OPINIONS
De M. Charles MAURRAS (A propos du Médecin des Dames de Néans).
Ce charme singulier, qui est répandu sur tout le visage du livre, c'est le premier des grands dons de M. René Boylesve; et c'est le premier trait qu'on doive y admirer. Je ne sais si en art le charme n'est pas la première beauté. Il faut plaire. Horace déjà en donnait le commandement aux écrivains. Dulcia sunto, disait-il de leurs œuvres. Il n'y a point de ces douceurs qui puissent s'apprendre. On naît capable ou non de plaire. Mais, autrefois chez nos Français, ce don de plaire était cultivé avec beaucoup de soin. Et on le méprise aujourd'hui. J'ai mémoire d'une éloquente étude au courant de laquelle M. René Boylesve protestait contre ce mépris. J'approuvais presque sans réserve un plaidoyer si chaleureux, bien dans la tradition « des vieux conteurs français », et qui tendait à réhabiliter notre cher xviii^ siècle. Je l'approuve plus volontiers encore, maintenant que je sais combien M. Boylesve plaidait pour lui et quel usage il fait de son agréable faculté de séduire. Il lui suffira d'être lu pour devenir chez ses lecteurs un familier et un ami.
C'est un ami très libertin. Ne nous défendons point d'être sensibles à la force d'une volupté éloquente. Mais peut-être faut-il, pour qu'elle soit parlaite, qu'une espèce de chasteté supérieure, qui n'est qu'une forme du goût, la tempère, la bride, lui donne des nuances et du frein. C'est dans ce mé-
lange subtile d'une grâce sévère et douce que M. Boylesve excelle.
Un reproche que je ferai à l'auteur du Médecin des Daines de ?\éans, est de l'ordre moral. Je suis un j>eu surpris de sa oonfiance dans la toute bonté de la vie. L'optimisme absolu me déconcerte plus encore que le pessimisme absolu.
(Revue Encyclopédique, n° 147-1896.)
De M. Georges LE CARDONNEL.
Il semble que M. René Boylesve ait décidément vaincu, avec Madeleine jeune femme, la sorte d'indifférence que lui témoignait un certain public, et qu'il ne méritait point. On ne peut pas prétendre cependant que ses livres ne soient pas d'une lecture facile, agréable, qu'ils bousculent violemment les idées admises; on n'y trouve point le réalisme que le public, hier recherchait, et qu'aujourd'hui il redoute et non plus un idéalisme très haut qui l'effraiera toujours; son style est le plus souvent alerte, clair, avec de jolis détails; tout cela pour dire que ses romans ont tout ce qu'il faut pour plaire à un lecteur ordinaire, et je m'empresse d'ajouter qu'aucun d'eux ne saurait non plus laisser indifférent le lecteur plus averti, qui, capable de se passionner pour les lettres, demande à une œuvre de n'être pas que plaisante.
Je sais même deux œuvres de M. René Boylesve, à propos desquelles on peut prononcer les mots de petits ahefs-d'œuvre : d'abord le Meilleur Ami, ensuite l'Enfant à la Balustrade; je serais presque tenté d'y ajouter le Bel Avenir, s'il ne manquait à ce li\Te quelque chose que je m'efforcerai tout à l'heure de définir. Quant à Madeleine jeune femme, il est de ses parties qui annoncent un renouvellement complet de la manière de M. Boylesve, et je
ne saurais dire encore s'il faut s'en réjouir ou le déplorer.
Le triomphe de la raison sur la passion, tel est un des pôles de la pensée de M. René Boylesve.... Et M. Boylesve 'écrit lui-même : (( L'amour passion ne produit que mensonge et meurtre. »
Vous voyez bien que M. René Boylesve est un moraliste.
(Les Marges, décembre 191 2).
De M. Henri de REGNIER A propos des Nymphes
dansant avec les Satyres).
Il serait inexact de ranger M. René Boylesve au nombre des écrivains (( symbolistes ». Même à l'époque où il faisait allégoriquement au goût du jour, danser des nymphes avec des satyres, M. Boylesve ne fit pas partie du symbolisme. Certes, il fréquentait les milieux où se rencontraient les jeunes littérateurs d'alors qui cherchaient à introduire dans la poésie, le roman et le conte des formes et des idées nouvelles, mais ces fréquentations ne portaient pas atteinte à son indépendance. M. Boylesve maintenait la sienne par une réserve volontaire et par une sorte de prudence naturelle qui le rendaient réfractaire à tout embrigadement d'école. Néanmoins il était d'esprit trop curieux pour rester tout à fait étranger aux préoccupations d'esthétique qu'il observait autour de lui et pour que cette curiosité, qui s'unissait chez lui à un sens critique très affiné, ne le portât pas à adopter, de ces préoccupations, ce qui n'était pas en contradiction avec ses tendances personnelles. C'est de ces circonstances que sont nés ces contes d'une ingénieuse fantaisie et d'un style élégamment travaillé et dont le conteur s'appliquait à élargir le sujet en en suggérant la signification philosophique et la leçon ironique ou plaisante, sans toutefois en marquer par trop le symbole. M. Boylesve
les publiait dans les petites revues d'alors d'où il les a tirées, vingt-cinq ans après, ï)Our notre plaisir et notre enseignement. Ces revues s'appelaient l'Ermitage, d'Henri Mazel : l'Album des Légendes, des frères des Gâchons.
Si c'est au romantisme de Musset que se rattache le premier des récits de jeunesse de M. Boylesve, son Adoration des Mages et son Miracle du Saint Vaisseau mêlent l'influence renanienne à celle de M. Anatole France et c'est encore celle de l'auteur de Thaïs qui se retrouve dans des contes comme les Tablettes de Cythère et la Danseuse de Tanagre. C'est peut-être cette danseuse que je préférerais de tout le recueil de M. Boylesve, malgré l'agrément voltairien du Voyage de Candide avec Pangloss, s'il ne contenait pas la délicieuse historiette intitulée : Le bon jugement du Tribunal des mœurs, à Venise. Celle-là, M. Boylesve me semble bien ne la devoir qu'à lui-même.
( Le Figaro, 6 juin 1920.)