René Descartes, sa famille, son lieu de naissance
L'étude que nous publions aujourd'hui sur les origines de la famille Descartes et le lieu de naissance du Philosophe fait suite à celles du même genre qui ont paru dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest.
En 1896 (1), nous écrivions un premier travail ayant pour titre : Trois médecins poitevins au XVIe siècle ouïes origines châtelleraudaises de la famille Descartes. Après de longues et patientes recherches dans les archives du département de la Vienne, où notre moisson a été abondante, après avoir compulsé les papiers de famille de M. le comte Ferrand, allié des Descartes, après avoir traduit et commenté le livre si curieux du Nephrisis et Lithiasis signalé pour la première fois à notre attention par M. Arthur Labbé, dont l'esprit sagace en avait apprécié toute la valeur, il nous a été permis d'accumuler les preuves qui justifient amplement les droits du Châtelleraudais sur la famille Descartes.
Les pièces justificatives qui confirment cesdroits incontestables sont nombreuses, authentiques, claires et positives, on ne les a pas réfutées et on ne les réfutera pas. Le texte des fiançailles du docteur en médecine Pierre Descartes (Châtellerault, 3 octobre 1543); l'acquisition, en 1553, par Pierre Descartes et Claude Ferrand, sa femme, de terres contiguës au fief des Cartes {Chàtellerault et les Ormes Saint-Martin), l'acte de naissance de Joachim Descartes {Chàtellerault, 2 décembre 1563), le testament de Jean Ferrand et de Louise Rasseteau {Poitiers, 15 mars 1567), sont, avec plusieurs autres, des documents révélateurs à l'appui de notre thèse. Il en résulte que les intérêts de la famille Descartes se con-
(1) T. XIX de la 2« série des Mémoires, pp. 51 à 250.
contraient à Cliâtellerault et dans ses environs. Nous avons pris le soin d'énumérer minutieusement toutes les propriétés qu'elle y avait possédées. En Touraine, sous ce rapport, on n'a rien trouvé jusqu'à présent; Pierre Descartes n'y aurait recueilli aucun héritage.
Nous n'insisterons pas davantage sur les points qui éclairent d'un jour nouveau les origines nébuleuses des ascendants du Philosophe. Du reste, dans les pages qui vont suivre, nous apportons de nouvelles preuves.
Les faits, les appréciations et les généalogies de Baillet, qui a écrit longuement la vie de Descartes, ne sont pas tous à l'abri de la critique. Dans les uns il se contredit, dans les autres il se fait l'écho complaisant et enthousiaste de l'orgueil nobiliaire de la famille ; partout il glorifie le Philosophe bien plus grand par son génio universel que par son ascendance. Nous avons discuté certains faits discutables, redressé quelques erreurs, signalé des historiettes invraisemblables, ramenant autant que possible au même terme les éléments épars qui fixent l'origine châtelleraudaise des descendants de Claude Ferrand et de Pierre Descartes, son époux. Il nous a été facile d'arriver à ce résultat sans nous arrêter au bourgeois marchand de Tours, peut-être apothicaire en 1531, mais qui ne fut jamais le docteur en médecine de 154^.
Notre étude de 1896 avait à peine vu le jour que nous fûmes informé par M. Jules Duvau, l'honorable député de Cliâtellerault, qu'il existait dans le pays une tradition d'après laquelle René Descartes était né dans la commune d'Ingrande et que, sur ce point intéressant, M. Jules de Milan d'Astis, propriétaire du château de la Sibilière, était à même de confirmer par des détails précis la tradition dont il s'agit. Nous nous empressâmes de remonter à la source indiquée et nous reçûmes des lettres fort intéressantes, déjà publiées et que complète celle qui paraît aujourd'hui. Nous appuyant donc sur le témoignage de deux hommes dont la sincérité et
la bonne foi ne sauraient être suspectées, nous étudiâmes le sujet de plus près et bientôt nous étions convaincu que René Descartes n'était pas né à la Haye; que, par suite de circonstances extraordinaires, il avait reçu le jour sur le territoire de la commune d'Ingrande, au lieu dit le Pré-Fallot.Tout ce que nous venons de dire ea quelques mots a été exposé en trente pages dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest de 1897 (1). Nous avions argumenté en particulier sur le retard apporté au baptême de René qui, né le 31 mars 1598* n'aurait été baptisé que le 3 avril, c'est-à-dire le quatrième jour de sa naissance, les circonstances particulières de l'accouchement de sa mère à quelques lieues de la Haye ne permettant pas de transporter plus tôt l'enfant dans la petite ville tourangelle. — Et voilà qu'aujourd'hui, par un examen très attentif de l'acte de baptême original, nous remarquons qu'une note marginale contemporaine de ce baptême le fait naître le 6 avril et non le 3, ainsi qu'on l'avait pensé jusqu'à présent. Il est surtout à remarquer que cette annotation, d'une grande importance etdeuxfois répétée, a toujours été négligée sur les prétendus fac-similé répandus à l'occasion de l'inauguration des statues du Philosophe soit à la Haye, soit à Tours. Il y a plus : ces précieuses annotations, qui, en 1898., étaient intactes sur les registres de la Haye, ne l'étaient plus en 1900; elles ont été biffées et remplacées par la date du 3, que nous contestons. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire! — Nous ne saurions trop recommander au lecteur impartial l'examen attentif de notre photographie et le commentaire qui l'accompagne. S'il nous était resté dans l'esprit quelques doutes sur la tradition chàtelleraudaise, ils se dissiperaient immédiatement devant cette preuve écrite venant si à propos au secours de la tradition.
Dans les publications sur le lieu de naissance et la date
(1) T. XX, 2<= série, 774 à 8&3.
du baptême de René Descartes, nous n'avons trouvé que des incertitudes, des erreurs et des hésitations. Exemple : le 23 septembre 1849, on inaugure à la Haye la statue du Philosophe. Tout le pays festoie en l'honneur du grand homme et on tient à s'en attribuer la possession complète corampopulo. Les assistants sontmême initiés aux mystères del'acto de baptême de René : on distribue généreusement un fac-similé de son acte de naissance, mais ce programme, dû au crayon d'un artiste tourangeau du nom de Guéritault et imprimé à Châtellerault,estnon seulement incomplet, puisqu'on y a retranché, inconsciemment ou à dessein, les annotations marginales de l'acte authentique, mais encore propage une erreur en fixant le baptême au 1er avril 1596. Voilà des gens bien mal renseignés, — pour être exact il n'y avait pourtant qu'à regarder.
Dans les Docunieiits et Commentaires nouveaux que nous publions, on trouvera des détails qui seraient peu connus sur les familles Brochard et Sauzay, non moins que sur les Sain et Proust, originaires de Châtellerault, si on en juge par le testament de Jean Sain, du 8 septembre 1619.
En dehors de tout esprit de clocher et réfractaire à cette atïection mentale qu'on appelle chauvinisme, le but que nous nous proposons d'atteindre est celui de la vérité appuyée des preuves de nature à la faire triompher. Rien ne saurait nous arrêter dans cette résolution.
D'ailleurs, la brochure récente d'un érudit professeur à la faculté des lettres de Toulouse nous y encourage. En écrivant ses études sur La famille Descartes d'après les documents publiés par les Sociétés savantes de Poitou, de Touraine et de Bretagne, M. E. Thouverez a donné, dans une revue allemande publiée à Berlin, une preuve de sa consciencieuse impartialité cuirassée d'une logique désespérante pour nos voisins de la Touraine.
Ai*. B.
mai 1901