PRÉFACE
Le Canal de Panama, œuvre conçue par le génie puissant et original de la France et commencée par elle avec le concours loyal de la Colombie^ dans un but de fraternité et de concorde internationales, sera ouvert dans un avenir prochain. La conclusion de cette œuvre doit profiter, telle est l'opinion générale, d'une façon particulière à l'essor économique de la Colombie. Faire connaître les richesses du sol colombien, ses ressources et les éléments capables de faciliter leur mise en valeur ^ pour le grand bien de l'humanité, et non pas d'une
Ç<:^ seule nation, telle est la fin, louable autant que juste,
poursuivie par l'auteur de ce livre. La Faculté de Droit lui a décerné la plus haute distinction, non pas à cause de l'utilité incontestable qu'il offre aux hommes d'État soucieux de connaître la direction des courants modernes du commerce, et les pôles qui attirent le tropplein des populations, mais surtout, croyons-nous, parce que le dilettantisme qui enfante souvent les études économiques n'a pas présidé à l'élaboration de celle-ci.
Loin de procéder hâtivement à sa préparation ou de
b PRÉFACE
86 rapporter à des informations privées, presque tou-jours intéressées, émises à la légère, ou inspirées par la passion, l'auteur a bu aux sources officielles et il n'a fait état de récits individuels que lorsque la compétence de leurs auteurs autorbait leurs opinions.
Le caractère purement économique de ce travail dispensait l'auteur de rentrer dans le domaine du droit, mais, n'oubliant pas la mission de c Gardien de la Vérité », laquelle, selon l'expression de l'orateur romain, est le premier devoir du jurisconsulte, il a bl&mé, avec cette franchise qui est le propre de la vérité, la mainmise d'une nation forte sur le territoire colombien, en dépit des traités sacrés et de la loi morale qui n'a pas été promulguée pour les faibles seulement. Parce que forte, cette puissance devait respecter le faible, et puisqu'elle aspirait à se proclamer la tutrice des jeunes nations sud-américaines, elle avait le devoir de ne pas dépouiller ses pupilles. Les groupements humains, quelles que soient leur forme et leur puissance, ne peuvent se dérober aux devoirs moraux qui règlent les actes individuels, et la violence ne saurait être excusée, sous prétexte d'être commise au profit d'une agglomération sociale, avide de grandes entreprises ou débordant en millions.
Homme de lettres, l'auteur ne pouvait passer sous silence l'Instruction publique, et ce n'est point le chapitre le moins attrayant de son livre, car, si toutes les branches du savoir humain ne sont pas, à proprement parler, une source directe de richesses, il est néanmoins incontestable que sans l'instruction, il n'y a pas de production possible. C'est en modifiant la matière que l'homme produit la richesse, et on ne peut modifier la
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maiiàre atilement sans Tinter vention de la science, le concours de Tindustrie et l'aide de l'art, ou, pour parler le langage de l'école, l'œuvre de la production exige un principe abstrait, une application spécifique et une opération individuelle. Voilà pourquoi l'étude des sciences physiques est considérée, depuis les Aristotéliciens, comme le premier principe de la richesse, et voilà pourquoi l'auteur regrette qu'il n'y ait pas, en Colombie, une Faculté de sciences naturelles proprement dite.
L'auteur aurait pu, à notre avis, sans déroger à son plan, insister sur l'importance de l'éducation publique en faisant ressortir que sa diffusion, bien ordonnée, serait le meilleur moyen de combattre l'ardeur révolutionnaire signalée par lui en plusieurs endroits, à très juste raison, comme l'une des causes qui aient retardé le développement économique des républiques sudaméricaines. Les gouvernements n'auraient besoin d'exercer leur autorité et encore moins de recourir à la force pour réaliser le bien social, si l'œuvre de l'éducation était ce qu'elle doit être, car les gouvernés, bien éclairés, dirigeraient spontanément leurs actes au bien social et on atteindrait ainsi l'empire absolu du droit sans aucune sorte de contrainte. On ne répétera jamais assez que la vérité et la justice sont les vrais principes de la raison d'État, les bases d'un bon gouvernement et, par conséquent, la véritable source du bonheur social. Or, rien ne conduirait la société vers les sentiers qui mènent au royaume de la vérité aussi facilement que l'instruction, rien ne contribuerait, comme l'éducation publique, à assurer le règne de la justice, le seul qui engendre la paix, l'abondance, le bien-être*
d PREFACE
L'Instruction publique bien comprise, cette instruction fondée sur la morale que le grand magistrat Jovellanos désignait par le nom mieux approprié d\ Éducation publique » combattrait également un fléau plus néfaste encore que les révolutions : l'accès au pouvoir de ces hommes sans lettres et sans pudeur que le reflux des foules inconscientes pousse en haut, ainsi que, selon l'expression du lyrique français, l'ouragan porte les ordures sur les plus grandes hauteurs. Bien plus, l'éducation publique éviterait l'avilissement des caractères, produit fatal des régimes tyranniques, et en cultivant l'esprit public, véritable expression du patriotisme, elle préviendrait le retour de ces spectacles écœurants et grotesques dont la Colombie a souffert la honte après la mutilation de son territoire : un despote s'évertuant à cacher son indigence intellectuelle sous le masque d'une activité bruyante et tracassière, autant que stérile, telle l'activité des écureuils ; un chef d'État désertant son poste à l'insu même des mercenaires qui l'avaient assisté le plus assidûment à la curée.
Si la circulation de la richesse, d'après les philosophes et les économistes les plus célèbres, nourrit et fortifie le corps moral, de même que la circulation du sang soutient le corps animal, il est évident que les gouvernants ont le devoir de développer le commerce, lequel d'ailleurs n'est pas autre chose que le mouvement des capitaux productifs. Éclairé par ces principes, l'auteur nous déclare, au chapitre viii de son livre, en exposant la situation monétaire, que les contrats passés entre le gouvernement colombien et une importante banque française seront le relèvement financier du pays.