Renée
Nos provinces de France ont chacune sa physionomie particulière. Sa division par départements ne l'a pas encore effacée, et de longtemps sans doute elle ne disparaîtra tout à fait. Le niveau de la civilisation laisse des traces bien plus marquées sur le grand centre parisien que sur les gens simples, auxquels les idées et les traditions de leurs pères sont toujours précieuses. On n'oublie pas aussi vite dans la campagne qu'au milieu des distractions
ou de ce tourbillon inouï qui dévore tout. Le caractère de nos paysans est aussi multiple que la face du caméléon, et parmi ces caractères, ceux de l'Ouest surtout gardent une incontestable originalité. Le pays limitrophe du Limousin et du Poitou a son langage à part, langage incompréhensible pour les étrangers ; patois, si l'on veut, mais patois qui a ses poètes, comme celui des Provençaux.
La Vienne se promène lentement dans de délicieux vallons , les ruisseaux tributaires de ses ondes verdissent les champs de bluets et de marguerites auxquels les épis dorés servent de cadre. Le printemps et l'été de ces contrées offrent un jardin perpétuel, et les chansons du pâtre croisent dans l'air les trilles du rossignol.
Une petite chaîne de coteaux borde la rivière, en se mirant coquettement dans ses eaux. Des bosquets de châtaigniers ou de frênes , suspendus aux rochers , forment des guirlandes bizarres, réunies entre elles par les festons du lierre, tantôt couvrant une ruine des anciens jours, tantôt s'attachant aux troncs des vieux arbres. Et quels tapis splendidesde mousses parfumées ! quelle profusion de pâ-
querettes et de pervenches ! Comme tout vit , comme tout se meut dans cette nature vigoureuse ! On peut errer de longues heures parmi ces bosquets déserts et y trouver toujours de splendides merveilles ; on peut rêver, prier, souffrir, hélas ! en ces beaux lieux comme dans nos villes de pierres ; mais il faut croire à celui qui console, à celui qui sème le firmament d'étoiles et la prairie de fleurs.
Je me rappelle les jours où je courais insouciante à travers ces sentiers embaumés. Je me rappelle les joyeux rires envoyés aux échos voisins. Je me rappelle ma folle compagne et ses jolis enfants, dont les têtes blondes se cachaient dans les buissons d'aubépine. Je me rappelle tout ce qui ne reviendra plus, car les jeunes filles sont devenues des femmes : elles savent, elles regrettent. Les enfants sont des hommes, et les soucis pèsent sur leurs fronts pensifs.
Lorsque j'habitais ce coin du monde, on m'a raconté un drame intime, commencé dans cette province pour se terminer sur une grande scène. J'en ai connu plus tard l'héroïne, j'en ai su d'elle-même les détails les plus étendus. Il me prend envie de vous le conter aujour-
d'hui, de retourner en arrière et de vivre un peu hors de ce siècle-ci.
Le lundi de la Pentecôte 17.., le soleil s'était levé dans toute la splendeur du mois de juin, les prairies semblaient couvertes de gouttes de feu, et la rivière brillait comme un vaste miroir. La nature entière, réveillée sous ses rayons brûlants, exhalait de nouveaux parfums, modulait de nouvelles harmonies. Parmi des bouquets de bois se penchant amoureusement vers les eaux, une petite maison blanche, entourée de vergers et de jardins, couverte jusqu'au toit de vignes et de plantes grimpantes, attirait d'abord les regards. Placée en plein midi, le bouquet sur l'oreille, avec ses buissons de roses et ses haies étoilées d'églantiers, elle inspirait un sentiment de bien-être et de joie, rien que par son aspect. Toutes les fenêtres en étaient ouvertes, aspirant l'air et la lumière. Sur l'une d'elles une grande cage, où chantaient des oiseaux ; sur l'autre un jeune chien aboyant joyeusement aux papillons qui voltigeaient, aux mouches qui bourdonnaient, à l'hirondelle rasant le sol pour y chercher sa proie» La croisée du milieu, en-
tourée de clématites arrangées comme un cadre, laissait pendre un rideau de mousseline perse agité par le vent, et se gonflant audessus des fleurs comme une tente. De temps en temps une voix fraîche et perlée modulait la chanson du hameau, puis elle répondait à des questions adressées par une autre personne invisible, au fond de l'appartement, et envoyait des paroles caressantes aux chardonnerets de la volière, à l'épagneul tapageur.
Après quelques instants, une main d'une blancheur et d'une forme éblouissantes saisit le rideau, le tira vivement, et le plus charmant visage de jeune fille se montra à travers les branches embaumées de la clématite : une de ces têtes reproduites si souvent par les pastels de Latour ou les pinceaux de Greuze, type de ce siècle si éminemment fin et distingué, où la naïveté le disputait à la malice, la candeur à la coquetterie ; des yeux voilés par de longues paupières noires, d'où s'échappaient des éclairs, et cependant une expression rêveuse; le teint classique de lis et de roses, la bouche comme on n'en voit plus, une de ces bouches de Boucher, s'ouvrant par un sourire bordé de
perles. Ses cheveux poudrés , surmontés d'un petit bonnet tout rond, garni d'une guirlande de roses, attachée d'un ruban pareil, dont les longs bouts retombaient par derrière sur un chignon dont le poids faisait courber sa jolie tête. Les bras et le corsage, recouverts encore d'un simple manteau de nuit entr'ouvert, attendaient probablement une toilette plus recherchée, sinon plus attrayante. La jeune fille se pencha en avant, et, mettant sa petite main sur ses yeux pour les abriter du soleil, elle regarda attentivement le clocher du village, situé en face d'elle, de l'autre côté de la rivière.
— Oh! ma tante, dit-elle enfin, je ne puis pas voir l'horloge, mais je suis sûre, d'après le soleil , car ordinairement je sais l'heure à une minute près.
— C'est impossible , Renée, répondit une voix plus grave ; je vous assure que vous êtes folle.
— Vous ne voulez jamais me croire, ma tante ; votre coucou radote, il avance d'une demi-heure au moins.
— Je vous dis, moi, que si vous ne vous dépêchez pas, si vous continuez à jouer avec
Zaïre, à écouter vos oiseaux, vous ne serez pas prête pour la messe, et rendra le pain bénit qui voudra !
— Oh! ma tante, ma tante ! vous êtes bien méchante aujourd'hui ; moi, je me sens tout heureuse. Je danse, je chante; n'est-ce pas fête? Ne vais-je pas danser tout de bon, au son d'un vrai violon , sur la pelouse? Et il y aura beaucoup de gens de bel air; il en vient de Montmorillon, il en vient de Lussac, il en vient peut-être de Poitiers. Madame la marquise a invité toute sa famille. Oh! ce sera beau ! ce sera beau !
— Oui, mais vous n'arriverez pas à temps.
— Et ma prière, donc, ma prière!
— Vous alliez l'oublier?
— Non, non, ma tante, je n'oublie jamais la bonne Vierge. Elle est là, qui me sourit dans ma chapelle, et je ne sortirai pas sans lui avoir parlé.
— Mais alors, encore une fois, dépêchezvous, Renée.
— J'y vais, j'y vais, bonne tante ; ne vous impatientez pas.
Et la belle enfant se dirigea en effet vers une
petite niche, enfoncée dans la muraille de sa chambre, où se trouvait un prie-Dieu surmonté d'une image de la Vierge mère. Les plus belles fleurs du printemps entouraient ce sanctuaire, que surmontait un crucifix d'ébène. A ses branches pendaient d'un côté un reliquaire et de l'autre un chapelet de corail.
Son oraison terminée, elle fit une petite révérence à son image et retourna en sautant vers sa fenêtre où elle embrassa son chien, et enfin elle entra dans son cabinet pour y terminer sa toilette.
L'intérieur de ce logis, aussi simple, aussi propre, aussi coquet que l'extérieur , révélait chez ses habitants des goûts et des instincts distingués et poétiques. Les meubles , bien modestes, en bois peint en gris, recouverts de toile perse ; les carreaux lavés soigneusement et cachés au milieu par des tapis communs, mais bien choisis ; une épinette et une table en bois de rose ornée de cuivre, révélaient des vicissitudes diverses de fortune. Une pendule d'écaillé incrustée, placée sur une console entre les deux fenêtres du salon, portait pour couronnement de fort belles armoi-
ries. Il régnait dans tout cela une sorte demystère dont le charmant visage de Renée donnait grande envie de savoir le mot. Elle sortit de son cabinet , vêtue d'une étoffe de toile à ramages sur un fond blanc avec un tablier de taffetas rose rattaché sur le devant par un ruban semblable ; sa jupe, pareille à son déshabillé, laissait voir une jambe de sylphide et un pied de Chinoise admirablement chaussé d'un soulier de veau d'Orléans à boucles d'acier taillé en pointes, dont le talon en maroquin rouge indiquait des prétentions justifiées à la noblesse , prétentions indiquées déjà par la poudre qui couvrait les cheveux de la jeune fille. Un fichu de tissu garni de dentelle, des jabots en maline, des bracelets de velours noir rattachés avec des boucles semblables à celles des souliers, complétaient sa parure, sous laquelle elle semblait plus éclatante qu'une duchesse couverte de diamants.
Elle tenait à la main un bouquet de roses, d'héliotropes et de violettes qu'elle attachait à son corsage, lorsque sa tante entra, suivie d'une grosse servante au teint bouffi et aux larges formes.
— Allons, vous voilà encore avec un bouquet, comme une mariée ! on se moquera de vous : on dira que vous êtes bien pressée ; on dira que c'est une enseigne, et qu'une jeune fille ne doit jamais ainsi afficher son désir de changer d'état.
— Pardon , ma bonne tante, mais tout le monde sait bien que je n'ai pas envie de me marier, que je suis trop heureuse avec vous. On sait aussi que je porte des fleurs parce que je les aime, et vous verrez plus d'une fille du village en faire autant. Embrassez-moi, bonne tante, et partons maintenant. Vous êtes superbe ! Votre robe de gros de Tours me semble toujours neuve.
— C'est bien ! c'est bien ! reprit la tante en secouant la tête, vous voulez m'a ttendrir ; cela ne sera pas facile, entendez-vous? Vous oubliez toujours qui vous êtes, Renée ; et parce que la fortune nous a déchues du rang de nos ancêtres, vous vous croyez semblable aux paysannes de la vallée. Mademoiselle de Boisrichard réduite à porter des déshabillés de toile, elle dont les aïeux étaient aux croisades !
Pendant cette homélie, Renée, accoutumée
à ces regrets, échangeait des signes avec la grosse servante, et riait en dessous. Mademoiselle de Boisrichard ne s'en aperçut pas ; toute à ses souvenirs, elle ne voyait rien autour d'elle. L'espiègle l'interrompit sans plus de façons.
— Tu dis, Jacqueline, que tuas été au couvent ?
— Oui, mam'zelle ; la sœur Sainte-Marie a bien recommandé que vous y alliez aussi dans la journée. Elle a trois agnus Dei à vous donner et une fameuse image de saint Louis, bénite par monseigneur l'évêque.
— Oh! j'irai, j'irai ! répliqua la jeune fille en sautant de joie. Saint Louis ! je le mettrai dans ma chapelle. Ma cape, vite, et partons !
— Le cierge est-il remis à la paroisse ?
— Je l'ai porté à M. le curé lui-même, mam'zelle.
— Et l'offrande ? Àvez-vous l'offrande, Renée?
— Un écu de trois livres tout neuf, à l'effigie de Louis le Bien-Aimé, ma tante.
— Que Dieu le bénisse ! répondit la tante en s'inclinant.
Renée élait déjà dans l'escalier, sautant trois marches à la fois en chantant :
Un bel officier du roi, Le plumet sur l'oreille.
— Renée, Renée, une jeune demoiselle ne parle pas ainsi des officiers! s'écria la tante, qui la suivait tout essoufflée.
— Je ne parle pas, ma tante, je chante. Renée avait à peine dix-sept ans.
On ferma la maison à clef, après avoir laissé aux animaux leur ordinaire. Les cris de Zaïre enfermée allèrent bien jusqu'au cœur de sa maîtresse, mais au détour de la vallée on ne les entendit plus. On pensa alors au plaisir qui l'attendait au village. Les chemins, parfumés d'aubépine, étaient garnis de voyageurs ; tout le pays se rendait à la fête. A chaque pas Renée échangeait un bonjour ou un salut amical avec un nouveau venu. Elle connaissait tout le monde, savait le nom de chaque cheval, de chaque bœuf, de chaque âne. Elle demandait aux villageoises des nouvelles de leur bassecours; quelquefois, tout bas, de leur amoureux ; tous la saluaient avec autant de respect
que d'affection, et pas un ne la quittait sans répéter :
— Est-elle jolie, est-elle avenante !
Mademoiselle de Boisrichard la suivait des
yeux ; elle ne savait pas si elle se sentait heureuse ou fâchée de tant de popularité. Elle aussi, elle adorait son élève, mais elle craignait ses familiarités incessantes ; il lui semblait peu convenable que la fille d'un marquis se confondît ainsi avec les villageois. D'un caractère faible, d'une àme excellente, elle obéissait aveuglément à son jeune tyran , tout en semblant lui commander.
— Et s'imaginer qu'elle a voulu sortir avec ce tablier rose ! murmurait-elle en examinant la taille adorable de sa nièce.
Les sons joyeuxdes cloches retentissaient au loin dans la vallée. Plus on approchait du lieu de la fête, plus la foule devenait compacte et bizarre. Enfin, lorsqu'on eut achevé de gravir le tertre, une vaste prairie garnie de boutiques et de musiciens ambulants se présenta aux regards, émaillée de déshabillés rouges, bleus, gris, verts, d'habits de toutes les nuances, et, ce qui fit monter aux joues de la belle enfant
un incarnat plus briîlant que de coutume, d'uniformes du beau régiment des dragons de la reine.
— - Des soldats, ma tante! dit-elle.
— Qu'est-ce que cela vous fait, mademoiselle ? Je ne suppose pas que vous comptiez vous occuper d'eux.
— Oh! non, répliqua-t-elle à demi-voix, mais ils s'occuperont de moi.
Et elle reprit tout bas son refrain :
Un bel officier du roi...
— Encore ?
— Non, non, ma tante. Vous allez voir comme je serai bien pieuse à la messe.
On entrait à l'église. Renée gagna la place destinée à la quêteuse, qui offrait aussi le pain bénit.
Elle rendit en passant aux gentilshommes du voisinage le salut qu'ils lui adressèrent. Tous la connaissaient, tous savaient sa noble origine, et par quels malheurs immérités l'héritière d'une des familles les plus élevées du pays se trouvait dans cette décadence. Sa tante la suivait, fière et cérémonieuse, portant haut
la tête et semblant défier l'infortune. De gros écus tombèrent dans la bourse présentée par la jolie main de mademoiselle Renée ; elle remerciait avec un sourire si doux! Elle revint à son banc tout heureuse de la somme ronde qu'elle procurait aux pauvres.
— Mu le curé sera bien content, disait-elle à sa tante après la messe ; il y a deux cents livres au moins.
— Qui vous a donné le plus ?
Elle se remit à chauler en riant :
Un bel officier du roi, Le plumet sur l'oreille.
— Mademoiselle, c'est insupportable ï
— Mais c'est la vérité, ma tante. Un bel officier du roi accompagnant madame la marquise m'a mis deux louis d'or dans ma bourse. Ah!
— Vous a-t-on conviée à venir au château ?
— Oui, matante, pour dîner, et vous aussi ; j'ai répondu que nous ne pouvions pas.
— Comment ?
— Oui, nous sommes engagées chez Grand- Pierre, vous savez bien !
~ J'avais refusé, mademoiselle,
— Vous aviez accepté, ma tante, au contraire. Au château, on reste trop longtemps à table ; on vient trop tard à la danse.
— Cette petite fille me fera tourner la tête. Voilà madame la marquise fâchée, je parie.
— Oh! non, ma tante; madame la marquise a seulement demandé que nous allions chez elle à présent.
— Et vous ôterez ce bouquet, ce tablier?
— Non, mabonne tante, ma robeiraitmal.
— Vous semblez une rosière de village ; j'en ai honte.
— Eh ! ma tante, c'est donc honteux d'être rosière?
La tante ne répondit rien. Il y a des questions qui produisent toujours cet effet-là.
Elles se dirigeaient vers le château, peu éloigné de l'église, et à chaque instant de nouvelles rencontres les forçaient à s'arrêter. Les dames, les seigneurs, tous souhaitaient la bienvenue à ces deux femmes, que leur nom protégeait contre tous. Et puis, le charmant visage de Renée, cette beauté si fraîche, si épanouie, si heureuse d'être, inspirait un sentiment de bienveillance universelle \ tous les cœurs vo-
îaient à sa rencontre. Elle arriva au château suivie d'un véritable cortège.
— La voilà ! la voilà ! cria-t-on de loin à la maîtresse du lieu ; voilà la chère mademoiselle de Boisrichard et sa nièce. Comme elle est jolie !
— Ah! par ma foi! dit l'officier, il n'existe pas à la cour une figure semblable. Si madame de Pompadour la voyait , elle en mourrait de jalousie. Et quelle taille! quelles mains! quels pieds! c'est une merveille. J'en suis fou.
— Êtes-vous bien riche, vicomte? demanda un gentilhomme des environs.
, — Pourquoi ?
— C'est qu'alors vous pourrez faire une bonne œuvre en épousant l'objet de votre flamme.
— Épouser ! reprit le militaire en riant.
— Mais elle est demoiselle, entendez-vous! non pas seulement de condition, mais de qualité, de grande qualité même !
— Eh bien ! après ? Elle n'a pas le sou !
— Il est cependant très-vrai qu'on n'y peut prétendre que par le mariage.
— Vous êtes fort timorés en Poitou.
— Il n'en est pas moins vrai qu'une séduction exercée sur cette pauvre orpheline serait un attentat regardé comme tel par toute la noblesse à dix lieues à la ronde. Sa tante et elle sont si estimées, si honorées par tous ! Vous ne savez donc pas leur histoire ?
— Parbleu non !
— Je vais vous la conter alors. Venez vers le quinconce.
L'officier et le gentilhomme s'éloignèrent. Renée avait compris qu'ils parlaient d'elle; son regard les suivit avec une certaine préoccupation, et elle répondit de travers aux questions que lui fit la marquise empressée.
— Êtes-vous savante à présent, Renée?
— Oh! oui, madame, je suis forte sur le clavecin, je dessine, je brode au tambour et à l'aiguille, j'ai lu tous les livres que m'a prêtés M. le marquis, et ma tante dit que je possède le blason comme elle-même.
— C'est bien, mon enfant, cela est digne de votre naissance. La sœur Sainte-Marie assure que vous êtes parfaitement pieuse; c'est encore mieux. A présent, songez-vous à vous marier?
— Avec qui, madame? répliqua la jeune fille devenant triste tout à coup.
— On cherchera, on verra. Si vous n'êtes pas trop difficile...
— Je ne puis épouser qu'un gentilhomme, vous le savez bien, madame; ma tante ne souffrirait pas une mésalliance; et puis, je porte en dot un nom qui doit être convenablement partagé.
— Sans doute, sans doute. Nous en causerons. M. le marquis y pensera. Vous ne voulez donc pas rester à dîner?
— Nous avons promis au fermier Grand- Pierre, celui qui vend notre blé, notre vin.
— Àh ! à mon fermier ! Cela est-il bien convenable?
— Nous y dînons souvent , madame, répliqua vivement la jeune fille, que ce mot convenable, répété sans cesse à son oreille, commençait à impatienter. Sa femme est née demoiselle.
— Je lésais, c'est ma cousine. Pourtant vous eussiez mieux fait de demeurer ici. Et ce tablier, Renée?
— Ma tante ne l'aime pas non plus, madame. Mais il est si joli ! Et puis...
— Et puis, il vous va si bien, n'est-ce pas?
— D'ailleurs, madame, je ne suis pas assez riche pour porter de beaux habits ; il faut donc prendre ceux de ma fortune, à défaut de ceux de mon rang. Je tache de les rendre le plus jolis possible. N'est-ce pas tout simple?
Un peu après, l'officier reparut. Il regarda mademoiselle de Boisrichard avec plus de respect. L'heure du dîner approchait; la tante fit le signe de la retraite; Renée fut presque fâchée d'avoir accepté l'invitation du fermier Grand-Pierre, au risque de deux bals de plus ou de moins.
Elles quittèrent la noble assemblée avec promesse de se rejoindre à la prairie. En sortant du château, Renée se trouva en face d'un homme dont le chapeau rabattu cachait les traits. Elle se pressa contre sa tante avec frayeur.
— Voyez-vous cet homme, ma tante?
— Oui. Eh bien ! que vous importe ?
— Depuis ce matin, il me suit, il me re-
garde, il m'examine, sans que j'aie pu, moi, rencontrer son regard. Il me fait peur.
— Quelle idée !
— Ce n'est point une idée. Quand j'ai quêté, il a mis sa main dans la bourse et en a serré les cordons. J'ai dû les démêler et rester un instant debout près de lui.
— C'est un incident involontaire. Cet homme ne s'occupe pas de vous.
— Oh! que si, ma tante! Tenez, il nous suit encore, avec ce vilain habit brun, cet affreux chapeau et ces bas de laine. Que me veut cet homme, mon Dieu ! que me veut cet homme?
Un vautour.
Renée, en entrant chez le fermier Grand- Pierre, fut frappée du contraste qui existait entre la ferme et le château.
Elle laissait au château une société élégante, des militaires, des courtisans, de belles dames, des gentilshommes de province qui, bien qu'arriérés dans leurs modes, sentaient encore un peu la bergamote et imitaient de loin les façons de Versailles.
A la ferme, au contraire, tout était gai, franc, joyeux, mais tout était rustique et bruyant. On riait aux éclats, on chantait, on sautait, on se lapait sur l'épaule; le vin ruisselait dans les verres et sur la table : c'était la folie la plus naturelle, mais aussi la plus étourdissante du monde.
Mademoiselle de Boisrichard recula involontairement et porta son mouchoir à son nez, tant l'odeur nauséabonde lui monta au cerveau. Quant à la jeune fille, elle sentit pour la première fois un mouvement de répulsion. Les hommages éclatants qu'elle venait d'entrevoir au château avaient éveillé sa vanité de fille noble. Son visage prit une expression de hauteur, presque de dédain, entièrement différente de ses habitudes et dont chacun fut désagréablement frappé.
La femme du fermier, dame Aglaé, fille d'un hobereau du voisinage, portait sur tous ses traits une mélancolie et une douceur pleine de prévenance et de sympathie. Pale et belle, une parfaite distinction relevait surtout le caractère de sa beauté. Son bavolet et son tablier de taffetas noir semblaient un déguisement;
ses mains, ses pieds aristocratiques, dont son mari se montrait fier, étaient restés irréprochables, même au milieu des soins d'un ménage de campagne. Elle ordonnait tout et ne touchait à aucun gros ouvrage ; maître Pierre ne l'eût pas permis. Elle brodait au tambour des bonnets pour ses belles-filles, nées d'une première femme, et qu'elle comblait de soins maternels. Elle allait beaucoup à l'église ; elle se promenait sur le bord de la Vienne, en rêvant, en pleurant quelquefois. Aglaé, déchue de son rang, n'était pas heureuse.
Ce jour-là elle s'avança au-devant des deux dames et les embrassa, ce que mademoiselle de Boisrichard souffrit avec assez de bonne grâce. Après avoir aussi embrassé Renée, elle retint un instant ses mains dans les siennes et la regarda attentivement. L'enfant se sentit instinctivement embarrassée et détourna la tête.
— Pourquoi donc m'examiner ainsi, dame Aglaé? demanda-t-elle enfin.
— Je vous le dirai avant d'aller à la danse, Renée. Vous venez du château, n'est-ce pas?
— Oui.
— J'en étais sûre. Entrez, entrez, on vous attend et on s'impatiente; vous ne nous oubliez pas d'ordinaire.
— Dame Aglaé, nous avons refusé pour vous le dîner de madame la marquise, répliqua mademoiselle de Boisrichard; ainsi ne nous calomniez pas davantage.
Dame Aglaé soupira.
— A table ! à table ! cria le fermier du haut de sa chaise. Femme, ne les amuse pas ainsi à la porte; nous avons faim et surtout soif.
— Mettez-moi auprès de vous à table, murmura la jeune fille à l'oreille de la fermière ; nous causerons.
Aglaé secoua la tête d'un air triste, sans répondre.
— Cela vous fâche, dame Aglaé?
— Non, mon enfant, au contraire, mais je crains le besoin de confidence des jeunes filles : c'est presque toujours le commencement du malheur.
— Je n'en ai point à faire, madame, j'en ai une à recevoir, ce me semble; ne m'en avezvous pas prévenue?
Pauvre Renée ! semblable aux poltrons, elle
se défendait devant une attaque imaginaire, pour céder à la véritable !
On s'assit, on mangea, on fît honneur aux pièces de veau et de mouton dont la table était chargée. Dame Aglaé s'occupa de tous, offrit à tous, sourit à tous, de ce même sourire doux, pareil à un rayon de soleil derrière un nuage. Enfin, libre des soins de l'hospitalité, elle se retourna vers Renée, becquetant du bout de ses lèvres purpurines un fruit du verger.
— A quoi songez-vous, Renée? lui dit-elle tout bas.
— A rien, madame ; à tout, peut-être.
— Oh ! je le sais bien, moi, à quoi vous songez.
— Vous le savez?
— Je le sais, car tout ce que vous pensez, je l'ai pensé moi-même.
Renée se mit à rire, d'un rire franc, cette fois : elle ne comprenait pas.
— Vous riez, enfant, vous riez comme j'ai ri ; vous pensez comme j'ai pensé, et votre avenir ressemblera peut-être au mien.
— Oh! non, dame Aglaé, je n'épouserai ja*
mais un fermier, moi ! répondit étourdiment la jeune fille, en s'inspirant tout à la fois des préjugés de son éducation, de sa caste et de son époque.
— Qui épouserez-vous donc alors? Un gentillàtre de notre pays, sans fortune, sans considération peut-être, qui vous mènera deux fois par an à Poitiers ou à Limoges avec une robe de soie à sa troisième génération? Ah ! ma pauvre petite, vous ignorez une chose, et puissiez-vous ne pas l'apprendre à vos dépens ! il n'existe pas de plus lourd fardeau que celui d'un nom, lorsque la femme qui le porte n'a point de fortune, point de protecteur pour le soutenir. Un homme se fraye un chemin avec son épée surmontée de l'écusson de ses ancêtres; nous, Renée, nous sommes condamnées, au contraire, à ployer incessamment sous le faix de ces glorieux titres. Il nous reste l'alternative ou de les traîner dans la fange ou de les placer avec une couronne virginale sur notre tombeau. Le troisième parti, celui que j'ai pris, ma chère, cette mésalliance qui nous met en dehors de toutes les castes, qui nous arrache au sol où nous devions vivre, pour
nous transplanter dans une sphère où l'air que nous respirons nous étouffe, cette mésalliance est cependant préférable encore au mariage assorti, sans fortune et sans avenir. Je ne vous parle pas de la première voie ouverte devant vous, celle dont votre digne père aurait à rougir là-bas dans l'église où il repose : vous êtes trop bien née pour y songer.
— Que fairedonc alors, dame Aglaé, puisque je ne dois ni me marier ni rester fille?
— Vous marier : vous le pouvez si Dieu vous envoie un bon mari. Rester fille; sans doute : n'existe-t-il pas des chapitres? n'y entrerez-vous pas facilement? La croix de chanoinesse me semble être votre bâton de maréchal. N'y a-t-on point pensé?
— Les chanoinesses ne se marient pas?
— Très-difficilement. Il faut des dispenses presque impossibles à obtenir.
— Elles ne sortent point?
— Autant qu'elles veulent. La règle n'est pas sévère : de la convenance, une bonne conduite, au moins les apparences sauvées, voilà tout.
— Le costume est-il joli?
Aglaé ne put s'empêcher de sourire.
— Il varie selon les chapitres.
— Mais lequel est le mieux ?
— Remiremont ou Maubeuge. Ce sont aussi les preuves les plus difficiles à faire.
— Oh ! les preuves ! les preuves !
— Je vois que cela vous embarrasse peu : mademoiselle de Boisrichard est là pour les fournir.
— Dame Aglaé ?
— Mon enfant?
— Que voyez-vous là-bas, à travers la fenêtre?
— Rien que les feuilles de nos arbres, les fleurs de nos guirlandes, le château, l'église et la pelouse où Ton va danser.
— Quoi! c'est tout?
— Et puis encore notre petit couvent où prient les bonnes religieuses, où je voudrais tant prier aussi !
— Vous ne distinguez rien de plus?
— Rien! des baladins, des charlatans, la foule, ainsi que cela est d'ordinaire à la fête.
— C'est singulier! moi je découvre bien
autre chose. Tenez, le long du petit bois, ce plumet blanc dont on ne voit que la tète : c'est un officier du roi.
— Renée, Renée, ne cherchez pas les officiers, fuyez-les au contraire de tout votre pouvoir. On ne peut en attendre que chagrins et larmes.
— Ah! vous savez cela? reprit l'enfant la tète baissée.
On assurait dans le pays que mademoiselle Aglaé de la Bellaye avait jadis aimé passionnément un colonel de dragons. Cette passion, toujours innocente, mais bien malheureuse, avait conduit mademoiselle de la Bellaye, par raison, à une mésalliance. Sa fortune, trop peu considérable pour aspirer à un brillant parti, avait paru suffisante, à l'abri de son nom, à ce brave Pierre, ravi de s'allier à la noblesse. Madame Pierre Lafond rompit cependant avec sa caste et même avec sa famille par le fait seul de son mariage. Excepté son père et une vieille tante, elle ne voyait aucune de ses connaissances d'autrefois. La maîtresse du château même, toute bonne qu'elle fût, n'osait braver le stupide préjugé de la province;
peut-être le regrettait-elle autant que sa cousine elle-même.
On quitta la table après des libations répétées et on se dirigea vers le pré, où déjà l'orchestre se faisait entendre. Renée fut entourée à l'instant même de tous les farauds du village, qui n'avaient pas osé s'approcher d'elle pendant le repas. Ils lui demandèrent à l'envi des bals et des danses, ainsi qu'ils en avaient l'habitude. La jeune fille aurait bien voulu refuser et se garder tout entière pour sa grande société du château; mais comment faire? Les voisins se fâcheraient, ils la traiteraient d'orgueilleuse et de mijaurée, et pourtant, ces beaux uniformes, ces officiers pimpants, élégants, dont la galanterie musquée l'entourait de tant de fleurettes, elle les préférait aux paysans sourds et communs, elle se sentait plus à l'aise avec eux. Elle trouva des faux-fuyants, ne promit qu'à moitié, se réserva la faculté de se dégager plus tard ; enfin elle employa les mille ruses coquettes que la plus inexpérimentée d'entre nous devine avant de les savoir.
En arrivant auprès des danseurs, Renée jeta
un coup d'œil prompt autour d'eux et découvrit au bout de la prairie un groupe au milieu duquel trônait l'officier. Bientôt sa manière changea, elle devint distraite, répondit à peine aux compliments de ses rustiques amoureux, et n'eut plus d'attention que pour les muguets de cour qu'elle attendait. Elle fut presque aussitôt signalée; le groupe se mit en mouvement; d'un commun accord, en quelques minutes, elle fut entourée, sollicitée, fêtée; ce fut un engouement, un délire. Jamais elle n'avait rien imaginé de semblable. Pour la première fois elle goûtait ce poison des louanges assaisonné par l'esprit et l'usage du monde. Les années précédentes, le marquis et la marquise ne se trouvaient point à leur terre le jour de la fête. Renée n'avait donc vu autour d'elle que des villageois.
Elle ne se montra pourtant point empruntée, elle ne s'embarrassa pas, répondit à tout, accepta et arrangea ses invitations assez adroitement pour ne blesser personne. Elle dansa avec une parfaite bonne grâce, une modestie naturelle qui l'embellissait encore, Sa gaieté naïve et franche se communiquait autour
d'elle ; on riait de son frais sourire bordé de perles et de roses.
Quand vint le tour de l'officier, elle lui fit la plus belle révérence en rougissant. Il en fut tout charmé, et lui répondit avec autant de respect que si elle eût été à Versailles.
— Vous aimez ce pays, mademoiselle? demanda-t-il de sa voix la plus douce.
— Oh! oui, monsieur.
— Vous ne l'avez jamais quitté?
— Jamais, monsieur,
— - Et vous n'éprouvez pas le désir de voyager, de voir un peu le monde, la cour, les grandes villes?
— Oh! monsieur, j'ai été deux fois à Poitiers, et une fois à Limoges.
L'officier sourit.
— Tout cela! reprit-il.
— Sans doute.
— Mais Paris, Paris! n'y songez-vous point? On y adore les femmes, et lorsqu'on est faite comme vous, on y trouve sans peine un temple et un autel.
— Je n'irai jamais à Paris, monsieur^ repli* qua-t*elle tristement.
— Qui sait!
— Oh! non.
— Votre mari vous y conduira peut-être, si vous le désirez; pourrait-il vous le refuser, mademoiselle?
— Je ne me marierai point, monsieur, ajouta l'enfant, le cœur tout gros, en se rappelant malgré elle les conseils de dame Aglaé.
— Vous ne vous marierez point, mademoiselle? Et qui vous donne une si superbe antipathie pour le mariage? A votre âge, ordinairement, ce mot ne fait pas peur, il fait rêver.
Renée allait répondre ; elle releva les yeux et vit devant elle la fermière qui l'examinait avec compassion et inquiétude. Elle se tut. Cet avertissement muet la ramena à ce qu'elle avait entendu, et toute sa réponse fut un gros soupir.
— Eh bien! moi, mademoiselle, je suis persuadé que vous irez à Paris bientôt, plus tôt que vous ne pensez, j'en suis sûr. Et comme vous y brillerez, comme chacun vous obéira, vous adorera, vous y serez reine.
— La reine, monsieur, c'est la femme du roi, et il n'y a point de reine à présent.
— Oh ! si fait ! qu'il y en a une.
— Il y a une reine? Et qui donc?
— Madame de Pompadour.
— Comment se fait-il que la femme du roi ne s'appelle point la reine?
— C'est que...
— Et moi qui ne savais pas cela, moi qui ne priais point pour elle! Voyez quelle faute! Ma tante non plus ne le sait pas ; je vais le lui dire tout de suite. Elle sera bien joyeuse. Est-il heureux, au moins, notre Louis le Bien-Aimé ?
— Mademoiselle... ne vous pressez pas tant... ce n'est pas ce que vous croyez. Madame la marquise de Pompadour n'est pas la femme du roi, sa femme couronnée du moins,
— Qu'est-ce donc alors?
— C'est l'amie de Sa Majesté.
— Ah! qu'elle est heureuse! reprit naïvement Renée.
L'officier la regarda, étonné d'une telle innocence.
— Vous trouvez, mademoiselle?
— Je crois bien, l'amie du roi! Être aimée du roi ! Je donnerais ma vie pour cette certitude.
— Mademoiselle, si le roi vous entendait, il donnerait au contraire son royaume pour une parole semblable.
— C'est que vous ne savez pas, monsieur, pourquoi je parle ainsi : sans cela, vous le trouveriez bien simple. Le roi! le roi! Après Dieu, c'est mon culte, ma religion, ma croyance. Je dois tout au roi, plus que la vie, plus que le bonheur,
La jeune enthousiaste s'animait par ses sentiments mêmes. Elle ne songeait point qu'elle était écoutée, elle pensait tout haut. Ces mots, prononcés avec toute la vérité du dévouement, arrivèrent jusqu'à un homme au chapeau rabattu, se tenant derrière les danseurs et cherchant visiblement à ne point être aperçu d'eux. Il fit un mouvement de côté pour mieux contempler ce charmant visage, et ses yeux rencontrèrent alors ceux de Renée. L'enfant poussa un cri et se réfugia presque dans les bras de son danseur.
— Oh ! l'homme! l'homme !
— Qu'est-ce, mademoiselle?
— Je ne sais ; j'ai peur! Je l'ai vu... je ne le vois plus... Où est-il?
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire; je n'aperçois rien.
— Je me suis trompée, peut-être. Pourtant il était bien près de vous, tout près.
L'officier adressa encore quelques questions auxquelles Renée répondit en tremblant, inquiète et préoccupée. Il lui fellut longtemps pour se remettre, et encore s'interrorapait-elle au milieu d'un éclat de rire, tant cette sombre figure l'impressionnait. Elle ne la revit plus de la journée.
La nuit vint; on illumina l'orchestre, les danses continuèrent. L'officier engagea sans cesse Renée, l'entoura de soins, de compliments, d'attentions; il lui répéta à satiété qu'elle était belle, qu'elle était divine, qu'elle éclipserait toutes les dames de la cour et de la ville. Enfin, quand vint la dernière danse, animée par le bal , et peut-être un peu aussi par la passion galante qui effleurait les cœurs à cette époque , elle l'entendit lui avouer qu'il l'aimait éperdument , qu'il ne pouvait vivre heureux sans elle et qu'il était déterminé à tout pour l'obtenir.
Renée baissa les yeux , et son cœur battit,
non pas de tendresse, mais d'orgueil , de joie et de surprise. Les premières paroles d'amour sont si douces à l'oreille! Et puis ee beau jeune homme, ce seigneur tout doré, tout musqué, qui voyait le roi, qui promettait de le lui faire voir aussi! La séduction marchait bien près d'elle. Renée côtoyait l'abîme, le moindre effort pouvait l'y précipiter , et la pauvre enfant n'avait point d'ange protecteur pour la secourir.
Elle ne répondit pas néanmoins : sa fierté et sa pudeur combinées lui servaient de défense. Elle savait qui elle était, elle savait ce qu'elle devait à son nom, à la mémoire de son père, et il lui sembla que le vicomte de Courville aurait dû s'adresser à mademoiselle de Boisrichard avant de lui parler à elle. Elle ne le lui dit pas ; une répugnance bien naturelle l'en empêcha : il aurait dû y penser !
Cependant, au moment de se séparer, au moment où il la pressait, où il la conjurait de ne point repousser sa tendresse , elle leva les yeux vers lui , ne retira point sa main qu'il serrait avec passion , et son sourire de naïve confiance balbutiait le mot espoir.
— Ali î vous êtes adorable! murmurait-il dans son enivrement, et vous serez ma femme, je le jure sur l'honneur!
Renée faisait alors sa dernière révérence; elle ressentit une impression si vive qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue. Dans le mouvement plein de grâce avec lequel elle se laissa aller dans ses bras, il ne put s'empêcher de la presser sur son cœur d'une manière presque ostensible, et dont on n'eût pas manqué de s'apercevoir si la nuit avait été moins obscure.
Mademoiselle de Boisrichard vint alors chercher sa nièce ; elle lui recommanda de mettre sa mante, car l'air du soir devenait frais, et il fallait traverser la rivière pour retourner à la jolie maison. Renée salua la marquise, qui l'embrassa sur le front, en l'appelant : Mon cœur! Elle salua toutes les personnes dont elle était entourée, et lorsqu'elle passa devant le vicomte, elle lui fit une révérence si gauche, en môme temps si charmante, que le plus sage en eût perdu la tête.
— Vous allez permettre à un de mes gens de vous conduire jusque chez vous, mademoi*
selle, dit la marquise à la vieille dame ; vous ne pouvez rentrer ainsi seules toutes les deux. Tous les jeunes gens se précipitèrent en avant et offrirent leurs services; la tante les refusa majestueusement ; elle refusa aussi la marquise.
— Je vous remercie, madame, nous ne sommes point seules, nos domestiques nous accompagnent, et je ne veux déranger personne.
Hélas! la fière descendante des Hugues de Boisrichard ne pouvait pas dire mes gens; elle fit sonner de toute sa hauteur le mot domestiques, mais combien son orgueil souffrait de n'avoir pas mieux à prononcer!
Or, ces domestiques y c'était tout simplement Jacqueline, la forte et vigoureuse fille, la fidèle et humble amie de cette maison déchue. Elle attendait en dehors de la danse. Dès qu'elle aperçut ses maîtresses, elle alluma une petite lanterne, dont Renée, malgré sa rêverie, ne put s'empêcher de plaisanter.
— Cache ta lanterne, Jacqueline; les vers luisants du chemin nous éclaireront bien mieux.
Les trois femmes se mirent en route et sui-
virent d'abord le sentier fleuri qui bordait le coteau. Le bruit de la fête arrivait jusqu'à elles et venait mourir comme un écho sous ces grands arbres chargés de paillettes brillantes aux rayons de la lune. Les lumières des boutiques et de l'enclos de danse disparaissaient peu à peu, à mesure qu'elles s'éloignaient ; le silence et les parfums de cette nature admirable remplaçaient le mouvement et les chants des buveurs : la jeune fille subit cette impression. Elle ne parla pas, elle ne chanta pas, elle ne regarda pas autour d'elle; les poétiques pensées se concentraient en elle-même ; elle commençait à entrevoir la vie, elle soulevait un coin du rideau brodé de perles et de diamants qui cache aux jeunes filles leur destinée. Et que de belles choses elle croyait découvrir !
— Mam'zelle Renée, dit tout à coup Jacqueline, vous me montrerez les agnus et la superbe image que vous a donnés madame la supérieure, n'est-ce pas?
Renée devint toute rouge : au premier âge, les émotions se trahissent par la rougeur. Elle avait oublié, pour la première fois, les
agnus et les images de la bonne religieuse. Les joyeux passe-temps de son enfance s'enfuyaient déjà, en jetant sur elle un regard de regret et de pitié, pour faire place à ces joies brûlantes du cœur, qui le dévorent, qui le consument, qui le détruisent, sans laisser après elles autre chose que le parfum des roses fanées, des illusions détruites.
— Vous ne répondez pas, Renée, reprit sévèrement sa tante; n'avez-vous donc pas entendu Jacqueline , ou le souvenir de cette journée vous rend-il muette?
— Ma bonne tante, je n'ai point de réponse à faire, je n'ai point d'images à montrer, car je ne suis pas allée au couvent,
— Pourquoi, mon Dieu!
— Je l'ai oublié, ma tante.
— Oublié madame la supérieure, mam'zelle ! Eh ! sainte Vierge ! à quoi donc avez-vous pensé?
Renée avait déjà presque un secret; elle devint dissimulée pour qu'on ne le devinât pas.
— Jacqueline, dit-elle tout bas à la servante, en se rapprochant d'elle et en mettant la main
sur son épauie, j'ai eu îa même pensée que toi le jour où tu as été pour la première fois à la danse, le jour où le gros Nicolas t'a donné ce ruban que tu as toujours conservé depuis.
Et la moqueuse enfant se mit à sourire et à sauter autour de la paysanne.
— Ah! j'sais, j'sais! répliqua celle-ci d'un air de bonne humeur ; je comprends cela.
les impressions de la jeunesse sont aussi passagères qu'elles sont vives; ce seul mot, cette plaisanterie, avait suffi pour rappeler Renée à son caractère habituel. Elle courut par le chemin, en chantant son refrain de la matinée; elle cueillit les pâquerettes et les boutons d'or, étincelants comme les perles et les topazes d'un écrin à la lueur de son astre chéri. Puis elle revenait vers sa tante, elle folâtrait avec Jacqueline, elle écoutait les petites raines remplissant les bosquets de leurs concerts joyeux. C'était à la fois une fauvette et un papillon ; c'était l'animation de la vie, la surabondance de son âge, l'espérance du lendemain, sans les regrets de la veille.
— Vous n'êtes donc pas fatiguée, Renée?
dit enfin mademoiselle de Boisrichard surprise et presque fâchée de cette gaieté.
Hélas ! ce que nous ne pouvons plus faire, nous ne le comprenons plus.
— Oh ! ma tante, je ne suis pas fatiguée, bien au contraire ; je recommencerais tout de suite.
— Oui, mais vous le serez demain.
— Demain? — E t sa figure s'illumina ; — oh! non, matante; j'irai faner danslagrandeprairie du château, là-bas, où les foins sentent si bon; j'irai cueillir les fleurs de la prairie pour faire une couronne à ma bonne Vierge, et puis je boirai le lait de la mère Gibaut, je courrai avec Zaïre, je m'amuserai de tout mon cœur.
Elle se hâta de finir sa phrase, car elle se rappela tout à coup les dernières paroles glissées à son oreille par le bel officier : « Demain je serai à votre porte de très-bonne heure, je vous suivrai; où vous irez, j'irai. »
Ce rendez-vous, elle ne l'avait ni donné ni reçu, et pourtant elle s'en réjouissait, la jeune folle ! Elle se réjouissait d'entraîner le vicomte avec elle? de lui faire partagerses plaisirs d'en-
fant, de se faire poursuivre par lui sur les bords de cette rivière fleurie. L'amour lui apparaissait ainsi ; elle l'entrevoyait à travers les illusions de son âge.
Elle devançait sa tante et Jacqueline, qui causaient ensemble, sans s'occuper de son babil. Dans ce pays si calme, si honnête, dont elle savait par cœur chaque fossé, chaque touffe d'arbres, la pensée d'un danger n'arrivait ni à l'une ni à l'autre. Elles entraient alors dans un chemin creux, encaissé de talus élevés et surmontés de chênes touffus^ dont les branches, s'ouvrant en berceau, interceptaient les rayons de la lune. La jeune fille ne songea pas à s'arrêter; elle s'engagea dans cette allée sombre et y fit quelques pas sans la moindre défiance.
Tout à coup deux hommes sortirent de derrière un massif : l'un plaça un bâillon sur la bouche de Renée, l'autre s'empara de ses bras, l'enleva de terre et l'emporta comme une plume vers une voiture cachée sous le taillis. Il l'y déposa; son compagnon s'assit à côté; le cocher ferma la portière, remonta sur le siège, partit au galop, avant que la tante et
Jacqueline, qui discutaient sur le prix du blé, eussent mis le pied dans l'allée et se doutassent seulement qu'elles venaient de perdre leur plus cher trésor.
Un aigle,
Cet enlèvement fut exécuté avec une rapidité telle, que Renée n'eut pour ainsi dire pas le temps de s'en apercevoir. Elle se sentit bâillonner, emporter, placer dans la voiture ; la voiture partit comme une flèche, avant qu'il lui semblât avoir quitté la jolie allée où elle chantait, où elle rêvait si bien. Le mouvement rapide du carrosse, le sentiment involontaire de douleur qu'elle éprouva la rappelèrent à