‹ René BoylesveChapitre 2 sur 3 · IG · texte numérisé non relu

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dans la Becquée, on cueille une réplique qui à elle seule peint l'onctueuse plaisanterie d'un compliment adressé à uue notable fidèle. Ces menus détails sont choisis judicieusement et n'insistent pas : on pense qu'ils sont dans la bonne tradition du roman réaliste, un peu. ;si l'on veut, celle d'Alphonse Daudet.

Un autre caractère qui pourra rapprocher l'attitude de M. BoTlesve de celle de Daudet vis-à-vis des personnasres qu'il crée, est la rv"m pathie avec laquelle il les envisage. Tous ces gens là, ce semble être avec un profond atten ' dr4ssement — un peu c-elui du souvenir — que l'auteur les raconte sans qu'il s'abuse sur eux maintenant qu'il les regarde de loin, tandis qu'il écrit et que s'estompe la rancune que le petit gar-çon qui les r-egardait du haut de la balus trade de son jai'din, leur a gardée en grandissant pour leurs hypocrites mots couverts et leurs regards envieux.

Prenant de l'âge, ce petit garçon a cherché à comprendre. C'est là enfin le dernier apport de M. Boylesve dans son étude de personnes déjà si connues. Il leur trouve bien des ridicules. Tout le petit monde de Mademoiselle Cloque s'ab.'-tient de se fournir chez le marchand qui, à son sens, «pense mal», s'assurant de sauver ainsi son parti. On a connu cela bien ailleurs qu'en province, mais peut-être — pas sûrement

— avec des mobiles plus importants et déjà ce semblait un peu bénét, jeux d' enfants jouant aux personnes sérieuses : mais ici on « pense mal » quand on ne juge pas de la même façon que vous la hauteur désirable d'un clocher ou la construction d'une palissade. Tout se rétrécit, prend l'allure de microcosme. C'est bien, en eflet. le fond de cette étrangeté que l'on trouve à la petite vie provinciale. Les gens prétendent à toute force que leur horizon borne un monde de première importance; leur moindre action en acquiert dans leur esprit une valeur de première grandeur. Lear inoccupation réelle leur fait se créer des occupations illusoires dont ils pensent qu'elles sont une mission et cette mission est au vrai absolument inutile — et pour cette inutilité même, semble-t-il, d'autant plus touchante aux yeux de M. René Boy les ve.

De ce quil y a d'idéal, même apparent, autour d'elle, Mlle Cloque participe; mais elle tient des temps héroïques l'héritage des paroles d'un héroïque poète et elle souffre infiniment de tout ce qu'il y a de médiocre. Le plus amusant est précisément que l'olympienne tristesse du poète était un peu aussi illusoire et renfermée dans son cercle propre. Au reste on s'étonne qu'un romantisme, même ce romantisme aristocratique, soit donné pour appui au caractère de Mlle Cloque: il semble qu'il soit de source

plus traditionnelle et le résutat d'une longue suite d'âges et non d'un accident psychologique du siècle.

La vieille fille puise dans un fond d'idées toutes faites comme elle n'imagine point qu'il en puisse y avoir d'autres, tout au moins pour des gens bien élevés — les autres étant ceux dont (c on ne parle pas » entre i^ersonnes convenables. Elle s'effarouche des mot.s qui représentent les choses qui dans leur réalité effaroucheraient sa vue et préjuge les qualités des gens selon leur habit — uniforme ou soutane — sans s'enquérir de leur pai-ticulier. Mlle Cloque est puérile en cela justement qu'elle n'a ..amais vérifié les idées qu'elle a reçues et conservées telles qu'elles, certaine qu'il y aurait impiété à même supposer qu'elles pussent être examinées. En aucun sens elle n'est modemisti^. En même temps elle va. toujours aux extrêmes en toutes choses — jusqu'à abdiquer sa propre personne en des circonstances qu'elle croit avec son optique particulière, de la pemière importance; dans l'ordinaire des décisions à prendre elle choisit toujours « ce qui se fait de mieux », que ce soit un couvent pour sai nièce ou des pàtisseriesi. Ce caractère est absolument vrai et M. lîoylesve a choisi pour le tracer les traits essentiels. Ce personnage qui pousse jusqu'au bout son idéal, l'auteur le voit avec une extrême sympathie; il tient la vie de Mlle Cloque pour

une petite vie humble, obscure et héroïque — d'un héroïsme, si Ton peut dire quotidien et sans utilité : miiis d'autant plus admirable sans doute qu'il ne vit que pour lui-même, non seulement sans l'echerche d'honneurs ou de récompenses, mais aussi sans résultat déterminé. Dans un autre roman, la Becquée, une proche parente par l'esprit de Mlle Cloque développe un héroïsme analogue, mais. semble-Ml, plus efficace; mais Mlle Cloque, — encore que ses principes personnels lui fassent imposer la dureté de leur parti pris à ceux sur qui elle a barre — plus amène que Mme Planté, aigit sans but. uniquement pai^ce que c'est ainsi qu'il faut. Il semble bien que le fond même de Mlle Cloque soit d'ignorer à peu près ce qu'elle est, ou plus exactement de né ])âs connaître les circonstan ces qui pourraient faire qu'elle ue soit plus ce qu'elle est. Faillir est une chose dont la seule conjecture n'effleure même pas la vieille demoiselle, non par raidissement contre les tentations, mais par inaccoutumance absolue à l'idée de commettre une faute. Sa vie ti^anquille est hors des atteintes des dangers autant qu'il se peut. Il n'y a presque plus là de vertu parce que le mérite fait défaut à des personnes d'une espèce aussi particulière, qui ont toujours été couvées dans une sorte de cocon au delà duquel elles se refusent à regarder — n'y songeant même jKjint A écrire vrai, et l'auteur n'a point man-

que à le voir, il entre chez elles une notable part d'orgueil lorsqu'elles déclarent avec un ton re haussé que l'on connaît : « une femme de ma sorte ! » Mais cet orgueil est encore inconscient et seulement dû à un constant assujettissement à un impératif catégorique pour ainsi dire inné et absolument étranger à toute tentation même de forfaiture.

Cette Mlle Cloque est tout à fait vivante et vraie — elle représente même un type. Mais on peuse que ses exemplaires tendent à disparaître ou tout au moins à se raréfier et à devenir de plus en plus paradoxaux dans une société où pour la vie morale au moins autant que pour la vie matérielle, chacun a à se créer sa propre norme. En tout cas à l'époque, chevauchant le second empir-e et la troisième république, beaucoup de gens de sa sorte demeuraient, issus de lii bourgeoisie petite ou moyenne, rappeiajit l'ancien régime — non politiquement, mais par la formation du caractère; ils ajoutaient à cette tradition une simple habitude établie par le « bourgeoisisme » de la monarchie de 1830 : M. Boylesve qui a écrit la Leçon d'amour dans un parc sait bien qu'au xviir siècle et précédemment on ne craignait pas de parler franc au point que l'on s'est mis à y regarder sous le régime de Juillet et ensuite, érigeant cette pudibonderie en tradition. Déjà de leur vivant, ces personnages paraissaient dun autre âge étant

certainement d'une période de transition et ayant d'ailleurs l'utilité de freiner cette transition et de faire figure d'organe désuet, mais non complètement sans usage pour assurer la continuité de la société dans sa transformation. Elles étaient* un peu des rappels. Dans les romans de M. Boylesve elles dénoncent leur archaïsme par leurs prénoms : Mlle Cloque à celui d'Athénaïs, ailleurs on interpelle une Félicie et l'on salue Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde. C'est un monde qu'il a encore pu saisir vivant que l'auteur s'est complu à peindre et c'est son mérite : la valeur du roman de mœurs piirticipe intimement de la vérité et de la vie des types qu'il présente et dont il restera le témoin comme un portrait de celui dont il fixe l'aspect. M. René Boylesve n'a pa&' exprimé tout cela, s' étant contenté de racontei^ de façon d'autre part fort agréable, la vie de Mlle Cloque et de décrire son milieu — choses et gens dont on ne peut dire qu'il ne les connaisse parfaitement. Il n'a point entendu participer à un jugement sur la valeur pragmatique de l'esprit de ses personnages ni sur leur plus ou moins de survivance probable; il apporte seulement un témoignage joliment dit.

Mais d'avoir choisi ces figures vieillottes pour les peindre dans les tons atténués qui d'ailleurs leur conviennent, M. Kené Boylesve garde une faiblesse. Il est à craindre que de tels romans

ne vieillissent aussi très vite et dans un temps indéterminé ne soient plus regardés que comme d'agréables récits auxquels devaient se plaire des contemporains déjà un peu inclinés à la recherche de parfums affaiblis.

D'ailleurs, M. Boylesve étant très réfléchi a certainement vu, quelque charme qu'il trouvât à cette petite existence quiète et sympathique, qu'elle ne pouvait convenir à ceux qui auraient à s'évader de son petit cercle bien gardé où les sens trouvent encore à glaner quelque trouble.

La jeune fille qu'une famille stricte veut « bien élever » est incessamment mise en contact de possibilités d'enthousiasmes lyriques, mystiques ,ou romanesques pour peu qu'elle y soit disposée; mais à chaque fois ces élans que l'on a provoqués, on les rabat s'ils prennent les proportions de sortir de l'ordinaire modestie. C'est une erreur d'éducation, pense M. Boylesve, puisque ces jeunes personnes sont prêtes à prendre feu au premier soleil. Mais aiors on se demande si, à leur heure, Mlle Cloque et Mme Planté n'ont point connu ces désirs d'évasion dont elles s'alarment pour leurs petites nièces ou filles. Pour Mme Planté on n'en sait rien et elle a pu les oublier; pour Mlle Cloque certainement, et pour bien d'autres : elles ne les ont pas connus. — Mais pourquoi? — C'est ainsi et les nouvelles générations ne sont plus les anciennes. Il n'y a pas à compter qu'on

puisse diriger une jeune personne qui atteignit ses vingt ans vers la fin du siècle dernier comme on le faisait cinquante ans auparavant et continuer à lui cacher ce qu'on voudrait qu'elle ignorât. En tout cas, M. Boylesve voit parfaitement que sa Madeleine de la Jeune fille bien élevée et de Madeleine jeune femme ne sera jamais une Mlle Cloque. Il consent que la sévère habitude d'observation du devoir continuera à exercer sur la volonté de la jeune fille nouvelle une retenue héréditaire; en retour il seml)le que cet orgueil d'être une personne de devoir et qui se perpétue chez Madeleine, soit un danger; il lui insinue de surestimer sia. résistance aux tentations et de sous-estimer celles-ci. C'est un péril, car ramour qui « prend notre livrée » comme écrit joliment M. Boylesve, pour nous surprendre, se manifestera sans que Madeleine j ait pris garde. Au total Madeleine est assez mal armée pour la vie du monde où elle entre. Elle a été par son éducation poussée vers l'idéal et arrêtée en chemin; l'exemple de son milieu et les habitudes de sa. famille lui donnent une force contre les dangers et à la fois une faiblesse en les lui voilant.

A voir clair, ce sont de simples et peu efficaces instincts qui seuls restent en elle; ils (nt un peu la valeur d'une force acquise transportée dans un milieu où elle ne pourra que se détendre et s'éteindre. Cette remarque qui res-

sort de la narration, sans que l'auteur l'ait expressément faite, est encore d'un observateur avisé. En somme, M. Reué BovleSTe jette Madeleine à l'eau et lui crie : apprends-en à nager I

On pourrait craindre qu'elle s'engouffrât si M. Boylesve n'était qu'un peintre de la vie de province et n'était, de surcroît, un psychologue et un moraliste grave et pensant librement.

Vraiment il y a là une fissure dans l'œuvre de M. Boylesve; il s'en soucie sans doute médiocrement, refusant d'être dogmatique et se tenant satisfait de conter des romans qu'il assure — un peu par élégance — ne rien devoir les uns aux autres. Cependant une logique qui voudrait coordonner le témoignage de Mademoiselle Cloque et celui de Madeleine jeune femme se trouverait embarrassée. Le romancier qui était plus particulièrement analyste de mœurs redevient davantage analyste psychologue et de surcroit moraliste, mouvement qu'il esquissait mais différemment, au début de sa carrière. On voit bien que Madeleine est issue de ce milieu connaissant seulement le devoir de la petite vie quotidienne si précisément peinte par M. Boylesve; on accorde que l'habituel accomplissement des petits devoirs prépare à celui des plus durs jusqu'au sacrifice pour le pays comme

le montre Tu n-es plus rien; mais ce n'est pas précisément de cela qne profitent les drames de passion de Sainie-MariC'des-Fleursj de Mon amour, de Madeleine jeune fcnime. La force ici n'est plus extérieure, imposée par une tra;dition et l'austérité d'un petit monde fermé : elle est intérieure et l'on ne voit trop son origine, si ce n'est dans la sensibilité de M. René BoTlesve qui la veut ainsi parce qu'il a le culte du sentiment à la fois ardent et réservé.

Le pasteur Lee. par une sorte d'égotisme sentimental, ne demandait à la petite marchande de fleurs des Iles Borromées que de le servir pour constituer en lui un rêve d'amour qu'il cherchait seul dans une passade blanche.

Une semblable retenue et une même recherche du rêve sentimental inspirent Sainte-Mariedes-Fleurs, charmant livre d'analyse psychologique attentive. André et Mar-ie -des-Fleurs se sont trop aimés pour être amants, puisque aussi bien ici ce n'est plus d'un caprice, mais d'tm véritable amour commandé par un merveilleux ascétisme sentimental. Les deux jeunes gens passent tout le roman à se chercher en communion de coeur et ne parviennent à s'y trouver que fugitivement, et parce qu'André se contente de l'illusion : « Ne sois pas si tu veux, en réalité, ce que je rêve : mais sois bonne à mon rêve », — son amour brode et danse devant un miroir. D'ailleurs, si ce miroir est intérieur, n'a-t-il

pa^ raison ? M. Boyle&ye n'est pas tout à fait loin de le croire puisqu'il regarde avec joie la revanche cachée d'une « pauvre minute sentimentale » sur les plans réguliers de celui qui ajrache les rêveurs l'un à l'autre pour rétablir l'ordre social.

Aux approches de l'amour, les deux amante — dans le sens où le mot était accepté au XVI I« siècle — semblent pris de timidité. Leur réserve sentimentale appréhende de trouver sans cesse devant elle des duretés qui blessent ou des sarcasmes qui répuisent ou des fards qui troinpent ; ils ne s'approchent l'un de l'autre, ne se dévoilent, ne s'avouent même leur sentiment k soi qu'avec un effaroucher ent dont ils pâtissent assurément. Leur recherche est de désirer se parler dans le soir, où une plus grande hardiesse est laissée par l'obscurité qui cache le visage et voile la'pensée. Car c'est de s'envisager mutuellement qui leur donne cette gravité. Eloigné de Mane-des-Fleurs. André laisse voir la folle étourderie de l'enfant gâté et joyeux qui prend Tamoureux comblé. — Maiie-des-Fleurs sent tout de suite que, se mettant en révolte contre une loi sociale, un préjugé si l'on veut, elle se met en position d'avoir à toutes les violer les unes après le^ autres et il lui importe peu parce qu'elle est une femme instinctive qui n'entend pas s'arrêter en chemin sur la route où elle s'est volontaii^ment engagée. C'est extrêmement ro-

manesque et plus pi-écisémeiit du romanesque féminin, datant un peu du romantisme, du romantisme sentimental de George Sand lorsqu'elle écrivait : « Je me moque des préjugés, quand mon cœur commande la justice et le courage. » Mais il j a des moments où le cœur ne commande plus : lorsque l'amante séparée de l'amant et reprise par les mille petits faits de la vie et Tobligation de la bienséance qu'elle n'oublie qu'en présence de l'aimé. Celui-ci, quoi qu'il pense de sa libération s'inquiète, en tout état, des convenances et précisément vis-à-vis de celle qu'il aime et qu'il veut toujours respectée et honorée par le monde ; c'est d'une précieuse justesse. On découvre bien la pensée de M. Bojlesve et l'opposition constante de ses aspirations vers la vie avec la retenue de sa. sensibilité. Sans doute a t-il voulu incarner ces deux dispositions l'une aans la jeune femme, l'autre dans le jeune homme, sans prétendre faiie un roman à thèse ou seulement d'idée, mais simplement de gracieuses variations sur les illusions de l'amour et un roman aux détours psychologiques vr-ais.

Sur l'ensemble on peut discuter et prétendre que seuls les détails d'analyse donnent l'apparence de la vérité à ce roman d'amour si ardent et àus'si, extraordinairement timide, réticent à chaque expansion. Dira-t-on que cette volonté d'intellectualiser la passion est encore une

forme d'anarchisme sentimental élégant et dilettante ? Peut-être un peu, mais à mon sens, très peu : c'est ici l'image de la sensibilité très particulière de l'auteur qui n'a pas nié et même a affirmé que Sainte-Marie-des-Fleurs est le vrai livre de sa jeunesse. Je tiendrais même que cette double disposition est capable d'un équilibre dont se passent des lyriques plus attachés à peindre, disent-ils, dans la réalité qu'à styliser, écrirai-je, leurs belles histoires. L'héroïne de Mon Amour ne consent point qu'elle prenne plaisir à s'anéantir sous l'effet de la pa.«sion ; elle aime au contraire à sentir son esprit maître chez soi pour l'organisation de ses émotions. Elle répond pour M. Boylesve : il a écrit là un roman d'amour chaud, brûlant, flambant, douloureux, auquel les passages d'abandon entier ne manquent pas et qu'une idée domine et conduit : la plupart des femmes sont monogames, non par servitude volontaire, mais par goût de retenue, de netteté. L'auteur n'a pas mêlé les deux choses, la fiction et l'idée : l'idée encadre la fiction, en deux tout petits paragraphes, l'un au commencement, l'autre à la fin. bien ivstreints pour ne pas pérorer; au centre elle tient sans cesse la fiction sous sa loi, mais ne s'exprime pas. Ainsi M. Boylesve organise strictement Ta vie de ses romans : l'esprit et le! coeur bien sépams, le premier dominant les émois du second, les comprenant, les jugeant, gardant

son indépendance. On ne prétend point qu'il y ait là anarchie intellectuelle.

Cet équilibre, M. René Boylesve Ta cherché non sans inquiétude. L'Enfant à Ta 'balustrade ne distingue pokit quelle voie est celle de l'esprit parmi les anxiétés d'un cœur trop ardent- Pour Madeleine jeune femme, l'auteur est en possession de tout l'équilibre de son art. Mariée et déçue par la vulgarité d'un mari qui la. fait vivre dans un monde de spéculateurs et de jouisseurs, Madeleine éprouve le plus vif amour pour un tiers. C'est la peintur*e de cette passion qui est le" véritable sujet du roman et la manière dont cette peinture est exécutée pose uue question d'art capitale.

M. René Boylesve fait que Madeleine re^ sans faillir malgré la violence de son sentiment. Ceci est d"un grand intérêt littéraire, le point de vue de la morale n'ayant ici que faire, le livre n'étant pas d' édification : si la. jeune femme se livrait à sa passion — surtout que le récit est écrit dans la forme autobiographique employant la première personne — elle tomberait sans doute dans le malheur littéraire de revivre sa passion sans la vouloir compi'endre, et encore moins juger, c'est-à-dire sans en discerner les moments, les ardeurs, les illusions et les errements ; elle prétendrait incarner nouvellement son passé, en ressusciter les jours ; au lieu de cela il semble bien, cette passion s'étant

déroulée seulement à Tintérieur d'elle, qu'elle n'a en somme ni à raconter, ni même présentes à la. mémoire sensuelle des scènes matérielles de passion ; son esprit et son jugement restent a,bsolument entiers dans son récit et dominent les scènes évoquées. Comme la passion analysée demeure tout aussi vive que si elle se fût assouvie et comme — par illusion i)eut-être — elle nous paraît, de sa retenue, plus intellectuelle, la valeur littéraire du récit se trouve incontestablement accrue de la résistance de Madeleine. Et puis cela donne, à mon sens, à ce roman une attache directe à la tradition originelle du roman d'analyse. — comme ceux de la série de Mademoiselle Cloque se rattachaient à la tradition ouverte par le Roman hourgeois de Furetière — du roman d'analyse dans sa foi-me classique, celle de Madame de La Fayette, c'est-à-dire où la raison domine les faits et la passion sans amoindrir la chaleur de celle-

Dans le temps qu'elle raconte son aventure, Madeleine a recouvré la- sérénité à l'appel de son commandement intérieur, celui qui lui ordonne l'unité de sentiment. Ce n'est point pour sa moralité que cette terminaison était l'essentielle à donner au rcman. M. Boylesve n'a. du moins ouvertement, pas voulu écrire un livre d'ordre moral ; mais il a réussi une œuvre de vie et de netteté psychologique. La leçon de re-

tenue littéraire qui s'en dégage est profitable. On se garde d'a.vancer qu'elle n'ait pas déjà été entendue et mise à profit (1).

M. Boylesve a. vu dans quelle situation enfermée se trf>uvaient les humbles vieilles gens de la. petite bourgeoisie austère tenant toute sa dignité d'un appareil, sans force vive, de principes capables seulement de « maintenir » et encore moyennant toutes les restrictions possibles. D'ailleurs de toutes parts les cloisons du petit monde font air et les bouJïées du temps changé pénètrent les jeunes générations. Geindre serait imiter la vieille grand' mère de Madeleine et faire inutilement résistance. Le romancier a pourtant gardé un grand goût de netteté de vie qu'il veut utiliser pour une tenue morale d'ordre tout intérieur, enracinée dans la volonté de propreté sentimentale. Alors les personnar ges sont son œuvre propre : c'est en les composant qu'il est véritablement créateur et non plus seulement peintre attentif. M. René Boylesve garde les regards dirigés vers l'avant sous réserve d'un sourire attendri lorsqu'il songe au passé. En tout moment il conserve une rete nue et presque une timidité qui sont absolument de lui par un coin de province. Ses ro-

(1) Il ne s'agit pas, évidemment, d'éviter la présentation de personnages matériellement coupables dans tous les romans : il n'est question que de la sauvegarde de la liberté d'esprit du conteur en face des faits qu'il narre.

mans en sont tout parés d'un ton mesuré, un peu atténué, révérant les traditions, les derniers semblant faire amende honorable pour le libertinage des plumiers.

En même temps qu'il donne, M. Boylesve. d'un calme sourire semble retenir. Il ignore peut-être lui-même qu'il révèi^ autant les gens de bon ordre ; il feint un peu de sourire d'eux, mais son sentiment intime, malgré sa. répulsion à s'étaler, se laisse noter et c'est son charme que l'on ne sait sauvent pas s'il se doute lui-même de ce qu'il pense ou sent. C'est, un manque de fermeté, mais c'est une élégance et une tenue discrète. C'est aussi qu'à chaque instant qu'il avance dans un récit, il discerne tout de suite les faces opposées de chaque événement, qu'il soupçonne les objections et s'efforce de tout mettre pour que ce soit plus vivant.

Dans sa douceur, mêlée à une vive affection pour les caractères entiers qui ne reculent point devant les exagérations de leurs désirs soit de liberté, soit de sacrifice, l'auteur de Mademoiselle Cloque montre un giiind fond de féminéité ; il semble avoir les mêmes yeux que l'on voit à certaines femmes lorsqu'elles écrivent et décrivent des caractères de femmes. Son talent est féminin dans sa grâc^. sa timidité, ses élans. Les jeunes gen^ qu'il met dans ses livres sont, tel celui du Bel avenir y un peu enjuponnés, comme l'on dit et se sentent d'avoir été élevés par

des Athénaïs Cloque. Les hommes, pères, maris, frères y ont tous des raisons de rester à l'écart et de commettre la direction des maisons familiales aux femmes.

M. René Boy les ve se plait a\'ec curiosité aux douceurs onctueuses, aux décences parlées des presbytères ; dans tous ses romans il y a un prêtre, sauf dans les deux derniers, Madeleine jeune femme et Tu n'es plus rien, qui sont pourtant les plus évangéliques par leur portée morale et leur ascétisme de renoncement. C'est, au reste, précisément pour cette gravité qui les anime, gravité toute nouvelle formée dans les esprits mêmes et non apportée par des conti-dintes extérieures, que n'est plus nécessaire l'image du prêtre représentant des doctrines imposées et des obligations écartant tout commandement individuel.

Pour ces deux derniers livres, M. René Boylesve est à l'avant-garde, malgré l'apparence, plus décidément que pour ses premiers ouvrages d'anarchie sentimentale ou de galanterie; mais il demeure tout empreint des parfums atténués du passé et peu capable d'effaroucher quiconque. Il est bien trop sensible pour faire figure de prophète d'un ordre nouveau : tout juste il peut l'être d'artistes délicats, peut-être plus robustes que lui, traçant des portraits nouveaux avec une méthode classique.

C'est une situation que l'on peut considérer.

Autographe de René Boylesve

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