discrets, aux statuettes licencieuses, — un petit coin capiteux où tout semble chanter et respirer le désir : une des îles Borromées, bien isolée par la mer du reste du monde.

Du Lido, de l'Isola bella, d'une mystérieuse cellule de la Ohaçtreuse, M. Boylesve se plaît à décomposer les attraits. Il possède un talent très fin à séparer les sensations les unes des autres, à les nuancer, à les faire pénétrer dans les âmes comme d'insidieux libérateurs de sentiments d'amour. Il hiérarchise ces émotions dans Tordre où il pense qu'elles s'insinuent : les sons, lea parfums, plus sournois, l'émotion d'art, plus

élevée. Enfin, l'amour couronne le tout, ou plus véritablement est le sentiment qui pousse tout de suite dans Patmosplière créé par les émotions plus matérielles. Cette petite construction ?st un peu sensualiste; on n'apprécie point sa propre valeur psycliolo^que, AI. Boylesve, d'ailleui*s, ne la professant pas doctoralemeut. n'en faisant que matière à d'agréables contes, parfois aux tableaux fort licencieux, plus généralement très doux et distingués.

Au surplus, les esprits gardent une réserve sentimentale vigilante au milieu de ces attraits voluptueux. On voit bien qu'ils viennent d'ailleurs, que leur enivrement n'est que passager, qu'ils sont transplantés là et que, retournés chez eux, l'enchantement sera sans suite pour leur existence.

C'est peut-être un peu plus de bonheur que ne souhaiteraient des moralistes rigoureux à qui il plairait apercevoir une fâcheuse empreinte laissée pour la vie dans le cœur de ces imprudents, éclipsés pour un moment "au pays du romantisme; mais ces gens ne sont pas de simples conteurs. M. Boylesve s'étonne, dans une préface, que l'on veuille que tels de ses romans prennent parti et n'aient pas seulement un sens imprimé par la seule vie objective des personnages; on connaît ce procédé qui est celui d'écrivains carrément persuadés de Timportance sociale de leurs expériences romanesques. Cette

persuasion n'a certes pas accès à ce point dans l'esprit de M. Boylesve; il peut pourtant ne pas être à l'abri des doctrinaires qui. glosant sur ses livres, pourront les faire servir à leurs thèses. D'ailleurs, M. René Boylesve a toujours gardé l'attitude de l'observateur hors et au-dessus de ses personnages : sa gravité les juge d'une phrase souriante, signifiant plus par l'esquisse de son sourire que par le contenu strict de ses mots. Il paraît que les gens de Touradne ont cette disposition : on ne saurait trop les féliciter du tranquille jugement et de la retenue qu'elle montre, ni M. Boylesve d'en avoir conservé l'habitude. Au surplus, de ce romantisme intellectualisé, que l'on peut aimer au même titre que celui de M. Barrés dont il tient, M. Boylesve s'est écarté pour apprécier de près sa province. Ce fut l'occasion de romans de mœurs d'une analyse très sûre. Au seuil de cette série, un dernier éclat romantique historié le début de Mademoiselle Cloque. C'est l'apparitLon de Chateaubriand. Le vicomte honore Mlle Cloque, environ 1833, d'une manière de testament oral : il estime que le siècle, encore jeune, verse de plus en plus dans lai médiocrité, que la nature humaine va en s'amoindrissaiit. — Aujourd'hui, tel attristé de la vie contemporaine pense que ce n'est pas seulement la nature humaine qui s'avilit, mais la nature tout court,

ce qui est évidemment uu progrès dans l'attitude découragée.

Et puis Chateaubriand entrevoit par l'intermédiaire de M. Boylesve, qui sait où il veut aller, que de cette médiocrité de l'existence surgira une sorte d'héroïsme humble et obscur. Ce sera celui de Mile Clo<]ue.

L'atmosphère de son entourage est celui de la ville provinciale renfermée et un ^eu hargneuse pour qui vient du dehors. Ces caractères sont connus à en être poncifs ; ilsi ont tant sen'i au théâtre et dans le roman qu'ils ne peuvent valoir, sauf par le talent de l'écrivain à les peindre justes, évot]uant de petits tableauy précis. M. René Boylesve excelle à cette minutie et contourne nettement une silhouette, une petite scène. Xotez, dans Mademoiselle Cloque ^ ce croquis : « Derrière le prêtre qui apportait les saintes huiles, les femmes Loupaing. aussitôt prévenues, accoururent. Elles montèrent ainsi que toute une séquelle de femmes voisines attirées par la mort. Celle?, qui n'avaient pas eu le temps d'enlever leur tablier le tenaient replié en triangle a.hn de n'en présenter que la face propre. » Dans cette gravure nette et précise tout y est : la curiosité provinciale, son empressement aux événements solennels du village, et. dans la dernière phrase une silhouette faisant image, que tout le monde a vue; mais il fallait y penser pour l'arrêter au passage. Autre part,

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