‹ Renée MauperinChapitre 2 sur 9 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

trente dernières années Font faite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer le jeune homme moderne tel que le font au sortir du collège, depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne du parlementarisme.

Edmond de Goncourt.

Ce 24 janvier 1875.

— Vous n'aimez pas le monde, mademoiselle ?

— Vous ne le direz pas? J'y avale ma langue... Voilà l'effet que me fait le monde, à moi. Peutêtre ça tient à ce que je n'ai pas eu de chance. Je suis tombée sur des jeunes gens sérieux, des amis à mon frère, des jeunes gens à citations, comme je les appelle. Les jeunes personnes, on ne peut leur parler que du dernier sermon qu'elles ont entendu, du dernier morceau de piano qu'elles ont étudié, ou de la dernière robe qu'elles ont mise : c'est borné, l'entretien avec mes contemporaines.

— Vous restez, je crois, toute l'année à la campagne, mademoiselle ?

— Oui. Oh ! nous sommes si près de Paris. Est-ce joli, ce qu'on a joué à l'Opéra- Comique ces jours-ci? Avez- vous vu?

— Oui, mademoiselle, charmant, une musique d'une maestria... Il y avait tout Paris à la pre-

mière représentation. Je vous dirai que je ne vais qu'aux premières.

— Figurez-vous que c'est le seul spectacle où on me mène, l'Opéra-Comique, avec les Français, et encore, aux Français, quand on y joue des chefs-d'œuvre. C'est moi qui trouve ça tannant, les chefs-d'œuvre! Penser qu'on me défend le Palais-Royal ! Je lis les pièces, par exemple. J'ai passé un temps à apprendre les Saltimbanques par cœur. Vous pouvez aller partout, vous; vous êtes bien heureux. L'autre soir, il y a eu une discussion entre ma sœur et mon beau-frère, pour le bal de l'Opéra. Est-ce vrai que c'est impossible d'y aller?

— Impossible, mademoiselle? Mon Dieu...

— Voyons, si vous étiez marié, est-ce que

riez votre femme, une fois, pour voir?

— Sij'étais marié, mademoiselle, je n'y mènerais même pas...

— Votre belle-mère, n'est-ce pas? C'est si affreux, vraiment?

— Mais, mademoiselle, il y a d'abord une composition...

— Panachée? Je connais ça. Mais c'est partout. On va bien à la Marche 1 Et il y en a là une composition. Dieu merci! des dames... un peu drôles... qui boivent du Champagne dans les calèches. Et le bois de Boulogne, donc ! Que c'est bêle d'être jeune personne, vous ne trouvez pas?

— Par exemple, mademoiselle! Pourquoi donc? Je trouve, au contraire...

— Je voudrais vous y voir ! Vous verriez ce que c'est que cette scie-là, la scie d'être convenable! Tenez, nous dansons, n'est-ce pas? Vous croyez que nous pouvons causer avec notre danseur ? Oui, non, non, oui, voilà tout ! Il faut pincer le monosyllabe tout le temps. C'est convenable ! Voilà l'agrément de notre existence. Et, pour tout, c'est comme ça. Ce qui est très convenable, c'est de faire la grue. Moi, je ne sais pas. Et puis de rester à bavardichonner avec les personnes de son sexe... Quand on a le malheur de les lâcher pour la société des hommes, j'ai été assez grondée pour çà par maman ! Une chose encore qui n'est pas convenable du tout, c'est de lire. Il n'y a que deux ans qu'on me permet les feuilletons dans le journal. Il y a dans les Faits divers des crimes qu'on me fait sauter : ils ne sont pas assez convenables. C'est comme les talents d'agrément qu'on nous permet. 11 ne faut pas que ça dépasse une certaine petite moyenne : au delà du morceau à quatre mains et de la mine de plomb, ça devient du genre, de la pose. Tenez! je fais de l'huile, moi; ça désole ma famille. Je ne devrais peindre que des roses à l'aquarelle. Mais il y a du courant ici n'est-ce pas? On a peine à se tenir.

Ceci était dit dans un bras de la Seine, entre la Brielie et l'île Saint-Denis.

La jeune fille et le jeune homme qui causaient ainsi étaient dans l'eau. Las de nager, entraînés par le courant, ils s'étaient accrochés à une corde amarrant un des gras bateaux qui bordaient la rive de l'île. La force de l'eau les balançait tous deux doucement, au bout de la corde tendue et tremblante. Ils enfonçaient un peu, puis remontaient. L'eau battait la poitrine de la jeune fille, s'élevait dans sa robe de laine jusqu'à son cou. lui jetait par derrière une petite vague qui n'était, un moment après, qu'une goutte de rosée prête à tomber du bout de son oreille. Attachée un peu plus haut que le jeune homme, elle avait les bras en l'air, les poignets retournés pour mieux tenir la corde, le dos contre le bois noir du bateau. Un instinct de pudeur faisait fuir à tout moment son corps devant le corps du jeune homme, chassé contre elle par le courant. Elle ressemblait ainsi, dans sa pose suspendue et fuyante, à ces divinités de la mer enroulées par les sculpteurs aux flancs des galères. Un petit tremblement, qui lui venait du mouvement de la rivière et du froid du bain, lui donnait quelque chose de l'ondulation de ht au.

— Ah ! voilà par exemple, reprit- elle, ce qui ne doit pas être convenable du tout, de nager

avec vous. Nous serions aux bains de mer, ce serait bien différent. Nous aurions des costumes absolument comme ça. Nous descendrions d'une cabine comme nous sommes descendus de la maison. Nous aurions marché sur la plage comme nous avons marché sur la berge. Nous serions dans leau jusque-là comme ici. La vague nous roulerait de la même façon que ce courant. Mais ce ne serait plus du tout la même chose, plus du tout : l'eau de la Seine n'est pas convenable ! Tiens ! je commence à avoir une faim. Et vous?

— Mais, mademoiselle, je crois que je ferai honneur au dîner.

— Ah! je vous préviens, je mange.

— Comment cela, mademoiselle?

— Oui, je manque de poésie à l'heure des repas. Je vous cacherais que j'ai un estomac, que je vous tromperais. Vous êtes du même cercle que mon beau-frère?

— Oui, mademoiselle, je suis du même cercle que M. Davarande.

— Avez-vous beaucoup de gens mariés à votre cercle?

— Mais beaucoup, mademoiselle.

— C'est singulier. Je ne m'explique pas comment un homme se marie. Si j'avais été homme, il me semble que je n'aurais jamais pensé à me marier.

12 RENÉE MA UTERIN

— Heureusement que vous êtes femme, mademoiselle !

— Ah ! oui, voilà encore un de nos malheurs : nous ne pouvons pas rester garçons, nous autres. Mais voulez-vous me dire pourquoi on se met d'un cercle quand on est marié?

— Mais, mademoiselle, il faut être d'un cercle, d'abord, à Paris. Tout homme un peu bien... quand ce ne serait que pour y aller fumer.

— Comment! il y a donc encore des femmes sans compartiment pour les fumeurs? Moi, je permettrais... je permettrais la pipe d'un sou!

— Avez-vous des voisins, mademoiselle?

— Oh ! nous voisinons très peu. H y a les Bourjot, à Sannois, où nous allons quelquefois.

— Ah ! les Bourjot. Mais, ici, il ne doit y avoir personne à voir ?

— Oh ! il y a le curé. Ah ! ah! la première fois qu'il a dîné à la maison, il a avalé son rincebouche! Ah! c'est méchant ce que je dis là! Un si brave homme, qui m'apporte toujours des bouquets.

— Vous montez à cheval, mademoiselle? Ce doit être pour vous une grande distraction.

— Oui, j'adore ça. C'est mon grand plaisir. Il me semble que je ne pourrais pas m'en passer. Ce que j'aime surtout, c'est une chasse à courre. J'ai été élevée là-dedans, dans le pays de papa. Oh ! je suis une enragée. Savez-vous que je

RENEE MAUPERLX 13

suis restée un jour sept heures à cheval sans descendre?

— Oh! je sais ce que c'est, mademoiselle. Je chasse à courre tous les ans, dans le Perche, avec la meute de M. de Beaulieu Vous en avez peut-être entendu parler? une meute qu'il a fait venir d'Angleterre. Nous avons eu Tannée dernière trois curées chaudes admirables. Vous avez ici les chasses de Chantilly.

— Je n'en manque pas une avec papa... La dernière fois, voyez-vous, c'a été superbe. Il v a eu un moment, quand tout le monde s'est rejoint. . . il y avait bien quarante chevaux... vous savez, ça les excite d'être ensemble... on est parti d'un train de galop, je ne vous dis que ça! C'est ce jour-là que nous avons eu un si beau coucher de soleil dans l'étang. L'air, le vent dans les cheveux, les chiens, les fanfares, les arbres qui vous volent devant les yeux : c'est comme si on était grise! Dans ces moments-là. je suis brave, mais brave !

— Dans ces momenls-là seulement, mademoiselle?

— Oh! mon Dieu, oui, seulement à cheval; car, à pied, je vous dirai que j'ai très peur la nuit, que }? n'aime pas du tout, le tonnerre, et que je suis joliment contente qu'il y ait trois personnes qui nous manquent ce soir à dîner.

— Et pourquoi, mademoiselle?

— Nous aurions été treize! C'est moi

qui

aurais fait des bassesses pour avoir un quatorzième, vous auriez vu! Ah! voilà mon frère avec Denoisel, qui vont nous amener le bateau. Regardez donc comme c'est beau d'ici, tout ça, à cette heure-ci.

Et d'un regard elle indiqua la Seine, les deux rives, le ciel.

De petits nuages jouaient et roulaient à l'horizon, violets, gris, argentés, avec des éclairs de blanc à leur cime qui semblaient mettre au bas du ciel l'écume du bord des mers. De là se levait le ciel infini et bleu, profond et clair, splendide et déjà pâlissant, comme à l'heure où les étoiles commencent à s'allumer derrière le jour. Tout en haut, deux ou trois nuages planaient, solides, immobiles, suspendus. Une immense lumière coulait sur l'eau, dormait ici, étincelait là. faisait trembler des moires d'argent dans l'ombre des bateaux, touchait un mât, la tête d'un gouvernail, accrochait au passage le madras orange ou la casaque rose d'une laveuse.

La campagne, le faubourg et la banlieue se mêlaient sur les deux rives. Des lignes de peupliers se montraient entre les maisons espacées comme au bout d'une ville qui finit. Il y avait des masures basses, des enclos de planches, des jardins, des volets verts, des commerces de vins peints en rouge, des acacias devant les portes,

RENÉE MAUPERIN lo

de vieilles tonnelles affaissées d'un côté, des bouts de mur blanc qui aveuglaient; puis des lignes sèches de fabriques, des architectures de brique, des toits de tuile, des couvertures de zinc, des cloches d'ateliers. Des fumées montaient tout droit des usines, et leurs ombres tombaient dans Feau comme des ombres de colonnes. Sur une cheminée était écrit : Tabac. Sur une façade en gravois on lisait : Doremus, dit Labiche, relayeur de bateaux. Au-dessus d'un canal encombré de chalands, un pont tournant dressait en l'air ses deux bras noirs. Des pêcheurs jetaient et retiraient leurs lignes. Des roues criaient, des charrettes allaient et venaient. Des cordes de halage rasaient le chemin rouillé, durci, noirci de toutes couleurs par les décharges de charbon, les résidus de minerais, les dépôts de produits chimiques. Des fabriques de bougies, des fabriques de glucose, des féculeries, des raffineries semées sur le quai au milieu de maigres verdures, il sortait une vague odeur de graisse et de sucre qu'emportaient les émanations de l'eau et les senteurs du goudron. Des tapages de fonderies, des sifflets de machines à vapeur déchiraient à tout instant le silence de la rivière. C'était à la fois Asnières, Saardam et Puteaux, un de ces paysages parisiens des bords de la Seine, tels que les peint Hervier, sales et rayonnants, misérables et gais, populaires et vivants, où la Nature passe

çà et là, entre la bâtisse, le travail et l'industrie, comme un brin d'herbe entre les doigts d'un homme.

— N'est-ce pas, c'est beau?

— Mon Dieu, mademoiselle, franchement, ça ne m'enthousiasme pas. C'est beau, jusqu'à un certain point.

— Si, c'est beau î je vous assure que c'est beau. Il y a eu à l'Exposition, il y a deux ans, un effet dans ce genre-là. Ah ! je ne sais plus. C'était ça. Moi, il y a des choses que je sens.

— Ah ! vous êtes une nature artiste, mademoiselle.

— Ouf! fit à ce mot l'interlocutrice du jeune homme avec une intonation comique.

Et elle se précipita dans l'eau. Quand elle reparut, elle se mit à nager vers la barque qui venait à sa rencontre. Ses cheveux, qui s'étaient dénoués, trempaient en flottant à demi derrière elle : elle les secouait pour en faire jaillir des gouttes d'eau.

Le soir venait. Le ciel se rayait lentement de rose. Un souffle s'était levé sur la rivière. Au haut des arbres, les feuilles frissonnaient. Un petit moulin qui servait d'enseigne à la porte d'un cabaret commençait à tourner.

Comme la nageuse abordait à l'escalier placé à l'arrière de la barque :

RENEE MAEPERIN 17

— Eh ! bien, Renée, comment avez-vous trouvé l'eau"? lui dit un des rameurs.

— Mais bonne, je vous remercie, Denoisel.

— Tu es gentille, par exemple, lui dit l'autre, tu vas au diable. J'étais presque inquiet. Et Reverchon? Ah! oui, le voilà.

Charles-Louis Mauperin était né en 1787. Fils d'un avocat renommé et honoré dans la Lorraine et le Barrois, il entrait au service à l'âge de seize ans, en qualité d'élève à l'École militaire de Fontainebleau. Nommé sous-lieutenant au 35 régiment d'infanterie de ligne, puis lieutenant au même corps, il se signalait en Italie par un courage à toute épreuve. Au combat de Pordenone, déjà blessé, entouré par une masse de cavalerie ennemie et sommé de mettre bas les armes, il répondait à la sommation en ordonnant de charger l'ennemi, tuait de sa main un des cavaliers qui le menaçaient et s'ouvrait un passage avec ses hommes lorsque, succombant au nombre, frappé à la tète de deux nouveaux coups de sabre, il tombait dans son sang et était laissé pour mort. De capitaine au 2e régiment de la Méditerranée, il passait capitaine aide de camp du général Roussel d'Hurbal, et faisait avec lui la cam-

pagne de Russie où il avait l'épaule droite cassée d'un coup de feu le lendemain de la bataille de la Moskova. A vingt-six ans, en 1813, il était officier delà Légion d'honneuretchef d'escadron. Dans l'armée on le comptait parmi les jeunes officiers supérieurs qui avaient le plus bel avenir, lorsque la bataille de AYaterloo brisait son épée et ses espérances. Mis en demi-solde, il entrait avec les colonels Sauset et Maziau dans la conspiration bonapartiste du Bazar français. Condamné à mort par contumace, comme membre du comité directeur, par la Chambre des pairs constituée en cour de justice, il était caché par des amis qui l'embarquaient pour l'Amérique. Pendant la traversée, ne sachant comment occuper l'activité de sa tête, il étudiait pour un compagnon de voyage qui allait se faire recevoir médecin en Amérique, et passait en arrivant ses examens pour lui. Au bout de deux ans de séjour aux États-Unis, la fraternelle amitié et la haute influence de camarades rentrés dans le service actif lui obtenaient sa grâce et sa rentrée en France. Il revenaitet allait habiter, dans la petite ville de Bourmont, la maison de famille où demeurait sa mère. Cette mère était une excellente vieille femme comme en faisait le xvme siècle en province, ayant le mot pour rire et n'ayant pas peur d'un doigt de vin. Son fils l'adorait. Il la retrouva malade d'une maladie qui lui avait fait défendre

RENÉE MAUPERIX 19

par les médecins tous les excitants : il renonçait au vin, aux liqueurs, au café, pour ne pas la tenter et faire sa privation plus douce en la partageant. Ce fut par condescendance pour elle, par pieux respect pour ses désirs de malade, qu'il se maria. Il épousa sans grand goût une cousine désignée au choix de sa mère par une mitoyenneté de propriété, par des terres bout à bout, par tout ce qui renoue et recroise , en province, les familles et les fortunes.

Sa mère morte, à l'étroit dans cette petite ville où rien ne le retenait plus, M. Mauperin, auquel le séjour de Paris était interdit, vendait la maison de Bourmont, les petits terrages qu'il avait dans le pays, à l'exception d'une ferme à Villacourt, et allait vivre avec sa jeune femme dans une grande propriété qu'il achetait au fond du Bassigny, à Morimond. Il eut là les restes de la grande abbaye, un morceau de terre digne du nom que lui avaient donné les moines : Mort-aamonde, un coin de nature agreste et magnifique finissant à un étang de cent arpents et à une forêt de chênes qui n'avait plus d'âge, des prés serrés dans des canaux de pierre de taille où l'eau vive coulait sous des berceauxd'arbres, une végétation de désert abandonnée à elle-même depuis la Révolution, des sources dans des ombres, des fleurs sauvages, des sentiers de bêtes, des ruines de bâtiments. Çà et là des pierres

20 RENÉE MAUPERLN

survivaient. Il restait la porte, les bancs où l'on donnait la soupe aux mendiants ; ici, l'abside d'une chapelle sans toit, là, les sept étages de murs à la Montreuil. Le pavillon de l'entrée, bâti au commencement du siècle dernier, était seul encore debout, entier, presque intact : ce fut ià que M. Mauperin s'établit.

Il y vécut jusqu'en 1830, solitaire et abîmé dans l'étude, plongé dans la lecture, en tirant une éducation immense, un savoir en tous sens, se remplissant des historiens, des philosophes, des politiques, et fouillant à fond toutes les sciences industrielles. Il ne quittait ses livres que pour prendre l'air, se rafraîchir la tête, se lasser le corps par des promenades de six lieues à travers champs ou à travers bois. On avait dans le pays l'habitude de le voir aller ainsi : de loin les paysans reconnaissaient son pas, sa longue redingote boutonnée, ses grandes jambes d'officier de cavalerie, sa tète qu'il penchait un peu, le paisceau arraché à une vigne qu'il lui servait de canne.

De cette vie laborieuse et cachée, M. Mauperin sortait à l'époque des élections : il paraissait alors sur tous les points du département. Il courait en carriole, il enflammait au feu de sa voix de soldat les réunions d'électeurs, il commandait la charge sur les candidats de l'administration : c'était encore la guerre pour lui. Puis, l'élection faite,

quittant Chaumont, il revenait à ses habitudes et rentrait dans l'obscure tranquillité de ses études. Deux enfants lui venaient, un garçon en 182G, une fille en 1827. La révolution de 1830 arrivait; il était nommé député. 11 arrivait à la Chambre avec des théories américaines quile rapprochaient d'Armand Carrel. Sa parole vive, brusque, martiale, et toute pleine de choses, faisait sensation, il devenait un des inspirateurs du National, dont il avait été un des premiers actionnaires, et lui soufflait des articles d'attaque sur le budget, sur les finances. Les Tuileries lui faisaient des avances; d'anciens camarades, devenus aides de camp du nouveau roi, le tâtaient avec la promesse d'une haute position militaire, d'un commandement, d'un avenir pour lequel il était encore assez jeune. Il refusait net. En 1832, il signait la protestation des députés de l'opposition contre les mots : sujets du roi, prononcés par M. de Monlalivet, et il bataillait contre le système jusqu'en 1835.

Cette année-là, sa femme lui donnait un enfant, une petite fille, dont la venue lui remuait les entrailles. Ses deux premiers enfantsne lui avaient donné qu'une joie froide, un bonheur sans égayement; quelque chose leur avait manqué, qui fait l'épanouissement d'un père et le rire d'un foyer. Tous deux s'étaient fait aimer de ME. Mauperin sans s'en faire adorer. L'espérance du père de se

réjouir en eux avait été déçue. Au lieu du fils qu'il avait rêvé, bien enfant, un gamin, un polisson, un de ces jolis diables dans lesquels les vieux militaires retrouvent la jeunesse de leur sang- et comme le bruit de la poudre. M. Mauperin avait eu affaire à un marmot raisonnable, à un petit garçon bien sage, « à une demoiselle », comme il disait : et c'avait été pour lui une grande tristesse, mêlée de quelque honte, d'avoir pour héritier ce petit homme qui ne cassait pas ses joujoux. Avec sa fille, If. Mauperin avait eu le même ennui : elle était de ces petites filles qui naissent femmes. Elle semblait jouer avec lui pour l'amuser. A peine si elle avait eu une enfance. A cinq ans, quand un monsieur venait voir son père, elle courait se laver les mains. Il fallait l'embrasser à certaines places : on eût dit qu'elle était venue au monde avec la crainte d'être chiffonnée par les caresses et le cœur d'un père.

Ainsi refoulées, longuement amassées et concentrées, toutes les tendresses de M. Mauperin allèrent au berceau de la nouvelle venue qu'il avait appelée Renée, du nom lorrain de sa mère. Il passait ses journées avec sa petite Renée en bêtises divines. A tout moment il lui ôtait son bonnet pour voir ses petits cheveux de soie. Il lui apprenait de petites grimaces qui le ravissaient. Il lui montrait à faire voir sa graisse en pinçant avec ses petitsdoigtslachairdeses petites cuisses.

RENEE MAUPERTN 23

Il se couchait à côté d'elle sur le tapis où elle se roulait, à demi nue, avec la jolie inconscience des enfants. La nuit, il se relevait pour la regarder dormir et passait des heures à écouter ce premier souffle de la vie, pareil à l'haleine d'une fleur. Quand elle s'éveillait, il venait lui prendre son premier sourire, ce sourire des toutes petites filles qui sort de la nuit comme d'un paradis. Son bonheur, à tout instant, se fondait en délices : il lui semblait aimer un petit ange.

Quelles joies il avait avec elle à Morimond ! Il la traînait autour de la maison, dans une petite voiture et, à chaque pas, il se retournait pour la voir criant à force de rire, du soleil sur la joue, son petit pied rose, souple et tordu, dans sa main. Ou bien il l'emportait dans ses promenades. Il allait jusqu'à un village, faisait envoyer par 1\ nfant des baisers aux gens qui le saluaient, entrait chez un fermier auquel il montrait les belles rjuenattes de sa fille. Dans la route, souvent l'enfant s'endormait dans ses bras comme dans des bras de nourrice.

D'autres fois, il remmenait dans la forêt, et là, sous les arbres pleins de rouges-gorges et de rossignols, à ces heures de la fin du jour où il y a des voix dans les bois au-dessus des chemins, il ressentait d'ineffables douceurs à entendre son enfant pénétrée de tout ce bruit dans lequel il marchait, chercher des sons, murmurer, bégayer, comme

pour répondre aux oiseaux et parler au ciel qui chantait.

MmeMauperin, elle, n'avait point sibien accueilli cette dernière fille. Bonne femme, bonne mère, Mrae Mauperin était dévorée de cet orgueil de la province, l'orgueil de l'argent. Elle s'était arrangée pour avoir deux enfants; le troisième était mal venu d'elle, comme dérangeant la fortune des deux autres, comme rognant surtout la part de son fils. La division des terres réunies, le partage des biens amassés, et par là une déchéance future de position sociale, une diminution de la famille dansl'avenir, voilà ce que cette petite fille représentait à sa mère.

M. Mauperin bientôt n'eut plus de repos : la mère de famille sans cesse donna l'assaut à l'homme politique, rappelant au père qu'il se devait à la fortune de ses enfants. Elle essayait de le détacher de ses amis, de son parti, de sa fidélité à ses idées. Elle se riait de ses nigauderies. qui l'empêchaient de tirer parti de sa position. Ce furent tous les jours des attaques, des obsessions, des reproches, la terrible bataille du pot-aufeu contre une conscience de député de l'opposition. A la fin, M. Mauperin demandait à sa femme deux mois de trêve et de réflexion ; lui aussi voulait que sa Renée fût riche. Au bout des deux mois, il envoyait sa démission à la Chambre et venait établir à la Briche une raffinerie de sucre.

Il y avait vingt ans de cela. Les enfants avaient grandi, lamaison avait prospéré. M. Mauperin faisait dans sa raffinerie d'excellentes affaires. Son fils était avocat. Sa première fille était mariée. La dot de Renée était prête.

On était rentré au rez-de-chaussée de la ma ison. Dans un coin du salon, tendu de perse et fleuri de bouquets des champs qui jaillissaient de petites bottes accrochées surlatenture, Henri Mauperin, Denoisel et Reverchon causaient. Près de la cheminée, Mm0 Mauperin recevait, avec de grandes démonstrations d'affection, songendreet sa fille, M. etMmoDavarande, qui venaient d'arriver. Elle se croyait obligée, dans la circonstance présente, de déployer les tendresses de la famille et de donner une représentation de son cœur de mère.

Le froufrou des embrassades de Mme Mauperin et de Mme Davarande était à peine fini qu'un vieux petit monsieur, qui était entré doucement dans le salon, dit bonjour des yeux à Mmo Mauperin en passant devant elle et alla droit au groupe dont faisait partie Denoisel.

Ce petit monsieur avait un habit noir, et des favoris blancs. Il portait un carton sous le bras.

— Connais-tu cela ? dit-il à Denoisel en l'entrai-

nant dans une embrasure de fenêtre et en lui entrouvrant à moitié son carton.

— Ça?... Je ne connais que ça... C'est la

Balançoire mystérieuse gravée d'après La-

vreince... »

Le petit monsieur sourit : « Oui, mais regarde. » Et il entrouvrit encore son carton, mais de façon que Danoisel n'y pût mettre absolument que le nez.

— Avant le flot... Elle est avant le flot ! voistu?

— Parfaitement.

— Et des marges ! un brillant, hein ! Ils ne me l'ont pas donnée, va, les brigands ! Ça m'a été poussé !... et par une femme encore...

— Bah!

— Une cocotte. . . qui demandait à voir, chaque fois que je mettais dessus. Ce gredin de commissaire-priseur disait toujours : « Passez à madame... )> Enfin, à cent trente-cinq francs... Oh! je ne l'aurais pas payée un sou de plus.

— Je crois bien. Si j'avais su ça, moi qui en connais une épreuve comme ça, toute pareille, chez Spindler, le peintre, et à plus grandes marges. Il ne tient pas au Louis XVI, Spindler. Je n'aurais eu qu'à lui demander.

— Sapristi ! et avant le flot, comme la mienne ! Tu es bien sûr?

— Avant le flot, avant même... Oui, elle est

d'un état moins avancé que la vôtre. Elle est avant...

Et la phrase qu'acheva Denoisel à l'oreille du vieillard mit sur le visage de celui-ci le rouge du plaisir, à ses lèvres une mouillure de salive.

En ce moment, M . Mauperin entra dans le salon avec sa fille. Il lui donnait le bras. Elle, la tète un peuen arrière, paresseuseetcàline, s'appuyaitsur son bras et frottait doucement, comme un enfant qui se fait porter, ses cheveux à sa manche.

— Bonjour, toi, dit-elle, et elle embrassa sa sœur. Puis elle tendit le front à sa mère, secoua la main de son beau-frère, et courant à l'homme au carton : « Peut-on voir, parrain ?

— Non, filleule, vous n'êtes pas encore assez grande. Et il lui donna sur la joue une petite tape d'amitié.

— Ah! c'est toujours comme cela, ce que vous achetez ! » dit Renée en tournant le dos au vieillard qui renouait les cordons de son carton avec les rosettes, savantes, familières aux doigts des collectionneurs d'estampes.

— Eh ! bien, qu'est-ce qu'on m'apprend? s'écria tout à coup, en se tournant vers sa fille, madame Mauperin qui avait fait asseoir Reverchon sur une chaise tout près d'elle, si près que ses gestes et sa robe le touchaient, le caressaient presque. Vous avez été emportés par le courant? Tl y a eu du danger, je suis sûre! Oh! cette rivière! Je ne

comprends pas vraiment que M. Mauperin permette...

— Madame Mauperin, répondit M. Mauperin qui feuilletait avec sa tille un album sur une table, je ne permets rien, je tolère.

— Lâche ! dit tout bas mademoiselle Mauperin à son père.

— Mais je t'assure, maman, — c'était Henri Mauperin qui intervenait, — je t'assure qu'il n'y avait aucun danger. Ils ont été un peu entraînés par le courant. Ils ont mieux aimé s'accrocher à un bateau que de descendre à un quart de lieue. Voilà tout! Tu vois.

— Tu me rassures, dit madame Mauperin sur le visage de laquelle la sérénité était redescendue à chaque mot de son fils. Je te sais si prudent ! Mais, voyez-vous, monsieur Reverchon, elle est si folle, notre chère Renée ! J'ai toujours peur. Oh î tenez, elle a encore de leau sur les cheveux. Viens que je t'essuie.

— Monsieur Dardouillet! annonça un domestique.

— Un de nos voisins, dit à mi-voix madame Mauperin à Reverchon.

— Eh I bien, où en sommes-nous? demanda M. Mauperin au nouveau venu en lui serrant la main.

— Ça marche, ça marche ! Trois cents nouveaux jalons aujourd'hui.

— Trois cents?

— Trois cents. Je crois que ce ne sera pas mal. Voyez-vous, de la serre, je coupe droit à la pièce d'eau, à cause de la vue. Quarante-cinq ou quarante-sept centimètres de pente, pas plus. Si nous étions sur le terrain, je n'aurais point besoin de vous expliquer. De l'autre côté, vous savez, je remonte l'allée d'un mètre. Quand cela sera fait, monsieur Mauperin, savez-vous qu'il n'y aura pas un pouce de ma propriété qui n'ait été retourné î

— Mais quand planterez-vous donc, monsieur Dardouillet? demanda mademoiselle Mauperin. Voilà trois ans que je vous vois mettre des ouvriers dans votre jardin : est-ce que vous n'v mettrez pas un jour des arbres?

— Oh ! les arbres, mademoiselle, ce n'est rien. Il est toujours temps ; le plus pressé d'abord : le dessin du terrain, les vallonnements, et puis après des arbres, si on veut.

Quelqu'un était entré par une porte ouvrant de ['intérieur de la maison sur le salon. Il avait salué sans qu'on le vît. Il était là sans qu'on s'en aperçût. Il avait une tète honnête et ébouriffée comme un essuie-plume. C'était le caissier de M. Mauperin, M. Bernard.

— Nous y sommes tous. M. Bernard est descendu ! Ah ! bon, dit M. Mauperin en l'apercevant, >i tu faisais servir, madame Mauperin? Ces jeunes gens doivent avoir faim.

30 RENÉE MAUPERLX

Le recueillement du premier appétit était passé. La causerie succédait au silence d'un dîner qui commence, au bruit des cuillers dans les assiettes à soupe.

— Monsieur Reverchon... commença à dire madame Mauperin.

Elle avait fait asseoir le jeune homme à côté d'elle, à sa droite, et l'on eût dit que ses amabilités se frottaient à lui. Elle l'entourait d'attentions, elle l'enveloppait de coquetteries. Elle avait un sourire sur toute la figure et même une voix qui n'était pas sa voix de tous lesjours, une voix de tête qu'elle prenait dans les grandes cérémonies. Son regard allait perpétuellement dujeune homme à son assiette et de son assiette à un domestique. La mère couvait un gendre.

— Monsieur Reverchon, nous avons rencontré dernièrement une personne de vos connaissances, madame de Bonnières. Elle m'a dit un bien de vous, un bien...

— J'ai eu l'honneur de rencontrer madame de Bonnières en Italie. J'ai même été assez heureux pour lui rendre un petit service.

— Vous l'avez délivrée des brigands ? s'écria Renée.

— Non, mademoiselle. C'est beaucoup moins romanesque. Madame de Bonnières avait une difficulté pour une note d'hôtel. Elle se trouvait seule. Je l'ai empêchée d'être trop volée.

— C'est toujours une histoire de voleurs, dit Renée.

— On en ferait une pièce, dit Denoisel, et une pièce neuve : le rabais d'une addition amenant un mariage. Et le joli titre : Le roman d'un quart d'heure... de Rabelais!

— C'est une personne bien aimable que madame de Bonnières, reprit madame Mauperin. Je lui trouve une physionomie. Vous la connaissez, monsieur Barousse ? dit-elle en se tournant vers le parrain de Renée.

— Certainement, madame, très agréable.

— Oh ! parrain elle ressemble à un satyre ! dit Renée. Et le mot lancé, voyant sourire, elle se sentit devenir rouge : Oh ! pour la tête seulement, reprit-elle vivement.

— Voilà ce que j'appelle se rattraper ! dit Denoisel.

— Vous êtes resté longtemps en Italie, monsieur Reverchon? demanda M. Mauperin pour faire diversion.

— Six mois.

— C'est très intéressant, mais on y est bien mal. Je n'ai jamais pu me faire à prendre du café dans des verres.

— L'Italie ? dit Henri Mauperin, c'est pour moi le plus triste voyage, le voyage Je moins pratique. Quelle agriculture ! quel commerce ! Un jour de bal masqué, à Florence, je demandais

32 RENÉE MA.UPERI.X

au garçon dans un restaurant s'ils restaient ouverts toute la nuit. « Oh! non, monsieur, nous aurions trop demor.de. » On ne me l'a pas raconté, je l'ai entendu. Celajugeun pays. Quand on songe à l'Angleterre, à cettepuissance d'initiative collective et individuelle, quand on a vu à Londres ce génie affairé du citoyen anglais, dans le Yorkshire le rendement d'une grande ferme. Voilà un peuple !

— Je suis comme Henri, dit madame Davaran le, l'Angleterre, c'est distingué. Il y a une politesse... Je trouve ça très bien, l'habitude de présenter les gens. C'est comme de vous rendre la monnaie dans du papier. Et puis, ils ont des étoffes qui ont un cachet ! Mon mari m'a rapporté de l'Exposition une robe en popeline. Ah! tu sais, maman, je me suis décidée, tu sais, pour mon mantelet, j'ai été chez Alhéric. C'est très drôle, figure-toi. Il vous fait poser par une demoiselle un mantelet sur les épaules. Et puis il se met à tourner autour de vous, et avec une règle d'ébène il indique les endroits où ça ne va pas en vous touchant à peine, tiens ! des petits coups comme ça qu'il jette : à chaque coup de règle la demoiselle donne un coup de craie. Oh! c'est un homme qui a bien du caractère, cet Alhéric. Et puis c'est le seul, il n'y a que lui; il a un style pour les mantelets ! J'en ai reconnu deux de lui hier aux courses. Par exemple, il est cher.

— Oh ! ces gens-là gagnent ce qu'ils veulent, it Reverchon; Edouard, mon tailleur, vient de e retirer avec trois millions.

— Eh ! bien, c'est très bien, fit M. Barousse, je uis très heureux quand je vois des choses comme a. Ce sont maintenant les travailleurs quiontla Drtune, voilà ! C'est la plus grande révolution lepuis le commencement du monde.

— Oui, dit Denoisel, une révolution qui fait lenser au mot du fameux voleur Chapon : « Le : vol, monsieur le président, c'est le premier com- : merce du monde ! »

— Ça a-t-il été brillant, les courses? demanda ïenée.

— Mais il y avait beaucoup de monde, répondit nadame Davarande.

— Très brillant, mademoiselle, dit Reverchon. Le prix deDiane aété surtout parfaitement couru. Plume-de-Coq, qu'on faisait à 35, a été battu par Basilicate de deux longueurs. C'a été très émouvant. La poule de hacks aussi a été très belle, quoique la piste fût un peu dure.

— Quelle est donc cette dame russe qui attelle toujours à quatre, monsieur Reverchon? demanda madame Davarande.

— Madame de Rissleff. Oh ! elle a des chevaux admirables, de purs Orloff!

— Vous devriez bien vous faire recevoir du Jockey, Jules, pour les courses, fît madame Dava-

rande en se tournant vers son mari. Je trouve cela si commun d'être avec tout le monde! Vraiment, quand on se respecte un peu, une femme, il n'y a que la tribune du Jockey.

— Ah! voilà une croûte aux champignons, dit Barousse, votre Adèle s'est surpassée. C'est un vrai cordon-bleu. Je lui ferai mes compliments en m'en allant.

— Tiens! je croyais que vous n'en mangiez jamais, dit madame Mauperin.

— Je n'en mangeais pas en 1848, je n'en ai pas mangé jusqu'au Deux Décembre. Est-ce que vous croyez que, tout ce temps-là, la police avait le temps de s'occuper de l'inspection des champignons"? Mais depuis le retour de l'ordre...

— Henriette, dit madame Mauperin à madame Davarande, laisse-moi gronder ton mari : il nous néglige. Voilà plus de trois semaines qu'on ne vous a vu. monsieur Davarande.

— Mon Dieu, ma chère mère, si vous saviez tout ce que j'ai eu à faire ! Vous savez que je suis très bien avec Georges. Son père est fort occupé à la Chambre. Comme chef du cabinet, les affaires retombent sur Georges. Il y a mille choses qu'il ne peut faire faire qu'à des personnes de confiance, à des amis. Il y a eu cette grosse affaire, ce début à l'Opéra. Ça a demandé des négociations, des pourparlers, des allées et des venues. Il fallait éviter un conflit entre les deux ministères. Oh !

nous avons été bien occupés tous ces temps-ci. Il est si gentil, que je ne pouvais pas...

— Si gentil? dit Denoisel. Mais il devrait au moins vous payer vos courses de cabriolet. Voilà plus dedeux ans qu'il vous promet une sous-préfecture.

— Mon cher Denoisel, c'est beaucoup plus difficile que vous ne pensez. Et puis, quand on ne veut pas trop s'éloigner de Paris... Au reste, je vous dirai, entre nous, que c'est presque fait. D'ici à un mois, j'ai tout lieu de penser...

— De quels débuts parliez-vous ? demanda Barôusse.

— LaBradizzi, dit Davarande.

— Ah! la Bradizzi ! Étourdissante! fit Revei chon. Elle a surtout des parcours d'une légèreté ! L'autre jour j'ai été clans la loge du directeur sur le théâtre : on nel'entend pas retomber quand elle danse.

— Nous pensions te voir hier soir, Henri, dit madame Davarande à son frère.

— Hier, j'étais à ma conférence, dit Henri.

— Henri avait été nommé rapporteur, dit fièrement madame Mauperin.

— Ah ! lit Denoisel, la conférence d'Aguesseau... Ça va donc toujours, votre petite parlotte? Combien ètes-vous là-dedans?

— Deux cents.

36 RENÉE MAUPERLX

— Et tous hommes d'État? C'est effrayant! De quoi étais-tu rapporteur?

— D'un projet de loi sur la garde nationale.

— Yous ne vous refusez rien, ditDenoisel.

— Je suis sûr que tu ne fais pas partie delà garde nationale, Denoisel? fit M. Barousse.

— Jamais!

— C'est pourtant une institution.

— Les tambours l'affirment, monsieur Barousse.

— Et tu ne votes pas non plus, je parie?

— Sous aucun prétexte.

— Denoisel, je suis fâché de te le dire, tues un mauvais citoyen. C'est dans ton sang, je ne t'en veux pas, mais enfin ça est.

— Mauvais citoyen, commentcela?

— Enfin tu es toujours en opposition avec les lois...

— Moi ?

— Toi... Tiens! sans remonter plus loin, la succession de ton oncle Frédéric... l'héritage que tu as laissé à ses enfants naturels...

— Eh! bien?

— Voilà ce que j'appelle une action illégale, blâmable, déplorable. Qu'est-ce que veut \a, loi? Elle est claire, la loi : elle veut que les enfants nés hors mariage ne puissent pas hériter. Tu ne l'ignorais pas, je te l'avais dit, ton notaire te l'avait dit, le Code te le disait. Qu'est-ce que tu

RENÉE MAUPERIX 37

fais? Tu fais hériter les enfants ! tu envoies promener le Code, l'esprit delà loi. tout! Mais abandonner lafortune d'un oncle dans ces conditionslà, Denoisel, c'est rendre hommage aux mauvaises mœurs, c'est encourager...

— Monsieur Barousse, je sais vos principes làdessus. Mais, qu'est-ce que vous voulez? quand j'ai vu ces trois pauvres gamins, je me suis dit que jamais je ne trouverais bons les cigares que je fumerais avec leur pain. On n'est pas parfait.

— Tout ça, ce n'est pas la loi. Quand la loi dit quelque chose, elle a un but, n'est-ce pas? La loi est contre l'immoralité. Suppose qu'on t'imite...

— N'ayez pas peur, Barousse, dit M. Mauperin en souriant.

— On ne doit jamais donner le mau vais exemple, répliqua sentencieusement Barousse. Et, se retournant vers Denoisel : Comprends-moi bien, Denoisel, je ne t'en estime pas moins pour cela, au contraire, je rends hommage à ton désintéressement; mais, pour dire que tu as bien fait, non! C'est comme ta vie : ta vie n'est pas régulière. On s'occupe, que diable! on fait quelque chose, on entre quelque part, on se met dans un bureau, on paye sa dette à la patrie! Si tu t'y étais mis de bonne heure, avec ton intelligence, tu aurais peut-être maintenant une place de trois ou quatre mille francs.

38 RENÉE MADPERIN

— On m'a offert mieux que ça, monsieur Barousse.

— Plus? dit Barousse.

— Plus, répondit tranquillement Denoisel. Barousse le regarda avec stupéfaction.

— Sérieusement, reprit Denoisel, j'ai eu beaucoup d'avenir... pendant cinq minutes. Vous allez voir. Le 24 février 1848, je ne savais que faire. Quand on a pris les Tuileries le matin, on est dérangé pour toute la journée. 11 me vint l'idée d'aller voir un de mes amis qui était employé dans un ministère, dans un ministère de F autre côté de l'eau. J'arrive au ministère : personne ! Je monte, j'entre dans le cabinet du ministre où travaillait mon ami : pas d'ami. J'allume une cigarette pour l'attendre. Un monsieur entre pendant que je fumais. Il me voit assis : il me croit du ministère. Il était sans chapeau : je le crois de la maison. Il me demande très poliment de lui montrer les aîtres. Je le conduis, nous revenons. Il me donne à écrire quelque chose dont il m'indique le sens : je prends la plume de mon ami, et j'écris. Il me lit, il est enchanté; nous causons : il me trouve de l'orthographe. Il me serre les mains : il s'aperçoit que j'ai des gants... Bref, au bout d'un quart d'heure, il me demandait instamment d'être son secrétaire. C'était le nouveau ministre !

— Et tu n'acceptas pas?

— Mon ami arriva. J'acceptai pour lui. Il est devenu quelque chose comme maître des requêtes au conseil d'État. C'était joli, pourtant, de n'avoir qu'une demi-journée de surnumérariatî

On était au dessert. M. Mauperin avait approché de lui une assiette de petits fours, et sa main y plongeait distraitement.

— Monsieur Mauperin? lui dit sa femme, et elle lui fit un signe des yeux.

— Pardon, ma chère; la symétrie, c'est juste, je n'y pensais plus, et il remit l'assiette en place.

— Vous avez la manie de déranger.

— J'ai eu tort, ma chère, j'ai eu tort. Voyezvous, messieurs, c'est une excellente femme- que ma femme. Mais, quand on touche à sa symétrie... C'est une des religions de ma femme, la symétrie.

— Vous êtes ridicule, monsieur Mauperin, dit madame Mauperin, rougissant d'être prise en flagrant délit de provincialisme, et elle lança à sa fille : Mon Dieu, Renée, comme vous vous tenez ! Tenez-vous donc droite, ma chère enfant. . .

— Bon ! murmura tout bas la jeune fille en se parlant à elle-même, maman se revenge sur moi.

— Messieurs, dit M. Mauperin quand on fut rentré au salon, vous savez qu'on peut fumer. Nous devons cela à mon fils; il a été assez heureux pour obtenir de sa mère.

40 RENÉE MAUPERIX

— Du café, parrain ? demanda Renée à M. Barousse.

— Non, répondit M. Barousse, jene dormirais pas.

— Ici, fit Renée en achevant sa phrase.

— Monsieur Reverchon?

— Jamais, mademoiselle, je vous remercie bien.

Elle allait, elle venait, et la fumée des tasses qu'elle portait lui montait au visage comme un souffle avec la chaleur du café.

« Tout le monde est servi? »

Elle n'attendit pas la réponse.

« Tra tra tra... »

Le piano jeta dans le salon les premières notes d'une polka. Puis s' arrêtant : « Danse-t-on? Si on dansait? Oh! dansons donc !

— Laisse-nous fumer tranquillement, dit M. Mauperin.

— Oui, pépère, et. reprenant vivement sa polka, elle se mita la danser sur son tabouret, en ne tenant à terre que parla pointe des pieds. Elle jouait sans regarder, la tète retournée vers le salon, animée, souriante, le feu de la dansedans les veux et sur les joues, ainsi qu'une petite fille qui fait danser les autres et, tout en jouant, les suit et s'agite avec eux. Elle balançait les épaules. Son corps ondulait comme sous un enlacement, sa taille marquait le rythme. Il y avait dans sa

tcurnure la molle indication d'un pas ébauché. Puis elle se retourna vers le piano ; sa tête se mit àbattredouccmentla mesure ; sesveuxcoururent avec ses mains sur les touches noires et blanches. Penchée sur la musique qu'elle faisait, elle semblait battre les notes ou les caresser, leur parler, les gronder, leur sourire, les bercer, les endorm ir. Elle appuyait sur le tapage ; elle jouait avec la mélodie; elle avait de petits mouvements tendres et de petits gestes passionnés ; elle se baissait et se relevait, et le haut de son peigne d'écaillé à tout moment entrait dans la lumière, puis aussitôt s'éteignait dans le noir de ses cheveux. Les deux bougies du piano, frémissantes au bruit, jetaient un éclair sur son profil ou bien croisaient leurs flammes sur son front, ses joues, son menton. L'ombre de ses boucles d'oreille, deux boules de corail, tremblait sanscesse surla peau de son cou, et les doigts de la jeune fille couraient si vite sur le piano qu'on voyait seulement je ne sais quoi de rose qui volait.

— Et c est d'elle... dit M. Mauperin à Reverchon.

— Elle a pris des leçons de Quidant, ajouta madame Mauperin.

— Na ! c'est fini! Et, quittant le piano, Renée alla se planter devant Denoisel. Contez moi une histoire, Denoisel, pour m'amuser. ce que vous voudrez.

Et elle se tenait debout devant lui, les bras croisés, la tête un peu en arrière, le corps porté sur une jambe, avec un petit air gamin et une sorte de erânerie mutine qui ajoutaient à la grâce un peu cavalière de son costume : elle portait un col de piqué droit, une cravate faite d'un ruban noir: les revers d'un gilet blanc s'abattaient sur sa robe de drap taillée en forme de veste : sa jupe avait sur le devant des poches de paletot.

— Quand ferez-vous vos dents de sagesse, Renée? lui demanda Denoisel.

— Jamais ! Et elle se mit à rire. Eh ! bien, et mon histoire "?

Denoisel regarda si personne ne Técoutait, et, baissant la voix : — Il y avait une fois un papa et une maman qui avaient une petite fille. Le papa et la maman, qui voulaient la marier, faisaient venir des messieurs très bien : mais la petite fille, qui était très bien aussi...

— Ali ! que vous êtes bête ! Je vais travailler, tenez.

Et prenant son ouvrage dans un panier sur une table, elle alla s'asseoir à côté de sa mère.

— Est-ce qu'on ne fait pas le whist, ce soir ? demanda M. Mauperin.

— Mais si. mon ami. dit madame Mauperin, la table est prête. Vous voyez bien : il n'y a que les bougies à allumer.

— Adjugé! cria Denoisel à l'oreille de Ba-

rousse qui commençait à s'endormir au coin de la cheminée avec les dodelinements de tête d'un voyageur en diligence. M. Barousse bondit. Denoisel lui tendit une carte : Le roi de pique ! avant la lettre! Vous êtes demandé au whist.

— Vous n'êtes pas trop fatiguée ce soir, mademoiselle ? dit Reverchon en s'approchant.

— Moi, monsieur? Je danserais toute la nuit ! Voilà comme je suis.

— Vous faites là quelque chose : c'est très joli.

— Ça? Ah ! oui, joli ! c'est un bas. Je tricote pour mes petits malheureux. C'est chaud, voilà tout. Je ne suis pas forte sur l'aiguille, je vous dirai. La broderie, la tapisserie, il faut une attention, au lieu que ça... tenez, ce sont les doigts qui vont; ça se fait tout seul une fois en train ; on est libre de penser au Grand Turc.

— Dis donc, Renée, fit M. Mauperin, c'est drôle : j'ai beau perdre, je ne peux pas me rattraper.

— Ah ! ah ! il est 1res bon, celui-là ; je le retiens pour ma collection, répondit Renée; puis tout à coup : Denoisel ! ici ! voulez-vous venir ici? là... plus près, plus près... Voulez-vous venir... tout de suite, là? Et maintenant, à genoux !

— Es-tu folle ! s'écria madame Mauperin.

— Renée, dit Denoisel, je crois que vous avez juré de me faire manquer mon mariag-e...

— Renée, voyons, voyons ! dit paternellement ML Mauperin de la table de jeu.

— Eh bien! quoi"? dit Renée ; et menaçant en jouant Denoisel d'une paire de ciseaux : D'abord, si vous bousrez !... Denoisel est toujours très mal coiffé : il a les cheveux mal coupés... il a toujours une grande vilaine mèche qui lui tombe sur le front. Ça fait loucher les personnes qui le regardent. Je veux lui couper sa mèche. Bon ! il a peur ! Mais je coupe très bien les cheveux, demandez à papa! Et elle donna, en un instant, deux ou trois coups de ciseaux dans les cheveux de Denoisel, alla à la cheminée, secoua les cheveux dans le foyer, et, se retournant : Si vous croyez que c'était pour vous chiper une mèche !

Elle n'avait point fait attention au coup de coude que son frère lui avait donné en passant. Sa mère, un instant cramoisie, était toute pâle : elle ne s'en était pas aperçue. Son père, sortant du whist, venait à elle avec un air d'embarras et une mine de bouderie : elle lui prit la ciprarette qu'il avait commencée, la porta à ses lèvres, tira une bouiiee. la rejeta bien vite, détourna la tète, toussa, cligna des yeux, et fit: Pouah! que c'est mauvais !

— Mais vraiment. Renée, dit madame Mau-

RENEE MAUREPIN 45

perin d'une voix sévère et désolée, vraiment je ne sais pas. Je ne vous ai jamais vue comme ce soir.

— Le thé! demanda M. Mauperin au domestique qu'il avait sonné.

— Dix heures un quart déjà ! dit madame Davarande, nous n'avons que le temps d'aller au chemin de fer. Renée, fais-moi donner mon chapeau.

Chacun se leva. Barousse, au bruit, se réveilla, et la petite bande des invités de Paris se mit en route pour regagner Saint-Denis.

— Je vous accompagne, dit Denoisel, cela me fera prendre l'air.

Barousse était en avant, donnant le bras à Reverchon. Le ménage Davarande suivait. Henri Mauperin et Denoisel fermaient la marche.

— Pourquoi ne couches-tu pas? Tu t'en irais demain à Paris, se mit à dire Denoisel à Henri.

— Non, répondit Henri, je ne veux pas. J'ai à travailler demain matin. Je ne serais à Paris que tard... ma journée serait perdue.

lis se turent. Des mots de Barousse, faisant à Reverchon l'éloge de Renée, volaient par instants jusqu'à eux dans la nuit.

46 RENEE MAUPERLX

— Dis donc, Denoisel, j'ai peur que ce ne soit cassé, crois-tu?

— Je le crois.

— Ah ! çà, mon cher, veux- tu me dire un peu pourquoi tu t'es prêté à toutes les sottises qui ont passé par la tête de ma sœur, ce soir? Tu as une grande influence sur elle, et...

— Mon petit, dit Denoisel en tirant une bouffée de son cigare, permets-moi d'abord d'ouvrir une parenthèse historique, philosophique et sociale. Nous en avons fini, n'est-ce pas? — quand je dis nous, je dis la majorité du peuple français, — avec les jolies petites demoiselles qui parlaient comme les poupées à ressort, qui disaient papa, maman, et qui. en dansant, ne perdaient jamais de vue les auteurs de leurs jours ? La petite demoiselle enfantine, timide, honteuse, balbutiante, dressée à tout ignorer, ne sachant ni se tenir sur ses jambes, ni s'asseoir sur une chaise, c'est passé, c'est vieux, c'est usé : c'était la demoiselle à marier de l'ancien Gymnase. Aujourd'hui, ce n'est plus ça. Le procédé de culture est changé; c'était un espalier, ça pousse maintenant en plein vent, les jeunes personnes ! On demande à une jeune fille des impressions, des expressions personnelles et naturelles. Elle peut parler, et elle doit parler de tout. C'est passé dans les mœurs. Elle n'est plus tenue de jouer l'ingénuité, mais l'intelligence originale. Pourvu qu'elle brille en

iociété, les parents sont enchantés. Sa mère la nène à des cours. A-t-elle un talent? on le couve, m le chauffe. Au lieu de pauvres coureuses de cachet, on lui donne de vrais maîtres, des proèsseurs du Conservatoire, des peintres qui ont exposé. Elle prend le genre artiste, et on est enchanté de le lui voir prendre. Voyons, est-ce là, )ui ou non. l'éducation des filles dans la bour-

geoisie actuelle?

— Tu conclus ?

— Maintenant, reprit Denoisel sans répondre, nets-moi au beau milieu de cette éducation-là, [ue je ne juge pas, remarque-le, mets-moi un excellent brave homme de père, la bonté et la endresse mêmes, ajoutant à toutes ces émancipations l'encouragement de sa faiblesse et de ion adoration; suppose que ce père ait souri à outes les audaces, à toutes les jolies gamineries l'un garçon dans une femme ; qu'il ait laissé sa ille prendre peu à peu ces qualitésd'homme dans esquelles il retrouve avec orgueil la tournure le son cœur...

— Et c'est toi, toi, mon cher, qui connais si >ien ma sœur, la façon dont elle a été élevée, e genre qu'elle a pris en s'autorisant des gâteies de mon père, tout ce qui enfin la rend i difficile à marier, c'est toi qui, ce soir, la aisses faire un tas d'inconvenances, quand tu touvais, avec ces mots que tu sais lui dire,

48 RENEE MA UTERIN

et que toi seul tu peux lui dire, l'arrêter net?

L'ami auquel Henri Mauperin parlait ainsi, Denoisel, était le fils d'un compatriote, d'un camarade d'école et d'un compagnon d'armes de M. Mauperin. M. Mauperin et son père s'étaient trouvés aux mêmes batailles : ils avaient mêlé leur sang à la même place ; dans la retraite de Russie, ils avaient mordu au même foie de cheval.

Un an après son retour en France, M. Mauperin perdait cet ami, qui lui laissait en mourant la tutelle de son fils. L'enfant retrouvait un père dans son tuteur. Collégien, il passait toutes ses vacances à Morimond, et la maison Mauperin devenait pour lui la famille. Quand M. Mauperin eut des enfants, il sembla au jeune homme qu'il lui avait manqué jusqu'alors un frère et une sœur : il eut le sentiment d'être leur aîné, et redevint enfant pour être enfant avec eux.

Ses préférences allèrentnalurellement à Renée, qui toute petite commença à l'adorer. Déjà elle était vive, entêtée ; lui seul parvenait à la faire écouter et obéir. Lorsqu'elle avait grandi, il avait été l'instituteur de son caractère, le confesseur de son esprit, le maître de ses goûts. Et son influence sur la jeune fille avait crû de jour en jour avec sa familiarité, dans cette maison où il avait sa chambre toujours prête, son couvert

)ujours mis, et où à tout moment il venait paser une semaine.

— Il y a des jours, reprit Henri, où cela n'a as d'inconvénient, les bêtises de ma sœur; lais ce soir, devant ce garçon, ça va faire manuer le mariage, j'en suis sûr! Un parti excelsnt, où il y avait de très belles espérances. Un iune homme très bien sous tous les rapports, larmant, très distingué...

— Tu trouves ? Moi, il m'a fait peur pour ta Bur. Et voilà pourquoi j'ai été avec elle comme i m'as vu ce soir. Cet homme-là, mais c'est la istinction commune, la distinction faite avec la Lilgarité de toutes les élégances ! C'est une affiche s modes, c'est un mannequin de tailleur, au lysique comme au moral ! Rien, il n'y a rien ins un petit bonhomme comme ça! Un mari )ur ta sœur, lui ? Mais comment diable veuxi qu'il la comprenne ? Avec quoi veux-tu qu'il îrçoive ce qu'il y a, sous ses excentricités, de méreux, de noble, de passionné, au fond d'elle? lagines-tu entre eux une'pensée commune ?Mon ieu! ta sœur épouserait n'importe qui, pourvu l'il fût intelligent, qu'il eût un caractère, une srsonnalité, quelque chose capable de dominer i de remuer une nature de femme comme la 3nne, je ne dirais rien. Il y a souvent de grands sfauts, chez un homme, qui font vibrer le cœur

d'une femme. Avec un mauvais sujet, il y aurait encore la ressource qu'elle s'attachât à lui par jalousie : un homme d'ambition et d'affaires comme toi lui donnerait l'occupation, la fièvre, le rêve de son avenir. Mais un petit monsieur comme ça! à perpétuité! Ta sœur serait malheureuse comme les pierres: elle en mourrait. C'est qu'elle n'est pas faite comme les autres, ta sœur, il faut bien se dire ça. C'est une nature élevée, libre, très blagueuse et très tendre. Au fond, c'est une mélancolique tintamarresque.

— Une mélancolique tintamarresque ? Qu'estce que c'est que ça ?

— Je vais te le dire. C'est...

— Henri, dépêche-toi! cria Davarande de l'embarcadère. On monte en wagon, j'ai ton billet.

Monsieur et madame Mauperin étaient dans leur chambre. La pendule venait de sonner mi- I nuit gravement, lentement, comme pour mar- I quer la solennité de cette heure intime et conju- I gale, qui est en même temps le tête-à-tète du mariage et le conseil secret du ménage : heure de transformation et de magie, à la fois bourgeoise et diabolique, qui rappelle Je conte de la

ime métamorphosée en chatte. L'ombre du lit che mystérieusement l'épouse. Le coucher lui te une sorte de charme. Un reste des ensorements de la maîtresse lui revient à cet inst. Sa volonté s'éveille à côté de la volonté ritale qui s'endort. Elle se redresse, elle égraîe, elle gronde, elle boude, elle taquine, elle e. Elle a contre l'homme les caresses et les ps de griffes. L'oreiller lui attribue sa puisce : elle entre dans la nuit comme dans sa ;e.

ladame Mauperin se mettait des papillotes aot la glace éclairée par une seule bougie. 3 était en camisole et en jupon. Sa grosse sonne, au-dessus de laquelle ses petits bras .ient et venaient avec un geste de couronnent, mettait au mur la silhouette fantastique déshabillé de la cinquantaine et faisait tremr sur le papier du fond de la chambre une de ombres corpulentes que semblent dessiner emble, au fond de l'alcôve des vieux ménages, ïmann et Daumier. M. Mauperin était déjà lit.

— Louis I dit madame Mauperin.

— Quoi? dit M. Mauperin, avec l'accent d'inérence, de regret, d'ennui de l'homme qui, yeux encore ouverts, commence à goûter les iceurs de la pose horizontale.

— Oh ! si vous dormez !

52 RENÉE MA UTERIN

— Je ne dors pas du tout. Voyons, quoi ?

— Oh ! mon Dieu, rien. Je trouve que Renée a été ce soir d'une inconvenance... voilà tout. As-tu remarqué ?

— Non. Je n'ai pas fait attention.

— Une lubie ! C'est qu'il n'y a pas la moindre raison. Elle ne t'a rien dit, voyons? Tu ne sais rien ? Car voilà où j'en suis avec vos cachotteries, vos secrets : je suis toujours la dernière à savoir les choses. Mais toi, oh! toi, on te raconte tout. Je suis bien heureuse de n'être pas née jalouse, sais-tu?

M. Mauperin remonta, sans répondre, son drap sur son épaule.

- — Tu dors, décidément, reprit madame Mauperin avec ce ton aigre et désappointé de la femme qui attend une riposte sur son attaque.

— Je t'ai déjà dit que je ne dormais pas.

— Mais vous ne comprenez donc pas, monsieur Mauperin ? Oh ! ces hommes intelligents... c'est curieux ! Ça vous touche assez pourtant, ce sont vos affaires comme les miennes. Voilai encore un mariage manqué., comprenez-vous îl un mariage où il y avait tout : de la fortune,! une famille honorable, tout ! Je connais ces! temps d'arrôt-là dans les mariages. Nous pot* vons en faire notre deuil. Henri m'en a parfc ce soir; le jeune homme ne lui en a rien dit naturellement; c'est un garçon qui sait vivre

lis Henri est persuadé qu'il se retire. Ça se ît, ces choses-là : c'est dans l'air des ris.

— Eh ! bien, il se retirera, qu'est-ce que vous niez que je vous dise ? Et M. Mauperin, se rant sur son séant, allongea ses deux mains sur ; cuisses. Il se retirera. Des jeunes Rever- 3n, ce n'est pas unique, on en retrouve. Au u que des filles comme ma fille...

— Mon Dieu î votre fille... votre fille...

— Vous ne lui rendez pas assez justice, Thé- >e.

— Moi ? Je lui rends toute la justice possible, ulement, je la vois comme elle est, je n'ai > vos yeux, moi. Elle a des défauts, de très inds défauts que vous avez encouragés, oui, us; des caprices, de l'étourderie, comme u e avait dix ans ! Si vous croyez que je ne îffre pas de ses incertitudes, de ses exigences, in tas de choses absurdes, depuis qu'on îrche à la marier î Et puis, une façon d'arran- [* les gens qu'on lui présente ! Elle est terrible ur les entrevues. Voilà une dizaine de prétdus que nous lui voyons éplucher.

A. ces derniers mots de madame Mauperin, un air de vanité paternelle brilla sur le visage M. Mauperin. « Oui, oui, dit-il en souvenir; fait est qu'elle a un esprit diabolique. Te )pelles-tu ce pauvre préfet : « Oh ! un vieux

« coq ! » Je me rappelle comme elle a dit cela tout de suite en le voyant.

— C'est très drôle en effet, et très convenable surtout. Et ça vous fait marier, ces mots-là, crovez-le; ça engage d'autres personnes à se présenter, n'est-ce pas ? Je suis certaine que Renée a dans le monde une réputation de méchanceté. Encore un peu de ce joli esprit-là, vous verrez comme il viendra des demandes pour votre fille ! J'ai marié si facilement Henriette ! Celle-ci, c'est ma croix.

M. Mauperin, qui avait pris sa tabatière sur la table de nuit, paraissait occupé à la faire tourner entre le pouce et l'index.

— Enfin, reprit madame Mauperin, cela la regarde. Quand elle aura trente ans, quand elle aura refusé tout le monde, quand il n'y aura plus personne pour vouloir d'elle, malgré tout ce qu'elle a d'esprit, de bonnes qualités, de tout ce que vous voudrez, elle réfléchira, et vous aussi.

Il y eut une pause. Madame Mauperin laissa à M. Mauperin le temps de croire qu'elle avait fini. Puis, changeant de ton : J'ai maintenant à vous parler de votre fils.

Ici M. Mauperin, courbé jusque-là sous les paroles de sa femme, releva la tête ; il eut un demisourire d'une bonhomie malicieuse.

Il est dans la bourgeoisie, dans la plus haute

comme dans la plus basse, un certain amour maternel qui s'élève jusqu'à la passion et s'abaisse jusqu'à l'idolâtrie. Des mères s'y rencontrent souvent, dont les tendresses se prosternent, dont le cœur est comme agenouillé devant un fils. Ce n'est plus l'amour maternel voilant ses faiblesses, armé de ses droits, jaloux de ses devoirs, soucieux de la hiérarchie et de la discipline de la famille, entouré de respect et d'autorité. L'enfant, approché de la mère par toutes les familiarités, reçoit d'elle des soins qui ressemblent à l'hommage, et des caresses où il y a de la servilité. La mère lui rapporte tous ses rêves ; car il est non seulement l'héritier, mais encore l'avenir de la famille à laquelle il promet les fortunes de la bourgeoisie, ses avancements, ses ascensions progressives de génération en génération. La mèrejouit de ce qu'il est et de ce qu'il sera. Elle l'aime et se glorifie en lui. Elle lui voue ses ambitions et lui donne son culte. Ce fils lui apparaît comme un être supérieur et que ses entrailles s'étonnent d'avoir porté : on dirait qu'au fond d'elle se mêlent confusément les orgueils et les humilités de la mère d'un dieu.

Madame Mauperin était le type de ces mères delabourgeoisie moderne. Les mérites, le visage l'esprit de son fils, étaient pour elle comme une divinité. Sa personne, ses grâces, ce qu'il disait,

RENEE MAUPERIX

ce qu'il faisait lui était sacré. Elle se tenait en contemplation devant lui; les autres, auprès de lui, pour elle, n'étaient pas. Le monde lui semblait commencer et finir à son fils. Il était pour elle la perfection de tout, le plus intelligent, le plus beauet surtout le plus distingué des hommes. Il était myope et portait un lorgnon : elle ne voulait même pas convenir qu'il eût la vue basse.

Quand il était là, elle le regardait parler, s'asseoir, marcher ; elle lui souriait quand il avait le dos tourné. Elle aimait les plis de son habit. Quand il n'était pas là, elle restait souvent des minutes enfoncée dans un fauteuil : une idée d'une douceur infinie éclairait et apaisait peu à peu son visage ; de l'ombre, de la lumière y descendaient à la fois ; son regard était heureux, ses yeux se souvenaient, son cœur semblait revoir. Si on lui parlait à ce moment-là, elle paraissait se réveiller.

Il v avait de l'hérédité dans cette manie d'amour maternel. Madame Mauperin était d'un sang qui avait toujours eu pour son fils des tendresses chaudes, violentes, presque frénétiques. Les mères, dans sa famille, étaient furieusement mères. Sa grand'mère avait laissé une légende dans la Haute-Marne : on disait qu'elle avait défiguré avec un charbon ardent un enfant qu'on trouvait plus beau que le sien. Aux premiers

bobos de son fils, madame Mauperin avait failli devenir folle : elle maudissait tous les enfants bien portants ; elle voulait que Dieu les tuât si son fils mourait. Une fois il fut malade gravement : elle passa quarante-huit nuits sans se coucher ; de fatigue ses jambes enflèrent. Quand il commença à courir, tout lui fut permis. Si l'on venait se plaindre qu'il avait battu les enfants du village, elle disait d'un ton attendri : « Pauvre petit ! »

Puis, l'enfant grandissant, l'âme de la mère commença à marcher devant lui et à remplir déjà d'espérances le chemin de sa vie d'homme. Elle songeait aux héritières du département dont l'âge pourrait plus tard s'accorder avec le sien. Elle le voyait dans des châteaux, à cheval, chassant en habit rouge. Elle s'éblouissait d'illusions et de perspectives.

Vint l'heure du collège, l'heure de la séparation. Madame Mauperin lutta trois mois pour garder son fils, le faire élever près d'elle par un précepteur. Mais M. Mauperin fut inébranlable. Tout ce que madame Mauperin put obtenir de son mari fut le choix du collège : elle choisit le plus doux qu'elle put trouver, un de ces collèges d'enfants riches, à la discipline molle, où l'on mange des meringues en promenade et où les professeurs donnent plus de répétitions que de punitions.

Pendant les sept ans qu'il resta là, madame Mauperin ne passa pas un jour sans venir de Saint-Denis le voir à la récréation d'une heure. La pluie, le froid, la fatigue, le malaise, rien ne l'arrêtait. Au parloir, dans la cour, les autres mères se la montraient. L'enfant l'embrassait, prenait les gâteaux qu'elle lui apportait et, disant qu'il avait un devoir à finir, se dépêchait de retourner jouer. Gela suffisait à sa mère. Elle l'avait vu, il allait bien. Sans cesse elle pensait à sa santé. Elle le chargeait de flanelle. Dans lescongés, elle le bourrait de viande, de filets de bœuf dont elle lui versait tout le jus saignant pour qu'il devînt grand et fort. Elle lui acheta un petit tapis pour qu'il ne fût pas assis trop durement sur les bancs de sa classe. Le collège avait des chambres pour les élèves : elle lui meubla la sienne comme une chambre d'homme. Il eut à douze ans une toilette-commode en palissandre.

L'enfant devint jeune homme, le jeune homme sortit du collège, et la passion de madame Mauperin ne fit que grandir avec toutes les satisfactions que donne aux yeux des mères un grand fils dont la tournure change et dont la barbe naît. Oubliant les fournisseurs dont elle payait les notes, elle était émerveillée de la façon dont son fils s'habillait, se coiffait, se chaussait. Il y avait dans le goût de ce qu'il aimait, dans le luxe de ses habitudes, dans son air, dans sa vie.

RENEE MAUPERLV 59

une élégance devant laquelle elle s'inclinait avec étonnement et ravissement comme si elle n'en était pas la source et la caissière. Le domestique de son fils n'était pas pour elle tout à fait un domestique. Le cheval de son fils n'était pas absolument un cheval : c'était le cheval de son fils. Quand son fils sortait, elle se faisait prévenir pour avoir la satisfaction de le voir monter en voiture et partir.

Chaque jour elle était remplie de ce fils. Sans distraction, sans occupation d'imagination, ne lisant pas, vieillie près de ce mari qui ne lui avait point apporté d'amour et qu'elle avait toujours senti enfermé loin d'elle dans l'étude, la politique, les affaires, n'ayant plus à ses côtés qu'une fille à laquelle elle n'avait jamais donné tout son cœur, elle avait fini par mettre toute sa vie dans la fortune d'Henri, toutes ses vanités dans son avenir.

Et sa seule pensée, sa pensée de toutes les heures du jour et de la nuit, son idée fixe, était de marier ce fils adoré, de le bien marier, de le marier d'une façon assez riche et assez brillante pour que ce mariage la vengeât et la payât des tristesses et de l'obscurité de son existence, de sa vie d'épargne et de solitude, de toutes ses privations de femme et d'épouse.

— Savez-vous seulement l'âge de votre fils,

monsieur Mauperin ? reprit madame Mauperin.

— Henri î mais, ma bonne, Henri doit avoir... Il est de 1826, n'est-ce pas ?

— Oh! c'est bien d'un père, de demander! Oui, 1826,1e 12 juillet 1826.

— Eh ! bien, il a ving-neuf ans. Tiens ! c'est vrai, il a vingt-neuf ans.

— Et vous restez là les bras croisés ! Vous ne vous occupez pas plus de son avenir ! Vous dites : Tiens! il a vingt-neuf ans, comme cela, tranquillement ! Un autre se remuerait, chercherait. Henri n'est pas comme sa sœur, il veut se marier, xivez-vous jamais pensé à lui trouver un parti, une femme ? Pas plus qu'au roi de Prusse ! C'est comme pour votre fille aînée. Je vous demande un peu ce que vous avez fait pour son mariage? Qu'elle trouve, qu'elle ne trouve pas, on aurait dit que ça vous était égal. A-t-il fallu que je vous pousse pour vous faire marcher ! Ah ! vous pouvez vous laver les mains de ce mariage-là : le bonheur de votre fille ne doit pas vous peser sur la conscience ! Sans moi, vous auriez trouvé, n'est-ce pas, un gendre comme M. Davarande! qui adore Henriette, et si homme du monde ! le modèle des maris.

Et madame Mauperin, soufflant la bougie, se glissa dans le lit à côté de M. Maurepin, tourné vers la ruelle et le nez dans le mur.

— Oui, dit-elle encore en s'allongeant sous

RENÉE MAUPERTN 61

les draps, un modèle ! Si vous croyez que beaucoup de gendres auraient les attentions qu'il a pour nous ! Il fait tout pour nous être agréable. Vous lui faites faire gras quand il dîne ici : il ne dit rien. Et d'une complaisance ! J'ai eu besoin de rappareilJer des laines de tapisserie dernièrement...

— Pardon, ma chère amie, de quoi parlonsnous ? Je vous préviens que j'ai un peu envie de dormir ce soir. Ça a commencé par votre fille. Maintenant vous entamez le chapitre des perfections de M. Davarande. Je connais ce chapitre. Nous en avons pour jusqu'à demain matin. Voyons, vous désirez que votre fils se marie, n'est-ce pas ? C'est cela. Eh ! bien, je ne demande pas mieux : marions-le.

— Avec cela qu'on peut compter sur vous pour le marier ! que vous vous donnez du mal, que vous êtes homme à vous déranger!

— Par exemple, cela, ma chère, c'est de l'injustice. Il me semble qu'il n'y a pas plu quinze jours, j'ai fait mes preuves. Aller entendre un opéra d'un ennui ! prendre des glaces le soir, ce que je déteste, causer de la pluie et du beau temps avec un provincial qui criait la dot de sa fille sur les boulevards. Si vous appelez cela ne pas se déranger ! Vous me direz que ça a manqué ? Mais est-ce ma faute, si ce monsieur voulait pour sa fille « un beau

mâle », comme il disait? Est-ce ma faute, à moi tout seul, si notre fils n'a pas la tournure d'un Hercule ?

— Monsieur Mauperin...

— C'est vrai, à la fin ! Je suis coupable de tout, avec vous. Vous me feriez passer pour un égoïste.

— Oh ! mon Dieu, comme tous les hommes !

— Merci pour eux.

— Non, c'est dans votre caractère : il ne faut pas vous en vouloir. Il n'y a que les mères pour se tracasser... Ah! si vous étiez comme moi, si vous aviez à chaque instant devant les yeux tout ce qui peut arriver à un jeune homme... Je sais bien qu'Henri est raisonnable ; mais c'est si tôt fait, un attachement ! une drôlesse, une scélérate, n'importe quoi; ça se voit tous les jours. J'en deviendrais folle! Dis donc, Mauperin, si nous faisions tâter madame Rosières, hein?

Il n'y eut pas de réponse. Madame Mauperin se résigna à se taire, se tourna, se retourna, chercha le sommeil et ne le trouva qu'au jour.

— Ah! çà, où diable vas-tu? disait le matin M. Mauperin à madame Mauperin, qui mettait

devant la glace un mantelet de dentelle noire.

Où je vais? dit madame Mauperm en fixant le mantelet sur une de ses épaules avec une des deux épingles qu'elle avait a la bouche. Est-ce que mon mantelet tombe trop bas ? Regarde donc.

— Non.

Tire un peu.

Mais comme tu es belle ! dit M Mauperm en se reculant et en regardant la toilette de sa femme, une toilette noire de la plus élégante sévérité, d'un bon goût presque austère.

Je vais à Paris.

Tiens! tu vas à Paris? Qu'est-ce que tu

vas faire à Paris ?

Mon Dieu ! que vous êtes donc ennuyeux à toujours demander : Où vas-tu? Qu'est-ce que tu vas faire? Vous voulez le savoir, n est-ce

P8— Mais je te le demande tout bonnement.

Mon ami, je vais me confesser, dit madame Mauperin en baissant les yeux.

M Mauperin resta muet sur le coup. Sa femme avait eu, dans les premiers temps de son mariage, la piété d'une femme qui va tous les dimanches à la messe ; plus tard, elle avait accompagné ses filles au catéchisme : c'était là tous les devoirs reli-ieux qu'il lui aVaitvu accomplir. Depuis dix ansll la sentait à côté de lui indifiérente comme

lui, naturellement, ingénument. Le premier moment de stupéfaction passé, il ouvrit la bouche pour lui parler, la regarda et ne lui dit rien, et, tournant tout à coup sur ses talons, sortit de la pièce en fredonnant une espèce d'air auquel il ne manquait guère que la musique et les paroles.

Arrivée à une belle et riante maison delà rue de la Madeleine, madame Mauperin monta au quatrième : elle sonna aune porte sans apparence : on ouvrit.

— M. l'abbé Blampoix?

— C'est ici, madame, fit un domestique qui avait l'accent belge, une livrée noire, le regard modeste, et qui saluait comme on s'incline. Il fit traverser à madame Mauperin une antichambre où se mourait une douce odeur, puis une salle à manger pleine de soleil, où un petit couvert était mis sur une table. Et madame Mauperin se trouva dans un salon paré et embaumé de fleurs. Au-dessus d'un orgue-mélodium chargé d'incrustations riches, ilv avait une copie de La Nuit duCorrège. Sur un autre panneau on voyait dans un cadre de deuil la communion de Marie-Antoinette et de ses gendarmes à la Conciergerie, lithographiée d'après une légende. Des souvenirs, mille choses pareilles à des objets d'étrennes, remplissaient les étagères. Une réduction en bronze de la Madeleine de Canova était placée sur une table au

milieu de la pièce. Les meubles, de tapisserie différente et pieusement travaillés, montraient ce qu'ils étaient : des cadeaux de dévotes à l'abbé.

Des hommes et des femmes attendaient là, ouvraient la porte delà chambre de l'abbé, restaient quelques minutes, ressortaient, saluaient, disparaissaient. La dernière des personnes qui attendaient, une femme, resta longtemps. Quand elle ressortit, madameMauperin ne put voir son visage sous son voile rabattu en double.

L'abbé était deboutdevant sa cheminée quand madame Mauperin entra. Il tenait écartéslespans de sa soutane, devant le foyer, comme des basques d'habit.

L'abbé Blampoix n'avait ni cure ni paroisse. 11 avait une clientèle et une spécialité : il était le prêtre du monde, du beau monde et du grand monde.

Il confessait les salons, il dirigeait les consciences bien nées, il consolait les âmes qui en valaient la peine. Il mettait Jésus-Christ à la portée des gens éclairés, et le paradis à la portée des gens riches. « Chacun a son lot dans la vigne du Seigneur », disait-il souvent, en paraissant gémir et plier sous la charge de sauver le faubourg' Saint-Germain, le faubourg Saint-Honoré et la Chaussée-d'Antin.

C'étaitun homme de sens et d'esprit, un prêtre

66 RENÉE MA UTERIN

facile et qui accommodait tout au précepte : La lettre tue et l'esprit vivifie. Il était tolérant et intelligent. Il savait comprendre et sourire. Il mesurait la foi au tempérament des gens, et ne la donnait qu'à petite dose. Il adoucissait la pénitence, il ôtait les nœuds de la croix, il sablait le chemin du salut. De la religion dure, laide, rigoureuse des pauvres, il dégageait comme une aimable religion des riches, légère, charmante, élastique, se pliant aux choses et aux personnes, à toutes les convenances de la société, à ses mœurs, à ses habitudes, à ses préjugés même. De l'idée de Dieu, il faisait quelque chose de confortable et d'élégant.

L'abbé Blampoix avait le charme du prêtre qui a de l'éducation, des talents et des grâces. Il savait mettre delà causerie dans la confession, du sel dans l'exhortation, de l'agrément dans l'onction. Il s'entendait à émouvoir et à intéresser. H connaissait les paroles qui touchent, les paroles qui caressent et les paroles qui chatouillent. Sa voix était musicale, son ton fleuri. 11 appelait le diable le « prince du mal » et l'Eucharistie « l'aliment divin ». Il abondait en périphrases coloriées comme des images de sainteté. Il parlait de Rossini. il citait Racine, il disait « le bois » pour le bois de Boulogne. Il parlait de l'amour divin avec des mots qui troublaient, des vices du jour avec des particularités

piquantes, du monde avec la langue du monde. De temps en temps, les termes à la mode et tout frais, les mots intimes de la langue, passaient dans ses consultations spirituelles, ainsi que des morceaux de journal dans un livre ascétique. Il sentait agréablement le siècle. Sa robe avait comme l'odeur de toutes les jolies fautes qui l'avaient approché. Il était profond et aiguisé sur les tentations subtiles, admirable de finesse, de flair et de décence sur la casuistique des sensualités : les femmes en raffolaient.

Son premier pas, son début dans la carrière ecclésiastique avait été marqué par une séduction, par un ravissement d'âmes, par un succès qui s'était élevé aux proportions d'un triomphe et presque d'un scandale. Au bout d'un an de catéchisme de persévérance dans la paroisse de ***, l'archevêque l'ayant appelé à d'autres fonctions et Tayant remplacé par un autre directeur, le catéchisme de persévérance se révoltait. Toutes les jeunes filles refusaient de recevoir, d'écouter le nouveau venu. Tous ces petits cœurs et toutes ces petites têtes se montaient. C'étaient des larmes dans tout le troupeau, une véritable émeute de regrets qui ne tardait pas à se tourner en résistance. Les plus âgées de la persévérance, les conseillères de l'Œuvre continuaient la lutte pendant plusieurs mois. Elles se coalisaient pour ne plus paraître aux réunions ; elles

6S RENEE MAUPEREX

allaient jusqu'à refuser au curé la caisse dont elles avaient le dépôt. On eut grand'peine à les apaiser.

La fortune que ceci annonçait et promettait à l'abbé Blampoix ne lui avait point manqué. Sa réputation s'était vite répandue. Cette puissance qui, à Paris, touche à tout, même à une soutane de prêtre, la mode, l'avait porté et lancé. On venait vers lui de tous côtés. Le fretin des fautes allait à d'autres: à lui, on apportait les péchés de choix. Autour de lui c'était un bruissement de grands noms, de grosses fortunes, de jolies contritions et de belles robes. Les mères le consultaient pour mener leurs filles dans le monde, les filles s'éclairaient auprès de lui avant d'y aller. Il était l'homme auquel on s'adressait pour avoir l'autorisation de se décolleter, l'homme qui réglait la pudeur des robes de bal et la décence des lectures, l'homme à qui l'on demandait le titre des romans à lire et laliste des pièces morales à voir. Il préparait à la première communion et il conduisait au mariage. Il baptisait les enfants, il confessait les adultères de cœur. Les femmes méconnues et incomprises venaient gémir auprès de lui sur la matérialité de leur mari, et il leur fournissait un peu d'idéal qu'ellesrapportaientdansleur ménage. Lesdésespoirs, les grands chagrins recouraient à lui, et il leur ordonnait un voyage en Italie, les distrac-

tions de la peinture et de la musique, avec une bonne confession à Rome. Les femmes séparées s'adressaient àlui pour entrer sans bruit auprès de leur mari. Ses conciliations s'interposaient entre l'amour des épouses et la jalousie des belles-mères. Aux mères il fournissait des institutrices, aux jeunes femmes il donnait des femmes de chambre de quarante ans. Les nouvelles mariées apprenaient de lui à retenir leurbonheur et à garder leur mari par la discrétion et la délicatesse de la toilette, par la propreté, par les soins, par la virginité et la finesse du linge. « Il faut, ma chère enfant, disait-il quelquefois, qu'une femme honnête ait un petit parfum delorette. » Son expérience intervenait dans l'hygiène du mariage. La maternité se recommandait à ses lumières, la grossesse écoutait ses prévisions : il décidait si une femme devait être mère et si une mère devait nourrir.

Cette vogue, ce rôle, ce maniement intime de la femme, cette possession de tous ses secrets, tant de confidences et de connaissances, tant de relations en tout sens avec les dignitaires et les trésorières de bonnes œuvres, de continuels rapports, autorisés par les démarches et les intérêts de la charité, avec tout ce qu'il y avait de considérable à Paris, toutes les influences que peut amasser un prêtre discret, serviable et habile, avaient donné àl'abbéBlampoix un de ces

grands pouvoirs qui rayonnent souterrainement. Les intérêts, comme le reste, se confessaient à lui. Les ambitions sociales recouraient à son obligeance. Et presque tout ce qu'il y avait de mariable dans la société s'adressait à ce prêtre n'affichant point de couleur politique, répandu dans tous les mondes et merveilleusement placé pour rapprocher des noms ou croiser des familles, associer des convenances ou équilibrer des positions, unir de l'argent à de l'argent, ou allier un vieux titre à une fortune neuve. On eût dit que le mariage de Paris avait comme une providence occulte dans cet homme rare en qui se mêlaient le prêtre et l'avoué, l'apôtre et le diplomate, Fénelon et M. de Foy. L'abbé Blampoix avait quarante mille livres de rente, dont il donnait la moitié aux pauvres. Il avait refusé un évèché pour rester ce qu'il était : un prêtre.

— A qui ai-je l'honneur? dit l'abbé, dont la mémoire semblait chercher un nom.

— Madame Mauperin, la more de madame Davarande.

— Ah ! pardon, madame, pardon. Vous n'êtes pas des personnes qu'on oublie. Mais, je vous en prie, voici un fauteuil.

Et. s'asseyant à contre-jour en face d'elle, il reprit : — C'est un souvenir bien cher pour moi

RENEE MAUPERJN 71

que ce mariage qui m'a donné l'occasion de vous connaître, le mariage de mademoiselle votre fille avec M. Davarande. Nous avons, vous et moi, vous, madame, avec votre dévouement de mère, moi, mon Dieu ! avec les pauvres lumières d'un humble prêtre, réalisé là un mariage vrai ment chrétien, répondant tout ensemble aux besoins de foi de cette chère fille, à ceux de son cœur et aux exigences de sa position dans le monde. Madame Davarande est une de mes pénitentes modèles ; j'en ai toute satisfaction. M. Davarande est un excellent jeune homme partageant, ce qui est si rare aujourd'hui, les sentiments religieux de sa femme. L'âme se repose sur des ménages si heureux, si distingués, et je suis persuadé d'avance que ce n'est pas pour ces chers enfants que vous venez.

— C'est vrai, monsieur l'abbé, je suis bien heureuse de ce côté : leur bonheur est une grande joie dans ma vie. C'est une si grande responsabilité de marier ses enfants ! Non, monsieur l'abbé, ce n'est pas pour eux que je viens à vous : c'est pour moi.

— Pour vous, chère madame?

Et l'abbé lui jeta un regard qu'il éteignit aussitôt.

— Ah ! monsieur l'abbé, les années amènent bien du changement. Jusqu'à mon âge, on est distrait par mille chose : on a le monde, la

société ; tout cela amuse. On s'étourdit, on aime tout cela, on y croit., on s'y appuie. On se fait l'idée qu'on n'aurajamais besoin d'autre chose. Eh! bien, monsieur l'abbé, je suis à l'âge où l'on a besoin d'autre chose. Vous me comprenez. Je sens le vide du monde. Rien ne m'occupe. Je voudrais revenir à ce que j'ai abandonné. Je sais combien vous êtes indulgent, quelle est votre charité. Il me faudrait vos conseils, votre main, pour me ramener à tous les devoirs que j'ai trop longtemps négligés, sans pourtant cesser de les connaître et de les respecter. Vous connaissez ces misères, monsieur l'abbé ?

Tout en parlant ainsi, avec cette facilité de paroles de la femme et de la Parisienne qui s'appelle bagou dans le langage de Paris, les yeux de madame Mauperin, qui évitaient les yeux du prêtre comme s'ils les sentaient dans l'ombre, étaient machinalement tombés sur de la lumière remuée par les mains de l'abbé, enflammée par un coup de soleil, rayonnante au milieu de cette chambre, la chambre d'un homme d'affaires, sévère, solennelle et froide. Cette lumière était un écrin avec les diamants duquel jouaient les doigts de l'abbé.

— Ah! cela, dit l'abbé surprenant le regard de madame Mauperin et répondant à sa pensée, sans répondre à ses phrases, cela vous étonne, n'est-ce pas? Oui, un écrin... c'est un écrin,

des diamants, et tenez ! assez beaux. Il lui tendit la rivière. C'est singulier, n'est-ce pas, que ce soit ici? Que voulez-vous ! Voilà notre société moderne. Nous sommes forcés de toucher un peu à tout. Une triste scène ! je n'en suis pas encore remis : des pleurs, des sanglots; peutêtre avez-vous entendu ? Une malheureuse jeune femme se roulant à mes pieds, une mère de famille, madame ! Hélas ! voilà le monde ; voilà où mène la recherche de la parure et de tout ce qui sert à plaire. On dépense, on dépense, on arrive à ne plus payer aux magasins que l'intérêt de ce qu'on doit. Oui, madame, cela arrive, je vous nommerais les magasins. On espère toujours payer le capital un jour; on compte sur un gendre auquel on dira tout et qui sera trop heureux de payer les dettes de sa bellemère. Mais, en attendant les magasins s'impatientent. Un jour ils menacent de tout apprendre au mari. Alors, oh! alors, songez aux angoisses ! Savez-vous qu'on me parlait tout à l'heure d'aller se jeter à l'eau? Il a fallu que je promette de trouver trente mille francs. Mais je vous demande mille pardons, je vous entretiens de mes affaires. Revenons à vous, aux vôtres. Vous aviez une seconde fille, charmante. Je l'ai préparée à la première communion. Rappelez-moi donc son petit nom.

— Renée.

— C'est cela, parfaitement; une enfant très intelligente, très vive, une nature tout à part. Dites-moi, elle n'est pas mariée?

— Non, monsieur l'abbé, et c'est un grand souci pour moi. Vous n'avez pas idée de cette tête-là. Elle n'a rien de sa sœur. C'est un de ces caractères bien malheureux pour une mère. J'aimerais bien mieux qu'elle fût un peu moins intelligente. Nous lui avons trouvé les partis les plus convenables. Elle les refuse étourdiment, follement. Encore hier... Après cela, son père la gâte tellement.

— Ah ! c'est dommage. Vous ne sauriez croire comme on s'attache maternellement à ces enfants qu'on a menés à Jésus et à Marie. Mais vous ne me parlez pas de votre fils, un charmant garçon, fort bien, et d'âge à se marier, à ce qu'il m'a semblé.

— Vous le connaissez, monsieur l'abbé ?

— J'ai eu le plaisir de le rencontrer une fois chez sa sœur, chez madame Davarande, lorsque j'ai été lavoir pendant sa maladie; car, vous savez, ce sont les seules visites que nous fassions, les visites aux malades. Etpuis. j'ai sur lui toutes sortes de bons renseignements. Vous êtes une mère heureuse, madame : votre fils pratique. A Pâques, il a communié chez les Pères Jésuites. Il a été, il ne vous l'a pas dit sans doute, du nombre de ces hommes du monde, vraiment

RENÉE MAUPERDÏ 75

chrétiens, qui ont attendu à peu près toute la nuit pour se confesser, tant il y avait foule ! Oui, on ne croit pas cela, mais, Dieu merci î cela est. Des jeunes gens, mais parfaitement bien, sont restés à attendre la confession jusqu'à cinq heures du matin. Je n'ai pas besoin de vous dire combien l'Église est touchée par un tel zèle, combien elle est reconnaissante à ceux qui lui donnent cette consolation et lui rendent cet hommage, dans ce triste temps de démoralisation et d'incrédulité; combien enfin, nous tous ses Sbrviteurs, nous sommes disposés en faveur de ces jeunes gens de bon exemple et de bonne volonté, prêts à leur donner notre faible appui, à les soutenir du peu d'influence que nous pouvons avoir dans les familles.

— Ah ! monsieur l'abbé, vous êtes trop bon, et notre reconnaissance, la mienne, celle de mon fils... si vous vouliez vous occuper de lui... C'est une bonne pensée qui m'est venue de venir vous trouver. Mon Dieu! je venais à vous comme femme mais je venais aussi comme mère. C'est un ange que mon fils, monsieur l'abbé. Et puis vous pouvez tant !

L'abbé remua la tête avec un sourire de dénégation où la modestie se mêlait à la mélancolie :

— Non, madame, vous vous exagérez. Nous sommes loin de ce que vous dites. Nous parvenons quelquefois à faire un peu de bien, et nous

76 RENÉE MAUPERLX

avons encore bien du mal à cela ! Si vous saviez comme un prêtre est peu de chose dans ce tempsci ! On a peur de son influence, on s'écarte de lui, on ne veut point le rencontrer hors de l'église, ni lui parler hors du confessionnal. Vous-même, madame, vous seriez étonnée que votre confesseur se mêlât de votre conduite de tous les jours. Éloignement, défense, voilà les déplorables préjugés du monde à notre égard.

— Àh ! mon Dieu, mais voilà qu'il est une heure. J'ai vu votre couvert mis en arrivant. Je suis honteuse. Vous me permettrez de revenir dans quelques jours.

— Mon déjeuner est fait pour attendre, dit l'abbé Blampoix. Et, se tournant vers un bureau plein de papiers à côté de lui, il fit signe à madame Mauperin de se rasseoir. Il y eut un instant de silence où Ton n'entendit que le bruit de l'abbé qui paperassait. Cela finit par une carte de visite cornée que l'abbé tira d'un monceau de papiers qu'il tourna vers le jour, et où il lut : « Trois cent mille francs, rentes, obligations. Quinze mille livres de rentes le jour du mariage. Père et mère morts. Six cent mille francs à la mort d'oncles et de tantes qui ne sont pas mariés et qui ne se marieront pas. Jeune personne, dix-neuf ans, charmante, plus jolie qu'elle ne le croit. Voyez, réfléchissez, dit l'abbé en remettant la carte dans les papiers. Enfin.

vous verrez. J'aurais aussi... oui, j'ai dans ce moment vingt-cinq mille livres de rentes en se mariant, une orpheline. Mais non, cela n'irait pas; le tuteur a besoin d'une influence : il est conseiller référendaire de seconde classe à la Cour des comptes et ne donnera sa pupille qu'à un gendre qui pourra le faire nommer de première classe. Ah! attendez, voilà qui peutêtre... Et il laissa tomber en feuilletant des notes : Vingt-deux ans, pas jolie, des talents d'agrément, intelligente, se mettant bien; le père, quinze cent mille francs; trois enfants, une fortune solide. Il a d'abord la maison rue de Provence où sont les bureaux de la Sécurité; une terre dans l'Orne, deux cent mille francs dans le Crédit foncier. Un homme assez entier, d'origine portugaise. La mère n'est rien dans la maison . Il n'y a pas de famille, et même le père vous en voudrait si vous voyiez les parents. Je ne vous cache rien, vous voyez. On les réunit une fois par an à un dîner de famille, et c'est tout. Le père donnera trois cent mille francs de dot; il tient à avoir sa fille chez lui.

Et, refeuilletant ses notes : Oui, fit l'abbé, c'est tout ce que je vois pour vous en ce moment. Voyez, causez de tout cela avec votre fils, chère madame. Consultez monsieur votre mari. Je me mets à votre entière disposition. Si vous pouviez, à la première visite que j'aurai Thon-

neur de recevoir de vous, m'apporter quelques chiffres, une petite note... qui pût me renseigner sur les intentions où vous êtes pour rétablissement de votre fils... Et puis amenez-moi votre fille : je serai enchanté de la revoir, cette chère enfant.

— Si vous vouliez bien, monsieur l'abbé, m'indiquer une heure où je vous dérangerais un peu moins qu'aujourd'hui ?

— J'appartiens, madame, à tous ceux qui ont besoin de moi, et je suis trop honoré. Il n "y a que si vous veniez me voir dans quinze jours d'ici. Je serai alors tout à fait à la campagne, je ne viendrai plus qu'un jour à Paris. Oui, c'est une nécessité à laquelle il a bien fallu me résoudre: j'arrive à la fin de l'hiver tellement affaibli ! J'ai tant d'affaires, et puis je suis tué par ces quatre étages. Mais que voulez-vous ! Il faut bien payer un peu le droit .d'avoir une chapelle, la permission précieuse de dire la messe chez soi. Une chapelle, vous savez, personne ne peut coucher au-dessus. Eh ! mais, j'y pense, pourquoi ne viendriez-vous pas me voir là-bas à la campagne, à Colombes "? C'est une promenade. J'ai des fruits, c'est ma vanité de propriétaire. Je vous offrirai un goûter sans cérémonie, a vous, chère madame, à votre chère ûlle. Votre excellent fils ne me fera-t-il pas le plaisir de vous accompagner ?

Un quart d'heure après, un domestique en veste rouge ouvrait, au coup de sonnette de madame Mauperin, la porte d'un entresol de la rue Taitbout.

— Bonjour Georges... Mon fils y est?

— Oui, madame, monsieur y est.

Madame Mauperin avait souri au domestique de son fils. En passant elle sourit à l'appartement, aux objets, aux meubles.

Elle entra dans le cabinet. Henri écrivait en fumant. Il fit : « Tiens ! » écarta son cigare de sa bouche, renversa sa tête sur le dossier de son fauteuil pour être embrassé par sa mère; puis, se remettant à fumer : « Comment, c'est toi, maman ? à Paris, aujourd'hui ? Tu ne m'en avais pas dit un mot. Qu'est-ce qui t'amène"?

— Oh ! des courses, des visites. Tu sais, je me laisse toujours arriérer. Comme tu es donc bien ici !

— Ah ! c'est vrai, tu n'avais pas vu mes nouveaux arrangements.

— Mon Dieu ! que tu sais donc bien f arranger ! Il n'y a que toi, vraiment. Tu n'as pas d'humidité ici, bien sur? Et madame Mauperin appliqua la main contre le mur. Recommande

bien à Georges de donner de l'air chaque fois que tu t'en vas, n'est-ce pas ?

— Oui. oui, mère, dit Henri de ce ton d'ennui avec lequel on répond à un enfant.

— Oh ! pourquoi as-tu ça ? Je ne veux pas que tu en aies... Madame Mauperin venait d'apercevoir au-dessus d'une bibliothèque deux épées de combat. Rien que de les voir! Quand on pense !...

Madame Mauperin ferma un instant les yeux et s'assit : — Tu ne sais pas ce que votre diable de vie de garçon nous fait trembler ! Si tu étais marié, il me semble que je ne serais plus si tourmentée. Je voudrais bien te savoir marié, Henri !

— Moi aussi, je t'assure.

— Bien vrai? Voyons, les mères, tu sais, on n'a pas de secrets pour elles. J'ai peur, quand je te vois comme tu es, joli garçon, distingué, spirituel, ayant tout pour plaire... Tu es si bien fait pour être aimé ! Eh ! bien, j'ai peur...

— De quoi '?

— Que... que tu n'aies une raison... pour ne pas...

— Pour ne pas me marier, n'est-ce pas? Une chaîne, n'est-ce pas ?

Madame Mauperin fit oui de la tête.

Henri partit d'un éclat de rire :

— Ah ! ma bonne maman, si j'en avais une, sois

tranquille, elle serait limée ! Un jeune homme qui se respecte n'en porte pas d'autre.

— Alors, veux-tu me dire pour mademoiselle Herbault... C'est bien toi qui as fait tout rompre...

— Mademoiselle Herbault ? La présentation à TOpéra avec mon père? Ah! non. Oui, oui, mademoiselle Herbault... le dîner chez madame Marquisat, n'est-ce pas ? la dernière, enfin? Un guet-apens où tu m'as envoyé sans me dire gare ! Il faut avouer que tu es d'une innocence ! On m'annonce : Mossieu Henri Mauperin! une de ces annonces ronflantes qui disent : « Voilà le futur ! » Je trouve les candélabres du salon allumés. La maîtresse de maison, que j'ai bien vue deux fois dans ma vie, m'accable de sourires ; son fils, que je ne connais pas, me serre les mains. Il y a dans le salon une mère et une fille qui n'ont pas l'air de me voir: très bien! Naturellement, on me place à dîner à côté de la jeune personne : famille de province, fortune en fermes, goûts simples. Je vois tout cela à la soupe. La mère, de l'autre côté de la table, était en arrêt sur nous; une mère impossible, qui avait une toilette !... Je lui demande, à la fille, si elle a vu le Prophète à l'Opéra. — Oui, c'est superbe. — H y a surtout cet effet au troisième acte. — Ah! oui, cet effet... cet effet... — Elle ne l'avait pas vu plus que moi. Une menteuse,

d'abord. Je m'amuse à la pousser là-dessus ; cela la rend grinchue. On passe au salon. Quelle jolie robe ! avez-vous remarqué ? me dit la maîtresse de la maison. Croiriez-vous que je lui connais cette robe-là depuis cinq ans ? Emmeline est d'un soin ! Elle a un ordre ! Des grigous qui voulaient me mettre dedans...

— Tu crois? Pourtant les renseignements...

— Une femme qui fait durer ses robes cinq ans ! Gela dit tout, cela suffit ! On voit sa dot dans un bas de laine ! On voit une fortune en terres, deux et demi de l'argent, les réparations, les impôts, les procès, les fermiers qui ne payent pas, le beau-père qui vous estime des biens invendables. Non, non, je ne suis pas assez jeune. Je veux me marier, mais bien me marier. Laisse-moi faire, tu verras. Sois tranquille, je ne suis pas de ceux qu'on prend avec un : Elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère ! Vois-tu, maman, sans en avoir l'air, j'ai beaucoup réfléchi au mariage. Ce qu'il y a de plus difficile à gagner dans ce monde, ce qui se paye le plus cher, ce qu'on s'arrache et ce qui se conquiert, ce qu'on n'obtient qu'à force de génie, de chance, de bassesses, de privations, d'efforts enragés, de persévérance, de résolution, d'énergie, d'audace, de travail, c'est l'argent, n'est-ce pas? c'est le bonheur et l'honneur d'être riche, c'est la jouissance et la considération du million. Eh !

RENÉE MAUPER1N 83

bien, j'ai vu qu'il y avait un moyen d'arriver à cela, à l'argent, tout droit et tout de suite, sans fatigue, sans peine, sans génie, simplement, naturellement, immédiatement et honorablement : ce moyen, c'est le mariage. J'ai encore vu ceci : c'est qu'il n'y avait besoin ni d'être supérieurement beau, ni d'être étonnamment spirituel pour faire un mariage riche ; il fallait seulement le vouloir, le vouloir froidement et de toutes ses forces, masser sur cette carte-là toutes ses chances, faire en un mot sa carrière de se marier. J'ai vu qu'en jouant ce jeu-là il n'est pas plus difficile de faire un mariage extraordinaire qu'un mariage ordinaire, d'épouser deux cent mille francs de dot que douze cent mille : cela dépend du sang-froid et de la veine ; la mise est la même. Dans un temps où des ténors épousent huit cent mille livres de rentes il n'y a plus d'arithmétique. Voilà ce que je voulais te dire, et je suis sûr que tu m'as compris.

Henri Mauperin ajouta, en prenant la main de sa mère, ébahie d'étonnement, d'admiration, presque de respect : Ne te tracasse pas : je me marierai bien, et peut-être mieux que tu ne penses.

EtHenri,sa mère sortie, reprenant la plume, et continuant l'article qu'il avait commencé pour la Revue économique, écrivit : « La trajectoire de l'humanité est une spirale, et non un cercle. »

Henri Mauperin avait, comme beaucoup de jeunes gens du temps présent, non l'âge de sa vie. mais l'âge de son temps. La froideur de la jeunesse, ce grand signe de la seconde moitié du xixc siècle, marquait toute sa personne : il paraissait sérieux et on le sentait glacé. On reconnaissait en lui ces éléments contraires au tempérament français, qui constituent dans notre histoire les sectes sans flammes et les partis sans jeunesse, hier le jansénisme, aujourd'hui le doctrinarisme. Henri Mauperin était un jeune doctrinaire.

Il avait été de cette génération d'enfants que rien n'étonne, que rien n'amuse, qui vont sans fièvre au spectacle où on les mène et en reviennent sans éblouissement. Tout jeune, il était déjà sage et réfléchi. Au collège, il ne lui arriva pas en classe de rêver, la tète dans les mains, les coudes sur un dictionnaire, les yeux dans l'avenir. Il n'eut point ces tentations de l'inconnu et ces premières visions de la vie qui remplissent de trouble et de délices les imaginations de seize ans, entre les quatre murs d'une cour aux fenêtres grillées contre lesquels rebondissent les balles et que franchissent les pensées. Il y

avait dans sa classe deux ou trois fils d'illustrations politiques : il se lia avec eux. En rhétorique il pensait au cercle où il se ferait recevoir.

Sorti du collège, Henri demeura sage et cacha ses vingt ans. Sa vie de garçon ne fit pas de bruit. On ne le rencontra ni où l'on joue, ni où Ton boit, ni où Ton se compromet, mais dans des salons graves, attentif et empressé auprès des femmes déjà mûres. Ce qui l'aurait desservi ailleurs le servit là. Sa froideur fut agréée comme un charme ; son sérieux eut presque l'effet d'une séduction. Il est des modes pour les grâces de l'homme. Le règne de Louis-Philippe, avec ses grandes fortunes d'universitaires, venait d'habituer les grands salons politiques et littéraires de Paris à priser dans un homme de salon ce je ne sais quoi de sa robe que traîne dans le monde un professeur, même lorsqu'il est devenu ministre. Au goût des qualités d'esprit vives, gaies, étourdies, avait succédé chez les femmes de la haute bourgeoisie le goût de la parole qui sent le cours, de la science qui sort de la chaire, d'une sorte d'amabilité doctorale. Le pédant n'effrayait pas, même vieux ; jeune, il devait plaire, et le bruit courut qu'Henri Mauperin plaisait beaucoup.

C'était un esprit pratique. Il professait le culte de l'utile, des vérités mathématiques, des religions positives et des sciences exactes. Il avait

de la compassion pour Fart et soutenait qu'on n'avait jamais mieux fait que maintenant les meubles de Boulle. L'économie politique, cette science qui mène à tout, lui étant apparue en entrant dans le monde comme une vocation et comme une carrière, il s'était fait résolument économiste. Il avait appliqué à cette étude sèche une intelligence étroite, mais patiente, appliquée, et tous les quinze jours il lançait dans de grandes Revues quelque gros article, bourré de chiffres, que les femmes passaient et que les hommes disaient avoir lu.

Par l'intérêt qu'elle porte aux classes pauvres, par la préoccupation qu'elle a de leur bien-être, par le compte algébrique qu'elle tient de leurs misères, l'économie politique avait naturellement donné à Henri Mauperin une couleur de libéralisme. Ce n'est pas qu'il fût d'une opposition bien tranchée : ses opinions marchaient seulement en avant des principes gouvernementaux, dans ce gros de convictions qui vont au-devant de l'avenir, préparent leurs chances et font des avances à ce qui peut arriver. Un trait, une allusion voilée, dont il envoyait par ses amis le sens et la clef dans les salons, il bornait à cela sa guerre contre le pouvoir. Au fond, il était plutôt en coquetterie qu'en hostilité avec le régime actuel. Des liaisons de salon, des rencontres de société le tenaient à portée des influences gouvernementales et sur la

Lisière du patronage de l'administration. Il préparait les travaux et corrigeait les épreuves d'un haut fonctionnaire fort occupé et qui n'avait guère que le temps de signer seslivres. Il s'était « mis très bien » avec son préfet, espérant par lui se pousser au conseil général, et de là à la Chambre. Il excellait à ces doubles jeux, à ces compromis, à ces arrangements qui le faisaient tenir à tout sans se brouiller avec rien. Libéral et économiste, il avait trouvé moyen de désarmer les défiances et les hostilités des catholiques contre sa personne et contre ses doctrines. Il s'était ménagé, parmi eux, des indulgences, des sympathies ; il était parvenu à être agréable aux hommes du clergé et à flatter l'Église en rattachant le progrès matériel au progrès spirituel, la foi économique à la foi catholique, Quesnay à saint Augustin, Bastiat à l'Évangile, la statistique à Dieu. Puis, en dehors de ce programme, l'alliance- de la religion et de l'économie politique, un arrière-fond de religiosité, des pratiques de piété cachée, mais régulières, lui valaient l'estime affectueuse de l'abbé Blampoix et le ralliaient secrètement à la société croyante et pratiquante.

Henri Mauperin avait pris son appartement de la rue Taitbout pour donner des soirées déjeunes gens, soirées sérieuses autour d'une table ressemblant à un bureau, où les invités causaient du

88 RENEE MAUPERLX

droit naturel de l'assistance publique, des forces productives, de la multiplicabilité de l'espèce humaine. Henri essayait de tourner ces soirées en espèces de conférences. Il y triait les hommes et y cherchait les éléments du grand salon qu'il voulait avoir à Paris aussitôt qu'il serait marié; il y attirait les autorités et les notabilités de la science économique ; il y appelait à l'honneur d'une sorte de présidence des membres de 11nstitut, poursuivis de ses politesses et de ses réclames, et qui devaient un jour, selon ses plans, le faire asseoir à côté d'eux dans la section des sciences morales et politiques

Mais c'était dans l'exploitation de Passociation qu'Henri avait montré tous ses talents, toutes ses habiletés. Il s'était attaché du premier coup à ce grand moyen d'arriver des zéros, qui fait que l'homme n'est plus un, mais une unité reliée à un nombre . Il avait pris pied dans les associations de tout genre. Il était entré à la conférence d'Aguesseau et s'était glissé parmi tous ces jeunes gens s'essayant à parler, faisant leur éducation de tribune, leur apprentissage d'orateur, leur stage d'homme d'État, pour les luttes parlementaires à venir. Clubs, réunions et banquets d'anciens élèves de collège, conférences d'avocats, sociétés d'histoire, de géographie, de secours, de sciences, de bonnes œuvres, il n'avait rien négligé. Partout, dans tous les centres qui donnent à l'indi-

RENEE MAUPERIN 3'J

vidu un rayonnement et le font bénéficier de l'influence collective d'un groupe, il s'était montré et multiplié, amassant les connaissances, nouant les relations, cultivant les amitiés, les sympathies qui pouvaient le mener à quelque chose, jetant les jalons de ses ambitions, marchant de bureaux de société en bureaux de société à une importance, à une notoriété souterraine, à un de ces noms que la politique fait éclater un beau jour.

Du reste, pour ce rôle, rien ne lui manquait. Verbeux et remuant, il faisait tout le bruit qui mène au succès dans notre siècle : il était médiocre avec éclat.

Dans le monde, il récitait rarement ses articles. Mais il mettait d'ordinaire et naturellement une main dans son gilet, à la façon de M. Guizot dans le portrait de Delaroche.

— Tiens! dit Renée, tout essoufflée comme un enfant qui a couru, en entrant à onze heures dans la salle à manger, je croyais que tout le monde était descendu. Où est donc maman?

— Elle est à Paris, pour des courses, répondit M. Mauperin.

— Ah ! et Denoisel?

— lia été voir l'homme aux pentes ; on l'aura retenu à déjeuner. Mettons-nous à déjeuner.

— Bonjour, papa ! Et, au lieu de s'asseoir, Renée allant à son père lui jeta les deux bras autour du cou et se mit àFembrasser.

— Allons ! allons ! voyons, folle, disait M. Mauperin. Et il souriait en se débattant.

— Laisse-moi t'embrasser à la pincette, tiens, comme cela.

Et elle lui prit les joues.

— Que tu es enfant, mon Dieu î

— Regarde-moi, que je voie si tu m'aimes un peu.

Et Renée, se relevant sur un baiser, s'écarta de son père dont elle tenait toujours la tête au bout de ses bras. Ils se regardèrent ainsi doucement, profondément, les yeux dans les yeux.

La porte-fenêtre de la salle à manger était ouverte et laissait entrer dans la pièce les clartés du dehors, les parfums et les bruits du jardin. Un rayon qui sautait sur la table glissait sur la porcelaine et brillait dans les verres. Un air léger courait dans le jour gai ; des ombres de feuilles tremblaient mollement sur le parquet. On entendait vaguement des ailes dans les arbres, des joies d'oiseaux dans les fleurs, au loin.

— Rien que nous deux ! que c'est gentil ! dit Renée en dépliant sa serviette. Oh ! la table est trop grande ! je suis trop loin.

RENEE MAUPERLX 91

Et prenant son couvert, elle vint s'asseoir tout à côté de son père,

— Puisque j'ai mon papa pour moi toute seule aujourd'hui, je veux en jouir de mon papa. Et elle rapprocha sa chaise de la sienne.

— Tiens ! tu me rappelles le temps où tu voulais toujours faire la dînette dans ma poche. Mais tu avais huit ans dans ce temps-là.

Renée se mit à rire.

— J'ai été grondé hier, moi, reprit M. Mauperin après un instant de silence, en reposant son couteau et sa fourchette sur son assiette.

— Ah ! fit simplement Renée en levant vers le plafond un regard ingénu; puis rabaissant sur son père des yeux de chatte : Vrai, pauvre papa ! Et pourquoi ? Qu'est-ce que tu avais fait ?

— Je te conseille encore de me le demander, par exemple. Tu le sais mieux que moi. Comment, vilaine...

— Oh ! si tu grondes, papa, je me lève, et je t'embrasse ! Et, en disant cela, elle était déjà à demi levée.

— Rasseyez-vous, Renée, s'il vous plaît, dit M. Mauperind'un ton qui s'efforçait d'être sévère. Vous conviendrez qu'hier, ma chère enfant...

— Oh ! papa, est-ce que tu vas me dire vous un jour où il fait si beau temps ?

— Mais enfin, fit M. Mauperin en essayant de demeurer digne devant le petit air mutin de

sa fille où la caresse se mêlait au défi, veuxtu m'expliquer, car évidemment tu l'as fait exprès.

Renée fit, en clignant malicieusement des yeux, deux ou trois petits signes de tête affirmatifs.

— Je croyais te parler sérieusement, Renée.

— Mais je suis très sérieuse, je t'assure, puisque je t'ai dit que je l'ai fait exprès d'être comme j'ai été.

— Et pourquoi ? veux-tu me le dire ?

— Pourquoi? Je veux bien, mais à condition que ça ne te rendra pas trop fat. C'est parce que... parce que. ..

— Parce que ?

— Parce que je t'aime beaucoup mieux que ce monsieur d'hier, là, mais beaucoup mieux, vrai !

— Mais alors on ne laisse pas venir les gens. Si ce jeune homme te déplaisait... Nous ne t'avons pas forcée. C'est toi qui as laissé les choses s'engager. Nous croyions au contraire, ta mère et moi, que ce parti...

— Pardon, papa. Si j'avais refusé M. Reverchon à première vue, tout net, vous m'auriez traitée d'étourdie, de folle, de sans tête. J'entends maman d'ici. Au lieu que, comme ça, qu'est-ce qu'on a à me reprocher ? J'ai vu M. Reveichon,je l'ai revu, je me suis donné le temps ] l'apprécier, je me suis bien convaincue d'une

antipathie qui est peut-être très bête, mais qui est.

— Mais pourquoi ne pas nous le dire? Nous aurions trouvé mille moyens de rompre.

— Tu es un ingrat, papa. Je vous ai sauvé cet ennui. Le jeune homme se retire, vous n'y êtes pour rien. Tout vient de moi. Et voilà comme on me sait gré de mon dévouement î Une autre fois...

— Ecoute-moi, chère enfant. Si je te parle ainsi, c'est qu'il s'agit de ton mariage. Ton mariage ! J'ai été longtemps à me faire à cette idée, me séparer de toi. Les pères sont égoïstes, vois-tu : ils voudraient que vous ne vous envoliez jamais. Ils ont tant de peine à se figurer cela, leur bonheur sans votre sourire, leur maison sans votre robe qui passe ! Mais il faut se faire une raison. Maintenant, il me semble que j'aimerai mon gendre. C'est que je suis vieux, ma chère petite Renée, et M. Mauperinprit dans ses deux mains les deux mains de sa fille. Ton père a soixantehuit ans, mon enfant .. Je n'ai que le temps de te voir heureuse. Ton avenir, si tu savais! c'est ma pensée, c'est mon tourment. Ta mère t'aime bien aussi, je le sais, mais il y a entre son caractère et le tien... Et si je m'en allais... Mon Dieu! il faut voiries choses, et à mon âge... Vois-tu, l'idée de te quitter sans te voir un mari, des enfants, des affections qui

94 RExNEE MAUPERIN

pourraient remplacer dans ton cœur l'affection de ton vieux papa qui ne serait plus là...

M. Mauperin ne put finir : sa fille l'étreignait en étouffant de sanglots, et pleurait sur son gilet.

— Ah ! c'est méchant, méchant ! dit-elle en suffoquant. Pourquoi en parler? Jamais! jamais ! Et d'un geste elle repoussa l'ombre de sa pensée.

M. Mauperin l'avait assise sur ses genoux. Il la serra dans ses bras, la baisa au front, et lui dit : Ne pleure plus.

Elle répéta encore : «Jamais!... Méchant! » comme si elle se débattait avec la fin d'un mauvais rêve. Puis, essuyant ses yeux avec le dos de sa main, elle dit à son père :

— Laisse-moi aller pleurer un peu toute seule, et s'enfuit.

— Ce Dardouillet est décidément fou, dit Denoisel en entrant. Figurez-vous que je n'ai jamais pu m'en dépêtrer. Ah ! vous êtes seul?

— Oui, ma femme est à Paris. Renée vient de remonter.

— Mais quel air vous avez, monsieur Mauperin !

— Moi? Non. C'est une petite scène avec Renée, que je viens d'avoir à propos de ce mariage, de ce Reverchon. J'ai fait la bêtise de lui dire que j'étais pressé de voir mes petits enfants, que les papas de mon âge n'étaient-

pas immortels. Là-dessus... La pauvre enfant est si sensible, vous savez... Elle est maintenant dans sa chambre à pleurer. N'y allez pas. Il lui faut le temps de se remettre. En attendant, je vais voir mes ouvriers.

Denoisel, resté seul, alluma un cigare, prit un livre et se mit à lire sur un des bancs du jardin. IJ y avait bien deux heures qu'il était là lorsqu'il vit venir Renée. Elle était en chapeau et sur sa figure animée brillait une certaine joie, une sorte d'exaltation sereine et tendre.

— Tiens! vous étiez sortie? Et d'où venez-vous ?

— D'où je viens"? fit Renée en dénouant les rubans de son chapeau. Eh! bien, je vais vous le dire à vous, parce que vous, vous êtes mon ami. Et se décoiffant, puis relevant la tête avec ce joli mouvement que les femmes ont pour secouer leurs cheveux :

— Je viens de l'église, et, si vous voulez savoir ce que j'y ai été faire, j'ai demandé à Dieu de mourir avant papa. J'étais devant une grande statue delà Vierge... vous n'allez pas rire... cela me ferait de la peine si vous riiez. C'était peutêtre le soleil, ou de toujours la regarder, je ne sais pas : il m'a semblé un moment qu'elle me faisait comme ça. Et Renée fit oui d'un signe de tête. Je suis bien heureuse tout de même, et j'ai bien mal aux genoux aussi, par exemple, car j'ai prié tout le temps à genoux, sans chaise,

96 RENEE M10KERIN

sans rien, sur les dalles. Ah ! je priais pour de bon : on ne peut pas me refuser ça !

A quelques jours de là, monsieur et madame Mauperin, Henri, Renée et Denoisel étaient réunis après-dîner dans le petit jardin qui s'étendait derrière la maison, se resserrant entre les murs des bâtiments de la raffinerie. Le grand arbre du jardin était un grand sapin. On avait laissé monter des rosiers dans ses premières branches et ses bras verts remuaient des roses. On voyait sous 1 arbre une balançoire, derrière l'arbre des fourrés de lilas et des charmilles ; devant, il y avait un rond de gazon, un banc et un tout petit bassin à la margelle de pierre blanche, dont le jet d'eau n'allait plus : il était plein de plantes aquatiques et. tout au fond, dans un reste d'eau, des salamandres toutes noires nageaient.

— Tu ne penses donc plus du tout à jouer la comédie, Renée? demanda Henri à sa sœur. C'est un projet tout à fait abandonné?

— Abandonné, non, mais qu'est-ce que tu veux? ce n'est pas ma faute, moi, je jouerais sur la tète. Mais je ne trouve personne, et à moins déjouer un monologue... Denoisel m'a refusé.

Toi, Fhomme grave, dit-elle à son frère, je n'ai pas besoin de. te demander.

— Moi, je jouerai très bien, dit Henri.

— Toi, Henri? fit madame Mauperin avec étonnement.

— Et puis, les hommes, ce n'est pas ce qui manque, reprit Renée, on a toujours des hommes pour jouer. Mais c'est la partie femme. Ah! voilà, le côté des dames, je ne vois personne pour jouer avec moi.

— Oh ! dit Henri, en cherchant dans toutes nos connaissances, je parie bien...

— Voyons, la fille de M. Durand... Ma foi! la fille de M. Durand, hein! ils sont à Saint- Denis : ça serait commode pour les répétitions. Elle est un peu serine, mais il me semble que pour le rôle de madame de Chavigny...

— Ah ! fit Denoisel, vous voulez toujours jouer le Caprice?

— De la morale? Mais puisque je le jouerai avec mon frère.

— Et la représentation sera au profit des pauvres, j'espère? reprit Denoisel.

— Pourquoi cela?

— Gela disposera la salle à la charité.

— On verra, monsieur, on verra. Voyons, Emma Durand, hein, maman, qu'en dis-tu?

— Ce n'est pas de notre société, ça, ma chère enfant, répondit vivement madame Mauperin,

98 RENEE MAUPERLX

c'est très bien à voir de loin, ces gens-là, mais on sait d'où ils sortent : de la rue Saint- Honoré. Madame Durand allait très bien recevoir les daines à la portière de leur voiture. Pendant ce temps-là, M. Durand passait par une porte de derrière et menait boire les domestiques chez le marchand de vin du coin. Yoilà leur fortune, aux Durand !

Quoiqu'elle fût au fond une excellente femme, madame Mauperin manquait rarement l'occasion de rabaisser ainsi, avec des expressions d'un mépris et d'un dégoût superbes, la fortune, l'origine, la position de toutes les personnes qu'elle connaissait. Ce n'était point par méchanceté, par plaisir de calomnier ou de médire; ce n'était point davantage par envie : elle niait la considération; l'honorabilité, elle niait même les revenus qu'on prêtait aux gens, simplement par un prodigieux orgueil bourgeois, par la conviction que. hors de son sang, il n'y avait point de sang pur, hors de sa famille point d'honnête famille, hors des siens rien que des gueux ou à peu près,' hors de ce qu'elle possédait rien de solide, hors de ce qu'elle avait rien de mérité.

— Et penser que sur tous les gens que nous connaissons, ma femme a des histoires comme ça ! dit ML Mauperin.

— Voyons, papa, si on prenait la jolie petite Remoli. hein ?

RENÉE MAUPERIX 99

— Demande à ta mère. Parlez, madame Mauperin.

— La petite Remoli? Mais, mon ami, vous savez bien?

— Je ne sais rien.

— Gomment? L'histoire de son père, vous ne savez pas? Un malheureux stucateur italien. Il vient à Paris sans le sou, il achète avec je ne sais quel argent une baraque et un petit terrain à Montparnasse et il trouve là-dedans, dans son terrain, un vrai Montfaucon ! Il a vendu pour huit cent mille francs de poudrette ! Et puis il a tripoté à la Bourse. Pouah!

— Ah ça, fit Henri, il me semble que vous allez chercher bien loin. Pourquoi ne pas demander à Mademoiselle Bourjot? Ils sont précisément à Sannois dans ce moment-ci.

— Mademoiselle Bourjot? demanda madame Mauperin.

— Noémi? reprit vivement Renée, je crois bien que je voudrais. Mais je l'ai trouvée d'un froid avec moi cet hiver! Elle a quelque chose, je ne sais pas.

— Elle a... elle a qu'elle aura trois cent mille livres de rente, interrompit Denoisel, et les mères surveillent ces filles-là. Elles ne les laissent pas trop se lier avec une sœur qui a un frère. On lui aura fait la leçon, voilà tout.

— Et puis, ils sont si hauts, ces gens-là! on croirait qu'ils descendent de...

Et madame Mauperin, s'interrompant, demanda à Henri :

— Malgré ça, ils ont toujours été très bien pour toi, n'est-ce pas, Henri? Elle est toujours aimable pour toi, madame Bourjot"?

— Elle s'est même plainte à moi plusieurs fois de ne pas vous avoir vue à ses soirées, que vous n'ameniez pas assez souvent Renée à sa fille.

— Vraiment? dit Renée tout heureuse.

— Mauperin, fit madame Mauperin, qu'est-ce que tu dis, toi, de ce que dit Henri? mademoiselle Bourjot?

— Quelle objection veux-tu que je fasse?

— Alors, dit madame Mauperin, on adopte l'idée d'Henri. Nous irons samedi. Yeux-tu, Mauperin? Tu viendras avec nous, Henri.

Quelques heures après tout le monde était couché. Henri Mauperin, seul debout, marchait de long en large dans sa chambre, en fumant un cigare éteint. De temps en temps, l'on eût dit qu'il souriait à sa pensée.

Souvent, dans la journée, Renée allait peindre dans un petit atelier bâti avec les démolitions

d'une serre, caché au fond du jardin, rustique et comme mêlé à la verdure, muré de lierre, tenant à la fois de la ruine et du nid.

Sur une table couverte d'un tapis algérien il y avait ce jour-là dans le petit atelier un cornet du Japon à dessins bleus, un limon, un vieil almanach rouge aux armes de France et encore deux ou trois objets à couleurs vives groupés le plus naturellement possible pour faire tableau, sous le jour qui tombait du toit en vitrage. Devant la table Renée peignait cela, sur une toile qui avait déjà ses dessous, avec des pinceaux fins comme des épingles. La jupe de sa robe de piqué blanc débordait en flots amples de chaque côté du tabouret sur lequel elle était assise. Elle avait cueilli dans le jardin, en passant, une rose blanche et l'avait piquée dans ses cheveux bouffants au-dessus de son oreille. Son pied, dépassant sa jupe, chaussé d'un soulier découvert, laissait voir un peu du blanc de son bas en s'appuyant sur la traverse du chevalet.

Près d'elle, Denoisel, la regardant travailler, essayait un mauvais dessin de son profil sur un album ramassé dans un coin.

— Ah! vous posez joliment, fit-il en retaillant son crayon. J'aimerais autant attraper un omnibus que votre ressemblance. Vous n'arrêtez pas. Si vous remuez toujours comme ça...

— Ah ça, Denoisel, pas de bêtises avec votre

102 RENÉE MAUPERLN

portrait. J'espère que vous allez me flatter un peu.

— Pas plus que le soleil. J'ai la conscience du daguerréotype.

— Faites voir, dit-elle en renversant le haut du corps vers Denoisel et en croisant sur sa poitrine son appuie-main et sa palette.

— Oh î je ne suis pas belle. Et se remettant à peindre : Vrai, je ressemble... je ressemble à ça"?

— Un peu. Voyons. Renée, là, franchement, qu'est-ce que vous vous croyez? belle?

— Non.

— Jolie?

— Non, non.

— Ah ! vous avez réfléchi, cette fois-ci.

— Oui, mais je l'ai dit deux fois.

— Bon. Si vous ne vous croyez ni belle ni jolie, vous ne vous croyez pas non plus...

— Laide ? Non. C'est vrai. C'est très difficile à vous expliquer. Il y a des jours où, en me regardant, je me trouve... comment vous dire cela? Enfin, je me plais. Ce n'est pas ma ligure, je le sais bien : c'est un air que j'ai ces jours-là, quelque chose qui est en moi et que je sens passer dans mes traits. Je ne sais pas quoi, du bonheur, du plaisir, de la vivacité, une émotion, ce que vous voudrez ! J'ai des moments comme cela, il me semble, où je trompe joliment mon monde.

Ce qui n'empêche pas que j'aurais aimé être belle.

— Tiens, tiens, tiens...

— C'est agréable, pour soi, il me semble. Tenez ! j'aurais voulu être grande, avec des cheveux très noirs. C'est bête d'être presque blonde. C'est comme la peau blanche : j'aurais eu une peau, mon Dieu! comme madame Stavelot... un peu orangée; j'aime cela, moi, c'est un goût. Et puis j'aurais eu du plaisir à regarder ma glace : j'aurais fait des belles lignes dans mon lit. C'est comme quand je marche pieds nus le matin, sur mon tapis, en me levant : j'aimerais avoir des pieds de statue que j'ai vus; une idée !

— Comme cela, vous ne tiendriez pas à être belle pour les autres?

— Oui et non. Pas pour tout le monde, pour ceux que j'aime seulement. On devrait être laide pour les indifférents, les gens qu'on n'aime pas : est-ce que vous ne trouvez pas ? Ils n'auraient que ce qu'ils méritent.

Denoisel s'était remis à crayonner. — Que c'est drôle, votre idéal, de rêver d'être brune ! fit-il au bout d'un instant de silence.

— Qu'est-ce que vous rêveriez, vous ?

— Si j'étais femme ? Je rêverais dêtreune petite'femme ni brune ni blonde.

— Châtain alors?

— Et grasse... Oh! grasse comme une caille.

104 RENÉE MADPERIR

— Grasse ? Ah ! je respire. C'est que j'ai eu peur un moment d'une déclaration. Il a fallu que le jour vous donnât sur les cheveux pour que je pense à vos quarante ans.

— Vous ne me vieillissez pas, Renée, c'est mon âge. Mais savez-vous le vôtre, pour moi ?

— Non ?

— Douze ans, et vous y resterez toujours.

— Merci, mon ami, c'est ce que je veux, dit . Renée : comme ça je pourrai vous dire toutes les bêtises qui me passeront par la tète. Denoisel î reprit-elle après un silence, avez-vous jamais été amoureux? Et, se reculant un peu de sa toile, elle la regarda de côté, la tète un peu penchée sur l'épaule, pour voir l'effet du ton qu'elle venait de poser.

— Eh ! bien, vous commencez bien ! répondit Denoisel, voilà une question...

— Qu'est-ce qu'elle a, ma question ? Je vous demande ça comme je vous demanderais autre chose. Il me semble qu'il n'y a rien... Ça ne peut donc pas se demander en société ? Voyons, Denoisel : vous me donnez douze ans, c'est très bien, je les accepte, mais j'en ai aussi vingt. Je suis une jeune personne, c'est vrai, mais si vous croyez que les jeunes personnes, à mon âge, n'ont jamais lu de romans ni chanté de romances"? Ce sont des grimaces, ça, c'est la pose à l'inno-

cence. Après tout, c'est comme vous voudrez. Si vous ne me trouvez pas l'âge, je rengaine ma question. Moi, je croyais que nous étions, entre hommes quand nous causions tous les deux.

— Eh ! bien, puisque vous tenez à le savoir, oui, mademoiselle, j'ai été amoureux.

— Ah ! Et quel efïet ça vous a-t-il fait d'être amoureux ?

— Ma chère amie, vous n'avez qu'à relire les romans que vous avez lus : vous y trouverez cet effet-là à toutes les pages.

— Tenez! c'est précisément ce qui m'intrigue beaucoup : tous les livres qu'on lit sont remplis d'amour, il n'y a que ça ! Et puis, dans la vie, on n'en voit pas. Moi, du moins, je n'en vois pas ; je vois, au contraire, tout le monde qui s'en passe, et très bien. 11 y a des jours où je me demande si ce n'est pas fait seulement pour les livres, si ce n'est pas une imagination d'auteur, vraiment.

Denoisel se mit à rire : — Dites-moi, Renée, puisque nous sommes là entre hommes, comme vous dites, et que nous nous parlons cœur à cœur, franchement, en vieux amis, voulez-vous bien me laisser vous demander à mon tour si vous avez eu jamais, non de l'amour, mais un sentiment pour quelqu'un?

— Non, jamais, répondit Renée après un

406 RENÉE MAUPERLX

instant de réflexion. Mais moi, je ne suis pas un exemple. Je crois que ces choses-là arrivent surtout aux personnes qui ont le cœur vide, le coeur inoccupé, qui ne sont pas remplies, possédées, défendues parune de ces aflectionsqui vous prennent et vous gardent toutes, par exemple l'affection qu'on a pour un père.

Denoisel ne répondit pas.

— Vous ne croyez pas que cela préserve ? lui dit Renée. Eh! bien, je vous assure bien, J'ai beau chercher à me rappeler. Oh ! je fais mon examen de conscience complet, et bien sincère, je vous jure. Voyons, dans mon enfance, je ne vois rien, non, rien du tout. J'avais pourtant des petites amies qui n'étaient pas plus grandes que moi ; elles embrassaient, quand on ne les voyait pas, le fond de casquette des petits garçons qui jouaient avec nous ; elles ramassaient sur l'assiette où ils avaient mangé leurs noyaux de pêche qu'elles serraient dans une boîte, et elles couchaient avec la boîte, oui, je me souviens. Tenez, Noémi, mademoiselle Bourjot, était très forte pour ça. Mais, moi, je jouais tout bonnement.

— Et plus tard, quand vous n'avez plus été une enfant ?

— Plus tard, j'ai toujours été une enfant pour ça. Non, rien, pas une impression, je ne me rappelle pas. C'est-à-dire... je vais être tout à

fait franche avec vous : j'ai eu un petit, tout petit commencement de ce que vous dites, un peu de cette émotion que j'ai reconnue après dans les romans. Et savez-vous pour qui?

— Non.

— Pour vous. Oh ! ce n'a été qu'un instant. Je vous ai aimé bien vite autrement, et mieux, avec de l'estime et de la reconnaissance. Je vous ai aimé pour m'avoir corrigée de mes défauts d'enfant gâtée, m'avoir ouvert l'esprit, m'avoir élevée aux choses belles, aux choses nobles, aux choses généreuses, tout cela avec des blagues, mais avec des blagues qui blaguaient tout ce qu'il y a de laid, ce qu'il y a de misérable, ce qu'il y a de plat, tout ce qui est vil et lâche ! Vous m'avez appris à jouer à la balle et à m'ennuyer avec les imbéciles. Beaucoup de ce que je pense, beaucoup de ce que je suis, un peu du peu que je vaux, je vous le dois ; j'ai voulu vous le rendre avec une bonne et solide amitié: en vous donnant cordialement, comme à un camarade, quelque chose de l'amour que j'ai pour mon père. Et la voix de Renée prit à ces derniers mots une note haute, un ton grave.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit M. Mauperinqui venait d'entrer, en jetant les yeux sur le croquis de Denoisel. Ça, ma fille ! mais c'est une affreuse diffamation. — Et AL Mauperin, prenant l'album, se mit à déchirer la feuille.

— Ah ! papa, s'écria Renée, moi qui voulais 1 garder... comme souvenir!

Une voiture légère, attelée d'un cheval, emportait la famille Mauperin sur la route de Sannois. Renée avait pris les guides etle fouet des mains de son frère qui fumait à côté d'elle.

Egayé par le voyage, l'air, le mouvement, M. Mauperin plaisantait sur les rencontres de la route et saluait gaiement les passants croisés par la voiture. Madame Mauperin était muette et absorbée. Enfoncée en elle-même, elle préparait et travaillait son amabilité pour le château.

— Mais, maman, dit Renée, tu ne dis rien. Est-ce que ça ne va pas?

— Si, très bien, très bien, répondit madame Mauperin, mais je te dirai que cette visite m'ennuie un peu, et que sans Henri... Je trouve quelque chose de si froid à cette madame Bourjot! Il y aune hauteur dans cette maison... Oh ! mon Dieu! ce n'est pas qu'ils m'imposent. Leurs millions ! je sais bien où ils les ont pris : ça vient d'un procédé qu'ils ont acheté à un malheureux ouvrier pour rien, pour quelques sous.

— Allons, madame Mauperin, fit M. Mauperin, ils ont dû en acheter plus d'un.

— Eh ! bien, malgré tout ça. je n'y suis pas à Taise, chez ces gens-là.

— Vous êtes bien bonne vraiment de vous préoccuper...

— Mais on leur dit zut à leurs grands airs î fît mademoiselle Mauperin en donnant un coup de fouet au cheval qui couvrit le mot d'un bruit de galop. ♦

Le malaise de madame Mauperin avait ses raisons. Sa gêne était justifiée. Tout, dans la maison vers laquelle elle allait, était combiné pour intimider les gens, les rabaisser, les écraser, les pénétrer elles accabler du sentiment de leur infériorité. L'argent y avait un étalage étudié, la fortune une mise en scène savante. L'opulence y visait à l'humiliation des autres par tous les moyens d'intimidation, par les formes violentes ou raffinées du luxe, par l'élévation des plafonds, par la grande mine impertinente des laquais, par l'huissier à chaîne d'argent planté dans l'antichambre, par la vaisselle plate sur laquelle on mangeait, par un ensemble d'attitudes princières qui faisaient asseoira table, même en tète-à-tète, la mère et la fille décolletées, comme dans une petite cour allemande.

Les maîtres répondaient à ce ton de leur maison et le soutenaient. L'esprit de leur intérieur, de leur vie, de leur façon d'être, était

comme incarné en eux. L'homme, avec tout ce qu'il avait emprunté à la gentry anglaise, ses manières, ses toilettes, ses favoris frisés, sa surface de distinction ; la femme, avec un grand ton, une suprême élégance, toutes les sécheresses de la haute bourgeoisie, représentaient admirablement l'Orgueil du Million. Leur politesse dédaigneuse, leur amabilité hautaine semblaient descendre aux personnes. De leurs goûts même s'échappait une sorte d'insolence. M. Bourjot n'avait point de tableaux ni d'objets d'art : sa collection était une collection de pierres précieuses dans laquelle il montrait un rubis de vingt-cinq mille francs, un des plus beaux de l'Europe.

Le monde avait passé par-dessus tout cet éta^ lage d'argent, et le salon des Bourjot, mis en vogue et en relief par une couleur d'opposition très affichée, était un des trois ou quatre grands salons de Paris. Jl s'était peuplé à la suite de deux ou trois hivers passés à Nice par madame Bourjot, sous prétexte de santé, et pendant lesquels elle avait fait de sa maison une hôtellerie delà route d'Italie, ouverte à tout ce qui passait de grand, de riche, de célèbre, de nommé. Les jours de grands concerts où madame Bourjot faisait admirer sa belle voix et son grand talent de musicienne, des gloires d'Europe s'y rencontraient avec des réputations de Paris; le monde de la science, le monde de la haute philosophie,

le monde de l'esthétique pure, y coudoyaient le monde de la politique que représentaient un gros d'orléanistes fort compact et une bande de libéraux sans engagement, dans les rangs desquels Henri Mauperin figurait très assidûment depuis un an. Là-dessus se détachaient quelques légitimistes, amenés par le mari dans le salon de sa femme : car M. Bourjot était légitimiste.

Sous la Restauration il avait été carbonaro. Fils d'un drapier, son origine, son nom de Bourjot l'avaient, en entrant dans la vie, exaspéré contre la noblesse, les châteaux, les Bourbons. Il avait conspiré. Il s'était rencontré, tuile avec M. Mauperin dans les ventes. On l'avait vu à tous les troubles. Il citait alors Berville, Saint- Just et Dupin aîné. Plus rassis après 1830, il s'était contenté de bouder la royauté qui lui avait volé sa république. Il lisait le National, plaignait les peuples, méprisait les Chambres, s'emportait contre M. Guizot, éclatait sur L'affaire Pritchard.

Tout à coup arrivait 1848; le propriétaire se réveillait épouvanté et se dressait tout droit dans le carbonaro de la Restauration, dans le libéral du règne de Louis-Philippe. La baisse de la rente, les non-valeurs des maisons, le socialisme, les projets d'impôt, les menaces du Grand-Livre, les journées de Juin, tout ce qu'il y a dans une révolution de terreurs pour la pièce de cent sous, bouleversaient et illuminaient en même temps

M. Bourjot. Ses idées changeaient d'un seul coup, et sa conscience politique vivait entièrement sur elle-même. Il se précipitait vers les doctrines d'ordre, il se retournait vers l'Église comme vers une gendarmerie, vers le droit divin comme vers l'absolu de l'autorité et la garantie providentielle de ses valeurs.

rJalheureusement, dans cette brusque et sincère conversation de M. Bourjot, son éducation, sa jeunesse, son passé, toute sa vie s'agitaient, se débattaient, se révoltaient. En retournant aux Bourbons, il n'avait pu revenir à Jésus-Christ. Et le vieil homme s'oubliait en attaques, en échappades, en refrains d'habitude. On le sentait, en l'approchant, encore tout voltairien par places. Béranger, à tout moment, remontait en lui sur de Maistre.

— Donne les guides à ton frère, Renée, dit madame Mauperin ; je ne voudrais pas qu'on te vît conduire.

On était en face d'une grande et magnifique grille devant laquelle se dressaient deux candélabres dont on allumait le gaz le soir et qui brûlaient toute la nuit. La voiture tourna sur le sable roux d'une allée, côtoya de grands massifs de rhododendrons, arriva au perron. Deux domestiques ouvrirent les portes de glace de l'antichambre dallée de marbre et dont les hautes

fenêtres étaient voilées de verdure par un large rideau d'arbustes exotiques. De là, lesMauperin furent introduits dans un salon tendu de soie cramoisie quin'avaitrienauxmursqu'untableau, le portrait de madame Bourjot en costume de bal, signé : Ingres. Par les fenêtres ouvertes on voyait près d'une pièce d'eau une cigogne, la seule bête que M. Bourjot tolérât dans son parc, à cause de sa silhouette héraldique.

Quand les Mauperin entrèrent dans le grand salon, madame Bourjot. assise seule sur un divan, écoutait la lecture que lui faisait l'institutrice de sa fille. M. Bourjot, accoudé à la cheminée, jouait avec sa chaîne de montre. Mademoiselle Bourjot, près de la lectrice, travaillait à un métier de tapisserie.

Madame Bourjot, avec ses grands yeux d'un bleu un peu dur, ses sourcils arqués, les plis de ses paupières, son nez fier et accentué, l'avance hautaine du bas de son visage, avec sa grâce impérieuse, faisait songer à une Georges jeune dans un rôle d'Agrippine. Mademoiselle Bourjot avait des sourcils bruns très marqués. Ses grands cils courbes laissaient voir deux yeux bleus, ardents, profonds, et qui rêvaient. Un léger duvet, follet et presque blanc, s'apercevait quand elle était dans le jour, au-dessus de sa lèvre, vers les deux coins. L'institutrice, elle, était une de ces figures effacées, une de ces

114 RENEE IL.

vieilles femmes que la vie a roulées, usées, au dehors comme au dedans, et qui n'ont pas plus d'effigie qu'un vieux sou.

— Mais c'est vraiment charmant, fit madame Bourjot en se levant et en allant jusqu'à une raie du parquet au milieu du salon; ces chers voisins, une délicieuse surprise ! Il me semble qu'il y a un temps infini que je n'ai eu le plaisir de vous voir, chère madame, et sans votre fils qui a eu la bonté de ne point nous négliger, de venir à mes lundis soirs, — elle donna une poignée de main à Henri qui s'inclina, — nous n'aurions plus su ce que vous deveniez, ce que devenait cette charmante fille, et sa maman.

— Mon Dieu, madame, fit madame Mauperin en s'asseyant à distance de madame Bourjot, vous êtes mille fois bonne.

— Oh ! mais venez donc là, fit madame Bourjot, en lui faisant place à côté d'elle.

— Nous avons remis de jour en jour; nous voulions venir tous.

— Allons, c'est très mal, reprit madame Bourjot, nous ne sooimes pas à cent lieues. Et c'est un meurtre de laisser ces deux enfants-là, — elle désigna Renée et Noémi, — qui ont grandi ensemble, sans se voir! Gomment, on ne s'est pas encore embrassé?

Noémi. qui était restée debout, tendit froide-

RENEE MAUPEREs" 115

ment la joue à Renée qui l'embrassa comme un enfant mord à un fruit.

— Chère madame, dit en les regardant madame Bourjot à madame Mauperin, comme c'est vieux, le temps où nous les menions rue de laChaussée-d'Àntinà ce cours qui nous ennuyait presque autant qu'elles ! Je les revois jouant ensemble. La vôtre comme du vif-argent, un vrai diable ! Et la mienne... oh! c'était le jour et la nuit. Mais la vôtre l'entraînait. Mon Dieu! quelle rage de charades elles ont eue un moment, vous rappelez-vous? quand elles prenaient toutes les serviettes de la maison pour se déguiser.

— Ah ! oui, madame, dit Renée en riant et se retournant vers Noémi, notre plus beau, c'est quand nous avons fait Marabout, avec Marat dans un bain trop chaud qui disait : je bous, je bous. Te souviens-tu ?

— Oh ! je me rappelle bien, fît Noémi en réprimant mal un sourire, mais c'était toi qui avais trouvé cela.

— Eh ! bien, madame, je suis enchantée de vous trouver d'avance si bien disposée à ce que je viens vous demander; car je vous fais une visite intéressée. C'est précisément pour réunir nos deux enfants que je venais. Renée aune envie de jouer la comédie; elle a pensé naturellement à sa vieille amie. Et, si vous vouliez permettre à mademoiselle votre fille de prendre un rôle à côté de

la mienne... Ce sera une petite fête de famille bien intime.

Aux premiers mots de la demande de madame Mauperin, Noémi. qui, en causant avec Renée, avait laissé ses mains aller dans les siennes, les retira brusquement.

— Je vous remercie pour cette idée, chère madame, répondit madame Bourjot; je remercie aussi votre charmante Renée. Vous ne pouviez rien me demander qui me convînt mieux et qui me fût plus agréable. Cela sera, je crois, très bon pour Noémi. Cette pauvre enfant est d'une timidité... c'est désolant. Cela l'habituera un peu à parler, à sortir d'elle-même. Ce sera pour son esprit même un coup de fouet excellent.

— Mais, ma mère, vous savez bien î j'ai si peu de mémoire ! Et puis rien que l'idée de jouer. . . la peur... Non, je ne veux pas jouer.

Madame Bourjot regarda sa fille de son regard froid.

— Mais, mère, si je pouvais... Mais je ferai manquer la représentation, je suis sûre.

— Vous jouerez. Je le désire, mademoiselle. Noémi baissa la tête.

Madame Mauperin, embarrassée, avait, par contenance et discrétion, jeté les yeux sur une Revue ouverte à côté d'elle, au bord d'une table

— Ah! fît madame Bourjot en revenant à elle, vous êtes là en pays de connaissance : c'est le dernier article de votre fils. Et quand comptez- vous jouer ?

— Mais, madame, je suis désolée d'être la cause... d'imposer à mademoiselle votre fille...

— Oh! ne parlons plus décela. Ma fille a toujours peur de se décider.

— Pourtant, fit de l'autre bout du salon M. Bourjot, qui causait avec M. Mauperin et Henri, si Noémi avait une trop grande répugnance...

— Elle vous sera, au contraire, très reconnaissante, dit madame Bourjot à madame Mauperin, sans répondre à M. Bourjot. Nous sommes toujours obligés de la forcer à s'amuser. Eh ! bien, quand cela, la représentation?

— Renée, demanda madame Mauperin, quand penses-tu?

— Mais, il me semble. Il nous faut un mois pour les répétitions, à deux par semaine. Nous prendrions les jours et les heures de Noémi... Et Renée se tourna vers Noémi qui resta muette.

— Très bien, dit madame Bourjot. Eh ! bien, alors nous prendrons, si vous voulez bien, le lundi et le vendredi, à deux heures, n'est-ce pas? Mademoiselle Gogeois, et madame Bourjot se tourna vers l'institutrice, vous accom-

pagnerez mademoiselle. Monsieur Bourjot, vous entendez, vous donnerez les ordres pour les chevaux, la voiture, le domestique qui ira à la Briche. Vous me garderez seulement Terror et Jean. Voilà. Maintenant, vous restez à dîner ?

— Oh ! nous sommes aux regrets. C'est impossible. Nous avons du monde aujourd'hui.

— Permettez-moi de maudire ces gens-là.

Mais vous ne connaissez pas, je crois, les nouvelles serres de M. Bourjot. Je veux vous faire un bouquet, Renée. Nous avons une fleur... Il n'y en a que deux comme cela : l'autre est à Ferrières, c'est fort laid, au reste. Par ici.

— Si nous passions par là, nous? fit M. Bourjot en désignant la salle de billard qu'on voyait par la glace sans tain. Monsieur Henri, nous vous laissons à ces dames. Ici, on fume, dit M. Bourjot en offrant un cabanas à M. Mauperin. Nous jouons le carambolage, n'est-ce pas ?

— Oui, le carambolage, fît M. Mauperin. M. Bourjot ferma les blouses du billard.

— En vingt-quatre?

— En vingt-quatre.

— Vous n'avez pas de billard chez vous, monsieur Mauperin?

— Non, mon Dieu, non. Mon fils n'y joue pas.

RENÉE MAUPERIN il 9

— Vous cherchez le blanc ?

— Merci. Et comme ma femme ne trouve pas que ce soit un jeu convenable pour une jeune personne...

— A vous.

— Oh ! je suis bien rouillé. D'abord, j'ai toujours été une mazette.

— Mais vous ne me donnez pas de jeu du tout. Bon ! voilà mon procédé parti... j'étais fait à cette queue-là, et M. Bourjot lança un juron ronflant. Ces canailles d'ouvriers ! pas pour un sou de conscience! On ne peut plus rien avoir de bon. Eh ! bien, vous allez bien : trois, je vous marque. C'est qu'on est à leurs ordres ! L'autre jour, je voulais faire poser des lustres dans la journée. Eh î bien, monsieur Mauperin, je n'ai pas pu en trouver un. C'était une fête, je ne sais plus quelle fête : ils n'ont pas voulu venir. Ce sont de grands seigneurs à présent. Vous croyez qu'ici ils nous apportent ce qu'ils tuent ou ce qu'ils pèchent ? Quand ils ont un bon morceau, ils le mangent. A Paris, moi je sais ce que c'est. Quatre ! Eh ! dites donc. Tout ce qu'ils gagnent, ça passe au café. Le dimanche, ils dépensent des vingt francs. Le serrurier d'ici a un fusil Lefaucheux ! il loue une chasse ! Enfin, deux pour moi. Et ce qu'on demande maintenant pour travailler! Ils me prennent cent sous ici pour faucher. J'ai des vignes en Bourgogne :

120 RENÉE MÀUPERO

ils m'ont proposé de me faire les façons pendant trois ans, et puis, la troisième année, ils auraient été propriétaires. Voilà où nous allons ! Enfin, heureusement, moi, je suis trop vieux, je ne verrai pas ça, mais dans cent ans on ne trouvera plus à se faire servir ; il n'y aura plus de domestiques. Je le dis souvent à ma femme et à ma fille : Vous verrez que vous serez un jour obligées de faire votre lit! Cinq... six... mais vous savez faire les effets... Nous sommes tués par la Révolution, voyez-vous. Et M. Boujot se mit à fredonner :

Et zonzon, zonzon, zonzon Zonzon, zonzon...

— Voilà des idées que vous n'aviez guère, il y a de cela une trentaine d'années, quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois ; vous rappelez-vous "? dit M. Mauperin avec un léger sourire.

— C'est vrai : j'en avais de plus belles... de trop belles dans ce temps-là, fit M. Bourjot en s'appuyant de la main gauche sur sa queue. Ah ! on était jeune. Je crois bien que je m'en souviens ! C'était au convoi de Lallemand, parbleu! C'est le plus beau coup de poing que j'aie donné de ma vie, un pare-à-virer ! Je vois encore les clous de souliers du commissaire de police en écharpe que j'ai flanqué

par terre pour traverser le boulevard ! Au coin de la rue Poissonnière, je tombe dans une patrouille : on m'a pas mal échigné pour commencer. J'étais avec Caminade... vous avez' bien connu Caminade? C'était un bon, celui qui allait fumer aux missions de l'église des Petits-Pères avec sa pipe d'écume de quinze cents francs et une fille du Palais-Royal. Lui a la chance de s'échapper, on me mène au poste à coups de crosse. Heureusement que Dulaurens m'aperçoit...

— Tiens ! Dulaurens, dit M. Mauperin, nous étions de la même vente. Il avait un magasin de châles, il me semble. ..

— Oui, et vous savez comment il a fini?

— Non, je l'ai perdu de vue.

— Eh ! bien, un beau jour, c'était après toutes ces histoires-là, son associé se sauve en Belgique, en lui emportant deux cent mille francs. On envoie des agents à ses trousses ; pas de nouvelles. Mon Dulaurens entre dans une église et fait le vœu de se convertir s'il retrouve son argent. Il le retrouve, et il est maintenant d'une piété dégoûtante. Je ne le vois plus. Mais, dans ce temps-là, c'était un chaud, vous savez. Je lui fais en passant un signe de l'œil. J'avais chez moi vingt-cinq fusils et cinq cents cartouches. Quand la police arrive, il avait tout déniché. Ce qui n'empêche pas que j'ai passé trois mois

à la Force, dans le bâtiment neuf, et que deux ou trois fois j'ai été réveillé la nuit pour aller à l'instruction, et que j'y allais avec une vague idée d'être fusillé. Vous avez passé par là, vous aussi ; vous savez ce que c'était. Et tout ça pour arriver au socialisme ! Pourtant, il y a un mot qui aurait bien dû m'éclairer. En sortant, un de mes amis de prison était venu me voir chez moi, à Sedan ; il me dit : « Mais qu'est-ce « qu'on m'a donc dit à l'hôtel : il paraît que ton « père a des terres, de l'argent. Et tu te mets «avec nous? Moi je croyais quetu n'avais rien... » Tenez, voyez- vous, monsieur Mauperin, quand je pense que ça ne m'a pas ouvert les yeux ! C'est quej'étais convaincu, dans ce temps-là, que tous ceux avec qui je marchais voulaient tout simplement ce que je voulais : l'égalité devant la loi, plus de privilèges, la fin de la Révolution de 89 contre la noblesse. Je croyais qu'on allait s'arrêter là, moi. Onze... Vous ai-je marqué le dernier? je ne crois pas; mettons douze. Mais sapristi ! quand j'ai vu ma république, ça m'a dégoûté, quand j'ai entendu, en février, deux hommes descendre des barricades et dire : ce Nous n'aurions dû nous en aller de là que quand nous aurions eu cinq mille livres de rentes. » Et puis le droit au travail, et puis l'impôt progressif, une iniquité, l'hypocrisie du communisme ! Mais avec l'impôt pro-

gressif, fit éloquemment M. Bourjot en interrompant sa phrase, je les défie de trouver personne qui veuille se donner la peine de faire une grande fortune. Treize, quatorze, quinze, très bien ! Oh vous êtes trop fort... Tout ça m'a retourné, vous comprenez ?

— Parfaitement, dit M. Mauperin.

— Où est ma bille ? là ? Mais complètement retourné... ça m'a rendu légitimiste positivement. Encore une fausse queue! Seulement...

— Seulement ?

— Seulement il y a une chose. Ah! là-dessus, par exemple, j'ai toujours les mêmes opinions ; je vous dis ça à vous, mais tout ce qui est curé pour moi... Dix-huit! allons, je suis brossé... Nous invitons celui d'ici, parce que c'est un bon diable; mais les prêtres... Quand on en a connu un, comme moi, qui s'était cassé la cuisse en sautant, la nuit, par-dessus le mur de son séminaire! Un tas de jésuites, voyez-vous, monsieur Mauperin!

Hommes noirs, d'où sortez-vous ?

Nous sortons de dessous terre.

Ah ! voilà mon homme ! le Dieu des bonnes gens ! Et tout ! Et Judas :

Mes amis, parlons plus bas :

Je vois Judas, je vois Judas

124 KENÉE MAUPERIN

Vingt et un... Vous n'en avez plus que trois... Tenez, dans le pays où j'ai mes forges, il y a un évêque qui est très bon enfant. Eh! bien, tous les cagots le détestent. Ah! s'il faisait le bigot, le cafard, s'il allaita la messe...

— Je n'ai jamais vu madame Bourjot si aimable, dit madame Mauperin quand on fut remonté en voiture.

— Un singulier pékin, que ce Bourjot ! fit M. Mauperin; c'est bien la peine d'avoir un billard... J'aurais pu lui rendre douze points.

— Moi, dit Renée, j'ai trouvé Noémi toute drôle. As-tu vu, Henri, comme elle ne voulait pas jouer?

Henri ne répondit pas.

Noémi venait de faire son entrée dans le salon des Mauperin. suivie de son institutrice, avec un petit air gêné, inquiet, presque honteux. Sur le seuil, elle avait fait de l'œil le tour de la pièce ; puis, comme rassurée et plus à l'aise, elle avait tendu le front au baiser de madame Mauperin et les deux joues aux embrassades de Renée. Renée, joueuse et rieuse, avec des gestes de badinage et de caresse, lui avait enlevé son mantelet des épaules, dénoué ses rubans, ôté son chapeau.

RENÉE MAUPERIX 125

— Au fait, dit-elle en faisant tourner, au bout de son petit poing-, le charmant petit chapeau de blonde blanche garni de liliums roses, M. Denoisel... que tu as vu, je crois, dans le temps... ça ne nous rajeunit pas... et que je te présentecomme notre directeur, notre professeur d'intonations, notre souffleur et notre allumeur de rampe... tout ça !

— Je n'ai pas oublié combien monsieur a été bon pour moi quand j'étais petite.

Et Noémi, rougissant de l'émotion de ce souvenir d'enfance, tendit à Denoisel, avec un mouvement d'une gaucherie charmante, une main timide et dont les doigts se serraient les uns contre les autres.

— Oh ! mais, quelle toilette ï reprit Renée en tournant autour d'elle. Tu es belle comme tout ! Et, donnant de petits coups à sa robe de taffetas sur les cassures de la soie, puis lui tirant sa jupe, en s'inclinant jusqu'à terre : « Tu vas nous faire une Mathilde un peu jolie. C'est moi qui serai jalouse, sais-tu?» Et se relevant : « Mais regarde donc, maman, je te disais bien : elle m'enfonce. » Elle se plaça à côté de Noémi et lui prit la taille : « Tiens, vois-tu que tu es plus grande que moi? » Et, la tenant toujours enlacée, elle l'entraîna devant la glace, se serra contre elle, chercha son épaule avec la sienne : « Vois-tu? » dit-elle.

L' institutrice s'était effacée dans un coin du salon. Elle regardait les images d'un livre qu'elle n'ouvrait, modestement, qu'à demi.

— Voyons, mes chers enfants, si on commençait à lire la pièce ? fit madame Mauperin. Il ne faut pas attendre Henri. Il ne doit venir qu'aux dernières répétitions, quand les actrices seront bien en train.

— Oh! tout à lheure, maman, laisse-nous causer. Viens te mettre ici, Noémi. là. Nous avons un tas de petits secrets, tant de choses à nous dire depuis que nous nous sommes vues î îl y a des siècles.

Et Renée commença avec Noémi une de ces causeries gazouillantes qui font le bruit d'une source, un de ces babillages frais, limpides, intarissables, qui se brisent dans un éclat de rire et se perdent dans un chuchotement. Noémi. d'abord sur la défensive, s'abandonna bientôt à la douceur de cet épanchement, à tout ce que cette voix lui faisait retrouver de son passé. Chacune, comme après une séparation, demandait àl'autre tout ce qui lui était arrivé et ce qu'elle était devenue. Au bout d'une demi-heure on eût dit, à les entendre, deux cœurs de jeunes femmes retrouvant ensemble leur àme d'enfant.

— Moi, je peins, disait Renée ; et toi ? tu avais une belle voix.

— Oh ! ne m'en parle pas, disait Noémi. On

me fait chanter. Maman veut que je chante dans ses grandes soirées. Et tu n'as pas l'idée : quand je vois tout le monde qui me regarde, il me prend un frisson. Oh! j'ai peur, je fondais en larmes les premières fois.

— Mais, dis donc, tu vas goûter. Moi qui me suis privée d'une pomme verte pour toi! Tu aimes toujours les pommes vertes, j'espère?

— Non, merci, merci, ma petite Renée, je n'ai pas faim, vraiment.

— Ah ! çà, Denoisel, qu'est-ce que vous regardez de si intéressant par la fenêtre?

Denoisel regardait dans le jardin le domestique desBourjot, Il l'avait vuépousseter le banc avec un fin mouchoir de batiste, étendre le mouchoir sur les traverses vertes, poser dessus avec précaution ses culottes de peluche rouge, croiser ses jambes l'une sur l'autre, tirer un cigare de sa poche, l'allumer. Maintenant il le considérait, tandis qu'il fumait indolemment et majestueusement, en laissant tomber autour de lui, sur la petitesse de la propriété, le regard de mépris d'un homme qui sert dans un château et dont les maîtres ont un parc.

— Moi, mais rien, dit Denoisel en quittant la fenêtre; je craignais d'être indiscret.

— Oh ! maintenant, nous nous sommes conté toutes nos petites affaires ! Vous pouvez venir causer avec nous.

— Tu sais l'heure qu'il est, Renée? Si vous voulez commencer à répéter aujourd'hui...

— Ah ! maman, voyons, il fait hien chaud, aujourd'hui. Et puis, c'est un vendredi.

— Et l'année a commencé uni3, dit sérieusement Denoisel.

— Ah ! fit Noémi en tournant vers lui des yeux pleins de foi.

— Ne l'écoute pas, il t'attrape. Il fait toute la journée des farces comme ça. Denoisel. N'estce pas, nous répéterons la première fois? nous avons bienle temps.

— Gomme tu voudras, fit Noémi.

— Eh bien, prenons congé. Denoisel, soyez drôle, tout de suite. Et si vous êtes bien drôle, bien drôle, je vous donnerai un tableau... de moi. S

— Encore ?

— Eh! bien, vous êtes poli. Je m'échigne...

— Mademoiselle, fit Denoisel en s'adressant à Noémi, vous allez juger ma situation. Figurez-vous que j'ai déjà de mademoiselle une aubergine et un panais, et comme pendant une tranche de potiron avec un morceau de fromage de Brie. Ça vient du cœur, je sais bien, mais j'ai l'air d'un fruitier en chambre.

— Voilà les hommes, vois-tu! dit gaiement Renée à Noémi. Tous ingrats, ma chère ! Et penser qu'un jour on se marie ! Sais-tu que nous

sommes de vieilles filles, dis donc? Vingt ans ! Hein, comme ça passe tout de même ! N'estce pas, on croit qu'on n'aura jamais dix-huit ans? et puis quand on les a, on ne les a plus! Enfin, qu'est-ce que tu veux ! Ah ! apporte donc un peu de musique la prochaine fois ; nous jouerons à quatre mains; je ne sais plus si je sais.

— Et Ton répétera quand ? demanda Denoisel.

— En Normandie ! répondit Renée, faisant ce genre de plaisanterie qui est monté depuis quelques années de l'atelier et du théâtre dans la bouche du monde.

Noémi était restée interdite comme une personne à laquelle échappe le sens d'une parole entendue.

— Eh ! bien, oui, lui dit Renée, Caen en Normandie ! Ah ! tu ne connais pas lesquelles de mot ? J'ai eu ce tic-là un temps. J'en étais insupportable, n'est-ce pas, Denoisel? Et tu vas beaucoup dans le monde? Dis-moi où tu as été cet hiver. Raconte-moi tes bals.

Et Noémi répondait, s'épanchait, s'animait peu à peu. Le sourire était venu à son visage, l'abandon à sa grâce. Elle semblait s'épanouir comme à un air de liberté et sous un souffle qui réchauffe, auprès de Renée, dans ce salon égayé, heureux et tout plein de jeunesse.

Il était quatre heunes. L'institutrice se leva

130 RENÉE MAUPER1N

comme un ressort : « Mademoiselle, dit-elle, il est l'heure. Vous savez qu'il y a un grand dîner àSannois... et le temps de vous habiller...

— Cette fois-ci, il n:y a pas à s'amuser. Nous répétons sérieusement, dit Denoisel. Mademoiselle Noémi, venez vous asseoir là . C'est cela, nous v sommes, n'est-ce pas? Une... deux... trois...

Il frappa dans ses mains. Allez !

— C'est que la première scène, fit en hésitant Noémi, jene suis pas encore sûre. Je sais mieux l'autre.

— La seconde alors? Passons à la seconde. Je vais faire le rôle d'Henri : Bonsoir, ma chère.

Denoisel fut interrompu par un grand éclat de rire de Renée :

— Ah! mon Dieu, disait-elle à Noémi, comme tu es drôlement assise ! Tu as l'air d'un morceau de sucre dans une pince à sucre !

— Moi ! fit Noémi toute gênée en cherchant une position.

— Si vous vouliez bien ne pas troubler les acteurs. Renée, dit Denoisel. Et reprenant son rôle : — Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange '?

— Ah! et les bourses? s'écriaRenée.

— Mais je croyais que c'était vous qui vous en étiez chargée.

— Moi? pas du tout. C'est vous, au contraire. Vous êtes un joli chef d'accessoires, par exemple! Dis donc, Noémi, est-ce que c'est une idée qui te viendrait, à toi, si tu étais mariée, de donner une bourse à ton mari? C'est boutiquier, hein ? Pourquoi pas un bonnet grec, tout de suite ?

— Répétons-nous? dit Denoisel.

— Tenez, Denoisel, vous ditescela del'aird'un homme qui a envie daller fumer.

— J'ai toujours envie de fumer, Renée, ditDenoisel, surtout quand je n'en ai pas besoin.

— Mais c'est un vice que vous avez là !

— Je crois bien. Aussi je le garde.

— Enfin quel plaisir pouvez-vous trouver à fumer?

— Le plaisir d'une mauvaise habitude : ça explique bien des passions. Et recommençant l'entrée de M. de Chavigny : Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange ?

— Moi? Henri, quelle question! fit Noémi. Et la répétition commença.

— Trois heures, dit Renée en levant les

132 RENEE MAUPERLN

veux du petit bas de laine qu'elle tricotait, et en regardant la pendule. Décidément, je commence a croire queXoémine viendra pas aujourd'hui. Elle va rater sa répétition. Il faudra la mettre à l'amende.

— Noémi? fit madame Mauperin en paraissant se réveiller. Mais elle ne vient pas. Ah ! je ne t'ai pas dit. Je ne sais où j'ai la tête, j'oublie tout à présent. Elle m'a dit la dernière fois qu'elle ne pourrait sans doute pas venir aujourd'hui. Ils ont du monde, je crois, je ne sais plus.

— C'est amusant ! Il n'y a rien d'ennuyeux comme cela, d'attendre les gens, et qu'ils ne viennent pas. Moi qui me suis dit ce matin en me réveillant : C'est le jour de Noérai... Je me la promettais. Oh! c'est sûr. elle ne viendra plus maintenant. C'est drôle, elle me manque maintenant, Xoémi. depuis qu'elle s'est mise à me mimer. Elle me manque comme une figure de la maison. Je ne la trouve pas drôle; elle manque de vivacité, elle n'est pas gaie : comme intelligence, elle est faiblotte : on la colle avec une facilité ! Eh ! bien, arrangez ça, malgré tout, je lui trouve un charme. Elle a quelque chose de si doux, si doux : ça vous pénètre. Elle détend les nerfs, positivement. Et puis, ce qu'elle vous fait, c'est de vous faire chaud au cceur, n'est-ce pas'? simplement, en étant là. J'ai connu un tas de jeunes filles qui lui étaient bien supérieures;

RENÉE MAUPER1N 133

eh ! bien, elles n'avaient pas ce qu'elle a; on se sentait sec comme pendu avec elles.

— Mon Dieu ! c'est bien simple, dit Denoisel; mademoiselle Bourjot est une nature très tendre, très aimante. Il y a comme un courant d'afîectionde ces natures-là aux autres.

— C'est que toute petite, je me rappelle, elle était déjà comme maintenant, d'une sensibilité! Ce qu'elle pleurait etce qu'elle embrassait c'était étonnant ! elle ne faisait que cela. Et comme elle a bien la figure de ce qu'elle est, n'est-ce pas? On dirait que sa beauté est faite avec tout ce qu'elle a de tendresse et tout ce qui lui reste d'enfance. Elle a surtout ce regard... Souvent on a en soi des petites malices, des petites méchancetés : on les sent qui s'en vont à ce regard-là comme quelque chose qui fondrait. Croiriezvous que je n'ai jamais osé lui faire une misère? Et j'étais pourtant une fière taquine, moi, dans le temps !

— C'est très extraordinaire tout de même d'être si tendre que cela ! dit madame Mauperin.

— Mais non, c'est très explicable, répondit Denoisel. Figurez-vous une jeune personne qui apporte en naissant l'instinct d'aimer comme on a Tinstinct de respirer, refoulée par les froideurs d'une mère qu'elle humilie et qui rougit d'elle, refoulée par l'égoïsme d'un père qui n'a d'autre orgueil et d'autre amour, d'autre enfant que sa

fortune! eh! bien, cette jeune personne sera comme mademoiselle Bourjot : pour un peu d'intérêt qu'on lui témoigne, elle aura les tendresses et les effusions dont vous parlez. Son cœur se répandra de lui-même. Et vous trouverez chez elle ce regard que Renée a remarqué, un regard qui semble briller dans une larme.

Il y avait quinze jours que l'on répétaitlorsque madame Bourjot amena elle-même sa fille chez les Mauperin. Après les premiers compliments, elle s'étonna de ne point voir le principal acteur.

— Oh! Henri a une mémoire prodigieuse, dit madame Mauperin, et en deux répétitions il sera au courant.

— Et comment cela marche-t-il? demanda madame Bourjot. Je tremble, je vous dirai, pour ma pauvre Noémi. En est-on un p^u content ? Je suis venue pour avoir le plaisir de vous voir d'abord, et puis je n'étais pas fâchée de juger par moi-même.

— Eh ! bien, chère dame, dit madame Mauperin, vous allez être rassurée. Vous trouverez, je crois, dans votre fille un naturel... des notes... Non, elle est charmante.

On se mit en place et Ton commença le Caprice.

— Vous la flattiez, dit aux premières scènes madame Bourjot à madame Mauperin ; et, s'adressant à sa fille : Ce n'est pas senti, ma chère enfant; vous récitez. Je vous ai pourtant menée voir cela aux Français. Mais continuez, je vous en prie.

— Ah ! madame, fit Renée, vous allez intimider toute la troupe. Nous avons besoin d'indulgence.

— Vous ne parlez pas pour vous, mademoiselle, répondit madame Bourjot. Si ma pauvre fille jouait comme vous...

— Eh ! bien, ditDenoisel à mademoiselle Bourjot, passons à la scène six, mademoiselle. Et qu'on nous juge là-dessus, parce qu'enfin je trouve que vous la dites fort bien, et comme ma vanité de professeur estun peu enjeu... Madame votre mère me permettra...

— Oh ! monsieur, dit madame Bourjot, je sépare en ceci tout à fait le professeur de l'élève; vous n'êtes pas responsable.

Et, la scène jouée :

— Oui, mon Dieu! oui, fit-elle, ce n'est pas trop mal ; cela peut passer. C'est une scène gnian-gnian, cela lui va; et puis, elle fait tout ce qu'elle peut; là-dessus il n'y a rien à luit dire.

— Oh! vous êtes d'une sévérité! fit madame Mauperin.

— D'une sévérité de mère, laissa échapper

136 RENEE MAL'PEREX

madame Bourjot, avec une sorte de soupir. Et vous allez avoir un monde fou?

— Oh ! vous savez, répondit madameMauperin, on a toujours plus de monde qu'on ne veut, ces jours-là. Il y a toujours une curiosité... Nous aurons bien, je pense, cent cinquante personnes.

— Dis donc, maman, si je faisais la liste? dit Renée, voulant éviter à Xoémi, dont elle voyait Tembarras, la suite de la répétition. Ce serait un moyen de présenter nos invités à madame Bourjot. Je vais vous faire faire connaissance avec nos connaissances, madame.

— Très volontiers, fit madame Bourjot.

— C'est un peu uneassiette mêlée, je vous préviens. Les relations, ça a l'air, je trouve.de gens qu'on a rencontrés en diligence...

— Oh! c'est charmant, et très juste, dit madame Bourjot.

Et se mettant àlatable, parlanttouten écrivant au crayon le nom des gens, Renée commença :

— D'abord la famille. Passons. Maintenant, qui, voyons? madame et mademoiselle Chanut, une jeune personne qui a des dents comme ces morceaux de verre cassé sur les murs, vous savez? M. et madame de Bélizard : je vous dirai qu'ils ont la réputation de nourrir leurs chevaux avec des cartes de visite.

— Renée ! Renée ! Voyons ... Tu vas donner de toi une idée ! essaya de dire madame Mauperin.

— Oh! ma réputation est faite. Je n'ai rien à perdre de ce côté-là. Et puis, si tu crois qu'on ne me le rend pas!

— Laissez-la, laissez-la, je vous en prie, dit madame Bourjot à madame Mauperin. Et, se tournant vers Renée en souriant : Et puis ?

— Madame Jobleau. Ah ! en voilà une qui est ennuyeuse avec l'histoire de sa présentation aux Tuileries, à Louis-Philippe : « Si Sire, si Sire, si Sire! » elle n'a trouvé que cela! M. Harambourg,un monsieur que la poussière fait trouver mal. L'été, il laisse son domestique à Paris pour nettoyer les raies de son parquet! Mademoiselle de la Boise ou le Gendarme des participes ! une ancienne institutrice qui vous reprend dans la conversation sur les imparfaits du subjonctif. M. Loriot, président de la Société pour la destruction des vipères. Les Gloquemins, père, mère, enfants, une famille qui monte comme ça, en flûte de Pan ! Ah ! au fait, les Vineux sont à Paris ; mais c'est bien inutile de les inviter : ils ne vont que chez les gens qui se trouvent sur une ligne d'omnibus. Mais j'oubliais le trio Méchin, trois sœurs, les trois grâces des Bâti gnolles. Il y en a une d'idiote, une de...

Et Renée s'arrêta en voyant l'œil peureux et le regard effrayé que Noémi levait sur elle, comme un pauvre être aimant et désarmé d'es-

prit, soudainement troublé et inquiété jusqu'au fond de l'âme par tous ces coups de médisance portés à côté de lui. Se levant, Renée courut l'embrasser :

— Bête ! lui dit-elle doucement, mais tous ces gens-là ne sont pas des gens que j'aime !

Henri ne vint qu'aux dernières répétitions. Il savait la pièce : en huit jours il fut prêt. Mais le Caprice était bien court pour remplir la soirée. On pensa à finir la représentation par une bouffonnerie. Deux ou trois petites pièces du Palais- Royal furent essayées, puis abandonnées, la troupe n'étant pas assez nombreuse, et Ton se rabattit sur une pantalonnade jouée en ce moment avec succès sur un théâtre des boulevards et qu'Henri fit adopter en dépit de l'opposition sans motifs de mademoiselle Bourjot et d'une résistance inattendue de sa timidité.

Il semblait, du reste, que mademoiselle Bourjot, depuis qu'Henri était là, sortait de son caractère. Renée par moments ne lui trouvait plus le même cœur. Elle sentait un refroidissement dans l'amitié de son amie. Elle s'étonnait de lui voir un esprit de contradiction qu'elle ne lui avait jamais connu. Elle était blessée aussi d'un cer-

RENEE MAUPERJN 139

tain air que Noémi prenait avec son frère, un air froid qu'une nuance de dédain faisait presque méprisant. Pourtant son frère se montrait avec elle poli, prévenant, attentif, mais rien de plus. Et même, dans toutes les scènes où il jouait avec Noémie, il mettait tant de réserve, tant de tenue et de retenue que Renée, effrayée pour la représentation et. craignant le froid de son jeu, un jour l'en plaisanta : «Bah! lui répondit-il, je suis comme les grands acteurs : je garde mes effets pour le jour de la première. »

Un petit théâtre avait été dressé au fond du salon des Mauperin. Un rideau de feuillage, de branches de pins, d'arbustes en fleurs masquait la rampe. Renée, aidée de son maître de dessin, avait peint la toile, qui représentait à peu près les bords delà Seine. Aux deux côtés du théâtre, on lisait sur une affiche écrite à la main :

Page 1