SO
elle-même. Elle essaya de se soulever et se sentit maintenue ; elle essaya de crier, et ses lèvres ne rendirent aucun son; elle étouffait, la frayeur la dominait, elle se trouva mal.
Peut - être ses compagnons de voyage y avaient-ils compté; ils ôtèrent son bâillon, lui prodiguèrent tous les soins nécessaires, et au bout de quelques minutes, elle revint à elle, entourée de vinaigres, de flacons, d'essences de toute espèce. Une voix qu'elle ne connaissait pas prononça ces mots :
— Ne craignez rien, mademoiselle, vous êtes avec des amis.
Renée se releva, regarda autour d'elle, et, se jetant à la portière, essaya de l'ouvrir en criant :
— Ma tante ! ma tante î
— Mademoiselle, votre tante ne peut vous entendre ; elle sait où vous êtes ; c'est d'accord avec elle...
— Elle sait que vous me faites violence ! Non, non, ce n'est pas vrai, et la preuve, c'est que vous avez étouffé mes cris. Ah ! mon Dieu ! qui me délivrera?
— Mademoiselle, reprit l'étranger d'un ton
insinuant, mademoiselle, je vous supplie, calmez-vous. Nous n'agissons que pour votre bonheur; plus tard vous nous remercierez. Nous vous conduisons vers la destinée la plus belle que vous puissiez rêver jamais, auprès de celui que vous aimez, mademoiselle.
Renée pensa sur-le-champ au vicomte. Cette pensée la tranquillisa d'abord en flattant son amour-propre enfantin ; mais bientôt le sentiment éphémère qu'elle éprouvait pour lui s'évanouit devant cette action qui révoltait tous ses principes, toutes ses notions sur l'amour. Elle attendait un berger Corydon, filant avec elle une intrigue fleurie au bord de ses ruisseaux, et terminant l'aventure par un mariage, lorsque la belle aurait assez joué avec son cœur; mais un mousquetaire la ravissant de force à sa douce vie, pour la conduire au bout du monde, que savait-elle? tout son être se révoltait contre cette tyrannie, et, cherchant de nouveau à ouvrir la portière, elle ne cessa de répéter :
— Au secours ! au secours !
Ses efforts l'épuisèrent 5 bientôt il lui fallut y renoncer» Ses compagnons semblaient si
sûrs de leur fait, qu'ils ne cherchaient même pas à l'empêcher de briser la glace. Elle retomba dans le fond de la voiture, et se mit à pleurer amèrement.
— Ne pleurez pas, mademoiselle, reprit la voix qu'elle avait déjà entendue. Vous ne pouvez sortir d'ici sans notre volonté, et nous vous sommes trop dévoués, je vous assure, pour consentir à rejeter pour vous un si* bel avenir. Ayez patience ; bientôt vous serez réunie à celui qui donnerait tous les trésors du monde en échange d'un de vos sourires.
Ce langage, si ridicule aujourd'hui, était alors tout à fait usuel dans la galanterie. Une créature aussi novice que Renée devait le prendre pour la vérité; elle n'y manqua pas, et ne manqua pas surtout de l'attribuer au vicomte de Courville, le seul de tous les hommes de sa connaissance qui lui eût jamais adressé la moindre déclaration.
Ses regards tombèrent sur le silencieux compagnon placé au fond de la voiture, enveloppé dans son manteau, et qui n'avait pas encore prononcé une syllabe. Elle pensa que c'était lui, et tâcha bien inutilement de s'en
assurer ; il n'en cacha ses traits qu'avec plus de soins.
— Qui êtes-vous, monsieur? demanda l'enfant impatientée.
Il ne répondit pas.
— Est-ce par vos ordres que pareille violence m'est faite?
Même silence.
— Si c'est vous, M. le vicomte, continuât-elle en sanglotant, si c'est vous, ayez pitié de moi!
— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit enfin l'homme d'un ton voilé et bourru.
Renée était bien jeune. Depuis sa naissance, confiée aux soins de mademoiselle de Boisrichard, dont elle était l'idole, et qui se pliait à tous ses caprices, la résistance irritait son caractère, et sa tête folle, romanesque, exaltée, ne pouvait résister à un événement aussi étrange, deviner une énigme aussi ardue. Elle se sentit prise d'une sorte de vertige; elle entra dans une colère telle, que les convulsions s'ensuivirent et qu'elle plaça les étrangers dans le plus grand embarras.
— Que faire de cette petite fille? demanda
celui qui avait toujours parlé. Je serais d'avis de la reconduire.
— Cela est-il possible? Y pensez-vous?
Soyez tranquille, j'en ai apaisé de plus rebelles ; c'est un feu de paille; plus il est ardent, plus il s'éteindra vite. Laissez-la faire; elle ne peut se blesser : le carrosse est rembourré de manière à nous épargner toute crainte à cet égard. Un peu de patience : après tous ses accès, elle est jeune, elle dormira.
L'expérience de l'inconnu ne se trouva pas en défaut. Renée, livrée à elle-même, entra dans des paroxysmes de fureur à en mourir ; on lui délaça son corset malgré elle, ensuite on la laissa libre de ses mouvements. Elle cria, tempêta, frappa de la main ces remparts de satin aussi impénétrables pour elle qu'une muraille de granit; puis, épuisée de ses efforts, elle se calma, s'aifaissa sur elle-même et s'endormit.
— J'en étais sur, dit froidement l'homme au manteau. Je n'aurai plus besoin de vous : l'accès est passé; désormais il ne me restera plus à combattre que des larmes. A la première poste, le jour sera venu, vous descen-
drez, vous prendrez un bidet, et vous courrez annoncer notre arrivée ; je me charge du reste. L'autre homme s'inclina sans répondre, comme devant son supérieur, puis ils se turent tous deux, respectant le sommeil de la jeune fille, craignant sans doute de le faire cesser trop tôt pour leurs projets. Après deux heures, la voiture s'arrêta. Le principal étranger tira une clef de sa poche, sauta par terre, fut suivi immédiatement par l'autre; ensuite il referma la serrure à double tour au moment où Renée, frappée de la cessation du mouvement, se frottait les yeux et s'éveillait.
Elle ne comprit pas, dans le premier instant, où elle était ; elle regarda et se vit enfermée dans une vaste chaise de voyage, rembourrée de tous les côtés en satin vert-pomme, n'ayant que deux ouvertures au-dessus des portières, lesquelles ouvertures se fermaient par des jalousies en bois au lieu de glaces. Son premier mouvement fut de les lever; elle s'aperçut bientôt que c'était impossible, et alors son aventure se présenta à son imagination dans tous ses détails. On l'avait arrachée à sa tante, à Jacqueline, à son village ! Où la conduisait-
on ? Que comptait-on faire d'elle ? À présent qu'elle se trouvait seule, sa colère n'existait plus, elle avait peur.
Tant qu'elle s'était crue entre les mains du vicomte, elle s'était sentie protégée, malgré l'audace qu'il montrait; elle se savait reine; ne le lui avait-il pas dit? Mais seule! seule! Oh! cela devenait horrible! Elle ne pouvait plus accuser personne, elle pleura.
Au bout d'un quart d'heure environ, la clef tourna dans la serrure, et un visage inconnu se présenta. Elle eût dû appeler à son aide pendant la minute, aussi prompte que l'éclair, que la portière resta ouverte; elle n'y songea pas; une seconde après, il n'était plus temps.
— Mademoiselle, lui dit l'homme, vous estil agréable de prendre quelque chose?
Elle le regarda comme hébétée.
— Que voulez-vous? demanda-t-elle.
— Vous avez faim, vous avez soif sans doute; un mot, et vous allez être servie.
— Je n'ai ni faim ni soif ; je veux sortir d'ici.
— Nous partons à l'instant, et dès que vous serez arrivée à destination, je m'empresserai de vous ouvrir la porte.
— Mais où me menez-vous, pour l'amour du ciel? Où est ma tante?
— Mademoiselle , votre tante vous attend où vous allez.
— Cela est-il vrai ?
— Très-vrai.
— Partons donc vite , alors, ajouta-t-elle avec un soupir de regret et de doute.
Les chevaux , comme s'ils eussent entendu Tordre de la belle souveraine, entraînèrent sur-le-champ le carrosse. Les yeux de Renée tombèrent sur son conducteur placé en face d'elle; elle ne l'avait presque point regardé jusque-là. Elle poussa un cri.
— Ah! je vous reconnais! C'est vous qui m'avez poursuivie à la fête, c'est vous qui avez emmêlé les cordons de ma bourse; c'est vous, oui, c'est vous!
— Peut-être, répliqua-t-il en souriant.
— Vous m'avez fait peur la première fois que je vous ai rencontré ; j'ai senti comme si un serpent se glissait près de moi. Oh ! laissezmoi, laissez-moi, vous me trompez !
Elle se mit à pousser des cris aigus. Il crut qu'elle devenait folle *
— Mademoiselle, faites bien attention que tout ceci est inutile, que vous ne m'échapperez pas, et que, dussé-je employer la force, je l'emploierai pour vous retenir.
Qu'on se représente cette naïve enfant, ayant vécu jusqu'à ce jour dans le calme et la liberté, transportée tout à coup au milieu d'une aventure terrible et mystérieuse. Cette jeune imagination, si pure, si fraîche, si rosée, ne pouvait accueillir du premier coup une destinée si brusque et si nouvelle. Elle se cabra, puis elle s'apaisa et se révolta de nouveau jusqu'à ce qu'elle tombât, comme la veille, dans un état d'anéantissement, de prostration complète de ses forces. Cet instant fut le dernier de la lutte ; elle se blottit dans un coin du carrosse et attendit, résignée à force de crainte.
On roula ainsi deux jours et deux nuits, ce qui, à cette époque, était presque entièrement hors d'usage. Cette voiture, véritable bazar, contenait toutes les recherches, toutes les superfluités du voyage. Cette prison roulante contenait aussi tout ce qui peut charmer la solitude et le chemin, même une bibliothèque.
Assex souvent l'inconnu descendait ; Renée
ne cherchait même pas à jeter un coup d'œil au dehors : elle ne souffrait plus, elle ne pensait plus, à force de penser et de souffrir. En vain s'efforçait-il d'animer la conversation par des récits intéressants ; en vain faisait-il luire aux yeux novices de la jeune fille un avenir de puissance, de luxe et de fortune : elle ne Técoutait pas, elle ne le comprenait pas. Toutes ses idées se concentraient sur elle-même , ou, pour mieux dire, elles se perdaient dans un chaos dont rien ne pouvait la faire sortir.
Son compagnon de voyage lui offrait à chaque instant des rafraîchissements, des friandises; elle les repoussait; pendant tout le voyage, elle n'accepta que deux bouillons, et encore avec beaucoup de peine. Au milieu de la troisième nuit, elle sommeillait, vaincue par la fatigue et par le découragement. Le carrosse s'arrêta comme s'il avait reçu un choc ; elle se réveilla en sursaut : l'étranger ouvrait déjà la portière et sautait à bas.
— Qu'y a-t-il? s'écria Renée.
Nul ne lui répondit ; elle entendait des cris, des piaffements de chevaux, mais la jalousie était déjà refermée , et elle ne put rien voir.
Son inquiétude parvint au comble. En vain seeoua-t-elle de toute sa force la poignée et les cordons ; en vain appela-t-elle au secours : elle resta seule et en apparence abandonnée.
Un nouveau mouvement arriva jusqu'à elle et lui rendit un peu d'espoir : évidemment la foule augmentait autour de la voiture ; si donc elle parvenait à se faire entendre, on la déLU vrerait certainement. Elle s'écria encore :
— Au secours! à l'aide ! délivrez une pauvre fille î
Une voix sonore et bien timbrée qui domina les autres demanda sur-le-champ :
— Qu'est-ce que cela? A qui fait-on violence ?
Elle respira. On attendit la réponse. Sans doute on la fit à voix basse, car elle ne put rien distinguer.
— C'est égal, reprit celui qui avait déjà parlé et d'un ton de commandement; c'est égal, je n'entends pas cela; qu'elle cesse et de suite. Conduisez le carrosse au château que je quitte ; qu'on ait pour cette jeune fille tous les égards possibles. Je veux la voir, l'interroger moi-même, et savoir par elle qui je dois punir dans tout ceci.
Renée se sentit un protecteur, un protecteur puissant. Avec la versatilité de la jeunesse, elle reprit sa confiance, elle se crut sauvée, et remercia Dieu, qui ne permettait pas qu'elle succombât. La portière se rouvrit, les chevaux partirent au galop dès qu'elle fut close et enlevèrent la lourde machine avec une rapidité surprenante. L'enfant avait sur les lèvres mille questions , sans oser en faire une seule. Elle ne pouvait lire dans les regards de son ravisseur, et pourtant il lui semblait embarrassé. Elle prit son parti et l'interrogea.
— Où allons-nous, monsieur? dit-elle.
— Nous nous rendons à un château voisin. Vous... vous avez entendu, sans doute?
— Oui, oui, j'ai entendu. Et arriverons-nous bientôt?
— Avant une heure.
— Dieu soit loué !
Elle ne dit plus rien ; elle se mit à compter les minutes, les secondes; elle dévora d'avance l'espace qui la séparait de ce séjour désiré, où elle trouverait enfin un asile et un appui. Bientôt la voiture tourna, le bruit des roues s'amortit, des branches froissèrent l'impériale ;
elle comprit qu'elle avait quitté la grande route et qu'elle approchait. On arrêta; une grille cria sur ses gonds, des lumières parurent à travers les fentes des jalousies, puis on marcha de nouveau, comme sur du sable, jusqu'à ce que la portière s'ouvrît. L'étranger descendit d'abord, tendit la main à Renée, qui se trouva sur un perron couvert de fleurs, entourée de valets en riche livrée , portant des torches, rangés sur deux haies à son passage. En face d'elle, un appartement splendide et éclairé de cent bougies lui présentait une longue enfilade de pièces plus brillantes les unes que les autres.
Elle se frotta les yeux et se crut le jouet d'un songe. Jamais pareille magnificence ne s'était offerte à son imagination. Au lieu d'avancer, elle recula de deux pas en arrière.
— Où me conduisez-vous, monsieur? murmura-t-elle toute tremblante; dois-je entrer ici?
— Le maître de ce château, M. le comte de Béarn, veut que vous vous y regardiez comme chez vous, mademoiselle ; ce sont ses ordres, répliquaunesorted'intendantquila précédait.
Entrez, et veuillez nous dire si mademoiselle compte souper à présent, ou si elle désire être conduite à sa chambre.
La pauvre petite n'avait plus ni faim ni fatigue; la surprise et l'admiration dominaient tout son être. Elle répondit machinalement :
— Je vais souper.
— Que mademoiselle daigne me suivre , alors.
Et s'inclinant jusqu'à terre, l'inconnu marcha le premier.
Renée traversa d'abord une vaste antichambre dont les panneaux renfermaient des tableaux faits exprès pour la place par un des grands maîtres de l'époque. Ces tableaux mythologiques avaient la grâce maniérée et coquette du temps. Elle entra ensuite dans un premier salon tendu de tapisserie des Gobelins. Le meuble était pareil, et sa sévérité contrastait avec la pièce suivante, véritable bijou de lampas cerise et blanc, de chinoiseries, de dorures et de cristaux, étincelant au feu des bougies. Ses yeux ne lui semblaient pas assez grands pour voir; son cœur battait comme en présence d'une aventure surnaturelle, Ces mer-
veilles ne pouvaient point être véritables ; un coup de baguette les avait créées, un coup de baguette allait les faire disparaître. La voix de l'intendant la tira de son extase.
— Mademoiselle compte-elle souper dans la grande ou dans la petite salie à manger? ordonne-t-elle le grand ou le petit service ?
— Le petit ! le petit ! s'écria-t-elle vivement, tout effrayée de l'embarras qu'elle croyait causer.
— Si mademoiselle veut se reposer quelques minutes , en attendant, je vais la conduire à son boudoir.
Il se dirigea vers une porte ouverte dans un des coins de l'appartement et se rangea pour laisser passer Renée, avec le même respect que si elle eût été une reine. En mettant le pied sur le seuil, la jeune fille jeta un cri d'étonnément et d'admiration.
— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela?
C'était une petite pièce, plus basse que les grands appartements, entourée de tous les cotés de glaces encadrées de splendides bordures en porcelaine de Saxe, sur lesquelles montaient des guirlandes de fleurs en relief, d'une imi-
tation si parfaite qu'on les eût cueillies pour les flairer. Ces guirlandes se contournaient sur le plafond et venaient se réunir au milieu, d'où partait un lustre composé des même fleurs , contournées, arrangées selon le goût bizarre ou élégant du règne de Louis XV. De petites lampes cachées dans les fleurs semblaient autant de lucioles voltigeant sur ce faisceau de roses. Des bras également en porcelaine deSaxe s'adaptaient à chaque panneau et répandaient sur ce réduit une clarté douce et brillante en même temps ; de gros œufs d'autruche montés de la même manière descendaient tout autour des lambris et donnaient aussi leur lumière. Des fleurs dans des jardinières alternaient avec des cassolettes du même style ; une niche entourée de glaces et drapée d'une étoffe des Indes où les oiseaux, les papillons volaient, où les roses embaumaient sous leur feuillage, tant la broderie produisait d'illusion , cette niche renfermant un canapé de cette même étoffe, offrait ses coussins moelleux garnis de crépines de soie assorties aux guirlandes. Quelques sièges, une table en bois des îles incrusté de porcelaines, une cheminée chargée de curio-
sites admirables, et remplie par une corbeille de jasmin, de géranium, de toutes les plantes odorantes, achevaient cette merveille enchantée et en faisaient un véritable paradis.
Dans un des coins de l'appartement se tenaient respectueusememt debout deux soubrettes à l'œil fin, au nez retroussé, à la tournure accorte; elles s'avancèrent vers Renée après trois révérences, et lui demandèrent si elle souhaitait faire sa toilette à présent, où si elle préférait attendre après le souper.
— Je ne sais, répondit-elle anéantie par la surprise ; je n'ai pas de toilette à faire.
— Mademoiselle doit se débarrasser de ses habits de voyage et se mettre à son aise; elle se sentira infiniment mieux après. Un bain est préparé; si elle consent à le prendre, mademoiselle passera une bien meilleure nuit.
— Un bain? répéta- t-elle.
— Oui, mademoiselle.
— Eh bien! j'y consens. Il me semble, en effet, pensa-t-elle, que j'ai grand besoin de repos.
Les caméristes poussèrent un bouton imper-
ceptible ; une des glaces rentra dans la muraille et montra l'entrée d'une sorte de grotte en rocailles, éclairée de feux invisibles, au fond de laquelle un bassin renfermait de l'eau aussi limpide qu'une fontaine, mais dont le parfum pénétrant inspirait une douce langueur.
— Si mademoiselle ordonne que nous la laissions seule, nous allons sortir; elle nous rappellera selon sa volonté.
— Oui, laissez-moi, répliqua-t*elle presque en colère de se voir si bien servie.
Elles disparurent avant que Renée eût pu savoir comment. A peine fut-elle seule, qu'un oiseau admirable, qu'elle n'avait point remarqué encore, parut sur la plus haute branche d'un oranger en fleur. Il battit des ailes, fit la toilette de ses plumes avec son bec, puis il commença à chanter. Jamais un semblable concert n'avait frappé les oreilles de la naïve provinciale. Les trilles les plus savants, les cadences, les roulades, il prodiguait tout. Le chant dura un quart d'heure; ensuite il sauta de feuilles en feuilles et se perdit sous un bosquet. Renée ne l'aperçut plus.
~~ Oh! qu'il chante encore ! dit-elle involontairement.
Comme s'il l'eût entendue, l'oiseau reparut, fit le même manège que la première fois, recommença son air, et se cacha, ainsi qu'il venait de le faire.
Renée n'avait pensé jusque-là ni à sa tante ni à son pays. Les merveilles auxquelles elle assistait attiraient toute son attention, charmaient toutes ses facultés. Lorsqu'elle se vit seule, lorsque l'oiseau eut terminé sa chanson et que le silence régna de nouveau, des idées sombres, des regrets, des terreurs l'assaillirent. Elle craignait sans savoir quoi, sans se rendre compte de sa frayeur. Elle pressentait le danger, bien qu'il lui fût impossible de le définir. Elle joignit les mains et se mit à pleurer. Cette mélodie qu'elle venait d'entendre lui rappelait les rossignols de sa chère patrie, qu'elle écoutait la nuit à s'a fenêtre, les yeux fixés sur ce lonç ruban de laVienne se déroulant sous les rayons de la lune.
— Ah! ma bonne tante! murmura-t-elle.
Ah! ma maison, mes amis, mon chien, vous reverrai-je bientôt !
Les caméristes rentrèrent comme elles étaient parties , inopinément, à la minute même où la douleur de Renée atteignait son plus haut paroxysme. Elles feignirent de ne pas s'en apercevoir ; mais Tune d'elles, celle qui portait Ja parole, s'approcha et tira de dessous son tablier le plus ravissant épagneul qu'on pût voir : ses oreilles traînaient par terre, et ses soies, de la blancheur du lait, se mêlaient aux flots de nonpareilles roses qui formaient son collier.
Renée resta anéantie. Devinait-on ses pensées ? Ce chien venait-il pour remplacer Zaïre, pour la lui faire oublier? Tout charmant qu'il fût, ce n'était pas elle, mais à seize ans tout s'oublie et tout se remplace. Elle appela la petite bête, la caressa, la regarda, et ses larmes se séchèrent. Le souvenir du bel officier arrivait de temps en temps. Un pressentiment secret lui attribuait les miracles qui l'entouraient ; peut-être allait-elle le voir à ce souper, aussi merveilleux que le reste ; peut - être étaient-ce là ces plaisirs, ce luxe qu'il lui avait promis. L'enfant devint rêveuse et ne songea plus au chien.
Ses femmes l'avertirent enfin que le souper n'attendait plus qu'elle.
— Ah! dit-elle, j'y vais, laissez-moi.
La soubrette déposa sur un siège auprès d'elle le linge chaud et parfumé qu'elle portait, puis un peignoir de mousseline des Indes brodée à l'aiguille, doublé de rose et garni d'angleterre, accompagné de mules de brocart si petites qu'elles ne semblaient pas faites pour marcher. Elle se retira après, annonçant qu'elle attendrait mademoiselle pour l'accommoder.
Renée revêtit la robe de chambre et s'imagina qu'elle allait attendre. A peine fut-elle prête que ses servantes se représentèrent, lui montrèrent un cabinet de toilette ouvert comme par enchantement à côté de la baignoire, et l'invitèrent à s'asseoir devant un miroir de Venise, encadré de filigrane d'or. En quelques minutes l'édifice de la coiffure fut rajusté, un nuage de poudre à l'héliotrope vola autour d'elle, et elle sortit des mains de ses femmes tellement jolie, qu'elle eut peine à se reconnaître elle-même.
A un signal donné sur un gong par l'adroite
caniériste, un nègre bizarrement vêtu et haut de trois pieds et demi se présenta, une serviette à la main.
— Mademoiselle est servie, dit-il de sa voix grêle.
Renée n'avait jamais vu de nègre; elle eut presque peur. La salle à manger et le repas étaient une autre féerie, dont la beauté, dont l'élégance surpassaient le plus beau, le plus élégant de ses rêves. Seulement elle fut étonnée de se trouver seule, et ses regards cherchèrent le maître de tant d'enchantements. Il ne parut pas.
Elle se sentait à présent mortellement fatiguée ; le sommeil fermait ses paupières malgré elle. Ses gens s'en aperçurent, et deux laquais ouvrirent devant elle les deux battants d'une porte donnant sur la plus délicieuse chambre à coucher que pût rêver une petite-maîtresse; vrai nid de dentelle, de damas blanc broché de bouquets couleur de rose ou vert, de tapis, de fleurs, de batiste et d'édredon. Renée s'approcha timidement de ces rideaux parfumés, les souleva d'une main défaillante et se laissa tomber sur l'édredon, où sa jolie tête fut bientôt
entourée d'un flot de matines, parure de l'été, à cette époque si méticuleuse sur l'étiquette de la parure. Elle ferma les yeux, épuisée, ravie, inquiète ; mille impressions se croisaient dans son cœur et dans son imagination ; enfin elle s'endormit, et sa dernière pensée fut celle-ci :
— Mon Dieu ! faites que ce ne soit point un rêve ; qu'à mon réveil je me retrouve ici, mais que ma tante y soit, et Jacqueline, et...
Le sommeil coupa sa prière.
A peine une demi-heure s'était-elle écoulée qu'à la lueur de la lampe d'albâtre suspendue au milieu de l'appartement, on eût pu voir une porte dérobée s'entr'ouvrir doucement, et un homme se glisser dans l'appartement sur la pointe du pied.
Le portrait.
L'homme qui s'était introduit ainsi mystérieusement avait à peu près quarante ans, mais il n'en montrait pas plus de trente à trentecinq. D'une taille au-dessus de la moyenne, bien prise, élégante surtout, il avait la jambe fine et distinguée, des yeux bleus admirables, des dents éblouissantes, la main et le pied d'une irréprochable forme : c'était, en un mot, un des plus beaux hommes de l'Europe, un de ces visages que se disputent tous les arts
et qui servent de type à un siècle. Il s'arrêta, regarda la jeune fille, épia ce sommeil tranquille de l'àme qui s'ignore encore, et, après une contemplation aussi scrupuleuse que le permit la lumière voilée, il se retira comme il était venu.
Le reste de la nuit ne fut troublé par aucun incident. Renée oublia bientôt où elle se trouvait ; ses rêves la transportèrent sur les bords de la Vienne, dans sa jolie maison, près de sa tante, près de Jacqueline et de Zaïre; elle entendit chanter ses oiseaux, elle vit fleurir ses roses, elle vit passer derrière les grands saules de la rivière un jeune homme qui regardait les étoiles et qui retournait souvent la tête du côté du chemin du bois, et elle murmurait entre ses dents :
Un bel officier du roi, Le plumet sur l'oreille.
Toute la nuit se passa dans ces enchantements.
Le soleil s'éveilla chargé de mille couleurs, ^de mille rayons de diamants qu'il laissa tomber sur les fleurs et sur les prairies. Renée,
selon ses habitudes de campagne, ouvrit les yeux à ses premiers rayons, mais elle les referma aussitôt. De chaudes ténèbres l'entouraient, des parfums enivrants montaient jusqu'à son cerveau et lui troublaient la raison ; elle se sentit entourée de dentelles, de batiste, de satin; elle se retourna, et, au lieu de sa couchette étroite et dure, elle trouva un vaste lit, des oreillers, des coussins, des édredons garnis de mousseline.
Elle se releva à demi, appuya sa tête sur sa main et regarda autour d'elle.
Un rayon de jour mince comme la lame d'un couteau perçait à travers la fente imperceptible du volet, et atteignait juste le nez d'un gros magot assis majestueusement sur une table, en faisant élinceler une toute petite parcelle d'or qu'il portait en ornement sur son vaste abdomen. A côlé de l'alcôve se trouvait une jolie table chargée de fruits, de petits pieds, de sucreries exquises, éclairée à propos par une lampe entièrement voilée du côté du lit. A l'autre bout de la chambre, dans une cage dorée, de charmants oiseaux dormaient à demi, essayaient quelques cadences, se sen-
tant en retard sur leurs frères du buisson, et, trompés par l'obscurité, cherchaient un sommeil contre nature, qui fuyait leurs désirs et alourdissait leurs ailes.
Renée, ainsi que cela arrive toujours après un événement inattendu, Renée se demanda où elle était, ce qui lui était arrivé, quels étaient ces parfums suaves, ces luxueux atours; elle songea à sa tante, à Jacqueline, à son réveil joyeux là-bas, au milieu des fleurs, de ses chansons et de la verdure, à sa tasse de lait bien chaud qui l'attendait à la ferme, et un peu aussi à ce bel officier si galant, si aimable qu'elle avait laissé au château le soir de la danse; puis elle se frappa la tête en se demandant :
— Comment sortir d'ici? Où suis-je? Ne verrai-je jamais mieux toutes ces belles choses? Ah ! j'ai bien faim!
Les sylphes existaient encore à cette bienheureuse époque; à peine eut-elle pensé, que la porte s'ouvrit et que les caméristes se présentèrent. Elle n'eut même pas le temps d'étendre la main pour saisir une des friandises de son en-cas*
— Que veut mademoiselle? demanda la plus hardie.
— Je n'ai rien demandé, mais je voudrais bien voir le jour.
— Mademoiselle avait une sonnette sous sa main, ajouta la donzelle, en montrant un charmant ruban à franges de perles qui pendait sur la couverture.
— Cela?
— Oui, mademoiselle. Que mademoiselle essaye : si elle désire sa toilette, un seul coup, et nous paraîtrons; si elle préfère déjeuner dans son lit, deux coups au contraire, et le maître d'hôtel se présentera, suivi du valet de chambre de mademoiselle.
Renée ouvrait des yeux, des yeux! Il y avait si loin de là à Jacqueline !
Elle essaya, en effet. Au premier coup, les deux soubrettes rentrèrent; au second appel, les gens de la bouche parurent avec des plateaux chargés de toutes choses.
— Ah ! j'aurai donc ainsi tout ce que je voudrai ? dit-elle.
— Tout ce que vous voudrez, mademoiselle, reprit la suivante.
Renée commença par manger un consommé orné d'une croûte, une caille, d'admirables fraises et une tranche d'ananas, fruit bien nouveau pour elle; elle but à la glace, elle lava ses mains dans une aiguière d'or; puis, en se retournant, elle rencontra Pâquerette qui souriait.
Elle devint toute rouge.
— Mademoiselle s'accoutume vite ici , et nous en serons tous charmés, dit la soubrette en faisant la révérence.
Renée se sentit enhardie par ce sourire et par ce frais visage; elle sourit aussi, puis elle lui fit signe de venir à elle. Appuyant familièrement la main sur son épaule, elle lui dit tout bas :
— Peut-être je m'accoutumerai vite, car c'est bien beau tout cela, mais je ne serais pas fâchée de savoir où je suis et qui m'y a conduite.
— Où vous êtes? Au château de Bellerive. Qui vous y a conduite? Ses gens, d'après ses ordres.
— Pourquoi?
— C'est ce que M. le comte de Béarn se ré-
serve de vous expliquer lui-même, quand vous daignerez le recevoir.
— Tout de suite.
Les deux caméristes se regardèrent en souriant.
— Mademoiselle a-t-elle bien réfléchi ? Estil convenable que M. le comte entre dans cette chambre en désordre?
— Je croyais que c'était un vieux seigneur.
— Un vieux! M. le comte! Mademoiselle, on voit bien que vous ne le connaissez pas.
— Vous avez raison, mesdemoiselles, c'est moi qui ne suis qu'une folle. Je vais me lever; auriez-vous la complaisance de m'aider?
— Nous sommes ici pour vous servir, mademoiselle ; ordonnez.
Renée sauta à bas du lit ; elle allongea ses pieds, et les deux caméristes les placèrent dans de jolies mules de brocart. On lui présenta une robe de chambre plus ravissante encore que celle de la veille, puis on l'introduisit dans le cabinet de toilette, où Pâquerette se mit en devoir de la coiffer.
Elle se laissa faire, en se regardant au mi-
roir. Elle se trouvait jolie, et la bonne humeur lui revint.
— Vous vous appelez Pâquerette? dit-elle ; et l'autre ?
— L'autre s'appelle Pervenche.
— Deux jolis noms ! pourtant il n'y a ni sainte Pervenche ni sainte Pâquerette.
— Ma compagne est toujours en bleu, et moi toujours en blanc : voilà pourquoi on nous appelle ainsi, mademoiselle.
— Ah! c'est vrai! Et le chien, comment s'appelle-t-il?
— Bijou.
— Il est bien nommé aussi ; c'est un vrai bijou !
Puis, la folle enfant, oublieuse de ses craintes et de ses larmes, s'amusa à se faire expliquer les mille riens dont sa toilette était garnie. Elle ne soupçonnait même pas l'existence de tous ces raffinements. De l'eau claire et un peu de benjoin, c'était tout son art. On la coiffa, on la poudra, on la couvrit de parfums, on la couronna de roses voilées sous des dentelles, afin de parfaire le négligé le plus galant. Ens uiteon la para d'un déshabillé de pékin blanc,
rattaché de nœuds bleu de ciel; on lui noua sous le menton une marmotte retenue par une épingle de turquoise; on lui remit un éventail, un mouchoir, une boîte à dragées creusée dans une seule améthyste, avec un chiffre d'or sur le couvercle; et à un signal donné, les portes s'ouvrirent sur un salon de lecture et de travail. Rêveuse, un peu sombre, d'une de ces simplicités millionnaires devant laquelle les somptuosités pâlissent, cette bibliothèque présentait à l'œil ébloui plusieurs milliers de volumes choisis et reliés uniformément. Des bustes de grands hommes et de femmes célèbres, placés sur des pieds d'ébène, entouraient cette pièce ; au-dessus de la cheminée et de la glace, suivant un usage presque général dans les appartements sévères, un portrait représentait le roi Louis XV, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, le casque en tête, la cuirasse sur la poitrine, tenant d'une main une épée et de l'autre une couronne de lauriers. Au bas de ce portrait, sur un cartouche se trouvaient ces mots :
« Exécuté d'après les ordres de madame la
duchesse de Châteauroux, à la suite de la bataille de Fontenoy. »
En face, un autre portrait de la même taille, paraissant destiné à lui servir de pendant, représentait une jeune femme, en Bellone, portant un glaive, appu)^ée sur une muraille, qu'elle semblait défendre. Rien n'était plus magnifique, plus fin, plus hautain que cette déesse. Elle était reine et maîtresse, elle commandait à tout, même au bonheur.
C'était madame la duchesse de Chàteauroux, morte à vingt-huit ans, pour avoir été la maîtresse du roi ; mais cela n'était pas écrit au bas du portrait.
Renée ignorait cette histoire. Elle poussa un cri en apercevant le portrait de Louis XV, et courant vers lui :
— Ah! le roi! le roi! mon bien aimé roi! Qu'il est grand ! Que je le reconnais bien ! Le voilà plus beau encore que dans mon estampe. Et qui est cette dame? La reine? Pauvre reine, qui est morte en priant le bon Dieu! Elle est belle ainsi; seulement elle a l'air triste.
— Ce n'est point la reine, mademoiselle ; c'est une amie de Sa Majesté.
— Ah! oui, je sais, la marquise de Pompadour, on me Ta dit.
— Non, pas celle-là, mademoiselle, une autre qui est morte aussi, comme Sa Majesté la reine.
— Ah! qu'elles sont heureuses, les amies du roi ! Dussent-elles payer ce bonheur de leur vie, elles n'ont pas le droit de se plaindre.
La soubrette la regarda tout étonnée. Ce langage était si étrange dans la bouche de Renée !
— A présent, si mademoiselle veut lire, voici des livres ; si mademoiselle veut se promener, les calèches sont attelées; si mademoiselle veut visiter le jardin, les laquais et moi nous aurons l'honneur de la suivre; si au lieu décela elle désire la compagnie de M. le comte, il attend son bon plaisir.
— Allons au jardin, Pâquerette ; je ne serai pas fâchée de courir un peu dans les allées.
Courir avec une considération de deux aunes d'envergure et des mules à talon ! Renée se croyait encore en Poitou.
Elle finissait à peine de parler que déjà ses
ordres s'exécutaient. Cette promptitude lui semblait merveilleuse, à elle, pauvre petite, accoutumée aux services sans art de Jacqueline. Cette pensée la ramena à sa tante.
— Un instant, mademoiselle ; vous me demandez ce qui me plaît. Ce qui me plairait le plus au monde, en ce moment, ce serait de voir ma tante ; ne pourrai-je pas lui écrire et calmer un peu ses inquiétudes? Elle doit me croire morte.
— Sur-le-champ, mademoiselle. Voilà tout ce qu'il faut pour écrire ; un courrier montera à cheval et portera la lettre.
— Oh! quelle joie !
Elle écrivit six longues pages à mademoiselle de Boisrichard. Elle lui raconta tout, son enlèvement, le secours qu'elle avait trouvé chez le comte de Béarn, le beau château, les belles choses, les domestiques, tout ce qu'elle savait et tout ce qu'elle ne comprenait pas. Sa lettre était un cahier aussi rempli que sa tête de tout ce qu'elle avait senti et éprouvé. Elle finissait ainsi :
« Maintenant, chère tante, je vais voir
M. le comte et lui demander la permission de vous faire venir ici ; on assure qu'il le voudra bien. Vous y passerez quelques jours avec moi, et puis nous retournerons chez nous. J'aime encore mieux ma petite chambre que celle-ci : il y a trop à regarder ; on n'a pas le temps de penser, et ce matin, j'ai failli oublier ma prière. »
Quand la lettre fut terminée, cachetée et remise au valet de chambre, la camériste proposa à Renée de venir au jardin.
— Mademoiselle y trouvera sans doute M. le comte, et puisqu'elle désire lui parler...
— Oh ! oui, oui, tout de suite !
L'enfant se mit à courir, ou du moins essaya de courir; au premier pas, elle perdit une de ses mules, et son pied tourna.
— Ah! dit-elle, je me suis blessée!
— Ce n'est rien, mademoiselle, mais on ne court pas avec des mules.
— C'est vrai !
Un gros soupir s'échappa de son sein, à elle, l'enfant de la nature, l'enfant libre et joyeux
comme un papillon essayant ses ailes au bord de la jolie rivière.
— Eh bien î marchons alors.
Un laquais ouvrit les deux battants de la porte ; un autre se disposa à suivre mademoiselle, portant un tapis et un coussin, au cas où il lui conviendrait de s'asseoir; un troisième fermait la marche, armé d'un parasol et du livre que Renée avait laissé ouvert par distraction sur la table, sans même le regarder.
La petite caravane se mit en marche, Renée en tête, regardant son chien qui sautait avec un air d'envie, regardant bien un peu aussi sa toilette. Il est si difficile d'oublier la coquetterie, même dans le malheur ! On aime à mourir avec grâce.
Au temps dont nous parlons l'orage des révolutions couvait, mais il ne grondait pas encore. Nous pouvons nous livrer aux joies folles, aux descriptions musquées; tout était rose et blanc ; Louis XV et sa cour dormaient sur des fleurs au bord de l'abîme.
Renée trouva ce jardin ravissant. Le château du marquis, son voisin et son parent,
était un bourg à côté de cette élégance. Elle s'arrêta devant chaque bosquet, devant chaque statue; elle cueillit des fleurs, mangea des fruits comme une pensionnaire, et enfin arriva à un beau pavillon de marbre blanc, dont les portes étaient ouvertes et dans lequel on avait servi une superbe collation : des glaces, des sorbets, des gâteaux, des confitures, des vins frappés, des coupes d'or, des cristaux étincelants, des fleurs; c'était une féerie.
Dès que Renée approcha , un homme, le même que nous avons vu la veille dans sa chambre, un homme descendit les quelques marches et vint au-devant d'elle avec une courtoisie, une galanterie si engageantes qu'elles bannirent toute timidité.
— Permettez-moi de me féliciter, mademoiselle, du hasard qui me procure l'honneur de vous recevoir chez moi. Une personne de votre beauté, de votre mérite, ne saurait être assez admirée; c'est une bonne fortune dont je ne pourrais trop vous remercier.
Renée salua en rougissant.
— Mes gens ont-ils exécuté mes ordres?
Ont-ils tâché de vous rendre le séjour de cette
maison à peu près supportable? Vous y trouvez-vous passablement ?
Passablement ! la petite bergère du Poitou au milieu de ces merveilles !
— Daignez vous reposer ici et accepter quelques rafraîchissements bien indignes de vous être offerts. Les déesses ne trempent leurs lèvres que dans l'ambroisie.
Il lui offrit la main après ce compliment du goût de l'époque, et lui fit monter l'escalier, avec les égards et les soins les plus minutieux. Deux ou trois personnes, assises dans le pavillon, se levèrent respectueusement à l'approche de la jeune fille et s'inclinèrent jusqu'à terre.
— Ce sont des amis, mademoiselle, des amis empressés de vous faire avec moi les honneurs de mon petit logis. A table, messieurs! Ne devez-vous pas me remercier de vous avoir procuré si bonne et si charmante visite ?
L'étonnement de Renée passait son plaisir. Se voir traiter ainsi, elle, la petite fille qu'on trailaitsans cérémonie en Poitou! elle qui courait par les chemins, en jupe courte, son panier de cerises à la main î Elle ne se trouva point embarrassée, néanmoins; les femmes ont
un instinct et un tact sûrs qui ne les trompent jamais, et auxquels elles peuvent s'en rapporter avec certitude. Quand elles sont trop usagées, elles s'en défient; quand elles sont naturelles, elles s'en trouvent bien.
La conversation devint générale; Renée parla peu, elle écouta. Ces gens appartenaient évidemment à la meilleure compagnie ; ils en avaient toute la finesse et l'exquis savoir-vivre. Leurs saillies, un peu libres peut-être, sans sortir du bon goût, ne furent point comprises par la naïve provinciale. Elle souriait au hasard comme les autres et peut-être bien aussi pour montrer ses dents ; le diable est si malin !
Les convives se retirèrent enfin. Renée n'y prit pas garde. Elle était, depuis la veille, dans un état d'ivresse, de stupéfaction tel, qu'elle ne se rendait plus compte de rien. L'amphitryon fit tous îes frais.
— Savez-vous bien qu'on vous enlevait, mademoiselle?
— Et pourquoi, monsieur? demanda-t-elle en riant.
Le comte rit plus haut qu'elle.
— N'avez-vous pas quelque amoureux?
— Oh! j'en ai beaucoup, maïs ils sont dans ma province.
— Et, parmi tant d'amoureux, n'en est-il pas un qui soit préféré?
— Peut-être ! répliqua-t-elle en rougissant. Le comte fronça le sourcil.
— Et qui cela ? Je suis bien indiscret sans doute.
Elle le regarda en dessous de l'air d'un enfant qui fait une niche à son maître.
— Vous me permettrez de faire venir ma tante, M. le comte? interrompit-elle comme pour changer le cours de l'entretien.
— Certainement.
— Et puis, vous viendrez nous voir à la Marsonnière?
— Oui.
— Eh bien! je vous dirai tout, car vous m'inspirez grande confiance.
— Ah! vraiment? Et pourquoi?
— Parce que vous ressemblez au roi, à notre bien-aimé Louis XV. Si vous étiez aussi jeune que lui, si vous aviez ses beaux cordons, son saint esprit en diamant, ce serait absolument la même chose.
— Vous trouvez? On me l'a dit quelquefois, en effet. Et, pardonnez-moi cette question, mademoiselle : d'où vient que ma ressemblance avec le roi vous inspire une confiance si entière? Pourquoi aimez-vous tant le roi?
— Pourquoi j'aime le roi, monsieur! répondit-elle avec des larmes dans la voix et dans les yeux, pourquoi j'aime le roi, moi! Oh! si vous me connaissiez, si vous connaissiez ma famille, vous ne m'adresseriez pas une pareille question.
— Oui, mademoiselle, mais je n'ai pas le bonheur de vous connaître, ni vous ni votre famille, répondit-il en souriant.
— Je croyais que vous connaissiez le roi ; ne l'aviez- vous pas dit, M. le comte?
— Sans doute.
— Alors vous devez savoir qu'il a sauvé la vie et l'honneur à mon père.
— A M. de Boisrichard ? Je ne crois pas...
— Non, pas M. de Boisrichard, c'est le nom de ma mère : mon père était le comte de... Mais je ne veux pas, je ne dois pas le dire, puisque vous l'ignorez.
— C'est cruel à vous, mademoiselle, de vous
taire ; vous m'aviez promis une confiance illimitée ; ai-je donc démérité à vos yeux?
— Oh l non, non, bien au contraire. Cependant, puisque Ton m'a fait quitter le nom de mon père , ou du moins puisqu'on n'aime pas à me le voir porter, c'est que cela afflige ma tante, et dès lors je préfère ne point le dire.
— Je désirerais, cependant, savoir dans quelle circonstance le roi a été assez heureux pour vous rendre un aussi grand service.
— Oh! quant à cela, je veux bien vous rapprendre : c'est un si beau trait, et le roi a été si bon!
— Voyons cela?
— Mon père était officier; sa famille, trèsriche , le repoussait à cause de son mariage. Ma mère, mademoiselle de Boisrichard, d'une des plus anciennes races du Poitou, où il y en a tant d'anciennes, ma mère était fort pauvre ; ses parents la mirent au couvent dès son enfance et on la destina à prendre le voile. Elle commença son noviciat , elle vit mon père au parloir, ils s'aimèrent ; mon père l'enleva et ils allèrent se marier à Paris, malgré les deux familles. Les Boisrichard étaient pauvres, ils
pardonnèrent; les autres étaient riches, ils ne voulurent plus entendre parler du jeune ménage : ils déshéritèrent mon père, et il fut obligé, pour vivre, de prendre du service.
« La bienveillance d'un ami haut placé lui fit obtenir une compagnie ; il alla à l'armée où le roi se trouvait en personne. Il se battit bien, ainsi que le devait un homme de son nom; il obtint la croix de Saint-Louis de la main même de Sa Majesté. Je vins au monde à peu près à cette époque, à la grande joie de mes parents malgré leur pauvreté extrême. Mon père, éloigné de sa femme, vivait dans la solitude ; il fuyait ses camarades et se livrait à sa tristesse; il n'était pas heureux, il craignait l'avenir. Quelques personnes rigides parlaient de lui faire un procès à cause de l'enlèvement de ma mère, et de les séparer. Elle se cachait donc bien.
« Un jour, au camp, mon père lisait dans sa tente; un jeune officier de cour, un peu ivre, entr'ouvrit la toile et se mit à le railler. Il le supporta d'abord avec tranquillité; l'officier en abusa pour redoubler ses sarcasmes. Mon père répondit alors; la querelle s'échauffa;
enfin, ils prirent rendez-vous pour se battre le lendemain.
« Resté seul, il sortit de sa tente, chercha ses témoins, arrangea tout, mais ne dissimula pas combien il lui était pénible de risquer sa vie, de laisser peut-être sa femme et son enfant sans ressource ou sans protection , pour une cause si futile. Il craignait qu'après sa mort la famille de ma mère ne la forçât à rentrer au couvent et ne me séparât d'elle. Son ressentiment était grand contre l'officier.
« Le soir il sortit pour se promener dans la campagne et se livrer à ses pensées. Il arriva à un ravin assez profond , et s'assit à l'ombre d'un gros arbre, pour écrire sa dernière lettre à ma mère. Il pleurait , se croyant bien seul, et s'abandonnait à sa douleur si légitime. Pauvre père ! »
Renée s'arrêta tout émue. Le comte lui prit la main et lui dit :
— Continuez, mademoiselle; ce que vous me racontez me touche au dernier point.
— Eh bien! M. le comte , le diable amena là son adversaire, qui avait rendez-vous en ce même lieu avec une paysanne. Il était plus
ivre encore que le malin; il recommença ses plaisanteries et ses attaques; enfin la patience échappa à mon père, il se fâcha, le menaça; l'autre n'en fit que rire d'abord, jusqu'à ce qu'il s'excitât davantage et lui donnât un soufflet. Mon père furieux tira son épée; le gentilhomme tira la sienne ; à la seconde passe, mon père le tua.
« Ils étaient seuls, sans témoins ; mon père resta atterré. La jeune paysanne arriva sur ces entrefaites , se mit à pousser des cris aigus, accourut vers le camp, amena des soldats, soutint que mon père avait assassiné l'officier, qu'elle l'avait vu. On l'arrêta comme assassin, monsieur! On le jugea! on le condamna à la mort et à la dégradation! Tout servit de preuves contre lui : sa colère, sa haine, le duel prémédité pour le lendemain, sa peur de quitter la vie en y laissant deux êtres chéris, le rendezvous donné par la paysanne à l'officier au même lieu où son adversaire allait l'attendre, tout fut contre lui, je vous le répète, et, malgré ses dénégations, ses protestations d'innocence, on le condamna.
« Ma mère, au premier bruit de l'arresta-
tion de son mari, était accourue ; sa beauté ne toucha point les juges, ses larmes furent impuissantes ; elle demanda une audience au ministre, au roi ; on la refusa ; elle faillit mourir. La dernière entrevue de mes parents fut déchirante. Le désespoir de mon père était horrible ; l'idée surtout qu'il allait être dégradé, qu'on lui ôterait sa croix et ses épaulettes, et que son nom resterait entaché d'infamie, le désespérait.
« On emporta ma mère presque mourante.
Le lendemain cependant elle voulut voir encore son mari, elle se fit habiller et se mit en route pour la prison. Mon père en sortait pour marcher au supplice : on devait le fusiller à l'endroit même où son prétendu crime avait été commis. Quelques pas encore , et il y arrivait. »
La pente fleurie.
— J'ai un souvenir confus de cette histoire^ interrompit le comte de Béarn; continuez, mademoiselle ; je crois que je me la rappellerai tout à fait en vous écoutant.
— Vous étiez là, monsieur?
— J'y étais avec le roi, en effet.
— Oh ! vous savez alors ce qui s'est passé ensuite, reprit la jeune fille ; vous savez que ma mère suivait la funèbre escorte de son mari, belle et pâle à faire pleurer d'admiration et
d'attendrissement ; vous savez qu'au moment où on passait les dernières tentes, on rencontra le cortège de Sa Majesté qui revenait d'une promenade matinale. A son aspect, ma mère conçut une dernière espérance, La présence du roi porte toujours avec elle la grâce. Elle fendit la foule, et, malgré tout ce qu'on put lui dire, elle arriva jusqu'à Louis XV. Le roi était à cheval ; il s'arrêta sur-le-champ à la vue de cette femme si admirablement belle, vêtue de noir, tenant un enfant dans ses bras, et qui se jetait à genoux en criant :
« — Sire î sire ! sauvez-le !
« Je vous raconte cette scène comme si j'avais pu la comprendre. Mon enfance en a été bercée ; ma pauvre mère me l'a répétée tant de fois ! Le jour de sa mort, elle m'en parlait encore.
— Pauvre enfant ! dit le comte ; c'est un triste récit.
— Oh ! bien triste, allez, car le dénoûment fut la mort de mon père.
— Comment! je croyais que le roi...
— L'avait sauvé; oui, oui, il l'a sauvé, mais hélas ! Dieu l'a pris malgré cela.
— Ah ! je me souviens. Une jeune femme, une petite fille... Le roi lui tendit la main et lui demanda le sujet de ses larmes.
— Oh! vous y étiez! vous y étiez! Mon Dieu ! quel bonheur ! Vous avez connu mon père et ma mère, M. le comte?
— Je les ai connus. Mais n'importe ; achevez, achevez, je vous en supplie.
Le comte était visiblement ému. Il regardait Renée d'un œil si compatissant, si affectueux.
— Eh bien ! ma mère parla au roi ; elle lui dit la position de mon père, qui s'était arrêté en face de lui ; elle lui dit aussi la nôtre. Elle ne lui cacha rien. Elle parla enfin d'un accent si persuasif, que Louis XV ne put en entendre davantage.
« — Je fais grâce à votre mari, madame, poursuivit-il ; je lui fais grâce pleine et entière, pour l'amour de vous et du joli petit maillot que voilà.
« Le joli maillot, c'était moi, monsieur.
« L'enfant sourit à travers ses larmes. A cet âge , la douleur a toujours un reflet de joie.
« Mon père entendit ces paroles. Il s'élança en avant, interrompit ma mère qui baisait rétrier du roi, en criant et en pleurant en même temps.
% — Sire, dit-il, que Votre Majesté soit bénie mille fois pour la consolation qu'elle donne à ma pauvre femme ! mais ce n'est pas ma grâce que je demande, c'est justice. Je suis innocent, innocent d'intention comme de fait; on m'a flétri, on m'a condamné à une peine bien plus forte que la mort. On veut me dégrader comme assassin ; on veut m'enlever ma croix ; ma croix que j'ai reçue de la main du roi, sur le champ de bataille! Le roi, avant d'être roi, est le premier gentilhomme de son royaume. Sa Majesté comprendra facilement que je ne puis accepter ma grâce, lorsqu'une accusation semblable pèse sur moi. Je la supplie de m'accorder la révision de mon procès, avec d'autres juges, d'autres enquêtes; enfin je demande l'honneur bien plus que la vie, car je ne veux pas de l'une sans l'autre.
« Le roi regarda quelques instants mon père très-fixement ; mon père soutint ce regard sans trembler et sans baisser les yeux.
« — Messieurs , reprit-il en se tournant vers sa suite, ce gentilhomme est innocent, j'en suis sûr, j'en répondrais. Qu'on le ramène au camp; nous instruirons nous-même son affaire , et nous lui rendrons bonne et loyale justice. Prenez soin surtout de madame la comtesse et de son enfant.
« Les ordres du roi furent exécutés. Le lendemain on assembla un conseil présidé par le roi en personne. Il entendit tout, il laissa tout discuter devant lui , il fit répéter trois fois à mon père sa triste aventure. Malheureusement, le seul témoin, la paysanne, persista dans sa déposition. Le roi s'en montra très-affligé. Pourtant , après avoir encore interrogé mon père, il prit une résolution toute magnanime:
« — Messieurs, dit-il aux juges, il se peut que la loi condamne le comte ; ce qu'il y a de sur, c'est que je l'absous, c'est que je le tiens pour homme d'honneur, incapable d'un crime ou d'une bassesse, c'est que je lui conserve sa croix et son grade dans l'armée, le laissant libre de changer de régiment, si cela lui est agréable. Voilà mon jugement, et je désire qu'il soit exécuté sur l'heure.
ù Les juges s inclinèrent sans répondre; il était visible qu'ils obéissaient, mais plutôt par soumission que par conviction certaine. Cette nuance n'échappa pas à mon père , et en sortant du tribunal, il donna sa démission.
« — Je ne veux pas être toléré à mon régiment, j'y veux être à ma place, disait-il à ma mère. Qu'importe la misère devant le mépris! Je me ferais tuer, voyez-vous!
« Le soir même un ordre du roi l'appela auprès de lui. Sa Majesté employa tous les moyens possibles pour engager mon père à rester au service; elle daigna même lui offrir un emploi dans sa maison.
« — Non, sire, dit-il, pardonnez-moi de refuser vos bontés, mais cette tache me suivrait partout; je me retire aux champs, je vivrai seul avec ma famille, et je ne verrai de blâme ni de reproches dans les yeux de personne.
« Le roi congédia mon père , après l'avoir assuré de sa protection, après lui avoir promis de tout faire pour améliorer sa position présente. Mon père refusa malgré sa misère; il était si fier et si noble, mon père! Le lendemain il reçut le brevet d'une pension de quinze
cents livres, réversibles sur la tète de ma mère et sur la mienne, si Dieu m'enlevait mes parents. Nous partîmes pour le Poitou; nous allâmes rejoindre ma tante, madame de Boisrichard, dans sa petite maison où j'ai été élevée. Plus riche que ma mère de ce domaine, héritage privilégié d'un vieil oncle, elle ne se maria point, afin de me réserver cet asile. C'est un ange que ma tante, M. le comte! Depuis lors mon père vécut seulement un an. La blessure faite à son honneur le tua. 11 mourut en bénissant le roi, en recommandant à ma mère de m'élever dans les sentiments de respect, de reconnaissance et de dévouement pour Sa Majesté. Ma mère exécuta de point en point ses instructions. Louis XV devint pour moi une seconde Providence ; Dour lui j'aurais donné ma vie. Son portrait est dans ma chapelle à côté de la Vierge; toutes mes prières sont pour lui , et quand ma pauvre mère alla rejoindre son mari, après six ans de souffrance et de regrets, elle me légua à ma tante comme mon père m'avait léguée à elle, avec la même recommandation : la reconnaissance pour le roi. Dieu sait si j'y ai manqué ! »
En finissant ce récit, la voix de Renée s'éteignit dans les larmes, et le comte se montra visiblement ému. Il y eut un moment de silence, pendant lequel l'enfant essuyait les perles qui tombaient sur sa joue.
— Mademoiselle, dit enfin M. de Béarn, vous avez bien fait de me raconter cela. Je me rappelle maintenant toutes ces circonstances que mille affaires, hélas ! avaient bannies de ma mémoire. Votre récit est parfaitement exact, je l'ai souvent entendu faire.
— Par le roi? interrompit-elle vivement.
— Oui, mademoiselle, par le roi, et ne doutez pas qu'il ne s'en souvienne toute sa vie.
— Oh! monsieur, si vous étiez bien bon, vous feriez encore quelque chose pour moi.
— Et quoi donc ?
— Puisque vous l'approchez, puisque vous le voyez quand il vous plaît, vous lui diriez que la pauvre orpheline dont il a protégé les parents a fidèlement recueilli leur héritage de fidélité et de dévouement ; vous lui diriez que ma vie tout entière est à lui et que le plus beau de mes jours serait celui où je pour-
rais la donner pour acquitter notre dette.
— Je le lui dirai, mademoiselle, n'en doutez pas, répliqua le comte de plus en plus touché, et jamais pareille protestation ne lui aura été plus douce.
— Le croyez-vous ?
— Je n'en doute pas.
— Oh l tant mieux !
— Pauvre et chère enfant, vous êtes adorable!
— Monsieur, trouvez-vous que je ressemble à ma mère?
— A votre mère? dit le comte distrait et comme tiré d'un rêve; à votre mère? Je ne sais... je ne me rappelle pas bien. Je le crois pourtant.
— On l'assure, et j'en suis ravie : ma mère était belle.
— Vous êtes heureuse d'être belle !
— Oh ! je ne suis pas belle, M. le comte. Je le deviendrai plus tard peut-être. A présent, je ne suis qu'un enfant, je ne suis pas plus laide qu'une autre, voilà tout.
Le comte sourit.
*— Vous croyez? mademoiselle Renée* pour*
suivit-il, vous nie permettrez bien de tâcher de vous rendre le séjour de ma maison agréable tant que vous me ferez l'honneur d'y rester, n'est-ce pas ?
— Oh ! monsieur , votre maison est un paradis !
— 11 viendra ce soir une dame de ma parenté et deux de mes amis à souper ; voulezvous être des nôtres?
— Sans doute ; mais je ne sais si je dois... s'il est convenable...
— Vous serez en très-bonne compagnie, avec une personne de votre sexe fort respectable; rien ne saurait être mieux.
— Et ma toilette? Je n'ai rien, d'abord. On m'a enlevée avec mon pauvre déshabillé des jours de fête, que je conservais si soigneusement. Le voilà tout chiffonné, tout flétri maintenant.
— Vous trouverez dans voire chambre ce qui vous est nécessaire ; ne vous inquiétez pas, ma parente y a pourvu. Entre femmes de qualité, il en est ainsi : on se prête ses hardes et ses bijoux, cela va sans rien dire.
— Puisque vous le trouvez bon, monsieur*
cela doit être ; pourtant vous êtes bien sûr que ma tante en arrivant ne me grondera pas?
— Non, non, mademoiselle de Boisrichard est trop du monde pour cela. Attendez un instant encore, vous avez tout le temps d'être prête. Il est une question que je n'ai pas osé renouveler, et qui pourtant mérite une réponse de votre part. Voulez-vous me promettre de me parler franchement?
— Y ai-je manqué jusqu'ici?
— Non , j'en conviens. Pourtant vous ne serez peut-être pas aussi franche sur ce sujet. Qui soupçonnez-vous de vous avoir enlevée?
-Oh! pour cela... pour cela... je n'en sais rien, monsieur... A moins...
— A moins...
— Que ce ne soit... lui?
— Et qui lui ? répliqua vivement le comte ; qui aurait osé vous aimer? Avez- vous un amant, mademoiselle?
— Moi, monsieur! s'écria l'enfant effrayée de cette vivacité; moi ! non vraiment, je vous jure !
— Vous me disiez tout à l'heure, avant de
raconter votre histoire, je m'en souviens bien, vous me disiez que vous soupçonniez quelqu'un, et vous ne m'en avez pas appris davantage.
— Est-il donc absolument nécessaire que vous sachiez...?
— Et qui le saura? D'ici à l'arrivée de madame votre tante, qui vous protégera? Vous protéger, contre qui, puisque je l'ignore?
— Contre tout le monde ; vous serez bien sûr alors de ne pas vous tromper.
— Mais enfin...
— Ah ! oui, et s'il faut le dire :
Un bel officier du roi, Le plumet sur Toreille.
La jeune fille se mit à rire en chantant ce refrain.
— Un officier ?
— Oui.
— Lequel?
— Ah! il ne m'a pas dit son nom. Il est jeune, il est beau, il a un habit blanc, un chapeau à plumes et une superbe bague à la main gauche.
Le comte sourit du signalement ; il comprit que la chose n'était pas bien dangereuse, et ne voulut pas en ce moment pousser plus loin ses recherches. Les personnes qui raccompagnaient se montraient de temps en temps au bout de l'allée, comme pour le prévenir qu'elles l'attendaient. Il se leva, baisa la main de Renée, lui fit descendre les marches du pavillon ; et aussitôt ses femmes reparurent,
— Conduisez mademoiselle à son appartement, dit-il, prenez ses ordres pour sa toilette, présentez-lui ce qu'elle pourra désirer , et faites qu'elle soit ici comme chez elle.
Nul ne répliqua, et l'on se mit en marche vers le château ; en même temps les convives se rapprochèrent du comte, qui semblait de la meilleure humeur du monde. Renée entendit l'un d'eux, le plus élégant, s'informer près du comte s'il était content.
— Ne dites pas content, mon cher duc, je suis ravi.
L'enfant se demanda ce qui pouvait si fort enchanter M. le comte.
— Ah ! murmura-t-elle en soupirant, il peut être ravi, il est si riche!
— no —
En rentrant dans la chambre qu'elle avait occupée, les yeux de Renée furent éblouis par une robe et un jupon traînants placés sur un panier d'osier et présentant leurs garnitures de dentelles et de fleurs dans le jour le plus avantageux. Elle courut les examiner, et demanda pour qui ces magnifiques parures.
— Pour mademoiselle, si cela lui plaît.
— Pour moi ?
— M. le comte a ordonné ainsi.
— Cet habit appartient donc à madame la comtesse?
— Certainement.
— Et elle me le prête ! C'est trop beau, je ne saurai jamais porter cela, je suis une villageoise.
— Madame la maréchale a commandé qu'on montre également à mademoiselle un autre costume qu'elle a porté au dernier bal de Trianon; il est possible que mademoiselle le préfère.
On étala sur le lit un ravissant habit taillé sur le modèle de celui de Renée; on eût cru voir le pareil ; seulement les étoffes en étaient de la plus grande richesse, et le bonnet affi-
chait une coquetterie dont les modestes Poitevines étaient incapables. La jeune fille, dès qu'elle l'aperçut, se mit à sauter de joie.
— Ah! voilà celui que je veux, dit-elle; essayons-le bien vite, afin qu'il n'y ait rien à refaire et qu'il m'aille à ravir.
On l'essaya : il collait sur la taille ; il en faisait ressortir tous les avantages. Ainsi vêtue, Renée était, non pas plus belle, mais mille fois plus charmante. C'était la fleur des champs avec sa naïveté, ses parfums, sa fraîcheur; c'était le bouton caché sous son enveloppe moussue et délicate, c'était Hébé avant l'Olympe, la jeunesse sans la corruption.
Les caméristes poussèrent des cris d'admiration et de joie. Renée, enchantée de se trouver si jolie, voulut compléter sa toilette : elle demanda un bouquet ; on lui apporta des fleurs dont elle ne soupçonnait pas l'existence, des fleurs adorables de suavité, de couleur, de forme ; elle osait à peine les placer à son côté. Ces fleurs si recherchées ne lui semblaient pas des fleurs.
Libre enfin avec sa jupe courte, ses souliers à boucles, son attirail villageois leste et pim-
pant, elle dansa, elle courut, elle fut délicieuse ; les soubrettes, accoutumées à la majesté des grandes dames, n'en revenaient pas.
— Il en sera fou, dit la plus âgée à l'oreille de la seconde, et j'en préviendrai M. le duc.
— Je le crois bien, qu'il en sera fou ; il y a de quoi. Tu préviendrais tous les ducs et pairs, le parlement en robes rouges, qu'il n'en sera pas moins fou pour cela.
— Nous verrons alors. Attention jusque-là. — - Puis-je retourner au jardin maintenant?
demanda la jeune fille, qui s'était assez mirée et qui éprouvait le besoin de se faire voir à d'autres.
— Comme mademoiselle voudra; je crois pourtant que M. le comte attend mademoiselle dans le salon.
— Oh ! j'y vais alors, et je serai charmée d'y rencontrer l'aimable dame qui m'a prêté ce joli vêtement.
Elle ne laissa pas le temps d'ouvrir la porte, elle traversa en courant toutes les pièces et revint au boudoir, où le comte de Béarn était, en effet, avec une petite femme d'une quarantaine d'années* fort parée* fort gracieuse, et
trois seigneurs d'un âge différent. Le comte occupait le canapé à côté de la maréchale ; les hommes restaient debout.
Renée, interdite par la lumière, par ce groupe d'hommes inconnus, par la timidité de son âge, s'arrêta à la porte quelques secondes, les yeux baissés, n'osant aller plus loin. Le comte l'aperçut et courut au-devant d'elle.
— Entrez, entrez, mademoiselle, on vous attend, dit-il ; chacun est ici impatient de vous voir. Ma cousine, c'est l'aimable personne dont je vous ai parlé. Mademoiselle, j'ai demandé pour vous à madame la maréchale toutes ses bonnes grâces : elle me les a promises. J'espère que vous serez contentes l'une dé l'autre.
A cette époque , on ne présentait qu'à la personne la plus qualifiée ; aux autres on nommait seulement. A peine quelques-unes de ces traditions nous restent par les vieilles gens. Ceux-là morts, tout sera fini. Dans vingt ans, on montrera un homme bien élevé comme un géant ou n'importe quel phénomène.
Renée fit la révérence comme on lui avait appris à la faire, et leva ensuite ses grands
yeux sur la maréchale, en attendant qu'elle lui adressât la parole.
— Mademoiselle, dit celle-ci, vous êtes jolie comme un ange, et si vous preniez fantaisie de la cour, ce serait un sauve-qui-peut général.
— Mademoiselle est trop charmante pour la cour, duchesse, dit un homme de façons exquises qui s'avança ; ne lui donnez pas l'envie de la voir. C'est bon pour ceux que leur destinée y attache ; mais elle, libre et vive comme l'oiseau, ne lui offrez pas de cage, fût-elle dorée.
— Laissez mademoiselle choisir, ajouta un second seigneur, plus élégant encore, mais dont les manières aisées allaient jusqu'à la fatuité : elle saura mieux que nous ce qui lui convient. A son âge, avec sa figure, avec un début aussi éclatant que le sien, elle ira loin, j'en réponds.
— Sur quel théâtre?
— Sur le premier de tous, sur le seul qui soit digne de ses yeux, de son teint, de sa taille, de son esprit, sans doute.
Renée écoutait sans répondre. Sa petite tête
— ilS —
allait d'un interlocuteur à l'autre, pour tâcher de saisir un geste, un mot de son langage habituel qui put lui faire comprendre celui-là ; mais c'était une autre langue, d'autres idées, d'autres principes ; elle eût été plus à son aise en Chine, elle eût du moins ri des magots. Le comte se tenait debout en observation devant elle avec le troisième convive, qui n'avait pas encore parlé. Tous les deux écoutaient, examinaient surtout.
— Je n'ai jamais rien vu de si beau, M. le comte , dit enfin l'interlocuteur muet ; elle ressemble à mademoiselle de Fontanges.
— Ah! taisez-vous, interrompit le comte; quels présages !
— Vous y croyez, monsieur?
— J'y crois, j'y crois beaucoup, je ne les aime pas.
— Pourtant vous y croyez ! C'est le contraire de l'amour; souvent on aime passionnément ce que l'on ne peut pas croire.
— Mademoiselle , reprit le comte poussé à bout, il faut que vous sachiez avec qui vous êtes, afin de vous tenir sur vos gardes. Voici d'abord, par rang d'âge, M. le duc de Riche-
lieu, qui vous compare d'un seul mot à mademoiselle de Fontanges. Vous êtes très-heureuse qu'il ne vous choisisse pas une autre ressemblance. Quant à M. le duc d'Ayen, il vous parle d'un théâtre où vous ne paraîtrez jamais sans doute ; il n'est pas besoin de vous en inquiéter.
— Et moi, M. le comte, puis-je espérer un panégyrique de votre bon plaisir? demanda le premier qui avait parlé.
— Il n'est pas difficile à faire, et en esprit, en amabilité, en manières, je ne vous dirai jamais plus haut que votre nom, marquis de Chauvelin.
Renée se trouvait en face des beaux esprits de la cour; elle ne s'en doutait pas. Dans la jeunesse, on ne demande à l'esprit que de la gaieté, on ne sait point causer, on n'apprécie pas la finesse et la délicatesse de la conversation.
Enfin son maître d'hôtel annonça le souper.
— Vous permettez , madame la maréchale, que je fasse à notre étrangère les honneurs de notre petite réunion. Ces messieurs me suppléeront auprès de vous, ma vieille amie, ma
bonne parente , qui devez vous trouver ici comme dans votre logis.
On se rendit dans la salle à manger, non pas celle que Renée avait vue la veille, mais une autre plus grande, plus magnifique, tout aussi coquette. De petits jets d'eau de senteur jouaient aux quatre coins et entretenaient une fraîcheur parfumée et délicieuse. La table, couverte d'une argenterie admirable, de toutes les somptuosités du luxe et de la gastronomie, réjouissait à la fois tous les sens. Renée, placée à droite du comle, se laissait enivrer par les louanges, par l'orgueil d'elle-même et peutêtre un peu aussi par le désir de venger sa condition de provinciale. Elle ne connaissait rien de ce qui les intéressait tous ; elle espéra les intéresser à elle.
Le duc de Richelieu ne respectait rien ; on savait cela à la cour, et lorsqu'il paraissait, chacun se mettait sur la défensive. Renée n'y songea même pas, dans son inexpérience; aussi se vit-elle attaquée de front, sans ménagement, à brûle-pourpoint.
— Pourrait-on savoir, mademoiselle, à quel événement heureux nous devons le bonheur
p- 118 de vous connaître? On fait sur cela tant de récits contradictoires, qu'enfin nous serions charmés de découvrir un peu la vérité, ne fût-ce que par extraordinaire.
Le comte, en toute autre occasion, eût interdit à ses amis le moindre mot dont Renée pût être atteinte. Ici il se tut, car lui aussi désirait ardemment savoir ce que le regard limpide de la jeune fille recouvrait de ruse ou de candeur; il laissa parler le duc. Renée baissa les yeux.
— M. le duc, dit-elle enfin avec l'accent de la vérité, je suis venue ici parce qu'on m'a enlevée.
— Tout de bon ?
— Certainement.
— Cela ne se dit pas d'ordinaire, mademoiselle.
— Mais puisque cela se fait si audacieusement, pourquoi ne pas le dire?
— Mademoiselle, quel âge avez-vous?
— Seize ans, monsieur, depuis la fenaison derrière.
— Je ne m'étonne plus! Et Ton vous a en-
levée ! quelque butor, quelque nigaud de province, je gage?
— Non pas, monsieur, s'il vous plaît, un seigneur, un seigneur de la cour, brillant et doré comme les papillons de ce tableau de fleurs.
— Ah ! ah ! vraiment ! Et comment se nommet-il, ce damoiseau si doré? Je ne serais pas fâché de le connaître pour avoir sa recette. D'ordinaire nous sommes moins heureux à Versailles.
— J'ai déjà dit à M. le comte que je l'ignorais.
— Vraiment ! C'est délicieux , duchesse ; vous mettrez cela dans vos mémoires : un enlèvement par procuration , comme le mariage des têtes couronnées ! Quel peut être ce superbe faquin-là?
— Et c'est M. le comte qui vous a délivrée, mademoiselle? demanda le duc d'Ayen.
— C'est lui-même , ou du moins c'est par ses ordres.
— Je ne le savais pas si habile ! Quoi ! vous délivrer d'un piège et vous amener ici! dans cet asile si pieux, si édifiant ! C'est un coup de maître.
— Mademoiselle, dit tout bas M. de Béarn, n'écoutez pas ces gens-là et causons. Le voulezvous?
— Je le veux de tout mon cœur, monsieur; ces seigneurs m'intimident bien plus que vous, et puis je ne les comprends pas; au lieu que vous.,. Parlons de mon père, de ma mère, de tout ce que j'ai perdu.
— A votre âge, mademoiselle, on retrouve tant de choses! les pertes se réparent facilement; on n'a pas le temps de pleurer.
— Pourtant, monsieur, à mon âge, ainsi qu'à tous les autres, il est bien cruel d'être seule, sans famille, sans appui sur la terre. Si je perdais ma bonne tante, que me resterait-il ?
— Il vous resterait le roi, qui certainement ne faillirait pas à son œuvre, et, si vous me permettez de vous le dire, il vous resterait un ami.
— Oh ! nous nous connaissons à peine , monsieur.
— Qu'est-il besoin d'une plus longue connaissance? On vous aime en vous devinant, on doit vous adorer en vous connaissant davan-
tage. Hélas ! tous nous avons nos peines, nos supplices, croyez-le.
— Et vous aussi, M. le comte?
— Moi plus qu'un autre, mademoiselle. Ne suis-je pas isolé au milieu de la foule qui m'entoure? Ne suis-je pas veuf, déshérité d'affection? Mes enfants me fuient , trop jeunes encore sans doute pour apprécier ma tendresse 5 ils me taxent d'indifférence, parce que j'aime le plaisir et que je cherche à oublier. Moi, indifférent ! Moi, insensible !
— Pauvre M. le comte ! Et qui donc vous accuse?
— Chacun m'accuse. On me méconnaît, on me juge sur une enveloppe frivole, on s'en prend à moi de tout le mal qui s'accomplit autour de moi , comme si j'y pouvais quelque chose! Oh! ce qu'il me faudrait, ce serait la tendresse véritable d'une femme, dans laquelle je pourrais verser mon cœur; ce serait une âme si pure que je pusse m'y regarder comme dans le cristal d'une fontaine, sans y trouver jamais ni souillure ni rides. Ce trésor, s'il m'était offert, je le payerais de la moitié de ma
vie. je le payerais d'une couronne; car s'il en était besoin, je saurais en conquérir une et l'apporter à ma jeune idole , ce royal joyau qui tente tout le monde, excepté ceux qui le possèdent.
Renée écoutait, elle écoutait avec ravissement. On est loujours sûr d'arriver au cœur des femmes, lorsqu'il est bon, en se faisant plaindre. Le dévouement est la première de toutes nos vertus; souvent il entraîne les autres, il les domine, et Ton nous accuse lorsqu'on devrait seulement nous secourir.
— Comment, 31. le comte, vous êtes triste, malheureux dans cette belle maison, avec ces seigneurs? Essavez donc d'autre chose. Venez à notre chaumière, vous y manquerez de tout, vous accoutumé au luxe ; mais on vous aimera, mais on vous soignera bien! Ma tante vous donnera tant d'excellentes gâteries! Vous vous promènerez au bord de la Vienne ; vous irez au château, où M. le marquis reçoit toute la province.
— Oui, le bel officier du roi! reprit ironiquement H. de Béarn.
— Lui et bien d'autres. Oh ! venez! venez, monsieur! Je suis sûre que vous ne souffrirez plus.
— - Ah ! si je le pouvais !
— Vous ne serez plus seul, ni moi non plus. Je vous montrerai tout le pays, je vous promènerai en bateau, vous irez à Poitiers et à Limoges, si vous aimez les villes, même à Montmorilion qui n'est pas à dédaigner.
— J'irais partout avec vous.
— Eh bien ! allons vite, nous empêcherons ma tante de se déranger. Comme elle sera surprise de me voir revenir dans un beau carrosse ! Nous emmènerons madame la maréchale et ces messieurs, si vous voulez. Mais où sontils? Ils nous ont laissés seuls; c'est donc l'usage à la cour? Dans ma province, on trouverait cela bien malhonnête!
Le comte sourit.
— Ils reviendront, soyez tranquille; ils se promènent.
— Quand partons-nous?
— Bientôt, demain. Quoi! vous ne préférez pas ce château à votre petit logis?
*~~ Oh ! non, M. le comte \ mon logis me plaît
mieux, et, tenez, jusqu'à ce chien si joli, il ne vaut pas Zaïre !
— Un courrier arrive à l'instant , dit un. valet de pied qui s'avançait avec respect.
— Allons, il faut s'éveiller; le rêve est fini pour aujourd'hui ! murmura le comte.
L'abîme.
Renée fut reconduite dans sa chambre, et elle y retrouva les mêmes personnes, les mêmes recherches dont son œil était ébloui, plus que son cœur n'en était touché. Elle s'assit presque tristement dans une bergère, repassant dans sa mémoire la conversation de la soirée et se sentant tout émue de ce qu'elle avait entendu.
— Pauvre M. le comte! répétait-elle, sibon, si beau encore, et vivre seul, avec des enfants
ingrats et injustes ! Mon Dieu! être ingrat, injuste envers son père î Ah ï si j'avais le mien ! Elle restait rêveuse : ses cainéristes la regardaient et n'osaient l'interrompre. Pâquerette, lasse de se tenir ainsi debout en silence, imagina un moyen de la distraire. Elle alla chercher dans la salle de bain l'oranger et l'oiseau qui chantait. Le stratagème réussit; à ses premiers accents, la jeune fille leva la tète.
— Le bel oiseau î dit-elle ; chanterait-il sur ma main ?
— Mademoiselle ne voit pas qu'on ne peut l'enlever de sa place ; il tient à cet arbre ; c'est un automate.
— Comment, an automate! Qu'est-ce que cela? Ce n'est pas un véritable oiseau ?
Les soubrettes sourirent, malgré tout leur respect.
— Touchez-le, mademoiselle, et vous verrez. Renée éprouva un petit sentiment de peur ;
elle fut presque tentée de faire le signe de la croix. En Poitou, on croit beaucoup aux sorciers, et un oiseau de bois qui chantait, c'était si merveilleux î Cependant elle n'osa rien dire ; elle sentit d'instinct qu'on pourrait bien se moquer
d'elle. Elle écouta en silence la chanson, qui ne lui plaisait plus la moitié autant, puis elle dit :
— Maintenant, emportez cet automate, je ne veux plus le voir dans ma chambre.
On obéit. Renée prenait les habitudes de la maison ; elle devenait capricieuse .;. on ne s'en étonna pas. Elle se fit déshabiller, mettre au lit, et lorsqu'elle se trouva ensevelie sous ses oreillers, elle appela le sommeil, mais il ne vint point. Elle entendait toujours la voix qui le soir arrivait à son cœur, qui lui parlait de consolation, de tendresse, d'un beau rôle à remplir pour une àme dévouée. Sa jeune imagination transporta ce roman dans le joli paysage où elle avait vécu ses premières années si heureuse. Ensuite le doute arriva ; il ne consentirait point à la suivre, il se trouverait malheureux dans ce petit coin du monde, où il n'aurait plus sa richesse ; elle serait sans doute obligée d'y retourner seule. Son cœur se serra. Déjà cet homme semblait nécessaire à sa vie ; elle s'occupait exclusivement de lui, et à peine donnait-eiie une pensée à sa tante, dont l'inquiétude devait être au comble pourtant. Les
passions marchant ainsi, elles s'insinuent peu à peu dans l'àme jusqu'à ce qu'elles l'envahissent tout entière et qu'il ne reste plus de défense contre elle.
Pourtant Renée finit par s'endormir, comme un jeune oiseau, la tête sous son aile. Qu'elle était ravissante ainsi ! Les songes visitèrent sa couche et lui montrèrent les mêmes images. Elle vit toujours cet homme , elle le vit plus tendre, plus empressé, plus malheureux surtout. Elle se transforma en bon ange et étendit sur lui ses ailes protectrices. La moindre circonstance devait grandir ce sentiment, et comme toujours, elle ne se fit pas attendre.
Quand elle ouvrit les yeux le matin, elle se trouva au milieu d'un parterre de roses. La veille, dans la conversation, il lui était échappé de dire qu'elle les adorait. Les portes de ce séjour voluptueux tournaient sans bruit sur ellesmêmes ; les tapis amortissaient les pas. Elle n'avait rien entendu; elle dut croire ses vœux réalisés par des sylphes.
— Mon Dieu ! que c'est beau ! que cela sent bon ! s'écria-t-elle.
— Vous trouvez? répondit une voix derrière
la portière du salon et qu'elle reconnut sur-lechamp.
— Quoi! c'est vous, monsieur ?
— Puis-je entrer?
— Oh ! non, pas à présent. Je vais me lever ; j'irai vous recevoir. Permettez que j'appelle.
Pervenche et Pâquerette étaient déjà là.
— Mademoiselle s'habille-t-elle , ou veutelle bien parler d'abord à M. le comte, qui l'attend dans son boudoir ?
— Puis-je me présenter ainsi ?
— En robe de chambre, parfaitement bien. M. le comte veut proposer quelque chose à mademoiselle pour aujourd'hui, et il désire avoir sa réponse.
— J'y vais donc alors.
Elle passa vite un peignoir de pékin blanc à dessins à raies roses, glissa ses petits pieds dans des mules, et sous ce négligé sans art, sans parure, elle était plus belle encore. Ses bras admirables sortaient de ses manches relevées au coude par un sabot de dentelles, ses cheveux tombaient en désordre sur son cou rond et blanc comme l'albâtre, et la langueur de ses regards se tempérait par la gaieté de son
sourire. Elle donna en passant un coup d'œil au miroir, tout en cueillant deux ou trois roses qu'elle plaça à son corsage.
Le comte ne put retenir une exclamation à son aspect.
— C'est Hébé ! s'écria- t-il, Hébé mille fois plus jeune et plus adorable que l'Olympe ne la reçut avec sa coupe de nectar. Comment avezvous pu rester si longtemps enfermée dans votre province, mademoiselle? Comment n'avez-vous pas illuminé la cour, où vous seriez la reine ?
Elle baissa les yeux : ces compliments l'embarrassaient.
— Vous désirez me parler, monsieur, m'at-on dit ?
— Je désire vous voir, je désire vous dire ce que je pense. Combien, depuis vingt-quatre heures que je vous connais, vous êtes devenue nécessaire à ma vie! Je sens que je mourrais loin de vous. A présent que vous m'avez montré le bonheur, aurez-vous le courage de me le ravir? Songeriez-vous à me quitter?
— Oh ! non. non, vous viendrez avec nous ! <— Je ne le puis pas* chère enfant, ou du
moins ce serait bien difficile. Je suis lié ici par des devoirs, par des obligations qu'il est impossible d'éluder. N'est-il pas plus simple, au contraire, que vous restiez près de moi ? Ne vous trouvez-vous plus bien ici ? Ce séjour ne vous plaît-il plus? Voulez-vous une autre maison ? Voulez-vous habiter la ville, voir le monde ? Avez-vous enfin un désir, une fantaisie que je puisse satisfaire ?
— Et ma tante ?
— Le courrier est parti pour la rappeler, elle viendra. Ensuite ?
— Ensuite? Rien.
— Vous n'avez qu'à parler.
— Vous pouvez donc tout? Qui êtes-vous donc, alors?
— Vous le savez : un grand seigneur, fort riche et fort puissant par conséquent ; cela suffit, je pense, pour expliquer mes promesses.
— Je n'ai pas de désirs, je n'ai pas de fantaisies, je me trouve bien ici, et pourtant...
— Eh bien ?
— Pourtant j'ai peur, je ne sais de quoi, mais j'ai peur. Il me semble qu'un danger me me-
nace, il me semble surtout que je rêve et que je vais m'éveiller très-malheureuse.
— Enfantillage ! Vous ne rêvez pas, vous êtes chez vous ; tout ce qui est ici vous appartient; je vous remercierai d'en user ainsi. Et puis, vous aimez la danse, n'est-ce pas?
— J'en raffole.
— Je vous conduirai dans le monde, à la cour même, si cela vous plaît'; vous assisterez à des bals où tout sera à vos pieds, où vous triompherez de mille rivales, où votre nom deviendra le premier entre tous. On vous jettera l'encens et les fleurs; vous, jeune fille inconnue, la célébrité s'emparera de vous, vous serez adorée, brillante , enivrée, heureuse, et vous me rendrez ainsi seulement le plus heureux des hommes !
— Des bals ! des fêtes ! Je n'en ai jamais vu.
— Vous en verrez. Et le théâtre ! et l'Opéra ! et les mille merveilles de la scène, dont vous ne vous doutez pas! Au lieu de vos campagnards, de vos paysans, de vos officiers de province, vous serez entourée de tout ce que la cour renferme de plus remarquable et de plus élégant. Le moindre de vos caprices de-
viendra une loi pour eux; un de vos regards, une de vos paroles suffira pour bouleverser la société tout entière; vous régnerez enfin, et votre ambition sera bientôt aussi satisfaite que votre orgueil.
— Je ne sais ce que vous me dites, je ne comprends pas; il me semble que je ne suis plus moi en vous écoutant. Comment la pauvre et obscure Renée pourrait-elle arriver à ce degré de puissance? Comment du fond de mon village monterais-je ainsi sur le trône de la mode? Cela ne se peut pas. Que dois-je faire ? Par quelle magie serai-je la première, moi qui jusqu'ici suis restée cachée ? Vous vous jouez de moi, monsieur; je le répète, cela ne se peut pas.
— Me croirez-vous si je vous le prouve ?
— Le moyen de douter de ce qu'on voit ï
— Voulez-vous ce soir aller à l'Opéra? voulezvous essayer le talisman que vous portez avec vous et qui séduira l'univers?
— A l'Opéra, et où cela?
— A Paris.
— Quoi ! nous sommes si près de Paris qu'on y puisse aller ainsi en quelques heures !
— Nous sommes très-près de Paris ; dites un mot, et ce soir vous y souperez.
— A Paris? je verrais Paris î moi, moi, Renée! Je dirai pour cela tous les mots que vous voudrez.
— Prenez garde. Ne vous engagez pas!
— Oh ! je n'ai pas peur, je ne crains rien ; je ne sais ce que je ne donnerais pas pour voir Paris et l'Opéra. Combien ma tante sera étonnée quand elle saura que je suis si près de ce Paris que nous croyions si loin !
— Vous aimez la musique ?
— Autant que la danse.
— Vous serez satisfaite alors.
— Qui nous accompagnera ?
— Les personnes que vous désignerez. Pourtant ne vaudrait-il pas mieux aller seuls ensemble? Nous causerions si bien ! Qu'en pensezvous ?
— Il me semble que cela n'est pas bien.
— Pourquoi ?Ne sommes-nous pas seuls ici ? Quel mal trouvez-vous à ce que nous soyons au théâtre de la même manière ?
— On nous verra.
— On ne nous verra pas, ou plutôt on ne
verra que vous. Il faut qu'on vous voie, qu'on vous admire.
— Le roi y sera-t-il ?
— Probablement.
— Et je le verrai, je le verrai enfin ! Oh! je n'hésite plus. Allons! allons bien vite, allons voir Paris et le roi ! Ce sera le plus beau jour de ma vie.
— Chère, chère enfant ! qui pourrait ne pas vous adorer !
— Je vous quitte à présent. Je m'habille, je me fais belle, belle ! Madame la maréchale me prêtera encore la robe d'hier, qui me va si bien.
— Non pas celle-là , mais une autre , qui vous ira mieux. Disposez de tout. Les ordres sont donnés en conséquence.
Renée jeta un remercîment au comte et se leva précipitamment pour rentrer dans sa chambre. Il prit sa main et y déposa un baiser : elle ne la retira point.
— Savez-vous, lui dit-elle, que vous êtes presque aussi âgé que mon père? Au fait, vous l'avez connu : ainsi il ne doit pas y avoir grande différence.
Cette naïveté blessa le comte, qui fit un pas en arrière.
— Adieu , mademoiselle, dit-il ; je me rendrai à vos ordres ce soir, c'est-à-dire aussitôt après le dîner. Il est nécessaire que nous arrivions de bonne heure.
— Mon Dieu! qu'avez-vous? dit l'enfant, qui remarqua ce changement de manières.
— Je n'ai rien, je vous obéis, et je vous reverrai ce soir.
— Ah ! vous êtes capricieux aussi, monsieur ! Ce n'est pas bien, mais cela se passera. Adieu.
Deux amours disproportionnés ne peuvent s'allier sans blessures. L'àme d'une enfant ne comprend pas celle d'un homme qui a vécu, et souvent sa main déchire en caressant. Renée ne se doutait pas même du mal qu'elle venait de faire. Elle rentra chez elle en chantant ; elle appela Pervenche et Pâquerette d'une voix enjouée en s'écriant :
— Venez, venez vite me faire une superbe toilette! je vais à l'Opéra !
Pour toute réponse, elles ouvrirent la porte du cabinet, et la jeune fille aperçut la plus merveilleuse robe qu'elle pût rêver jamais. Elle
battit de ses petites mains, en répétant que madame la duchesse était trop bonne et qu'elle la gâtait comme son enfant.
— Ce n'est point ce que vous pensez, mademoiselle, et cet habit est à vous.
— A moi !
— Madame la maréchale et M. le comte vous prient de l'accepter, ainsi que cet écrin, qu'ils ont choisi à votre intention.
Elle lui présenta une parure de diamants magnifiques, montée dans le dernier goût et dont la valeur intrinsèque était bien au-dessus de ce que pouvait supposer la jeune fille. Elle prit la boite, la regarda, l'examina sans rien dire. La surprise, la joie, lui étaient la parole. Et certainement son aventure tenait des Mille et une Nuits. Elle se laissa parer, habiller au goût de ses femmes. Seulement, quand elles la conduisirent par la main devant une grande glace, où elle se mira tout entière, elle ne se reconnut plus et fut prête à se faire la révérence.
— Ce n'est pas moi, cela ! dit-elle.
— Ce ne peut être que vous, mademoiselle ; nulle à la cour ne serait aussi belle et aussi charmante que vous.
— Cela commence, pensa-t-elle. Il me l'avait bien dit î
Pàquerettelui demanda en vain si elle comptait dîner bientôt, si elle voulait passer dans la salle à manger. Renée ne l'entendait pas, elle se regardait! Enfin elle entendit et accepta. Elle dîna seule, ce qui lui parut triste, et ne put s'empêcher de s'informer du comte.
— - M. le comte est parti, mademoiselle.
— Parti ! et moi ?
— C'est M. le duc de Richelieu qui doit conduire mademoiselle à l'Opéra, ainsi que madame la maréchale.
— Quoi ! interrompit-elle visiblement contrariée, quoi! ce n'est pas lui ! Il n'avait pas dit cela ! Au contraire, mon Dieu ! Il est donc fâché ? Alors jene veux plus accepter cesbelles choses, je ne veux plus aller à Paris.
— M. le comte a été forcé de partir, mais je puis promettre à mademoiselle qu'il la rejoindra bien certainement. Peut-être même mademoiselle le trouvera-t-elle déjà au théâtre.
Ces quelques paroles la rassurèrent et lui rendirent sa bonne humeur.
Renée entendit bientôt le roulement d'un
carrosse, et la duchesse se fit annoncer, ainsi que M. de Richelieu. Tous les deux l'accablèrent de compliments, de flatteries ; ils s'extasièrent sur sa beauté et sur sa toilette , et lui promirent un succès très-certain.
— Les femmes mourront de jalousie à l'apparition de cet astre, continua le duc. Quel dommage de ne pouvoir la mener en grande loge ! Je voudrais en voir l'effet.
— Mademoiselle aimera mieux la petite, j'en suis sûre : on la verra juste assez pour désirer de la revoir.
Renée écoutait et regardait tout à la fois. Elle s'enivrait d'encens , et elle dévorait des yeux la route, le mouvement des voitures, les paysages inconnus, surtout le magnifique visà-vis doré où elle occupait la place d'honneur, en dépit du rang et de l'âge de la maréchale , ce dont elle ne se doutait pas.
Bientôt on entra dans Paris par le Cours-la- Reine ; on traversa la place Louis XV, alors en construction; l'aspect du jardin des Tuileries, des Champs-Elysées, de toutes ces merveilles frappa Renée d'admiration. Les boulevards, bien différents de ce qu'ils sont aujourd'hui ,
ne lui offrirent pas le même spectacle. On les suivit pendant longtemps ; enfin, on s'engagea dans le faubourg Montmartre, dans les détours de la Boule-Rouge , et bientôt le carrosse s'arrêta à une porte cochère isolée, indiquant un bel hôtel , malgré le peu d'élégance du quartier.
Beaucoup de nos lecteurs connaissent cet hôtel , ou du moins en ont certainement admiré le superbe jardin et la position charmante. Cet hôtel, celui de M. de Rougemont , sur le boulevard Poissonnière, était, au temps dont nous parlons, éloigné de toute habitation... La rue Bergère se construisait à peine. On eût dit d'une petite maison de grand seigneur, s'il eût été moins vaste et moins splendide.
Renée y fut introduite par la maréchale, qui l'assura qu'il appartenait au comte , et qu'il la priait de s'y regarder comme chez elle.
Les magnificences en étaient plus réelles encore qu'au château; l'ameublement, plus sévère, plus riche, avait moins de coquetterie. Le jardin, tel que nous l'avons vu, était un
joli parterre fort soigné, fort bien entretenu et très-régulier. Le silence régnait dans ces vastes appartements ; ils portaient à la tristesse , ils inspiraient l'étiquette et la cérémonie autant que ceux de la campagne présentaient de sansfaçon et de gaieté. Renée y devint toute rêveuse.
On servit une collation à laquelle personne ne toucha ; l'heure avançait, on partit.
— Vous coucherez ici ce soir, mignonne , dit la duchesse ; vos femmes y sont déjà , et vous y trouverez tout ce qui pourra vous être agréable. C'est votre maison de ville.
Le carrosse se remit en marche ; on arriva au théâtre. Le duc offrit la main à la jeune fille; ils montèrent en triomphe le grand escalier, où chacun le regardait et où il fit bien des envieux. On se demandait le nom de ce nouvel astre, introduit par un si digne Mentor, et que la duchesse suivait comme une demoiselle d'honneur.
Renée se sentait regarder; elle entendait ses louanges , elle les retenait dans sa mémoire , et son cœur battait d'aise et d'orgueil. Elle suivait machinalement son conducteur, qui
l'introduisit enfin dans une sorte de petit salon, tendu de damas rose, fort éclairé par un lustre en rocaille. Une grille en bois doré fermait l'unique ouverture; des accents mélodieux arrivaient à l'oreille enchantée de la jeune fille.
— Savez-vous, M. le duc, que je me compromets beaucoup1? dit tout bas la maréchale; me voilà dans votre petite loge.
— En tête-à-trois. Ce n'est pas grave, madame ; et d'ailleurs vous n'y resterez pas longtemps. Baissons la grille; que cette chère enfant jouisse du coup d'oeil.
On la baissa en effet ; on amena Renée par la main sur le devant, et on l'y laissa seule; ses compagnons se tinrent en arrière, de façon à ne pas être aperçus.
Quant à Renée, ce qu'elle vit porta le dernier coup à sa raison. Le cercle d'enchantements dans lequel elle se trouvait transportée depuis la veille s'élargit de toute la magnificence qui se présentait à elle. On donnait un opéra-ballet. Les coryphées du chant et de la danse étaient en scène; les costumes les plus extravagants et les plus riches l'éblouirent.
Cette salle, remplie jusqu'aux combles, peuplée de femmes couvertes de diamants , de fleurs , d'étoffes admirables , parmi lesquelles les hommes, presque aussi brillants qu'elles, ne faisaient pas la tache noire que l'on voit aujourd'hui dans nos réunions ; cette salle donc était une vraie féerie.
L'enfant ne pensa plus à elle, elle ne pensa pas à s'asseoir, elle n'entendit pas le murmure flatteur qui s'étendit dans toute la loge et au parterre en face de sa ravissante beauté. La scène ou les spectateurs attiraient uniquement son attention ; elle n'était plus sur la terre , c'était un autre monde.
La musique surtout lui semblait venir du ciel. Elle écoutait dans l'extase, dans le délire; tout disparaissait autour d'elle; des larmes coulaient de ses yeux , sans qu'elle songeât à les essuyer; son cœur se dilatait, elle vivait complètement, elle n'avait jamais été si heureuse !
La toile baissa après le premier acte ; elle se retourna alors , pour exprimer ce qu'elle avait senti. Le duc et la maréchale avaient disparu tous les deux ; le comte les avait remplacés
sans qu'elle s'en fût aperçue. Elle jeta un petit eri de surprise.
— Vous êtes là, M. le comte !
— Je n'ai pas voulu vous déranger, ni me priver de la joie la plus complète que j'aie éprouvée de ma vie, mademoiselle. Mon Dieu ! que cette émotion était charmante! Cependant on ne peut s'empêcher d'être jaloux en vous voyant si attentive, et combien on serait fier de vous donner seulement la moitié de ce plaisir !
— Que c'est beau, monsieur ! que c'est beau ! Pourrai-je venir souvent?
— Toutes les fois que vous en aurez envie ; mais vous vous y accoutumerez, et cela ne vous fera plus la même impression.
— Oh ! toujours, j'en suis sûre. Mais le roi est-il ici, dites-moi?
— Non, il n'y est pas. Voici Madame de France dans cette grande loge là-bas, avec M. le Dauphin et madame la Dauphine. En face, c'est M. le duc d'Orléans et madame la princesse de Condé.
— Ah ! je les vois. Mais le roi, le roi! Quel dommage! Dites-moi, monsieur, quelle est
cette dame qui arrive là, si pale, et que tout le monde regarde?
Le comte fit un mouvement pour se retirer, et il lui échappa une exclamation d'impatience, bien que de la place qu'il occupait il fût impossible de le découvrir.
— Cette dame... cette dame! c'est madame la marquise de Pompadour!
— Ah! l'amie du roi! Elle a l'air souffrant. Elle n'est ni jeune ni belle, n'est-ce pas?
— Non, elle n'est ni jeune ni belle, reprtl-il d'un air visiblement contrarié.
— Eh bien, elle est bonne, sans doute ?
— Bonne? Oh ! non. Le roi n'est pas heureux !
— Il n'est pas heureux ! lui qui mérite tant de l'être !
— Qui sait? Peut-être il le sera.
Le second acte commença avant que Renée pût répondre. Elle reporta toute son attention sur le théâtre, et dès lors l'opéra seul exista pour elle. La musique était langoureuse, la danse pleine d'enivrement. Renée s'émerveillait, et tout son être subissait une métamor-
pliose. Sa tèle se penchait sur sa poitrine, son cœur battait, une langueur délicieuse s'emparait de ses sens ; elle se retourna, et ses regards rencontrèrent ceux du comte, pleins d'amour et d'admiration.
M. de Béarn lui prit la main : elle la laissa prendre, en tressaillant toutefois.
— Qu'est-ce que j'éprouve? murmura-telle.
Il lui parla alors longtemps , longtemps à l'oreille; elle était de la sorte entre deux concerts : cet orchestre délicieux, ravissant, et les mots brûlants qu'elle entendait pour la première fois. La conversation du bal en province ne lui en avait donné aucune idée. L'officier parlait de plaisirs, de fêtes ; le comte parlait de bonheur, d'une tendresse passionnée , immuable ; il ouvrait l'avenir en y jetant à pleines mains des fleurs, des couronnes, des délices ineffables. Renée à seize ans, seule, sans conseils, sans expérience, sans deviner même vers quel péril on l'entraînait, Renée descendait \ers l'abîme les yeux fermés, le cœur palpitant, Tàme heureuse. Elle prenait les ailes des amours roses et poudrés de ce temps-là, pour
celles des anges, et les rêves de sa jeune âme pour la réalité de la vie.
Le reste de cette soirée fut un enivrement perpétuel ; elle ne songea même pas à demander pourquoi le duc et la maréchale ne paraissaient pas. Avant la fin du spectacle, le comte lui jeta une mante sur la tête; au lieu d'ouvrir la porte par laquelle elle était entrée, il poussa un bouton : une coulisse glissa; un escalier dérobé était derrière; ils descendirent jusqu'à une sortie donnant sur la rue; un carrosse noir les attendait , ils montèrent, on partit, et quelques minutes après ils entraient ensemble dans la cour de l'hôtel .
Les laquais vinrent au-devant d'eux, se rangèrent sur le péristyle ; le comte dit un mot à l'huissier en chef, qui marcha devant lui , un flambeau à six branches à la main. Ils ne suivirent pas la même route que dans la matinée; on traversa d'abord une longue galerie, puis une espèce de serre, où les rayons de la lune pénétraient à travers des fenêtres ouvertes sur le jardin. Les senteurs les plus pénétrantes arrivaient de toutes parts. Ce siècle fut par excellence le siècle des parfums. Les vkes
étaient les mêmes qu'aujourd'hui ; seulement ils sentaient bon, au lieu d'infecter le cigare; seulement ils étaient chaussés de bas de soie &a lieu de bottes crottées.
Renée suivait le comte, qui l'entraînait vers une délicieuse petite pièce, au bout de la serre, toute tapissée de fleurs. Deux couverts étaient mis sur une table, chargée de vaisselle d'or. M. de Béarn avança lui-même un fauteuil à la jeune fille et resta debout , puis il s'approcha de l'huissier et lui donna quelques ordres à l'oreille.
— M. le comte sera obéi, répondit-il.
En même temps, le maître d'hôtel et ses servants apportaient le souper, des vins exquis frappés dans des seaux de porcelaine de Sèvres , des plats où la cuisine le disputait à l'architecture. Le comte et Renée restèrent seuls. Ni l'un ni l'autre n'avaient faim; ils goûtèrent à peine à ce repas digne d'un gastronome. Renée mangea un fruit qu'elle pela de sa main blanche, armée d'un couteau d'or. Le comte la regardait.
— Vous ne me connaissez pas, Renée, lui dit-il ; vous ne vous doutez pas du mal que vous
me faites quand vos yeux froids et souriants se portent sur moi. Je vous aimais bien mieux tout à l'heure quand vous pleuriez.
Renée avait grande envie de pleurer encore. Elle avait le cœur si gros ! Elle rejeta loin d'elle sa serviette , éloigna la table et se promena. Une immense corbeille de gardénies en fleur fermait la cheminée. L'enfant s'en approcha et respira cette odeur pénétrante, dont l'effet sur les organisations nerveuses est irrésistible : elle grise.
Renée, saisie d'une sorte de vertige, se sentit chanceler , et fut obligée de s'asseoir pour ne pas tomber. Le comte se mit à genoux près d'elle et lui prit les mains. Peu à peu, les paupières de la pauvre enfant s'alourdirent, sa tête s'inclina sur son épaule , et elle écouta avec délices les douces paroles d'amour que le comte murmurait à son oreille charmée.
Une rose qui s'effeuille.
Renée avait suivi l'instinct de son cœur sans calculer où il la conduisait.
Elle n'avait jamais aimé que des souvenirs et cette bonne créature qui lui tint lieu de mère. Tout ce qu'elle avait de facultés aimantes sommeillait depuis sa naissance ; elles s'éveillèrent à la fois, elles se concentrèrent dans cet homme qui l'arrachait à sa douce vie , à son bonheur d'enfant, à son innocence si candide
et si gaie. Dès l'instant qu'elle fut coupable, elle fut passionnée; le remords lui donna l'amour.
Quelques jours après la scène racontée dans le chapitre précédent, Renée, de retour au château , était assise sur le tapis du boudoir, ayant autour d'elle des monceaux de fleurs qu'elle rassemblait en bouquets. La maréchale, placée sur le sofa , la regardait d'un air de mauvaise humeur, et semblait prête à s'emporter :
«=- Je vous assure, madame, que vous avez tort, disait-elle. La lettre à mademoiselle votre tante ne devait lui apporter que des chagrins et on a judicieusement agi en la retenant.
— Vous ne connaissez pas ma tante, madame la duchesse; si cette lettre, injustement arrêtée, n'était pas partie enfin, la pauvre femme ! elle en serait morte. Songez donc qu'elle n'a que moi au monde , songez qu'elle n'a pas comme vous la cour, comme moi mon bienaimé comte pour se consoler. Aussi je ne me repens point de ce que j'ai fait, et quand il arrivera, je lui dirai tout, certaine d'être approuvée.
— Mademoiselle , madame , vous me ferez blâmer; il me dira que je ne vous surveille pas, que je vous laisse libre, à votre âge, comme si vous aviez le mien. Vous n'en devinez pas les conséquences ; c'est plus grave que je ne puis vous l'exprimer !
— Et que vous importe à vous , madame , ce que dira M. le comte? Dépendez-vous de lui? S'il s'emporte , s'il blâme ma démarche , j'en suis seule coupable , et vous ne me supposez pas assez lâche pour le nier?
La duchesse resta silencieuse après cette sortie. Elle n'osa pas y répondre, tant l'enfant avait l'air décidée. Elle continuait ses bouquets en prononçant de temps en temps quelques paroles.
— Qu'importe après tout? Que peut -on craindre? Elle ne viendra pas ici, cette pauvre chère tante, je ne lui ai point dit où j'étais, et, comme ma première lettre s'est perdue, grâce à vous, madame, elle ne saurait le deviner. Elle saura seulement que j'existe , elle saura seulement que je l'aime, que je suis heureuse; elle n'en demandera pas davantage, car elle ne supposera jamais que je puisse ôtre
heureuse et coupable. Quand viendra-t-il, madame? Vous a-t-il prévenue?
— Il viendra ce soir.
— Ce soir! ce soir! oh! quelle joie! Je ne l'attendais que demain. Permettez-moi de me rendre à ma toilette, que je sois habillée bien avant l'heure : cela trompe le temps. Du moment où je suis prête à le recevoir, je suppose qu'il va arriver.
— M. le comte est suivi du duc de Richelieu, d'un jeune officier aux gardes, nouveau venu de la province à la cour, le vicomte de Courville ; ils doivent rester à souper.
— Mon Dieu ! comment ? encore de nouveaux visages? Me montrer, me forcer à connaître tous ceux que je ne veux pas voir! En êtes-vous sûre , madame la duchesse? Si je le croyais, je resterais dans ma chambre.
— Vous n'y resterez pas, cela est impossible. Songez donc à la colèredu comte. Il amène ici ses amis pour vous distraire, et vous ne les recevriez pas !
— Madame la duchesse, vous n'avez jamais été dans la position de rougir devant personne; vous ne savez pas ce que c'est que de se sentir
dégradée, de ne pas oser lever les yeux, dans la crainte d'y laisser lire sa honte ! Oh ! c'est un supplice au-dessus de mes forces! Ne m'y condamnez pas, je vous en conjure!
— Vous vous exagérez votre faute, madame; vous augmentez vos torls. Libre et jeune comme vous Têtes, qui vous blâmerait de chercher le bonheur et la fortune?
— Qui me blâmerait? Tous ceux dont j'ai été élevée à respecter la voix. Qui me blâmerait?]^ tante, mes amis, mes voisins; ils me montreraient au doigt , ils ne me laisseraient plus ma place à l'église. Qui me blâmerait? Ma mère, mon père, s'ils vivaient. Heureusement je n'ai point prononcé leur nom, et personne ici ne le connaît. Ah ! madame, mon désespoir vous a livré mon secret; mais, hors vous, on ne le soupçonne pas, j'espère. Les femmes qui me servent n'ont pas encore appris à me mépriser. Sans cela aucune puissance humaine ne me retiendrait ici; rien, pas même mon amour. Je crois que j'aurais la force de l'immoler.
La maréchale hocha la tête.
— Vous ne le croyez pas? Oh ! madame, vous me connaissez bien peu !
Ses fleurs échappèrent de ses mains et se répandirent sur le tapis ; elle ne les ramassa point, et resta les bras croisés dans l'attitude d'une résignation douloureuse. Elle était ainsi tellement pleine de grâce et de charme que la du liesse s'en sentit attendrie.
— Du courage, ma pauvre enfant, dit elle : cela passera , vous finirez par vous trouver parfaitement heureuse.
L'heure avançait; Renée, malgré son chagrin, ne voulut pas perdre de vue sa toilette : elle se leva quand midi sonna à la grande pendule du salon, et saluant la duchesse sans rien dire, elle rentra chez elle.
Pendant qu'on la coiffait, elle entendit le bruit de plusieurs carrosses dans la cour. L'impatience la prit à l'idée que d'autres verraient le comte avant elle; elle se leva à moitié coiffée et sortit de l'appartement, sans calculer cette démarche , bien digne de son âge et de son caractère. Une beauté aussi parfaite ne pouvait que gagner au désordre et au négligé;
elle parut en effet si adorable devant son amant , arrêté au salon avec le prince de la Trémouille , qui lui communiquait une lettre de la cour, qu'il s'interrompit au milieu d'une phrase, s'approcha vivement d'elle, lui prit la main et la reconduisit vers son boudoir afin de la contempler à son aise.
Elle se laissa regarder sans rien dire ; elle savourait ce bonheur, un des plus grands de l'amour, où il y en a tant, puis elle fit asseoir le comte sur une bergère , et prenant un tabouret, elle se plaça à ses pieds, les yeux et les bras vers lui, le cœur plein d'une joie profonde qui lui fit tout oublier. Elle l'écouta après l'avoir regardé , s'effaçant elle-même et recueillant toutes ses paroles comme des perles tombées d'un diadème.
Depuis trois jours il était absent ; il conta ses travaux, ses ennuis ; il dit le supplice de la représentation à la cour, près du roi, où l'appelait sa charge ; puis ses chagrins de famille , l'indifférence de ses enfants.
— J'avais hâte de revenir ici pour être aimé, ajoula-t-il. Vous m'avez tant gâté, maintenant, Renée, que je ne saurais me trouver bien ail-
— 4S8 — leurs. Ce petit château est devenu mon paradis ; vous en êtes l'ange , vous êtes mon Eve bien-aimée , je ferai en sorte d'en éloigner le serpent.
— Tous les serpents du monde ne me feraient pas vous désobéir, mon bien-aimé.
Vous êles ici roi autant que le roi dans son royaume, et tout ce que vous commanderez se fera.
— Pourquoi alors, chère enfant, cette sauvagerie? Pourquoi rester enfermée chez vous? Vous fuyez le monde et vous n'en avez pas le droit. En mon absence, il vous distrairait; je vous trouverais plus belle, plus gaie ; c'est un plaisir que vous m'enlevez.
Deux larmes tombèrent sur la joue de Renée.
— Pourquoi je fuis le monde? Oh! je ne veux pas le dire, cela aurait l'air d'un reproche.
— Qu'avez-vous à me reprocher? Mes courses à Versailles? Hélas! Renée, elles me rendent plus malheureux que vous!
— Oh! non, ce n'est pas cela, je sais que vous êtes lié par des obligations sacrées, je ne
veux rien déranger dans votre vie. Non , ce n'est pas cela !
— Et qu'est-ce donc alors?
— Vous ne savez pas bien quelle a été mon existence jusqu'ici, car vous ne me feriez pas cette question; vous ne connaissez pas mon caractère. J'ai failli à mes devoirs : je ne saurais m'en repentir, puisque vous en êtes heureux, mais pourtant j'en ai honte. Je me cache aux autres , je crains qu'ils ne devinent mon secret, je crains de lire le dédain dans leurs yeux, et je ne veux pas les voir.
Le comte ne répondit à ces mots que par un long baiser déposé sur le front de sa maîtresse. Il combattait un remords , un remords qui brûlait son àme depuis qu'il l'avait séduite. Cette parfaite innocence, cette candeur naïve, jointes à une passion violente, tout ce qu'il y avait en cette jeune fille de ravissant, de pur, de séraphique malgré sa chute , lui inspirait une pitié profonde , car il l'aimait autant que sa nature blasée le lui permettait. Elle éveillait chez lui des cordes muettes depuis bien des années; elle avait pénétré jusqu'à son cœur, envahi par l'égoïsme et les calculs du
monde et de l'ambition; c'était une grande victoire. Hélas! cette victoire n'était pour le vainqueur qu'un triomphe sans résultat : les conséquences ne pouvaient amener le bonheur.
— Vous sentez bien ce que je vous dis, mon ami, car vous n'osez pas me contredire, reprit l'enfant.
Après un moment de silence :
— Vous savez que votre Renée ne supporterait pas le mépris, et le mépris est inévitable, si l'on soupçonnait ce que je suis. A quel titre me présenterais-je? Quelle est ma fortune pour habiter cette splendide demeure, pour me parer de ces riches habits? Nul ne pourrait le dire que vous, à qui je dois tout, de qui j'accepte tout, parce que je vous aime, et que je vous ai donné ma plus grande fortune , mon honneur. Maintenant je vous appartiens sans retour; vous ferez ma mort ou ma vie ; je n'ai pas encore songé que vous pouviez ne plus m'aimer un jour. Si cela arrive, Dieu me prendra ; il est trop bon pour m'imposer le supplice de vivre après vous avoir perdu.
Le comte la regardait toujours, et son visage
prenait une expression plus triste à mesure qu'elle parlait.
— Elle m'aimait ainsi! murmurait-il, et qu'est-elle devenue?
Il avait raison, un grand amour porte presque toujours en lui-même un grand malheur.
Deux heures s'écoulèrent ainsi. Renée, plus tranquille et plus heureuse, rentra chez elle, afin de terminer sa toilette. Elle avait consenti à paraître au dîner, à venir même à Paris , si les affaires du comte l'y conduisaient ce soirlà. Elle s'habilla tout en point de France, avec des rubans roses , ce qui formait l'ajustement le plus merveilleux et le plus galant qu'il se pût voir. Elle se trouva jolie, et ce fut pour elle une grande joie. La beauté est si orgueilleuse quand on aime! On est si fière d'être soi et d'être à lui.
Lorsque tout le monde fut réuni au salon , la duchesse vint chercher Renée. On devait la présenter comme une parente, l'effacer le plus possible; elle le voulait ainsi, et le comte l'avait promis sans hésiter. La maréchale lui offrit des compliments vrais sur sa beauté et
sur sa toilette. Renée les reçut en souriant de ce sourire sûr de lui-même et qui ne doute plus. Elles entrèrent; six hommes les attendaient et se levèrent quand elles parurent.
D'abord le comte de Béarn , puis les trois confidents des précédentes réunions, le prince de la Trémouille et le vicomte de Courville. La jeune fille fit une révérence collective , et se plaça les yeux baissés près de son chaperon. Il y avait dans cette enfant quelque chose de céleste, d'angélique ; on lui eût mis une auréole comme aux saintes du moyen âge.
Le comte lui prit la main et la conduisit à une bergère; elle s'assit, et ce ne fut qu'un instant après qu'elle osa relever les yeux. Devant elle, se tenait, immobile et muette, une figure qu'elle reconnut; elle tressaillit involontairement, et tira le jabot de dentelles de la duchesse.
— Madame , madame ! que vais-je faire ? que vais-je devenir? Mon Dieu! voici l'officier !
— Quel officier?
— Oh ! celui que j'ai vu en Poitou, celui qui m'a enlevée.
— Celui qui vous a enlevée? répéta la duchesse en souriant. Ce n'est pas lui.
— Comment ! ce n'est pas lui? Je le connais bien, je vous assure, quoique je ne sache pas son nom.
— Vous connaissez peut-être le vicomte de Courville; mais ce n'est pas lui qui vous a fait enlever, je vous en réponds.
— Ce n'est pas lui ! Et qui donc alors?
— Que sais-je? Quelque prince abandonné et malheureux à qui la fée Espérance aura révélé votre nom.
— Madame la duchesse, ne vous jouez pas de moi, je vous en conjure; vous me mettez au supplice.
— Je ne joue pas , madame, rien n'est plus sérieux.
— Comment faire, s'il me reconnaît?
— Ah ! il vous a reconnue, soyez tranquille! Le vicomte est un fin matois, et il n'est pas facile de lui en conter.
— Je me retire alors.
— Quelle folie! pour faire supposer ce qui n'existe pas! Restez, parlez-lui avec aisance ,
et vous vous en trouverez bien. D'ailleurs, que craignez-vous de lui?
— Il sait mon nom, madame, il le dira.
— Il ne le dira point ; ici on ne parle qu'après mûre réflexion ; et puis, quand il le dirait !
La duchesse leva légèrement les épaules en signe d'indifférence ; ce mouvement signifiait : « Qu'importe! Croyez-vous qu'on l'ignore? »
Hélas! oui, la douce enfant croyait qu'on l'ignorait. La cour est un pays qu'il faut connaître pour y vivre; si on ne l'a pas habitée déjà, il est impossible de s'y gouverner. On y joue au plus fin, et celui qui dit la vérité est sûr de ne pas être cru : elle y passera pour un mensonge. La vérité est le luxe des belles âmes, elles s'y trouvent à leur aise , elles la proclament, parce qu'elles ont besoin de l'avouer, et personne n'y a foi. On juge toujours les autres par soi-même.
Le vicomte, ainsi que l'avait dit la duchesse, comprit bien vite qu'il embarrassait Renée. Il n'en pouvait croire ses yeux. Quoi ! c'était là cette petite fille qu'il avait vue, si peu de
temps avant, habillée en toile perse et dansant des bals de Saintongeî II se décida à ne pas la reconnaître; c'était plus sûr. Il attendit son salut particulier : elle ne lui en adressa point. Il se tint en arrière, au grand étonnement de la jeune fille.
— Je vous l'avais annoncé, dit la duchesse, je le connais et je sais de quoi il est capable.
A dater de ce moment, la duchesse mit en œuvre sa coquetterie et son savoir-faire à attirer l'attention du vicomte. Elle y réussit parfaitement. Il la devina, ainsi qu'elle l'avait deviné; avant la fin de la soirée, ils avaient longuement causé ; deux jours après, ils étaient liés d'une amitié très-intéressée, et ils étaient convenus de ne se rien cacher.
Renée ne put reprendre sa tranquillité; malgré tous ses efforts, elle jetait de furtifs regards du côté du jeune officier, dans Tétonnement le plus profond de la manière dont il agissait avec elle.
— Quoi ! pas un mot, pas un souvenir ! Me reconnaît-il? C'est impossible! Il m'eût parlé autrement. Tant mieux ! Il ne me nommera pas. Pourtant il doit savoir ce qui s'est passé ,
on a certainement causé de mon départ subit chez madame la marquise. Que pense-t-il, mon Dieu ! que pense-t-il ?
Il pensait ainsi que pensent presque tous les hommes de tous les temps, il pensait à lui , il pensait à tirer le meilleur parti possible de la rencontre qu'il venait de faire et à laquelle il était si loin de s'attendre. Les femmes , lorsqu'elles sont jeunes surtout , ne comprennent pas ces calculs-là ; elles marchent habituellement sans intrigues , et l'égoïsme est une exception.
Le comte s'aperçut de la préoccupation de sa maîtresse; il employa tous les moyens pour la dissiper sans y parvenir. En vain cette réunion d'esprits charmants essaya-t-elle ses plus charmantes saillies, en vain le comte lui-même l'entoura-t-il des soins les plus assidus, elle ne put chasser ses craintes.
L'indécision où se trouvait Renée sur ce qu'elle devait faire augmentait encore ses craintes. Fallait-il révéler à son amant ce rival dont il s'était déjà montré jaloux, et que la fatalité amenait sur ses pas? Fallait-il se taire? Ce parti répugnait à sa franchise, à sa loyauté )
mais il était le plus prudent; elle l'adopta, non sans se faire de grands reproches, mais d'après l'avis delà duchesse.
Quelques jours après cette rencontre, le comte avait annoncé qu'il serait absent une semaine. Renée se promenait tristement seule dans le parc. Elle errait dans de longues allées, dont la verdure mourante lui rappelait les rivages de la Vienne; elle retrouvait dans sa mémoire les souvenirs de son enfance, sa gaieté, ses jeux, ses joies si douces et si vives. Un soupir s'échappa de sa poitrine : elle en était bien loin maintenant, et seule! Sa tante ne répondait point à ses lettres. Ne voulaitelle plus la voir? Devinerait -elle sa chute? Hélas !le bonheur déjà s'enfuyait à tire-d'aile.
Elle resta sur son banc de mousse, réfléchissant, la tête dans sa main, cherchant à travers les branches la vague et lointaine image de son pays natal, lorsqu'elle entendit prononcer derrière elle, non pas son nom de Renée, non pas le nom que le comte lui avait donné devant ses convives, mais son vrai nom, le nom de son père. Elle tressaillit comme si un serpent l'eût piquée et se retourna.
— Qui m'appelle? demanda-t-elle.
— Ne me reconnaissez-vous pas, mademoiselle? Ne reconnaissez-vous pas un ami?
— Vous, monsieur, un ami !
— Oui, un ami, un ami véritable, un ami qui vous a prouvé son affection par le silence qu'il a gardé, par la discrétion qu'il y a mise. Croyez-vous qu'il ne lui en a pas cruellement coûté? Mais enfin je me suis vaincu, j'ai dominé mon cœur et mes souvenirs, je suis à présent tout prêt à vous servir en ce qui pourra vous être utile ou agréable, sans arrière-pensée, sans intérêt personnel. Disposez de moi.
— Je vous remercie, monsieur, je n'ai besoin de vous ni de personne.
— Vous le croyez? Vous ignorez la position où vous êtes, vous ne savez rien de ce qui se passe autour de vous, et, au contraire, si jamais vous avez dû appeler à vous un ami sincère et désintéressé, c'est en ce moment, où vous marchez sur un terrain dangereux.
— Je ne vous comprends pas.
— J'en suis sûr, et c'est là justement ce qui m'engage à m'expliquer ; je vois avec quelle confiance vous courez vers le précipice ; tout
couvert de fleurs qu'il soit, il n'en est pas moins profond et moins horrible.
— Je vous comprends encore moins, repritelle, tremblante et convaincue qu'un péril menaçait son amour. Une femme qui aime penset-elle à autre chose !
— Vous m'avez accusé, mademoiselle, d'une action dont mon respect pour vous m'eût toujours préservé, soyez-en certaine. Ce n'est point moi qui vous ai ravie à votre famille, à votre pays.
— Et qui a osé le faire? Le savez-vous ?
— Celui qui vous aime avec une passion tellement violente qu'elle lui a ôté l'usage de sa raison; celui qui pour vous donnerait tous les trônes de la terre et près duquel vous êtes toute-puissante, le comte de Béarn !
— Lui !
— Lui-même, n'en doutez pas. Il vous a vue en Poitou, un jour que la chasse se dirigeait sur les bords de la rivière et que vous avez assisté à l'hallali du cerf; depuis lors il n'a pu vivre sans vous, et, selon la méthodedes grands seigneurs, il n'a consulté ni votre cœur ni votre volonté. Ne le blâmez pas et admirez, au
contraire, une passion assez violente pour lui faire tout oublier.
Le cœur de Renée battit plus vite : il l'aimait donc bien en effet! Qu'importait le reste, puisqu'il l'aimait?
— Maintenant, vous ignorez quel est ce comte de Béarn, votre esclave et votre sujet ; vous ignorez quelle haute place il occupe, et ce que vous pouvez pour la France, pour vos amis, pour vous.
Renée fit un petit sourire de pitié. Que lui faisait la puissance, puisqu'elle avait l'amour !
— Ne riez pas, car, si vous le voulez, une belle destinée vous attend, vous aurez de brillantes pages dans l'histoire. Avant de m'expliquer davantage, il me faut une promesse solennelle, une promesse que rien au monde, fût-ce votre intérêt le plus puissant, ne puisse vous engager à briser ; jurez-moi, sur la mémoire sacrée de votre père, que vous ne révélerez à personne ce que je vais vous apprendre.
Renée hésita : elle craignit de s'engager et de se repentir ensuite; l'habitude d'une confiance entière est la première condition en
amour, et jusque-là elle avait tout dit à son amant. Pourtant sa curiosité, d'abord peu excitée, devenait irrésistible, depuis qu'il était question de mystère.
— Cette promesse ne peut compromettre en rien la reconnaissance et le respect que je porte à M. le comte?
— Non, mademoiselle, cette promesse ne regarde que vous ; elle n'engage que vous seule, soyez tranquille.
— Alors je vous la donne; comptez sur moi, monsieur, je la tiendrai quoi qu'il arrive.
— Sachez donc, mademoiselle, que vous tenez dans vos mains bien des destinées 5 sachez qu'un mot de vous est tout-puissant pour le bien comme pour le mal ; sachez que l'homme qui vous adore est le second personnage de l'État, le favori du roi, plus sûr de régner que le roi lui-même. Vous avez un admirable rôle à jouer, vous pouvez être son Égérie, vous pouvez sauver ce malheureux royaume des dangers qui le menacent. Éclairez le comte sur ses véritables intérêts, sur ses véritables amis. Qu'il éloigne les ambitieux et les parasites pour n'employer que les hommes dévouéi
et capables. Il suffit que vous les lui indiquiez; avec sa haute capacité, il les distinguera bien vite. Il viendra demain ; commencez dès à présent votre mission.
— Il viendra demain, c'est vrai ! Il me Ta fait dire hier.
— Oui, je le sais aussi, et l'occasion est belle ; après quelques jours d'absence, il se montrera plus tendre ; vous obtiendrez tout.
— Je n'ai aucun droit, monsieur, au rôle que vous m'offrez. Il se peut que M. le comte m'ait distinguée ; néanmoinsjenepuis à aucun titre m'immiscer dans ses affaires ; il le trouverait fort étrange, et il aurait raison.
— Que vous êtes enfant ! A quoi servent les droits, la raison et les titres devant l'amour? Voulez-vous que je vous le prouve et d'une manière très-désintéressée? Je m'abandonne à vous pour l'épreuve. Que le premier nom prononcé soit le mien ; si je me trompe, je suis perdu , il ne me pardonnera jamais la maladresse que je vous aurai fait commettre. Si, au contraire, je dis vrai, eh bien, je vous devrai ma fortune, et cela vous engagera à en faire d'autres*
— Mais comment pourrai-je?...
— Rien de plus facile. Service pour service : je me tais, vous parlez. Seulement, vous ne faites pas connaître par quel moyen vous êtes instruite ; ceci est la première condition du marché. Autrement, je reprends mon silence.
— Oh ! monsieur, soyez tranquille !... j'essayerai.
Pauvre charmant papillon créé seulement pour effleurer la vie, on te force à ramper sur la terre, dans la boue des ambitions et des intrigues ! N'y a-t-il donc rien de complet en ce monde!
Renée causa longtemps avec le vicomte ; à grand'peine il la persuada ; elle le crut néanmoins. Il excita en elle un mouvement de vanité qui la poussa à devenir protectrice. Le pacte fut donc conclu entre eux. M. de Courville se donna comme un ami vrai, le seul qu'elle eût dans ce séjour nouveau, si loin des siens et de ceux qu'elle aimait. Elle crut en lui, elle lui promit de se conduire par ses conseils, mais pourtant elle ne lui avoua pas son secret, son trésor. Elle le garda au fond de son àme; elle eût craint de rougir devant lui.
Le lendemain, en effet, M. de Béarn arriva; il arriva seul, contre sa coutume, afin d'être tout à Renée. La duchesse même resta dans son appartement. Ils passèrent des heures délicieuses, les plus charmantes peut-être qu'ils eussent encore obtenues. Comme ils se promenaient au jardin, Renée, qui n'avait pas oublié sa promesse, mais qui ne savait comment l'exécuter, passa un de ses bras autour du cou du comte et lui glissa dans l'oreille qu'elle avait quelque chose à lui demander.
— Ah ! je suis trop heureux, dit-il. Parlez, ma bien-aimée, que voulez-vous?
— Je voudrais... je voudrais une place dans la maison du roi.
Le comte la regarda avec un étonnement profond.
— Répétez ! Que signifient ces paroles ? Qui vous a soufflé cela ?
— Personne. C'est moi, moi seule, interrompit-elle, voyant qu'il fronçait le sourcil. J'ai entendu le parent de madame la duchesse qui... témoignait le désir... le besoin de l'obtenir... en disant que vous pouviez tout... Moi alors, sans lui en rien dire... j'ai voulu essayer
ma puissance sur vous... C'est tout. M. le comte, c'est bien tout.
— Ah ! dit-il à demi-voix, le démon est entré dans mon paradis, il a tenté Eve !
Pour la seconde fois depuis huit jours, Renée avait menti.
Un bouton.
Cependant, par un caprice dont les grands sont souvent susceptibles, le comte demanda et obtint la place dont M. de Courville avait envie. Renée sut si bien dissimuler, qu'il ne soupçonna pas la moindre connivence entre eux ; il crut à la fable qu'elle avait inventée, il crut à son désir d'obliger la duchesse, en faisant parade de son crédit ; il lui pardonna cette velléité d'ambition en faveur de l'amour qu'elle éprouvait et qu'elle exprimait avec une naïveté si touchante.
Cependant la jeune fille perdait un peu de
son exquise sensibilité, de sa retenue candide au milieu du monde qui l'entourait. Elle cachait encore sa faute, pourtant il ne lui était plus si odieux qu'on la soupçonnât; elle laissait souvent échapper des mots, des regards faciles à interpréter ; elle rougissait encore, mais souvent c'était d'orgueil et de plaisir.
Ainsi, la meilleure nature, les principes les plus fermes, se corrompent par le contact des âmes perverties. Ce que l'on voit sans cesse révolte d'abord, on s'y accoutume ensuite.
u On prend son parti de tout, disait une femme de beaucoup d'esprit, même de vieillir. »
Renée s'accoutuma donc aux mœurs faciles et bienveillantes de ses commensaux. Le ton le plus exquis, les manières les plus élégantes et les plus respectueuses laissaient percer la conviction de la vérité. On trouvait ces relations toutes naturelles, on feignait de ne rien voir jusqu'au moment où un trait insaisissable révélait la pensée et la montrait dans tout son jour, aussi bien que si elle eut été détaillée. Ce grand art des mots et du sous-entendu est perdu avec la suprême bonne compagnie qui l'a inventé*
Déjà depuis six mois Renée habitait le château ; elle allait souvent de sa maison du quartier Poissonnière à la campagne, et venait également y passer quelques jours. Cependant son cercle restait toujours aussi restreint. Le comte ne se pressaitplnsde se montrer ; au contraire, il semblait craindre qu'on ne l'épiât, qu'on ne connût ses démarches ; il n'allait plus au théâtre avec Renée, et il lui recommandait de ne point se mettre en avant, lors même qu'elle s'y rendait avec quelques-uns de ses familiers.
Mademoiselle de Boisrichard avait répondu une lettre bizarre, entortillée, dont l'écriture même ne ressemblait à la sienne que par les jambages. Renée ne voulut pas s'en préoccuper. Cet amour immense, qui envahissait tout son être ne laissait aucune place vacante dans son cœur et dans sa vie. Elle ne parla bientôt plus de sa tante, tout en y pensant souvent. Le comte n'aimait pas les remords; ainsi que tous les hommes, il les craignait même. La jeune fille eut le tact, rare à son âge, de s'en apercevoir. Elle se tut.
Un malin, les bourgeons du printemps pa-
raissaient aux arbres, le soleil brillait d'un éclat déjà superbe, les fleurs montraient leurs riches couleurs à travers la verdure naissante ; Renée était à Paris, chez elle, car cette maison venait de lui être donnée. Elle se promenait dans son jardin, ses longs cheveux s'échappaient de sa coiffe de nuit, ses yeux brillaient, ses mains tourmentaient une jacinthe placée à son corsage. Elle attendait.
— Oh! viendra-t-il, disait-elle, viendra-t-il? Que je lui dise mon bonheur, le sien ! Il a promis d'être ici très-exactement, et rien ne Fannonce. Mon Dieu, que je souffre! Oh! comment ne devine-t-il pas cela?
Elle écoutait avec les oreilles du cœur, les plus délicates et les plus subtiles de toutes. Le bruit des voitures, des chevaux, ne pouvait lui échapper. Il n'arriverait pas incognito sans doute. Les oiseaux, dont les chants lui plaisaient tant d'ordinaire, lui semblaient importuns; ils l'empêchaient d'entendre. Les insectes bourdonnaient, le ruisseau murmurait derrière le feuillage; tout cela n'était pas le bien-aimé !
Elle tournait un boulingrin pour y chercher
un asile à sa rêverie, à sa tristesse, quand la petite porte du parc s'ouvrit doucement, une tête s'avança, et regarda avec précaution si personne ne paraissait. Ce mouvement seul attira l'attention de Renée; elle se retourna et poussa un cri de joie. C'était lui !
La jeune femme, éperdue, se précipita vers celui qu'elle attendait avec tant d'impatience ; après les premiers mots que le cœur seul entend et qui ne s'adressent qu'à lui, elle appuya sa tête quelques instants sur le bras du comte, et là elle se recueillit Elle couvait un des plus beaux moments de sa vie, selon l'expression de madame de Sévigné. Elle voulut le savourer lentement, avec délices, afin de n'en rien perdre.
— Mon ami, dit-elle, toujours dans celte attitude, que désirez-vous le plus au monde?
— Votre amour, Renée, le bonheur de vous voir chaque jour, à chaque instant, de vivre près de vous et de laisser le reste pour ce qu'il vaut.
— Ensuite, ne désirez-vous rien déplus?
— Rien, je vous l'atteste. Les chimères de l'ambition, de la gloire se sont évanouies avec
les derniers rêves de ma jeunesse ; je rêve plutôt le repos et le foyer tranquille. Vous savez toute ma pensée.
— Quoi ! vous ne vous rappelez pas nos projets, nos causeries de Tannée dernière, au coin du feu de mon boudoir, ce jour où vous m'avez envoyé le bel enfant Jésus de PAlbane?
— Je me le rappelle, je me rappelle tout, chère bien-aimée ; pas une de vos paroles ne s'efface de mon souvenir ; je me les répète toutes quand vous n'êtes pas là.
— Eh bien î cherchez quel rêve, quelle illusion vous a le plus séduit; cherchez-y les images tracées à nous deux, embellies à nous deux ; cherchez les consolations qui vous attendent, cherchez les joies que vous pouvez offrir, et songez que je vous écoute et que j'attends.
Le comte pâlit soudainement, sa voix prit un tremblement d'émotion qui révélait l'état de son âme.
— Cela est-il vrai, mon ange? cela est-il vrai?
Pour toute réponse, la jeune fille se cacha le visage. Elle éprouvait à la fois de la honte
et du bonheur. Son sourire se voilait sous ses larmes. Le comte ne se reconnaissait plus, il retrouvait les émotions de ses premières années, ces émotions qu'il croyait envolées à jamais, et il ne pouvait se défendre d'un sentiment profond de reconnaissance pour celle qui les lui rendait. Il eut jadis un autre amour, noble, poétique comme celui-là : cet amour finit par la mort; malgré lui, il tremblait pour ce nouveau nid reconstruit à l'ombre comme l'autre, sous les mêmes feuillées, devant les mêmes astres ; il n'osait se livrer à l'espérance en face de cette fatalité qui avait déchiré les plus tendres pages de son existence.
Peu à peu cependant sa joie fut sans mélange. Il crut avoir désarmé le sort. Mille projets, mille folies germaient dans sa tête ; il ne les communiqua point à sa douce compagne; il se réserva le soin de les lui faire connaître plus tard.
Enfin, il fallut se séparer. Se séparer déjà, quand à peine on a eu le temps de se regarder une demi-journée!
La duchesse ni aucun des convives ne se doutaient de celte grande nouvelle ; Renée ne
l'avait confiée à personne. On remarqua bien chez elle el chez le comte une sorte de joie inaccoutumée et contenue. Leurs intelligences secrètes se trahissaient par un regard, par un sourire ; mais le comte ne pouvait longtemps étouffer son émotion ; il lui échappa quelques paroles : les courtisans les interprétèrent, ils firent leurs conjectures, et bientôt la vérité fut connue sans avoir été avouée.
De ce moment, toutes les batteries furent dressées, toutes les intrigues s'agitèrent ; Renée devint le point de mire de cette cour qui gravitait autour du favori. On n'osa rien dire, on redoubla de soins, de prévenances, d'obséquiosités. La jeune femme toujours naïve, bien que plus usagée, ne comprit pas le but de celte recrudescence. Le bruit sétant répandu que le vicomte lui devait sa place, on bâtissait sur son crédit ; on y bâtissait bien plus sûrement, croyait-on, depuis la dernière découverte.
Deux ou trois semaines après cet incident, le comte était à Paris; Renée restait seule dans son appartement, et n'y recevait pour ainsi dire personne. Pâquerette lui annonça le vicomte; il insistait pour être introduit ; il avait
à parler d'affaires et suppliait qu'on l'accueilit promptenient.
Les affaires de Renée, c'était son amour; elle crut donc qu'il n'était question que décela. Elle fit dire à M. de Courville qu'elle l'attendait. Il prit une contenance embarrassée et triste dont Renée s'effraya, c'était bien ce qu'il avait prévu.
— Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle sans prendre la peine de dissimuler sa pensée.
— Ne vous inquiétez pas, madame, c'est peu de chose; ce n'est rien, si vous voulez.
— Mais enfin, qu'est-ce encore?
— J'ai reçu des nouvelles du Poitou.
— Eh bien ?
— Eh bien ! on y sait la vérité.
— Mon Dieu ! ma tante...
— Madame votre tante, comme les autres.
— Ah ! elle m'a maudite, sans doute, et mes amis me méprisent ! Je devais m'y attendre, je m'y attendais.
— Je ne puis vous le cacher, tout retour est impossible ; vous connaissez la rigidité du pays.
Le pays natal, ses belles rives, ses charmants
ombrages, les joies de son enfance, les amitiés de famille, la bonté de sa tante et les plaisirs du hameau passèrent comme un mirage devant ses yeux; elles les ferma pour mieux voir, pour mieux se recueillir dans cette pensée, puis elle pleura, car c'était le dernier adieu à ses souvenirs.
Le vicomte était trop habile pour ne pas respecter ce silence et cette douleur. Il la laissa s'exhaler, il attendit que le coup frappé s'amortit pour en apporter le remède, et il espérait dans son efficacité. Renée elle-même le provoqua.
— Vous me disiez, monsieur, que je pouvais détourner encore cette humiliation, qu'un mot suffirait peut-être pour en arriver là? Vous me disiez...
— Je vous disais la vérité, madame, et si vous voulez m'entendre, vous en jugerez.
— J'écoute.
Et la pauvre petite essuyait ses yeux, rouges encore de larmes.
— Vous aimez M. le comte de Béarn?
— Si je l'aime! Croyez- vous , monsieur, qu'une fille de mon nom et de ma sorte eût cédé
à autre chose qu'à un immense amour? repliqua-t-elle avec fierté.
— Je sais mieux que vous, peut-être, madame, combien cet amour a de puissance, et c'est au nom de cet amour que je vous parle. Vous avez tout sacrifié à cet amour, il remplit votre vie, il suffit à votre bonheur, mais il faut le rendre stable , il faut le mettre à l'abri du caprice et de l'inconstance. N'est-ce pas ce que vous désirez?
— Hélas ! monsieur, je n'ai pas encore songé une fois que cet amour put finir.
— Il finira pourtant, car tout finit î
— Et je finirai avec lui, moi ! Que ferais-je en ce monde si je ne l'avais plus?
— Vous oubliez que c'est impossible, madame; vous oubliez que vous ne vous appartenez p^s.
— Monsieur!
; — Ne niez pas, madame. Dans sa joie, le comte ne nous a rien caché, et c'est même sur cette certitude que repose tout votre avenir.
Renée cacha sa tête dans ses mains en sanglotant.
— Ne pleurez pas non plus, madame, votre
destinée est belle, elle est plus belle que vous ne pouvez le croire. Il dépend de vous de l'assurer plus encore*, en aurez-vous le courage?
— J'aurai toujours du courage pour mon amour, monsieur.
— Eh bien î ayez donc celui de vous exposer à un refus, dans l'espérance d'un grand triomphe. Soyez digne du titre que vous allez porter, occupez-vous de celui qui vous devra le jour et fondez sur lui un avenir inattaquable.
— Comment?
— Cet enfant qui va naître, il lui faut un nom, une position, une fortune. Qui les lui donnera?
— Mais son père, sans doute.
— Oui, si vous les demandez pour lui ; non, si vous ne prenez pas l'initiative, si vous n'insistez pas pour l'obtenir.
— C'est impossible, monsieur; le comte n'a pas besoin de moi pour remplir ses devoirs; il est trop honnête homme, il y songera de luimême.
— Vous ne connaissez pas le pays où vous êtes, madame. Sans une promesse formelle, sans une promesse écrite même, votre enfant
sera élevé en secret; il recevra une somme insignifiante, un nom banal et on le lancera dans le monde chargé de ce léger bagage ; il y deviendra ce qu'il plaira à Dieu .
— Mais moi, monsieur, sa mère, je serai là, je ne l'abandonnerai pas. Ce que je possède est à lui, mon nom est le sien, ma position est la sienne.
— Pauvre jeune femme ! reprit le vicomte, qui croyez à l'éternité de l'amour, à l'éternité de la faveur ! Quand votre enfant aura besoin de vous, vous serez peut-être seule, abandonnée, malheureuse; vous chercherez peut-être pour vous-même l'appui que vous croyez pouvoir lui offrir aujourd'hui.
— Ah! monsieur! quel présage! s'écria-lelle en détournant la tête; vous me glacez le
.cœur.
— Je ne veux pas vous attrister, je ne veux pas assombrir vos pensées, et pourtant en ami véritable je dois vous éclairer. A votre âge on ne sait pas la vie, on n'en voit que le côté brillant ; les nécessités impérieuses vous échappent; c'est donc à mon expérience à vous guider. Le moment est venu d'agir > ne le laisses
point échapper , vous ne le retrouveriez plus peut-être, et vous vous en repentiriez plus tard!
— Vous venez de dire vous-même pourtant combien est grande la joie de M. le comte ; elle est si immense qu'elle lui a fait oublier même le plus sacré des devoirs, elle lui a arraché un secret qu'il aurait du taire ; elle lui inspirera bien le bonheur de son enfant !
Le vicomte sourit d'un sourire amer.
— Vous oubliez l'amour-propre, vous oubliez votre beauté, votre jeunesse. Les hommes, et ici je parle contre moi, la vérité m'y force, les hommes n'oublient jamais ce qui peut leur donner un prix qu'ils n'ont pas ou rehausser celui qu'ils méritent.
— Oh! monsieur, monsieur, que vous êtes cruel! Vous apportez le doute où régnait la confiance, vous apportez le trouble où régnait le repos. Je ne croirai plus à rien maintenant.
— J'apporte la lumière où régnaient les ténèbres, j'apporte le vrai où régnait l'erreur. Je voudrais vous apprendre le jeu de la vie; tant que vous ne le saurez pas, vous auriez les
mains pleines d'atouts que vous y perdriez toujours.
Renée ne répondit pas; elle fit un geste comme pour repousser ce qu'elle ne voulait pas voir. Le vicomte continua néanmoins. Il portait un scalpel impitoyable dans cette âme qu'il voulait initier au secret de l'existence, à l'intérêt, à J'égoïsme. Il faisait de la perversité par bonté d'âme, disait-il, habile à cacher des plans conçus dans le fond le plus sombre de son âme, et arrangés d'avance avec un art digne d'une meilleure cause.
Renée combattit longtemps avant de se rendre.
Elle trouva mille raisons de résistance dans sa tendresse; elle en trouva surtout dans l'aveuglement de son amour, qui, comme tous les amours très-jeunes, déifiait son objet. Elle croyait en lui, malgré tout, contre tout; elle l'aimait tant ! Enfin elle hésita : elle promit le silence, ainsi qu'il avait été convenu entre eux depuis longtemps. M. de Courville parvint même à lui persuader une reconnaissance véritable. Elle lui jura d'écouter ses conseils désintéressés, de s'en rapporter à lui en toute
chose et de ne rien faire sans le consulter. A seize ans un bon cœur s'ouvre si facilement à la confiance.
Les derniers mots du vicomte furent ceux-ci : — 11 vous aime excessivement aujourd'hui, sachez garder cet amour; conduisez-vous avec adresse, et faites ainsi que, s'il vous quitte, il ne vous abandonne point en Ariane, cherchant un consolateur vulgaire pour oublier ce que vous aurez perdu. Soyez en tout grande et digne, ne laissez pas monter sur la scène auprès de vous des acteurs ignorants ou vulgaires; vous avez en main la plus belle partie, je vous le répète, sachez la jouer.
Renée resta plus seule que jamais après cette conversation. Elle y réfléchissait sans cesse, elle en comprenait toute la portée, et elle se fortifiait dans sa résolution de suivre les avis du vicomte. M. de Béarn reprit toute sa sécurité; depuis longtemps elle ne lui parlait plus ni affaires, ni politique ; il ne la croyait guidée que par elle-même. Aussitôt qu'il arriva , elle prit un air magistral et lui dit qu'elle désirait rester seule avec lui toute la soirée , afin de l'entretenir d'un sujet important.
— Oh ! mon Dieu ! cela m'effraye, dit-il avec un sourire de bonne humeur. Je croyais laisser à Versailles les sujets importants et n'en retrouver ici que d'agréables.
— Celui-ci doit être l'un et l'autre pour vous, j'espère ; il s'agit de lui!
— Ah! oui, de lui, je comprends, de celui qui n'a pas encore de nom.
— C'est justement à cet égard que je voulais vous entretenir.
— Ah! ah!
Et sa physionomie se rembrunit un peu.
— Il n'a pas encore de nom, en effet, reprit la jeune femme; lequel lui donnerons-nous?
Le comte se crut quitte pour la peur.
— Quel nom? Mais le vôtre, toujours le vôtre. Un garçon, René; une fille, Renée. Cela va tout seul.
— Et... rien de vous?
— Charles et Charlotte, si cela vous convient.
— Pas davantage?
— Comment?
— Pas d'autre nom ensuite?
— Vous trouvez qu'il en faut plus de deux?
Il me semble que cela suffira pourtant. Les litanies ne sont bonnes à rien, qu'à embrouiller les procureurs.
— Deux noms de baptême, c'est bien; mais... un nom de famille?
Le comte resta interdit; il ne s'attendait pas aune demande aussi directe. Sans doute Renée eût agi plus politiquement en amenant la chose de loin, en ne l'attaquant pas de front. Elle en était incapable. Son impatience et sa passion, plus encore que la franchise de son caractère, lui interdisaient les détours.
— S'il m'aime réellement , pensa-t-elle, il me comprendra et il m'excusera bien vite.
Le froid accueil qu'il fit à ses paroles glaça le cœur de la pauvre fille. Elle leva les yeux sur lui et le trouva non pas ému, mais contrarié. Un soupçon traversait son cœur ; il ne le cacha pas.
— Qui vous a donné cette idée, mon enfant? Elle n'est pas de vous.
— Elle viendrait à toutes les mères, monsieur, et je n'ai besoin de personne pour me l'inspirer. Une seule chose m'étonne, c'est que vous ne l'ayez pas eue avant moi.
— Je n'ai pas l'habitude de rendre compte de mes pensées, madame ; je ne rends pas plus compte de mes actions. Sachez bien cela, sachez bien que tout mon amour ne me conduira point à un acte dont mes devoirs puissent souffrir; sachez surtout que je n'accorde à personne le droit de me gouverner.
Pour la première fois Renée trouvait un maître dans son amant ; elle en fut si étonnée, si frappée au cœur, que ses yeux se fermèrent et qu'elle s'évanouit. Le comte , effrayé, tira toutes les sonnettes, appela au secours, promit des montagnes d'or à celui qui la rappellerait à la vie, et, se jetant à genoux devant elle, la serrant dans ses bras, il jura qu'il ne lui refuserait rien, qu'elle serait la maîtresse d'ordonner et qu'il obéirait sur-le-champ.
A force de soins , d'essences, de vinaigres, elle revint à elle. Son premier regard tomba sur lui; ce regard d'ineffable tendresse demanda grâce avant ses lèvres, qui ne s'ouvraient pas encore. Il lui renouvela ce qu'il venait de dire , lui promit tout ce qu'elle demandait et plus encore; mais la charmante
créature lui passa ses bras autour du cou en murmurant :
— Taisez-vous, taisez-vous ; je ne ferai que ce que vous voudrez que je fasse ; ne m'en parlez plus.
La mère disparaissait devant l'amante.
/Vinsi qu'il arrive toujours après les querelles, la liaison se resserre. Quelques jours se passèrent dans des extases de joie et de tendresse qui firent oublier à Renée les conseils du vicomte et le chagrin qu'elle avait éprouvé. Elle n'existait que pour le comte ; hors de lui, il n'existait ni bonheurs ni peines. Elle le supplia d'écarter leur société ordinaire et de vivre uniquement l'un pour l'autre pendant les quelques moments qu'il pouvait lui donner. Il y consentit d'abord, puis il trouva que la duchesse était nécessaire aux heures des repas; ensuite il appela le duc de Richelieu, le marquis de Chauvelin, et insensiblement les autres jusqu'au vicomte de Courville.
Ils étaient tous réunis un soir à souper ; on riait, on causait de tout, beaucoup du prochain et de ses ridicules; on en vint à parler ds
l'Opéra , et un des convives annonça une représentation extraordinaire â laquelle la cour et la ville assisteraient.
— On fait des préparatifs magnifiques, ajouta-t-il, les toilettes seront prodigieuses ; il ne restera pas un diamant dans les écrins.
— Le roi y sera-t-il? demanda Renée.
— M. le comte peut répondre à cela mieux que personne, madame, lui qui dirige les menus plaisirs de Sa Majesté.
— Je suppose que la cour ira , dit simplement le comte.
— Oh ! j'irai aussi, interrompit vivement la jeune femme ; je ne manquerai pas cette occasion de voir le roi , moi qui la cherche en vain depuis que je suis ici.
— Vous verrez alors quelque chose à quoi vous ne vous attendez guère, ajouta le duc de Richelieu , et je suis sûr , madame, que vous reviendrez bien charmée de cette représentation.
— J'en jugerai très-mal dans ma petite loge fermée d'où je ne vois rien.
— Et où on vous voit si mal, n'est-ce pas?
— Vous prétendez, M. le duc, que c'est
très-prudent et très-habile à moi, que ce mystère occupe tout le monde et qu'il existe déjà mille champions de la dame inconnue ?
— C'est très-vrai.
— A quoi bon me montrer alors? Qu'y gagnerais-je?
— Vous y gagneriez assurément beaucoup et les autres aussi, mais j'y perdrais.
— Vous ?
— J'y perdrais ce que je céderais à tous. Vous m'avez fait l'honneur d'accepter ma loge. J'y reste rarement avec vous ; pourtant on vous y devine. On a l'habitude de beaucoup médire sur mon compte, et, ma foiî on me calomnie.
Le regard du comte lança un éclair à l'imprudent causeur.
— Oui, reprit-il sans se déconcerter, et bien qu'il s'en fût parfaitement aperçu; oui, madame, jusqu'à la marquise de Pompadour, ma bonne amie , qui soutient mon triomphe imaginaire ; elle en est convaincue ; rien ne pourra le lui ôter de l'esprit.
Le comte ne dit mot. On quitta la table.
— Vicomte, dit tout bas Renée à M. de Courville, qui se plaça derrière son fauteuil, je ne
veux plus aller dans la loge de M. de Richelieu.
— C'est difficile.
— Je veux me montrer à cette représentation comme tout le monde, à ma place, avec la duchesse, et sans me cacher.
— Vous le pourrez, non pas cette fois-ci, mais plus tard.
— Quoi! je puis sortir de ce mystère, où je suis certaine qu'on me cache tant de choses ? Je puis voir, savoir par moi-même ce qu'il fait, ce qu'on dit? Je puis enfin être tout à la fois à lui et au monde?
— Certainement.
— Quel moyen prendre? Oh! je vous en conjure , je vous le demande par tout ce que vous avez de plus cher, dites-le-moi.
— Je vous le dirai quand vous m'aurez fait manger des dragées du baptême, répondit-il.
Projets.
Ces insinuations troublaient l'esprit de Renée et lui inspiraient des espoirs et des désirs nuisibles au repos de sa vie. Pourtant nous sommes tous si disposés à nous prendre à ce qui nous est contraire , pourvu qu'on nous le présente d'une façon qui nous plaît, qu'elle n'en rechercha pas moins la présence et les conseils du vicomte. Jusqu'à la lin il lui parla Je même langage , et développa en elle une
ambition inconnue jusque-là , et lui prépara de la sorte un chagrin de plus.
Lorsque le moment approcha, elle vint s'établir à Paris, afin de se trouver au milieu des secours. Son jeune âge inspirait des craintes bien fondées, sans doute ; une mélancolie profonde s'empara d'elle, la pauvre jeune créature! Elle regrettait son pays, sa tante; il lui semblait qu'elle allait mourir loin de tout ce qu'elle avait aimé, qu'elle laisserait sa mémoire déshonorée ou que ses compagnes d'autrefois détourneraient d'elle leur souvenir, comme une honte. Tourmentée de cette idée, elle se décida à écrire à madame de Boisrichard une lettre qu'elle ne montra à personne , et dans laquelle elle mit toute son àme. Voici ce qu'elle contenait :
« Ma bonne tante ,
« Pardonnez-moi si j'ose élever la voix devant vous, après la faute dont je me suis rendue coupable , après la malédiction que vous m'avez donnée sans doute. Ne croyez pas que ce soit par insouciance ou faute de sentir notre
position à toutes deux ; je suis profondément humiliée, sinon repentante, et je ne dois vous parler qu'à genoux. Je ne chercherai pas à m'excuser sur ma jeunesse, sur les séductions qui m'ont entourée ; je sais que j'aurais dû résister, je sais que le nom de mon père, les principes que j'ai reçus, le respect que je vous porte, auraient dû me servir d'égide; aussi, je me sens et je m'avoue coupable, et je n'espère pas de pardon. Mais je vais peut-être mourir, et je ne veux pas quitter ce monde sans vous avoir dit tout ce qu'il y a dans mon cœur de tendresse et de regrets. Quand vous lirez cette lettre, je ne serai plus ; la pauvre Renée aura trouvé la mort dans ce qui faisait le bonheur de sa vie; elle aura expié sa faute, elle l'aura payée de son existence. Peut-être alors, ma tante , vous si bonne et si secourable, lui accorderez-vous un souvenir, une larme.
u J'ai été bien heureuse pendant ces quelques mois ; je ne devrais pas vous le dire, je crois ; mais le bonheur que j'ai goûté m'a fait oublier jusqu'à ma honte. J'aime et je suis passionnément aimée ; je ne saurais donc me repentir de ce que j'ai fait. Pour aucune consi-
dération, je ne quitterais celui que j'aime ainsi, sachez-le bien , ma tante , afin de ne pas me supposer plus parfaite que je ne suis. Je voudrais qu'il fût possible d'unir mon affection pour vous avec mon amour; mais alors ce serait le paradis sur terre, et je n'ose pas aspirer à l'obtenir. Dieu me donnera , j'espère , celui de là-haut en échange de la longue vie que je vais perdre et dont l'aurore a été si fortunée. Oh ! si je pouvais une fois encore apercevoir la rivière , la maison , la vallée , mes chers petits animaux, ma bonne Jacqueline et vous, ma tante ! S'il m'était donné d'y fermer mes yeux entre vous et lui, je m'endormirais tranquille et joyeuse, car j'aurais épuisé le bonheur. Mais non, je ne vous verrai plus; mes derniers regards rencontreront des visages étrangers; mes dernières paroles tomberont sur des cœurs indifférents : il n'y sera pas même, lui !
« Ma tante, ma tante chérie, priez pour votre enfant, pour celle que sa mère vous a léguée, et qui, bien qu'indigne de vos bontés, en garde une si profonde reconnaissance, qu'elle mourra avec votre nom aux lèvres et votre pensée au cœur.
« Adieu, je ne puis me résoudre à vous quitter; il le faut pourtant, il le faut, car mes instants sont comptés , et j'ai bien à faire encore avant la fin. Oh ! si je pouvais sentir votre bénédiction sur ma tête, si je pouvais expirer dans vos bras ! Que Dieu vous bénisse et vous protège! N'accusez jamais votre fille chérie d'ingratitude, son cœur n'oublie rien, il est toujours le même , seulement il renferme un sentiment de plus, mais qui ne fait qu'ajouter encore à celui qu'il vous porte, un sentiment à vous, à vous, ma tante, à vous, ma mère !
« Votre pauvre Renée. »
Cette lettre finie, elle la cacheta, la posa dans le coffre de ses diamants, avec prière de l'envoyer dès qu'elle aurait quitté ce monde ; puis elle se trouva plus tranquille et elle attendit.
Le comte la voyait chaque jour.
Elle eût préféré rester à la campagne, où il restait plus longtemps, mais il ne le voulut pas.
Quand le moment arriva , elle était seule avec ses domestiques et la duchesse, qui lui
tenait compagnie. Elle ne recevait plus péris
sonne, pas même le vicomte, et elle avait grande frayeur de cet instant solennel. Il se passa néanmoins aussi bien que possible; elle mit au monde un fils, vrai portrait de son père. fort, vigoureux, beau à miracle, et qui, dans ses langes de dentelles, eût fait tourner la tête à la plus raisonnable.
Renée en devint presque folle ; elle ne pouvait se lasser de le regarder, et ne voulut pas quïl la quittât une seule minute. Elle l'établit dans sa chambre même; et quelle fête elle se faisait de le présenter à son père ! Par une fatalité inconcevable, il lui fut impossible de venir avant le neuvième jour ; il avait dû accompagner la cour à un voyage de Fontainebleau ; le courrier l'y trouva pour lui apprendre l'heureuse délivrance. Aussitôt que cela lui fut permis, il accourut près de sa bien-ainiée. Avec quelles larmes de joie il reçut de ses mains le gage de leur amour !
— Ah! dit-il , qu'il est beau! Il ressemble à mon aïeul.
— Il vous ressemble, monsieur; ne dites pas le contraire , car j'aurais moitié moins de plaisir à le regarder.
— Il aurait mieux fait de prendre vos traits que les miens, chère enfant.
— Non, il a partagé entre nous deux. Vous lui avez donné votre visage et moi mon cœur pour vous aimer.
Un long baiser paternel sur le front du cher petit fut la réponse à cette phrase. La mère la comprit et en sentit toute la tendresse. Elle l'en remercia par un sourire. Maintenant que son fils était là, qu'elle le voyait, elle n'avait plus besoin du vicomte pour songer à son avenir. Elle n'eut qu'une pensée, celle de lui assurer un sort brillant et stable, celle de lui donner un nom illustre, qu'il illustrerait encore. Elle n'osa pas en parler à cette première entrevue, mais elle se réserva de le faire et de le faire souvent , sans cesse , aussitôt que sa santé lui permettrait de retourner à la campagne, où le comte lui appartiendrait bien davantage.
A cette époque d'étiquette, il n'était pas permis de songer à quitter la chaise longue avant six semaines. Une femme de qualité n'eût pas osé risquer une énormité semblable quelle que fût sa santé. Renée resta donc couchée et
reçut ses visites dans les négligés les plus galants , son poupon à côté d'elle. Elle le montra à tout le monde . fière et orgueilleuse. Qu'il y avait loin de là à la jeune fille d'autrefois! Comme on descend la pente î
Après six semaines on célébra la fête des relevaiUes, on ondoya le nouveau-né, qui reçut les noms provisoires de Louis-René-Charles, et Ton revint en troupe au château, où mille surprises attendaient la jeune mère. Appuyée avec délices au bras de son amant, elle contempla d'une fenêtre (car il ne lui fut pas permis de s'y mêler) tous les détails de la fête.
— Ah! dit-elle, nos bals du Poitou ont plus de grâce que cette espèce de danse-là. Comme je serais contente d'apprendre à ces bonnes gens à les mener !
— Folle, est-ce qu'on danse des bats avec une robe à queue9
— Ah ! c'est vrai, j'ai une robe à queue.
Il y avait un grand soupir de regret dans cette phrase.
Le lendemain de la fête, tout le monde partit, même la duchesse» pour quelques heures seulement; elle devait revenir le soir, ou, si.
ses affaires la forçaient de coucher à Paris, le vicomte arriverait en courrier et préviendrait Renée. La jeune femme passa tranquillement la journée seule jusqu'à quatre heures. Elle regarda son fils, elle se rappela l'amour du comte, elle fit de ces rêves éveillés, qui sont doux et charmants comme l'espérance.
Elle rentrait dans sa chambre après une de ces contemplations, quand le bruit d'une voiture et d'un grand nombre de chevaux se fit entendre. Elle courut à la fenêtre.
— A cette heure, pensa-t-elle, je n'attends personne. A qui peut être cet équipage brillant et magnifique?
Deux femmes fort parées occupaient le fond du carrosse; un abbé rose et coquet s'éventait sur la banquette de devant avec un bouquet de roses.
— Je ne connais pas ces personnes ; ce sont des connaissances de M. le comte ou de madame la duchesse , dit-elle à Pâquerette accourue auprès d'elle.
— Ah! mon Dieu! s'écria celle-ci devenant pale comme un linge, qu'est-ce que cela signifie? C'est madame la marquise!
— Quelle marquise?
— Madame verra. Que madame ne se montre pas, qu'elle attende.
— Mais enfin, qu'y a-t-il, Pâquerette? Parle, je te l'ordonne ; tu me fais mourir d'inquiétude.
Pâquerette n'était plus là. Elle se mêlait à la foule des gens entourant le carrosse depuis que la belle dame en était descendue. Presque au même instant son valet de chambre entra et demanda si madame voulait paraître au salon, où deux dames l'attendaient.
— Quelles dames?
— Je l'ignore, madame.
— Elles n'ont pas dit leur nom?
— Non, madame.
— Je ne les reçois pas alors. Allez le leur demander.
— Elles ne le diront pas, mais je le sais, et si madame veut...
— Parlez, parlez vite!
— L'une d'elles est madame la comtesse de Saute, et l'autre madame la marquise de Pompadour.
— La marquise de Pompadour! l'amie du
roi! Oh! elle vient de sa part, sans doute. Jy vais! j'y vais !
Et sans prendre la peine de rien changer à sa toilette, belle de ses dix-sept ans, de sa grâce, de son charmant visage , peut-être aussi de ses cheveux épars et négligés, elle courut au-devant de la quasi-reine de France, sans s'inquiéter du cérémonial, et tout heureuse de voir une personne qui approchait sans cesse le bienfaiteur de sa famille.
Lorsque Renée entra dans le salon, la marquise de Pompadour se leva et fit un signe d'intelligence à sa compagne, la comtesse de Saute. Elle s'arma du plus charmant sourire et dit à Renée :
— Vous m'excuserez, madame, je l'espère ; le bruit de vos charmes, de votre esprit est venu jusqu'à moi, et j'ai voulu commencer tout de suite et sans introducteur une connaissance qui deviendra une amitié, si vous êtes aussi disposée que moi à la cultiver.
Renée ne trouvait pas un mot à répondre. Son embarras n'échappa point à la marquise; elle essaya de la mettre à son aise.
— Remettez-vous, madame ; je sais par ex-
périence ce que sont ces surprises : à votre âge, c'est une émotion. Voici madame la comtesse de Saute et M. l'abbé de Bernis, qui n'ont pas voulu me laisser le plaisir d'admirer seule la merveille de Chantepie.
Pendant qu'elle parlait, les yeux de la marquise dévoraient la jeune femme. Elle semblait épeler une à une toutes ses beautés, et le froncement de ses sourcils, ses lèvres pincées, grimaçant le sourire, indiquaient qu'elle la trouvait belle en effet ; trop belle sans doute.
— Je n'ai pas peur, madame, interrompit la jeune fille, et vos bontés me comblent de reconnaissance. Je suis émue, en effet : je m'attendais si peu à ce bonheur! Vous, chez moi, madame ! Vous, l'amie du roi! Vous qui le voyez chaque jour ! M'aurait-on tenu parole? Lui aurait-on parlé de moi? Viendriezvous de sa part ?
Madame de Pompadour regarda encore madame de Saute. Ce discours ressemblait si peu à ce qu'elle attendait. Elle n'y comprenait plus rien.
— Le roi?... Oui.*. En effet, je crois qu'on lui a parlé de vous, mais ce n'est pas de
sa part que je viens : c'est de la mienne.
Renée recula involontairement.
Le regard de la marquise était si froid qu'il lui traversa le cœur comme un glaive.
— De votre part, madame? Ah! c'est différent... Je vous en remercie, vous êtes bien bonne !
L'enfant se défiait ; la marquise le comprit ; elle lui prit la main.
— Je suis l'amie du roi, madame, songez-y, dit-elle avec le sourire le plus éloquemment aiguisé qu'elle put trouver dans son arsenal.
L'esprit de Renée y fut pris. Son cœur se débattait encore, on lui porta le dernier coup.
— Je suis l'amie du roi, mais le maître de ce château est aussi l'ami du roi, ne l'oubliez pas.
On évoquait le souvenir du comte. Renée fut vaincue.
— Je le sais bien, madame, répondit-elle finement.
— Ils seront charmés de notre réunion, soyez-en sûre. Et puis ce n'est pas tout : on m'a parlé hier du titre que vous comptez m'of-
frir; je viens le chercher; cela ne vaut-il pas mieux ?
Ce fut au tour de Renée de ne plus comprendre.
— Le titre ?
— Sans doute, vous le savez bien. J'accepte et je me charge de tout près de Sa Majesté ; ce cher duc sera bien content !
— Le duc! et quel duc?
— L'abbé! vous êtes de trop ici, je le vois; allez lire votre bréviaire dans le parc ; pendant ce temps, la comtesse expliquera à cette charmante enfant la scène d'hier, qu'elle ne semble pas comprendre.
L'abbé, que Voltaire appelait Babet la bouquetière, à cause de ses petits vers et de ses rubans roses, l'abbé ne se fit pas répéter l'invitation deux fois et sortit de l'appartement après trois révérences.
— Maintenant que nous sommes seules, expliquez-lui cela, comtesse.
— Madame, toute modesle qu'elle soit , ne peut pas ignorer à quel point elle est belle ; clic ne peut ignorer l'effet qu'elle a produit à l'Opéra, chaque fois qu'elle a daigné y paraître,
et jusqu'à quel point M. de Richelieu a été envié par la cour tout entière.
— Ah! oui, la loge ! je devine.
— Madame de Pompadour et moi nous sommes des amies de M. le duc, de ses amies particulières; il ne nous a donc rien laissé ignorer. Nous savons tout, surtout depuis le souper d'hier; soyez donc tout à fait tranquille avec nous et convenons de tout ce que nous avons à faire.
Puis la comtesse parlait et moins Renée devinait où elle en voulait venir. Elle n'osa pas montrer son étonnement ; pourtant elle attendit impatiemment la fin de la confidence.
— Hier le duc, poussé par nos questions, a avoué son bonheur tout entier; il a porté à madame le désir que vous aviez exprimé, et madame la marquise s'est chargée d'obtenir du roi cette faveur.
— Ah! oui, dit machinalement la jeune femme ; c'est très-bien .
— Maintenant que nous nous entendons tout à fait, montrez-moi mon filleul, chère petite, je vous prie.
— Votre filleul !
— Eh oui , le fils de M. de Richelieu, votre cher enfant. Vous en êtes jalouse, peut-être? Rassurez-vous, je n'aime pas les maillots.
— Le fils de M. de Richelieu! s'écria-t-elle en se levant de toute sa hauteur, le fils de M. de Richelieu ! Le duc a-t-il eu l'infamie de vous dire cela, madame?
— Mais... certainement...
— Certainement? Il vous Ta dit?... Il m'a calomniée ainsi ! Moi ! moi , j'aimerais M. de Richelieu, l'amant de toutes les femmes! l'homme qui trompe et se joue de tout! l'homme qui n'aime pas, à la parole duquel il est impossible de croire, et par qui on ne peut pas être trompée, à moins d'avoir juré de se tromper soi-même?
— Eh ! eh ! vous ne seriez pas la première, reprit la marquise en souriant ; et de plus savantes que vous...
— Non! non, madame, je n'aime pas M. de Richelieu, et il n'y a rien de commun entre nous, je vous le jure.
— Cependant...
— Cependant, j'aime quelqu'un, oui, madame. J'ai au cœur un amour profond et vrai,
un amour immense pour un homme dont je suis aimée autant que je l'aime, pour un homme qui mérite ce sentiment; non pour un de vos papillons de cour dont les ailes brillantes sont chargées de poussière. Je suis une pauvre fille des champs; je lui ai donné mon cœur en échange du sien; j'ai commis une faute dont j'ai rougi. Mais le premier sourire de mon fils a effacé ma rougeur. Il est l'excuse de cette faute. À présent, je ne suis plus une malheureuse, perdue par une passion insensée. Je suis une mère qui comprend ses devoirs, qui veut les remplir, qui veut effacer et expier sa faute. Je dois compte à mon enfant de moimême et du nom qu'il portera un jour. Je ne souffrirai donc aucune insulte, de quelque part qu'elle vienne, fût-ce du roi lui-même, du roi mon idole et mon bienfaiteur.
Renée était superbe en parlant ainsi ; les narines gonflées par la colère, les joues pourpres d'indignation, les mains tremblantes, les yeux brillants d'émotion et d'impatience, elle était magnifique. La marquise ne s'émut point.
— Mon Dieu, mademoiselle! dit-elle en appuyant sur le mot , je suis désolée d'avoir pro-
voqué tout un étalage de grands sentiments, fort bons et fort respectables aux champs, ainsi que vous le dites, mais très-singuliers ici, dans cette maison, appartenant à M. de Richelieu, lorsque les laquais qui vous entourent portent sa livrée, lorsque vous êtes chez lui , enfin !
Madame de Pompadour devenait de plus en plus amère ; ses lèvres blêmissaient et tremblaient, elle avait peine à se contenir. Déjà atteinte delà maladie dont elle mourut, elle souffrait horriblement à chaque impression violente ; elle posa sa main sur sa poitrine, se sentant défaillir, mais trop hautaine pour l'avouer en présence de Renée. La comtesse s'en aperçut et voulut la secourir.
— Laissez, dit-elle, ce n'est rienî
La jeune femme, atterrée par ce qu'elle venait d'entendre, regardait autour d'elle, cherchait une preuve qu'on la trompait, et trouvait partout des souvenirs, des souvenirs de celui qu'elle aimait, et qui, la veille encore, l'avait proclamée la maîtresse de ce beau séjour.
L'instinct de son cœur lui dit alors qu'il y avait sous tout cela une intrigue dont les fils lui
échappaient, mais qu'il fallait, en tout cas, se montrer digne et sûre d'elle-même; qu'au lieu de céder à l'orage, il fallait l'affronter. Elle reprit du courage, et, regardant madame de Pompadour avec calme et fierté :
— Je ne sais, madame, ce que cela signifie ; il y a certainement quelqu'un de trompé dans tout ceci, mais, sauf le respect que je dois à votre âge, permettez-moi de vous l'assurer, je crois que c'est plutôt vous que moi.
L'enfant novice avait frappé juste. Madame de Pompadour se releva comme un serpent blessé et ses yeux lancèrent des éclairs. Un mot sanglant vint sur ses lèvres, elle le réprima aussitôt. Elle était venue pour savoir. Afin de combattre il fallait donc cacher ses armes, dût-elle recevoir d'abord les coups de son ennemie ; la victoire lui resterait ensuite.
— Il se peut en effet qu'on me trompe, mademoiselle ; je ne suis dans tout ceci qu'une modeste confidente, et le rôle des confidentes est d'être trompées et de tromper à leur tour. Mais quant à vous, je puis vous certifier que vous, oui, vous, qui tenez le premier emploi, vous êtes tout aussi trompée que les Arsinoés
ou les Cléones de la tragédie par leurs princesses. Vous êtes bienici chez M. de Richelieu. Dans tout ceci je suis venue pour vous être agréable, et à lui aussi. On m'avait vanté votre douceur, votre bonne grâce, et je trouve une lionne en furie. Permettez-moi d'ajouter que la réception est un peu bien singulière pour une première entrevue; je ne veux pas m'en fâcher ; je sais ce qu'il faut passer à votre âge, vous qui me parliez tout à l'heure du mien, à votre inexpérience, et je préfère vous ramener à la politesse par la raison.
11 est impossible de peindre la perfide bonhomie avec laquelle ces paroles furent prononcées, le regard à la fois cruel et caressant qui les accompagnait. Renée sentit qu'elle s'était laissé emporter, qu'elle avait été trop loin. Elle voulut revenir doucement.
— Vous êtes mille fois bonne, madame, de m'excuser ainsi; il est très-sur que je suis vive; cependant, vous le comprenez, le mensonge m'a indignée, l'outrecuidance de M. de Richelieu m'a frappée au cœur.
— Eh ! eh ! ce n'est peut-être ni un mensonge ni une outrecuidance ; ce fripon de Ri-
chelieu est. si malin î II a plusieurs noms et plusieurs figures à son service, qui sait?
— Mais je l'ai vu!... je le vois chaque jour...
— Vous avez vu un Richelieu. Est-ce le vrai ? Il a sa doublure.
Et Renée devint pale comme un linge. Emportée par un mouvement involontaire, elle prit la main de madame de Pompadour.
— Madame , dit-elle , connaissez-vous le comte de Béarn?
Les deux femmes se regardèrent; un sourire de triomphe passa sur leurs lèvres.
— Le comte de Béarn ! sans doute. Ah ! le comte de Béarn, je le crois bien! un petit-fils de Henri IV... de la main gauche.
— L'ami , le favori du roi.
— Certainement, son ami le plus intime, qui ne le quitte jamais. Ah! si vous parlez du comte de Béarn, tout s'explique. Nous comprenons à merveille, c'est une autre affaire. Le temps s'écoule vite près de vous, mademoiselle, je dois vous quitter; auparavant, je voudrais néanmoins remplir le but de ma visite : je voudrais voir mon filleul,
Renée la regarda et hésita.
— Oh ! ne craignez rien, continua avec hauteur la marquise, je ne compte pas forcer votre confiance, s'il ne vous convient pas de me le montrer. Je désirais seulement dire au roi que j'avais vu l'enfant de son cher M. de Béarn, afin de l'engager à en être le parrain.
Renée se leva sans répondre, donna ordre que son fils fût apporté. La nourrice arriva. Madame de Pompadour courut au-devant de lui et l'examina, la haine, l'envie peintes sur le visage.
— C'est bien cela, dit-elle enfin, oui, c'est le fils de M. de Béarn ; il ressemble à son père, n'est-ce pas, comtesse? Il est impossible de le méconnaître.
Puis elle prit l'accent tragique, et dit à Renée d'un ton inimitable :
— Adieu ! je sors contente.
J'ai voulu voir, j'ai vu.
Elle fit une profonde révérence à Renée , qui restait debout, immobile de surprise, au milieu du salon. Quand elle fut à l'antichambre, la marquise revint sur ses pas et ajouta :
— A propos, mademoiselle, ne manquez pas de raconter tout ceci au comte de Béarn. Faiteslui nos compliments sur son bonheur paternel et sur son joli ménage. Dites-lui combien je suis touchée de cette pastorale et tout le plaisir que j'ai eu à vous connaître.
Et, sans attendre de réponse, elle retourna à sa voiture, où l'abbé l'attendait déjà. Au moment où elle tournait la grille, elle se croisa avec le vicomte, accourant dans son léger visà-vis. Ils se saluèrent.
— Ah! ahî dit madame de Pompadour, je parlais tout à l'heure de la doublure de Richelieu ; ce beau M. de Courville serait-il celle du comte de Béarn?
L'étonnement du vicomte ne peut se concevoir ; il s'élança à bas de son carrosse, et, sans attendre qu'on l'annonçât, il courut au salon, où Renée était encore sous le poids de l'émotion qu'elle venait d'éprouver.
— J'ai rencontré madame de Pompadour, elle sort d'ici; que venait-elle y faire? que vous a-t-elle dit?
— Ah ! vicomte, j'avais grand besoin de vous voir ; je ne comprends rien à ce qui se
passe; ma tête se perd, je suis entourée de pièges et je ne les vois pas.
— Ne vous désolez pas, madame, instruisez-moi de tout, ne me cachez rien, je vous guiderai et tout ira bien. D'abord, que vous a dit la marquise?
Renée raconta la scène, sans rien omettre. Le visage du vicomte se rasséréna.
— Elle ne vous a rien dit de plus?
— Rien.
— Alors il y a remède. Il y a un remède éclatant, extrême, et sans lequel, soyez-en convaincue, vous et votre fils vous êtes abandonnés. La vérité est dure, je vous la dirai néanmoins. Le seul moyen qui vous reste de conjurer Forage est de décider M. de Béarn à vous épouser.
— Plut au ciel !
— Cela plaira au ciel si vous savez vous y prendre. Le comte, hier, en partant, a parlé dans ce sens à la duchesse et cela de lui-même; il lui a juré qu'il y songeait sérieusement. Votre prière dans la balance la fera pencher. N'hésitez pas, marchez en avant, et cela tout de suite. Un jour de retard, et il ne sera plus
temps. Le roi, la marquise, prendront le dessus ; vous serez reléguée en Poitou avant deux fois vingt-quatre heures. Je pars pour Versailles, j'arriverai jusqu'au comte, je lui dirai que vous êtes fort malade, que vous voulez le voir. Ce soir il sera ici. C'est à vous de faire le reste; la marquise vous a insultée, elle vous a appelée avec affectation mademoiselle; devenez la comtesse de Béarn devant l'autel, et c'est elle qui sera à vos genoux. Laissez-moi faire, et une fois arrivée, n'oubliez pas le marche pied.
Il retourna comme il était venu, laissant Renée à moitié morte d'inquiétude et de crainte; elle prit son fils entre ses bras, le couvrit de baisers, et, le déposant dans son berceau, elle se mit à genoux à côté de lui et adressa au ciel une fervente prière. Malgré son égarement, Renée avait toujours été dévote. Les nobles cauirs n'oublient jamais Dieu, même au milieu de leurs fautes ; il reste toujours en eux un fonds de piété dont la reconnaissance leur fait une loi.
Elle se prépara ensuite par une longue réflexion à l'entrevue qui allait avoir lieu; ail©
se promena dans le parc seule, pesant toutes ses pensées, afin de les bien dominer au moment décisif. La nuit vint, elle se mit à table pour ses gens, mais elle ne mangea pas. Elle rentra dans son boudoir, où elle comptait recevoir le comte, entourée des souvenirs de leurs premiers moments d'amour. Elle voulait les invoquer tous, invoquer surtout ce nom sacré de père auquel la nature a tant de peine à résister.
L'heure avançait, et la pauvre enfant ne voyait rien arriver encore. L'impatience la saisit : elle souffrit ce supplice horrible de l'attente, qui compte les minutes, qui crée des obstacles, qui enfante le désespoir.
— Oh! dit-elle en sanglotant, je ne le verrai plus ! il ne viendra plus!
Cependant, la porte du boudoir s'ouvrit tout à coup, et le comte de Béarn entra.
La fin du rêve.
En apercevant le comte, Renée jeta un cri, se leva comme une folle et se précipita dans ses bras. Il la serra fortement contre son cœur; son visage exprimait une conviction forte et une résolution arrêtée. Il la regarda longtemps, puis il posa de nouveau ses lèvres sur son front, sur ses yeux rougis par les larmes, en disant :
— Pauvre petite, comme elle a souffert !
— Oh 1 oui, j'ai souffert! Mais vous voilà,
tout est oublié. Cependant, mon ami, d'après ce qui est arrivé ce matin, notre existence ne peut plus continuer ainsi ;ou il faut nous quitter, ou il faut... qu'on n'ait plus le droit de m'insulter chez vous... chez moi, allais-jedire; mais je ne sais seulement plus chez qui je suis. Ses pleurs recommencèrent à couler. Le comte prit sa main.
— Vous ne savez pas ce que vous demandez, dit-il.
— Je demande ce que j'ai le droit d'obtenir, je demande ce que je puis demander hautement à votre amour, à votre honneur, ce que vous ne pouvez pas me refuser enfin. Vous ai-je cherché, moi? J'étais tranquille dans ma petite maison, je ne songeais qu'à mes devoirs, à ma famille, à mes joies enfantines; l'avenir était pour moi un livre fermé que je ne cherchais pas à ouvrir. Vous m'avez arrachée à tout cela. Il faut un nom à votre fils, vous lui devez le vôtre. Lui et moi nous l'attendons.
— Oh! Renée! Renée! murmura le comte tout interdit.
— Quel prétexte donneriez-vous à votre
refus? Vous êtes de grande maison, mais vous savez qui je suis. Vous êtes riche et je suis pauvre, il est vrai, mais je vous ai donné bien plus qu'une fortune, je vous ai donné mon amour et mon honneur. On vous a raconté sansdoute l'affront que j'ai subi, on vous a dit comment la maîtresse du roi avait traité la mère de votre fils. Maintenant faut-il souffrir encore? faut-il s'abaisser encore ? Je le ferais pour vous, mais je ne le puis à cause de mon enfant. Jene m'appartiens plus, j'appartiens à lui, et plus tard il me demandera compte de sa mère.
— Je n'ai rien à vous répondre, Renée; tout ce que vous dites est vrai, exact; tout est juste. Je vous aime plus que ma vie ; mon plus vif désir est de m'unir à vous d'une manière indissoluble, et cependant j'hésite encore, je ne sais si cela m'est permis.
— N'êtes-vous pas libre ?
— Je le suis.
— Ce sont donc vos enfants ?
— Mes enfants n'ont pas le droit de s'y opposer.
— Eh bien?
— Eh bien, je souffre le martyre. Des de-
voirs sacrés, impérieux, invincibles, me défendent un mariage public.
— Que m'importe! je resterai ici, je m'y renfermerai, je n'y recevrai personne, mais au moins ceux qui y pénétreront contre ma volonté n'auront plus l'insulte à me jeter au visage.
— Chère enfant !
— Mon Dieu ! je ne puis trouver la cause de votre hésitation. Qu'y a-t-il? Vous m'aimez, n'est-ce pas? Vous aimez votre fils?... Ah ! j'y suis ! c'est le roi !
— Vous l'avez deviné, en effet, c'est le roi !
— C'est le roi ! le roi qui a sauvé mon père? Laissez-moi faire, j'irai me jeter à ses pieds. Je lui dirai : « Sire, ayez pitié de moi, ne condamnez pas au déshonneur la fille d'un homme dont le sang a coulé pour vous; ne livrez pas au désespoir une pauvre mère de dix-sept ans, qui n'a d'autre appui sur la terre que vous. Sire, j'ai été coupable, sans doute, mais je l'aimais, mais je l'aime tant! Permettez à celui qui m'a séduite de réparer notre faute, d'effacer la tache que nous avons imprimée au vieil écusson de mon père ; ne me refusez pas,
sire; Dieu vous bénira, car vous m'avez sauvée. Vous ne pouvez pas souffrir qu'un homme de votre cour, de votre maison, ait impunément détruit l'avenir d'une orpheline; Votre Majesté est l'image du Tout-Puissant sur la terre, vous pouvez tout; donnez-le-moi, sire, donnez-lemoi! »
En parlant ainsi, emportée par la chaleur de ses prières, Renée s'était jetée à genoux réellement. Le comte l'écoutait dans une sorte d'atonie et ne songeait point à la relever. Quand elle eut fini, elle se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant :
— Est-ce bien ainsi, et le roi me refusera-t-il ?
— Non, non, chère enfant, vous l'emportez ; au risque de toutes les conséquences, que j'accepte, demain, personne n'aura plus le droit de vous faire un reproche; demain, tout le monde vous portera tout le respect que vous méritez. Je vous engage ma foi, ici, devant Dieu. Je ne reprendrai pas ma parole, à moins que vous ne me la rendiez. Je vous engage ma foi de vous épouser demain soir, ici, dans la chapelle, J'enverrai ia prêtre, j'enverrai
les témoins, et à sept heures vous pourrez m 'attendre à l'autel. Je donnerai à notre fils le nom auquel il a droit de prétendre. Seulement, jurez-moi à votre tour de ne jamais réclamer le titre officiel de ma femme, de vous contenter de ce que je puis faire pour vous sans manquer aux obligations sacrées de ma naissance et de ma position.
— Que m'importent vos honneurs ? Je n'en veux pas ! Que je sois votre femme pour Dieu, pour mon fils, pour ma tante, pour les amis qui nous entourent : le reste du monde est muré pour moi, je ne désire de vous que vous seul !
— Soyez donc satisfaite alors, je vous donne ma parole de gentilhomme. A moins que vous ne me la rendiez, elle est à vous.
Un long embrassement fut toute la réponse de Renée, puis elle se jeta à genoux et remercia Dieu, comme tout à l'heure elle priait le roi. Quelques heures s'écoulèrent dans des joies ineffables. Enfin, le comte demanda ses chevaux.
— A ce soir î lui répétait-il, à ce soirî à toujours I
Restée seule, la jeune femme demeura longtemps immobile. Le bonheur inondait son àme.
— Je suis sa femme ! Il est à moi ! se disaitelle sans cesse.
Le sommeil n'approcha pas de ses paupières ; elle appela ses femmes et commanda à Pâquerette sa toilette la plus charmante, la plus coquette ; puis elle demanda une plume et écrivit à sa tante, après quoi elle attendit.
— Nos amis vont venir, pensait-elle; il les aura prévenus ; le vicomte devancera les autres, il m'en dira davantage certainement. Et ce soir ! ce soir !
La tête lui tournait de joie ; elle embrassait son fils à l'étouffer. Elle entrait et sortait dix fois par quart d'heure. Dans l'après-midi, on annonça le vicomte. Elle le reçut radieuse et fière.
— C'est à vous que je dois tout, vicomte. Je ne l'oublierai jamais.
Le vicomte était rêveur, presque triste.
— Pourquoi l'avez-vous laissé partir? dit-il. Il fallait le garder ici.
— Il a voulu s'occuper lui-même du prêtre,
des témoins. Et puis, j'ai sa parole. Quepuisje craindre? Craignez - vous donc quelque chose, vous?
— Non, certainement; mais pourtant il valait mieux le garder. Il a vu ce matin la marquise, il a vu des gens qui certainement peuvent le détourner. C'est imprudent !
— Je vous répète que j'ai sa parole ; il me l'a donnée par deux fois, en ajoutant : « A moins que vous ne me la rendiez vous-même, je la tiendrai. »
— Jl a dit cela ? Je préférerais autre chose. Enfin, attendons. Préparez tout. La duchesse arrive. M. de Richelieu et M. de Chauvelin l'accompagnent; le notaire, un aumônier et moi, voilà tout. C'est assez.
— Vous m'avez inspiré de l'inquiétude!
pourvu qu'il vienne, mon Dieu ! Mais pourquoi madame de Pompadour s'armerait-elle contre mon mariage? Que lui fait-il?
— Je ne sais trop... le roi... Enfin, elle ne le veut pas. Occupez-vous de votre toilette, madame; soyez belle, soyez heureuse, soyez sûre de votre fait; quand ils arriveront, pas un doute, pas une inquiétude, pas une ride
au front. Vous verrez la cour qu'on vous fera. Recevez la comme si elle vous était due; pas de remerciments ; de la bienveillance ; vous êtes désormais au-dessus de tous ces gens-là, entendez-vous ? J'espère que vous serez éblouissante ! On doit vous apporter, je le sais, de magnifiques pierreries.
— Cela m'importe peu.
— Prenez-les toujours et porlez-les ce soir. Vous recevrez aussi un brevet; vous ne le montrerez à personne, si ce n'est à la duchesse, qui vous le remettra.
— Un brevet de quoi ?
— Vous verrez, c'est votre dot, payée par le roi; c'est l'héritage de votre fils, ayez-en soin.
Le vicomte fit encore bien des recommandations qui prouvaient un ami véritable, mais pas absolument désintéressé ; son nom revint souvent dans ces phrases empressées. La jeune femme, distraite, répondait toujours :
— Soyez tranquille, je ne l'oublierai pas. Vers quatre heures, tous les témoins étaient
réunis au salon. Renée finissait sa toilette, qui consistait en une robe de satin bianc damassé,
avec des bouquets brochés et en couleurs naturelles, relevée sur le devant par des agrafes de pierres variées, entourées de diamants d'une eau admirable et d'un prix immense. Elle portait sur la tête une couronne de fleurs de rubis, de saphirs, d'améthystes, de topazes, de turquoises et de calcédoines aussi entourées de brillants avec le feuillage d'émeraudes. C'était la plus belle chose qu'on pût voir. Son anneau de mariage, tout simple, ne portait que quatre initiales : R. i?. pour elle. L. B. pour le comte. Lorsqu'elle parut si éblouissante, les assistants jetèrent un cri d'admiration.
— Ah! madame, si M. le comte ne vous épousait pas aujourd'hui, il vous épouserait demain en vous voyant si belle, dit le duc de Richelieu.
Renée n'oublia pas les leçons du vicomte ; elle ne les oublia pas surtout à l'égard du duc, qu'elle soupçonnait, non sans raison, de l'avoir trahie et d'avoir provoqué la scène de la veille. Elle le reçut en princesse, le remercia en protectrice, et prit sans façon la droite sur la maréchale. Le vicomte l'approuva d'un signe de
tête. La duchesse lui fit une révérence jusqu'à terre; elle lui donna un papier cacheté de trois sceaux comme les enveloppes ministérielles.
— On m'a priée de vous remettre ceci, madame, et j'espère que vous voudrez bien vous souvenir que vous le tenez de ma main.
Renée remercia d'un signe de tête et ouvrit, sans en demander la permission à personne. Elle lut. C'était une ordonnance royale érigeant en duché-pairie la terre de Chantepie, au nom de mademoiselle Marie-Renée de Romans, réversible sur la tête de son fils Louis- René-Charles, duc de Chantepie, pour prendre son rang au parlement, suivant la date de l'érection de son duché. Renée devint pâle d'émotion et de bonheur ; le roi avait signé cette pièce : il consentait donc à son mariage, puisqu'il lui envoyait une si riche dot. Elle allait laisser percer cette joie. Courville, qui ne la perdait pas de vue, lui fit un signe qu'elle comprit, et elle se tut.
— Je suis très-sensible aux bontés dont le roi veut bien m'honorer, dit»elle seulement en reployant l'ordonnance*
Et chacun eut vivement désiré savoir qu'était ce papier mystérieux, mais elle fit bonne contenance et Ton en fut réduit aux conjectures. Les heures passaient, la nuit approchait, le cœur de Renée battait fortement ; elle ne pouvait croire à son bonheur jusqu'à ce qu'elle l'eût vu réalisé.
— Il ne vient pas! disait-elle tout bas au vicomte.
— Il n'est pas temps encore, attendez !
Sept heures sonnèrent, et personne ne parut. Le silence commença à régner dans cette réunion si animée jusque-là. Les compliments, les adulations s'arrêtèrent. A sept heures et demie, deux petits groupes se formèrent : l'un resta près de Renée et l'autre autour de M. de Richelieu. A huit heures, on regardait la porte; à neuf, la fiancée était seule avec le vicomte : les autres personnages se promenaient dans le boudoir et dans les pièces voisines, chuchotant, murmurant et ne sachant plus quelle contenance tenir.
— Que diable, on avertit en pareil cas! disait le duc de Richelieu, on ne laisse pas les gens dans un pareil embarras 5 on ne sait sur
quel pied danser. Pourtant, je crois bien que la petite est détrônée. C'est dommage ; elle est jolie !
Un laquais ouvrant les deux battants des portes , pour laisser passer l'intendant et le maître d'hôtel, vêtus de leurs habits de cérémonie, interrompit les conversations.
— Si madame la duchesse veut bien prendre la peine de se rendre à la chapelle, ainsi que madame la maréchale et ces messieurs, M. l'aumônier les y attend, dit le majordome.
Il eût fallu voir le changement de ces visages. En un instant ils passèrent de la froideur à l'obséquiosité. Tous se précipitèrent pour offrir la main à Renée, qui prit avec affectation celle du vicomte.
— Par où diable sera-t-il arrivé? demanda le marquis.
— L'essentiel, c'est qu'il y soit, répliqua la maréchale.
On entra dans la chapelle, parée de fleurs et de lumières, où l'encens fumait déjà. Renée chercha de l'œil celui qui devait lui donner son nom : elle ne l'aperçut pas. Elle s'agenouilla , palpitante et frappée malgré elle
d'un triste pressentiment. Elle ne trouva pas une prière, et répétait incessamment :
— Où est-il? où est-il?
Il ne parut pas. Il y eut encore un moment d'attente terrible ; enfin la porte de la sacristie s'ouvrit, un aumônier du roi entra, suivi d'un autre prêtre, son confesseur; la marche fut fermée par le chancelier de France, en simarre. Renée n'en pouvait croire ses yeux; elle allait se lever, demander le comte, lorsque les trois personnages s'avancèrent vers elle. Leur air était à la fois affligé et solennel. On portait à côté d'eux, sur des coussins, un voile et un papier. On eût pu entendre la respiration de chacun, tant l'attention était éveillée et l'anxiété terrible. Le prêtre officiant parla le premier.
— Mademoiselle, dit-il, nous vous avons appelée dans cette chapelle, afin de vous placer devant le saint des saints, le père des forts, le consolateur des affligés, au moment où nous vous apportons une grande douleur. Nous avons pensé que là, à cette place, aux pieds de celui qui pardonne et qui donne une éternité de bonheur en échange d'une gloire pé-
rissable, nous avons pensé donc que vous auriez ici plus de courage pour entendre M. le chancelier et pour choisir entre les propositions qui vont vous être faites.
— Où est le comte de Béarn, monsieur?
demanda la jeune femme plus morte que vive ; où est-il? Par pitié, dites-le-moi, ou je n'aurai pas la force de vous écouter. Viendra-t-il ? viendra-t-il ?
— Il ne viendra pas, mademoiselle, poursuivit le chancelier d'une voix grave. Le comte de Béarn n'existe plus.
— Il est mort! s'écria-t-elie avec un accent si déchirant qu'il amena une larme à l'œil de ces courtisans endurcis.
— Il n'existe plus, il n'a jamais existé : celui qui vous a promis sa foi est Sa Majesté Louis XV, notre sire et notre maître à tous, après Dieu.
Benée tomba à genoux comme si elle eût été frappée de la foudre. Elle sentit son cœur se briser en ce moment où toutes ses espérances se brisaient, elle comprit qu'on allait lui redemander la parole du roi, et elle comprit en même temps qu'elle ne pouvait pas la garder. Cependant elle eut aussi une joie ineffable :
c'était le roi qui l'avait aimée, qu'elle aimait : ses deux cultes se confondaient en un seul.
— Sa Majesté, dans un moment de sensibilité, d'émotion, pour effacer les remords d'une jeune âme, a fait une promesse imprudente. Sa Majesté est prête à la tenir. Elle a donné sa parole de gentilhomme, et le premier gentilhomme du royaume n'y saurait manquer. Cependant nous, ses fidèles sujets, nous, convaincus que pour le bien de l'État le roi ne doit point contracter une alliance avec une de ses sujettes, nous avons espéré en votre sagesse, en votre haute raison, pour la lui rendre. Nous sommes sûrs que vous comprendrez l'immense responsabilité qui pèse sur la décision que vous allez prendre. Vous avez accepté la foi du comte de Béarn, vous refuserez celle du roi de France; vous voudrez détourner les malheurs qui menaceraient le royaume, et vous vous sacrifierez au bien de la France.
Renée restait agenouillée, la tête dans ses mains, et ne répondait rien. On voyait seulement trembler ses épaules sons la dentelle qui les couvrait.
— Le roi, en acceptant la preuve de dé-
vouement que vous allez donner à lui et au royaume, veut vous prouver son estime et son affection, mademoiselle. D'abord, il reconnaît officiellement, par ces présentes, Louis-René- Charles de Bourbon pour son fils ; il lui permet de porter ce nom, et s'engage à remplir envers lui les obligations d'un bon père.
Renée ne leva pas la tête.
— De plus, il vous confirme à vous tous les dons et avantages qu'il vous a faits précédemment, et vous laisse libre du choix de votre avenir. Si votre intention est de le partager avec quelque gentilhomme de bonne maison et de bonne renommée, le roi lui accorde le titre qu'il vous a donné, et vous assure ainsi qu'à lui sa protection et sa faveur. Si, au contraire, votre désir était de renoncer au monde, la plus riche abbaye de France est mise à votre disposition. En voici l'investiture.
Il montrait le voile et la croix déposés sur le coussin, à côté de lui. Renée resta encore quelques instants dans la même position. On respecta son silence, on attendit. Enfin, elle se leva; mais ces quelques minutes de sup~ pîice l'avaient plus changée qu'une grande
maladie : elle était pale, blême ; son œil s'éteignait, ses lèvres tremblaient. Elle essaya de reprendre un peu de résolution.
— Monseigneur, dit-elle, je dois répondre à ce que Votre Grandeur vient de me dire. J'y dois répondre sur-le-champ, n'est-ce pas? Ah ! ceux qui m'ont préparé cette torture auraient dû plutôt me tuer !
— J'ai fait au roi un cas de conscience de sa promesse, mademoiselle, et je suis venu moimême vous en assurer, afin que vous n'accusiez personne. J'ai rempli mon devoir; je ne m'en repens pas, dit le confesseur.
— Et je remplirai le mien, monsieur. Soyez tranquille: je ne porterai point une main sacrilège sur la couronne, J'avais été trompée, bien indignement trompée sans doute. Cependant, je ne m'en plaindrai pas. J'ai trop aimé le roi pour l'accuser. Je lui rends sa parole ; car, je le déclare ici devant Dieu, si j'avais su que mon amant fut le roi de France, je ne la lui aurais jamais demandée. Le roi est libre. Qu'il soit heureux î Comme il renonce à moi, je renonce à lui : nous ne nous reverrons jamais. Je conserverai une éternelle reconnaissance de ce
qu'il fait pour mon fils. Je le lui recommande, car mon fils non plus ne reverra pas sa mère.
Elle prit l'acte du duché-pairie que la maréchale lui avait remis avant d'entrer à la chapelle et le déchira.
— Dites-lui que je ne veux point le prix de ma faute ; je me suis donnée, je ne me suis point vendue. Mon fils s'appellera Louis-René de Bourbon ; il n'a pas besoin d'autre titre. Je refuse les autres propositions , je les refuse toutes deux. Si le roi a assez peu d'amour, assez peu de respect pour la mère de son fils, que de me donner à un autre, je sais trop ce que je me dois pour apporter à un honnête homme une main souillée, un cœur flétri. De tous vos présents, monseigneur, je n'accepterai que celui-ci.
Elle prit le voile posé sur le coussin, et le jeta sur sa tête.
— Personne ne verra plus Renée de Romans; à dix-sept ans elle est morte au monde, pour avoir aimé le roi. Je ne serai point une riche abbesse, mais une simple religieuse dans un couvent que je sais bien, là-bas sur la col-
line, à côté de la vieille église, dans mon cher pays, que je n'aurais jamais dû quitter. Portez mes adieux et mes volontés dernières à Sa Majesté. Je pars à l'instant, je pars sans revoir les lieux où j'ai vécu dans un égarement si doux et si funeste. Mon père, je vous prie de donner des ordres immédiats afin que je trouve une voiture qui m'emmène aussitôt que j'aurai dépouillé ces riches ornements et repris mes habits d'autrefois. Je n'emporte rien, qu'un éternel regret, qu'un éternel souvenir et le repentir de ma faute ; j'espère que Dieu me pardonnera. Adieu, madame, et vous, messieurs, adieu.
Je dois les détails qu'on vient de lire à l'obligeance d'un vieil ami de mademoiselle de Romans ; ils m'ont vivement touchée, et il m'a paru intéressant de révéler que Louis XV eut, comme son aïeul Louis XIV, une pauvre la Vallière, qui paya de la vie et de son bonheur l'amour qu'elle avait eu pour lui.
Après avoir prononcé ces paroles, Renée se remit à genoux et pria quelques minutes. Le silence le plus profond régnait dans la chapelle 5 personne n'osait le rompre; le respect
et la vénération qu'inspirait la jeune pénitente avaient attendri même ces natures de pierre et de glace. Elle se releva de nouveau, fit un signe d'adieu à ceux qui l'entouraient ; puis, s'avançant vers la duchesse, elle lui prit la main :
— Madame la duchesse, dit-elle, vous êtes mère, je vous recommande mon fils. Tâchez qu'il soit aimé de son père et qu'il apprenne plus tard que sa pauvre mère le pleure et prie pour lui. Une dernière fois, adieu !
Elle se cacha dans son voile, se rendit dans le logement du concierge, y quitta sa robe et ses pierreries pour reprendre son simple costume du Poitou. Au moment de monter en voiture , les courtisans , qui avaient eu le temps de réfléchir, lui firent quelques observations sur ce que le roi devait être instruit d'abord de son départ.
— Non, messieurs, dit-elle, le roi me laissait libre de choisir un époux, j'ai pris le Christ, et celui-là seul pouvait le remplacer dans mon cœur. Vous lui direz que je vais à ma noce et que je ne me souviendrai de lui
que dans mes prières. Mon père, ajouta-t-elle en remettant à l'aumônier son anneau de mariage, voici ce que je n'ai plus le droit de porter.
— Hélas ! madame, répliqua le prêtre, je voudrais pouvoir vous le rendre ; mais vous aviez contre vous M. le Dauphin, les ministres, la famille royale tout entière. En ma conscience de sujet, j'ai dû faire ce que j'ai fait.
Le brave prêtre oubliait madame de Pompadour et une liaison de dix années à rompre. C'est dire qu'il oubliait l'essentiel.
Renée monta en voiture et partit ; elle voulait partir seule, le prêtre l'accompagna. Quand elle eut franchi la grille de la cour, elle se laissa tomber dans le fond du carrosse et éclata en sanglots.
Quelques mois plus tard, une jeune religieuse, pâle, souffrante, se tenait à sa fenêtre, au couvent des Hospitalières dont nous avons déjà parlé. Le soleil se couchait derrière les arbres; elle découvrait toute la vallée, et son œil se reposait avec un mélancolique bonheur sur cette scène de paix et de repos. La petite
maison de madame deBoisrichard montrait ses jasmins et ses clématites; un dernier rayon tombait sur le toit de chaume, comme le dernier soupir d'une àme souffrante. Les troupeaux rentraient au logis ; la petite chanson du pâtre retentissait derrière les haies d'aubépines et d'alisiers. Renée suivait de l'œil le sentier qui tant de fois la conduisit près de sa tante chérie, se perdant et reparaissant à travers les massifs, tandis que les tours du château dominaient les maisons du village, et que la flèche de l'église portait la croix dans les airs. Elle contempla quelques minutes ce tableau renouvelé tous les jours et toujours cher à ses souvenirs.
— Mon Dieu, dit-elle, je vous remercie; vous m'avez donné le courage de revenir ici, au port, au pays natal ; soyez béni, mon Dieu ! Protégez la France, protégez le roi, protégez mon fils, et accordez-moi la grâce de vivre oubliée où j'ai vécu si longtemps heureuse !
Dieu, le repos et l'oubli, c'est le dernier vœu des cœurs brisés»
Louis-René de Bourbon prit les ordres, et parut dans le monde sous le nom de l'abbé de Bourbon.