‹ Renée MauperinChapitre 3 sur 9 · ON FINIRA PAR PIERROT BIGA · texte numérisé non relu

ON FINIRA PAR PIERROT BIGA

Et les noms des acteurs suivaient.

Sur tous les sièges de la maison, pressés et rangés en file devant le théâtre, des femmes décolletées se serraient, mêlant leurs jupes, leurs dentelles, l'éclair de leurs diamants et les blancheurs de leurs épaules. Au-delà du salon, les deux portes démontées, allant à la salle à manger et au petit salon, laissaient voir un public d'hommes en cravate blanche, haussés sur la pointe du pied.

La toile se leva sur \e Caprice. Renée eut beaucoup d'entrain dans le personnage de madame de Léry. Henri, dans le rôle du mari, révéla un de ces grands talents d'acteur de société, qui se rencontrent souvent chez les jeunes gens froids et chez les hommes du monde graves. Noémi ellemême, soutenue parle jeu d'Henri, parfaitement soufflée delà coulissp par Denoisel.un peu grisée par tout ce public, joua très passablement son petit rôle attendrissant de femme négligée. Ce fut un grand soulagement pour madame Bourjot. Assise au premier rang, elle avait suivi avec inquiétude le jeu de sa fille. Son orgueil avait peur d'un fiasco. La toile tomba, les applaudissements éclatèrent, on cria : Tous! Sa fille n'avait pas été ridicule : elle était heureuse de ce grand succès et elle s'abandonnait complaisamment à ce tapage de voix, d'opinions, d'appréciations qui, dans les représentations de société, succèdent à

l'applaudissement el le continue dans un murmure. Au milieu de tout, ce qu'elle écoutait ainsi vaguement, une phrase dite à côté d'elle lui arriva, nette et comme détachée du bruit général: « Oui, c'est sa sœur, je sais bien, mais je trouve que, pour le rôle, il n'est pas assez amoureux d'elle, et vraiment trop amoureux de sa femme, avez-vous remarqué? » Et la femme qui parlait se sentant écoutée par madame Bourjot, se pencha à l'oreille de sa voisine. Madame Bourjot devint sérieuse.

L'entr'acte fini, la toile se releva, et Henri Mauperin reparut en Pierrot, non point dans le sac de calicot avec le serre-tête noir traditionnels, mais en pierrot italien, coiffé du feutre droit et tout vêtu de satin blanc, de la casaque aux souliers. Un mouvement courut parmi les femmes, annonçant que le costume et l'homme étaient trouvés charmants, etlaboufïonneriecommença. C'était l'histoire folle de Pierrot, marié avec une femme et voulant en épouser une autre, une farce mêlée de passion, retrouvée par un vaudevilliste aidé d'un poète, dans le répertoire du vieux théâtre bouffe. Renée, cette fois, jouait la femme abandonnée traversant les amours de son mari, sous toutes sortes de travestissements, et Noémi,la femme aimée. Henri enleva les scènes d'amour qu'il avait avec celle-ci. Il joua avec jeunesse, avec fièvre, avec entraînement. Dans

la scène d'aveu, il eut les notes, les cris d'une déclaration qui échappe et déborde. Au reste, il avait affaire à la plus jolie Colombine du monde: Noémi était adorable, ce soir-là, dans son costume de mariée Louis XVI, exactement dessiné d'après le Menuet de la Mariée, une estampe de Debucourt, qu'avait prêtée Barousse.

Autour de madame Bourjot il y avait comme un enchantement répandu dans la salle, comme une complicité sympathique du public encourageant le joli couple à s'aimer. La pièce se déroulait. Par moments les yeux d'Henri semblaient chercher, par-dessus la rampe, les yeux de madame Bourjot. Cependant Renée arrivait déguisée en bailli de village ; il n'y avait plus qu'à signer le contrat : Pierrot, prenant la main de celle qu'il aimait, se mettait à dire tout le bonheur qu'il allait avoir avec elle.

La femme qui était à côté de madame Bourjot la sentit un peu peser sur son épaule. Henri acheva sa tirade, la pièce se dénoua et finit. Tout à coup la voisine de madame Bourjot vit quelque chose couler le-long de son bras : c'était madame Bourjot qui venait de s'évanouir.

— Oh ! mais rentrez donc, je vous en prie, dit madame Bourjot aux personnes qui l'entouraient.

On l'avait portée à l'air dans le jardin. C'est passé, ce n'est plus rien maintenant; c'est la chaleur. Elle était toute pâle et souriait. « Il ne me faut plus qu'un peu d'air. Qu'on me laisse seulement M. Henri.

On s'éloigna. Le bruit des pas était à peine éteint : — Vous l'aimez ! dit madame Bourjot en saisissant le bras d'Henri avec un geste d'empoignement et des doigts qui avaient la fièvre. Vous l'aimez !

— Madame... fit Henri.

— Taisez-vous ! vous mentez ! Et elle lui repoussa le bras. Henri s'inclina. Je sais tout, j'ai tout vu. Mais regardez-moi donc ! Et, du regard, elle lui fouillait les yeux. Henri, devant elle, tenaitla tête baissée. Dites donc au moins quelque chose! On parle! Ah ! tenez ! vous ne savez jouer la comédie qu'avec elle !

— C'est que je n'ai rien à vous dire, Laure. fit Henri avec sa voix la plus douce et la plus nette. Madame Bourjot se recula à ce nom de Laure, comme s'il l'avait touchée. Je lutte depuis un an, madame, reprit Henri, je ne m'excuse pas, mais tout m'a lié le cœur. Nous nous sommes connus tout enfants. Le charme à grandi chaque jour. Et je suis bien malheureux, madame, de vous devoir la vérité : j'aime votre fille, cela est vrai.

— Mais tu n'as donc jamais causé avec elle ?

J'en rougis, moi, quand il y a du monde ! Mais tu ne Tas donc pas seulement regardée ? Mais qu'est-ce qui vous prend donc, vous autres, dis? Est-ce que tu la trouves belle ? Allons ! je suis mieux qu'elle! Vous êtes bêtes, les hommes! Et puis, mon cher, je vous ai gâté. Allez donc lui demander de caresser votre orgueil, défaire jouir vos vanités, de flatter et de servir vos ambitions, car vous êtes ambitieux, vous je vous connais ! Ah ! monsieur Mauperin, on ne trouve cela qu'une fois dans sa vie ! Et il n'y a que les femmes de mon âge, les vieilles femmes, comme moi, entendez-vous? pour aimer l'avenir des gens qu'elles aiment! Vous n'étiez pas mon amant, vous étiez mon petit enfant ! Et sa voix à ce mot fut comme une voix sortie de ses entrailles. Puis aussitôt changeant de ton : Mais laissez donc ! je vous dis que vous ne l'aimez pas ma fille, et que ce n'est pas vrai : elle est riche !

— Oh! madame ?

— Mon Dieu! il y a des gens... on m'en a montré... Cela réussit quelquefois de commencer par la mère pour finir par la dot. Et un million, savez-vous, fait passer par-dessus bien des corvées.

■ — Plus bas, je vous en supplie... pour vousmême. On vient d'ouvrir une fenêtre.

— C'est très beau, le sang-froid, monsieur

Mauperin, très beau... très beau, répéta madame Bourjot. Et sa voix basse et sifflante se serra dans son gosier.

Des nuées couraient dans le ciel et passaient comme des ailes d'oiseaux de nuit sur la lune. Madame Bourjot regardait vaguement dans le noir, devantelle.Lescoudesposéssurlesgenoux. appuyée sur les talons, sans rien dire, elle battait du bout de ses souliers de satin le sable de l'allée. Au bout de quelques instants, elle se redressa, fit avec les bras deux ou trois gestes errants et comme à peine réveillés ; puis, vivement et par saccades, elle passa sa main entre sa robe et sa ceinture, appuyant le dos de sa main contre le ruban à le briser. Enfin elle se leva et se mit à marcher. Henri la suivit.

— Je compte, monsieur, que nous ne nous reverrons jamais, lui dit-elle sans se retourner.

En passant près du bassin, elle lui tendit son mouchoir : « Mouillez-moi ça. »

Henri mit un genou sur la margelle et lui rendit la dentelle mouillée. Elle s'en tamponna le front et les yeux. «Maintenant rentrons, dit-elle. Donnez-moi le bras.

— Oh ! chère madame, quel courage ! dit madame Mauperin en allant au-devant de madame Bourjot qui rentrait, mais ce n'est pas raisonnable. Je vais faire demander votre voiture.

— Non, du tout, fit vivement madame Bourjot.

je vous remercie. Je vous ai promis de chanter, je crois. Je veux chanter.

Et madame Bourjot s'avança vers le piano, gracieuse et vaillante, avec ce sourire héroïque sous lequel les acteurs du monde cachent au public les larmes qu'on pleure en dedans et les blessures qui s'épanchent au cœur.

Mariée par la raison sociale de deux grandes maisons de commerce, unie parune fusion d'intérêts à un homme qu'elle ne connaissait pas, madame Bourjot avait eu pour cet homme, au bout de huit jours, tout le mépris qu'une femme peut avoir pour un mari. Ce n'est point quelle eût de grandes exigences d'idéal ou qu'elle apportât dans le mariage des imaginations romanesques de jeune fille. Singulièrement intelligente, d'un esprit sérieux, formé et nourri par des lectures, des études et des connaissances presque viriles, cette femme ne demandait au compagnon de sa vie que d'être une intelligence, un être sur la tête duquel elle pût placer ses ambitions et ses orgueils de femme mariée, un homme d'avenir enfin, capable d'une de ces fortunes qui couronnent aujourd'hui l'argent, pouvant, dans les trouées de la société moderne,

sauter à un ministère, aux Travaux publics, aux Finances : tout cela lui croulait dans les mains avec ce mari que chaque jour elle trouvait d'un creux plus désespérant, d'une insuffisance plus complète, plus vide de tout ce qui aurait dû être en lui et qui était en elle, l'âme plus étroite, le caractère plus mesquin, tout mélangé et contrarié des violences et des faiblesses d'une humeur d'enfant.

L'orgueil avait préservé madame Bourjot de l'adultère, un orgueil qui, du reste, avait été servi parles circonstances. Pendant sa première jeunesse, madame Bourjot, d'une nature sèche, d'un sang méridional, avait eu des traits trop marqués pour être agréablement belle. Ce ne fut que vers les trente-quatre ans que, commençant à engraisser, une autre femme sembla se dégager en elle de la première : ses traits, tout en conservant leur accent, prirent une douceur et une amabilité; la dureté de sa physionomie parut se fondre et son visage sourit. Ce fut une de ces beautés d'arrière-saison comme l'âge en donne à certaines femmes dont on voudrait revoir le visage à vingt ans, une beauté qui fait songer à la jeunesse qu'elle n'a pas eue. Jusque-là, d'ailleurs, il n'y avait point eu pour madame Bourjot de dangers bien vifs ni de tentations bien grandes. La société vers laquelle ses goûts l'avaient portée, son entourage, les hommes de

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son salon et de son intimité ne l'avaient guère exposée à se défendre sérieusement. C'étaient, pour la plupart, des membres de l'Institut, des savants, des lettrés sur le retour, des hommes politiques, tous gens modestes, apaisés, et qui semblaient vieux, les uns de tout le passé, les autres de tout le présent qu'ils avaient remué. Contents de peu, ils étaient heureux d'un rien, d'un chatouillement de robe, d'une parole caressante, d'un regard qui les écoutait. Entourée de leur adoration académique, madame Bourjot l'avait, sans beaucoup de péril, laissé monter autour d'elle avec des badinages d'Égérie : cela avait été pour elle une flamme avec laquelle on joue et qui ne brûle pas.

Mais la maturité vint pour madame Bourjot. Le grand changement de sa physionomie, de sa tournure, finissait de s'accomplir. Tourmentée comme par une surabondance de santé, par un excès de vie, il semblait que son être moral perdait les forces que gagnait son être physique. Elle se sentait, avec une grande admiration de son passé, moins de solidité dans l'âme et moins d'assurance dans l'orgueil. Ce fut à ce moment qu'entra dans son salon M. Henri Mauperin. Il lui apparut jeune, intelligent, sérieux, profond, armé, pour les victoires de la vie, de toutes les qualités froides et constantes qu'elle avait rêvé, avant son m aria se. de trouver dans un mari.

A première vue, Henri saisit la situation et devina ses chances : ses projets, d'un seul coup, s'abattaient sur cette femme comme sur une proie.

Il commença à lui faire la cour ; et cette femme, qui avait mari et enfant, vingt ans de vertu, une des grandes positions de Paris, lui laissa à peine le temps de l'attaquer. Elle céda à la première entrevue, elle se donna comme une fille dans un restaurant de barrière, d'une façon folle, bête, presque grotesque, au milieu de l'ironie de garçons qui avaient commencé par ouvrir devant ses quarante ans la porte d'une salle commune.

Ce fut dès lors un amour plus furieux à mesure qu'il se satisfaisait, une de ces passions qui entrent dans la chair des femmes de cet âge et leur passent dans leur sang. Henri, du reste, mit du génie dans l'art de se l'attacher et de la lier à sa faute. Rien ne le trahit, rien ne lui échappa qui pût faire apercevoir en lui un seul instant la fatigue, l'indifférence, le fond de mépris qui reste à l'homme après une victoire trop facile, l'espèce de dégoût que lui laissent certaines situations ridicules de la femme qui aime. Il fut toujours caressant et parut toujours ému. Il eut pour madame Bourjot les élancements de tendresse et de jalousie, les superstitions de cœur, les attentions, les prévenances que la femme

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n'attend plus de l'amour et n'espère plus de l'amant, passé un certain âge. Il la traita en jeune fille. Il lui demanda une bague de première communion qu'elle portait. Enfantillage, coquetteries, tout ce qui grimaçait dans la passion de cette mère de famille, Henri le supporta, le caressa sans un pli d'impatience sur la figure, sans une nuance de raillerie dans le ton. En même temps il s'emparait de toute la femme en la formant à des docilités, en lui révélant des ivresses dont madame Bourjot restait à la fois reconnaissante et Fière comme d'une victoire remportée par sa personne sur ce jeune homme aux apparences froides. Ainsi maître de cette femme, et la possédant tout entière, Henri l'enivrait encore par l'apparente aventure de leurs entrevues, parles risquas qu'il lui laissait voir dans leur liaison, par toutes ces émotions d'un roman criminel avec lesquelles il grisait de peur et de danger l'imagination de cette bourgeoise s'exaltant dans son amour par la pensée de tout ce qu'elle avait à perdre.

Elle arriva à ne plus vivre que par lui et pour lui, de sa présence, de sa pensée, de son avenir, de son image, de ce qu'elle emportait de lui quand elle l'avait vu. En le quittant, elle lui passait et lui repassait ses mains dans les cheveux, puis mettait vite ses gants. Et tout le jour et le lendemain, aux côtés de son mari, auprès de sa fille,

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dans son intérieur, sentant la paume de ses mains qu'elle n'avait pas lavées, elle respirait son amant en baisant l'odeur de ses cheveux !

Cette soirée, cette trahison, cette rupture au bout d'un an brisèrent madame Bourjot. Elle ressentit d'abord l'impression d'un coup par où la vie s'échappe. Elle crut au premier instant qu'elle allait mourir, et il y eut pour elle une douceur dans cette pensée. Le lendemain, elle espéra Henri. Elle était vaincue, toute prête, s'il était venu, à lui demander pardon, à lui dire qu'elle avait eu tort, à le supplier d'oublier, d'être bon, de lui laisser ramasser les charités de son amour. Elle attendit huit jours : Henri ne vint pas. Elle lui demanda une entrevue pour qu'il lui remît ses lettres : Henri les lui renvoya. Elle lui écrivit pour le voir une dernière fois, lui dire une dernière fois un adieu suprême : Henri ne répondit pas ; mais, par ses amis, par les bruits des journaux et du monde, il entoura madame Bourjot du bruit d'une poursuite dirigée contre un de ses derniers articles sur la misère des classes pauvres. Il mit pendant une semaine, dans sa tête et dans ses rêves, la police correctionnelle, les g-endarmes, la prison, tout ce que l'imagination dramatique des femmes voit au bout d'un procès ;et, quand le procureur général eut donné à madame Bourjot l'assurance que le procès n'aurait pas lieu, toute lâche encore de peurs

qu'elle avait eues, à bout de forces et d'émotions. n'y pouvant plus tenir, elle écrivit à Henri :

« Demain, à deux heures. Si vous n'y êtes pas, je vous attendrai dans l'escalier. Je m'assoirai sur une marche. »

Henri était prêt et en tenue. Il avait fait une toilette savante et négligée, d'un sans façon recherché, d'un désordre voulu, une de ces toilettes du matin dans lesquelles la jeunesse d un homme est presque toujours charmante.

A l'heure indiquée dans la lettre, on sonna. Henri alla ouvrir ; madame Bourjot entra et, passant devant lui avec cet air et ce pas familiers des femmes qui connaissent un appartement, elle alla s'asseoir au fond du cabinet sur le divan.

D'abord ils ne se parlèrent point. Il y avait une place à côté d'elle sur le divan ; Henri approcha une fumeuse, la retourna et s'y assit à cheval, les bras croisés sur le dossier.

Madame Bourjot avait relevé et rejeté sur son chapeau son double voile de dentelle. La tête un peu renversée, une main paresseusement occupée à déganter l'autre, elle regardait ce qui était autour d'elle, les objets au mur, les choses sur la cheminée. Elle eut un petit soupir, comme si

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elle avait été seule, puis du regard, revenant à Henri, elle lui dit :

— Il y a de ma vie ici. C'est un peu moi, tout

ça!

Et elle lui tendit sa main dégantée, dont Henri baisa respectueusement le bout des doigts.

— Pardon, reprit-elle, je ne voulais pas vous parler de moi, Je ne suis pas venue ici pour cela. Oh! ne craignez rien, je suis raisonnable aujourd'hui, je vous promets. Le premier moment, oh ! le premier moment a été dur, je ne vous le cache pas, mon ami. Il y a eu du tirage, fit-elle avec un sourire mouillé. Mais c'est fini à présent ; je ne souffre presque plus, et je suis forte, je vous assure. Oh! sans doute, tout ne s'efface pas en un jour, et je ne veux point vous dire que vous n'êtes plus rien pour moi, vous ne me croiriez pas. Mais ce que je puis vous jurer, et cela il faut que vous le croyiez, Henri, c'est que dans mon cœur il n'y a plus de passion, il n'y a plus de faiblesse. La femme est morte, bien morte, et c'est bien pur, allez, ce que j'ai maintenant pour vous.

Le jour la gênait tandis qu'elle parlait, comme quelqu'un qui l'eût regardée : — Voulez-vous baisser le store, mon ami ? dit-elle. Ce soleil... J'ai les yeux si irrités depuis quelques jour

Et pendant qu'Henri allait à la fenêtre, elle dénoua les rubans de son chapeau et laissa un peu

couler de ses épaules le grand châle qui l'enveloppait. Elle reprit, dans la lumière de la chambre doucement voilée : — Oui, Henri, après bien des luttes, bien des déchirements que vous ne saurez jamais, après des nuits, je ne vous en souhaite pas de pareilles ! ... à force de pleurer et de prier, je me suis vaincue, j'ai triomphé de moi ; j'ai pensé au bonheur de ma fille, sans en être jalouse, au vôtre comme au seul qui me fût encore permis sur la terre!

— Vous êtes un ange, Laure ! fit Henri: et se levant, il se mit à marcher sur le tapis en jouant l'agitation. Mais il faut voir les choses comme elles sont. Tenez î vous aviez raison l'autre fois, lorsque vous disiez qu'il fallait nous séparer pour toujours, ne jamais nous revoir. Vivre ensemble! Vous n'y pensez pas! Il faut si peu pour rouvrir des blessures si mal fermées que les nôtres! Et puis, si vous êtes sûre de vous-même, qui vous dit que je suis aussi sûr de moi? Qui me répond que dans ce rapprochement de toutes les heures, dans cette tentation de toute la vie, près de vous enfin, dit-il tendrement, une occasion, une surprise, que sais-je?... Et je suis un honnête homme.

— Non, Henri, fit-elle en lui prenant les mains et en l'asseyant auprès d'elle, je ne crains rien de vous, et je n'ai pas peur de moi. Tout est fini ; sur quoi voulez-vous que je vous le jure? Et

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vous ne me refuserez pas . . . Non, vous ne voudrez pas me refuser le seul bonheur qui me reste, le seul, je vous dis. Mais je n'ai plus que ça au monde maintenant ! Vous voir, seulement vous voir! Et passant ses bras autour du cou du jeune homme, elle eut une étreinte qui fit sentir à Henri qu'elle n'avait pas de corset.

Après un embrassement de quelques secondes :

— Ah ! tenez, c'est impossible ! Ne parlons plus de cela, dit brusquement Henri en se levant.

— Je serai forte, moi, dit gravement madame Bourjot.

Cette comédie de renoncement une fois jouée tous deux se trouvèrent plus à Taise. — Maintenant, reprit madame Bourjot, écoutez-moi. M. Bourjot vous donnera sa fille.

— Vraiment, vous êtes folle, Laure.

— Ne m'interrompez pas. M. Bourjot vous donnera sa fille. Je crois que son intention est de demander à son gendre de demeurer avec lui. Au reste, toute liberté : appartement, voiture, cuisinier à part. Notre train, vous le connaissez. A moins que M. Bourjot n'ait changé d'idée, elle aura un million de dot; et à moins qu'il ne se ruine, ce qui n'est pas dans les choses probables, vous aurez, quand nous n'y serons plus, de quatre à cinq millions.

— Et comment voulez-vous sérieusement que

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mademoiselle Bourjot, qui a un million, qui en aura cinq, épouse...'?

— Je suis sa mère, répondit madame Bourjot avec un accent décisif. Et puis ne l'aimezvous pas? Mon Dieu! c'est une convenance comme une autre. Et madame Bourjot eut un sourire. Vous lui apporterez le bonheur, vous.

— Mais le monde?

— Le monde? Enfant!

Elle eut un petit haussement d'épaules. On lui ferme la bouche avec des truffes.

— M. Bourjot?

— Gela me regarde. Il vous adorera avant deux mois. Seulement, vous le connaissez : il demandera un titre; il a toujours pensé à un comte pour sa fille. Tout ce que je puis, c'est de faire qu'il se rabatte ,sur une particule, sur un de. Rien n'est plus simple aujourd'hui que d'obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom le nom d'une terre, d'un bois, d'un pré, d'un lopin quelconque. N'ai-je pas entendu parler à votre mère d'une ferme de Villacourt que vous avez dans la Haute-Marne? Mauperin de Villacourt. cela ferait assez bien. Vous savez, pour moi. combien je tiens peu à ces choses-là.

— Oh! ce serait d'un ridicule ! avec mes principes, mon libéralisme, engagé comme je le suis. Et pour moi-môme...

— Bah ! vous direz que c'est un caprice de

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votre femme. Mais je vois tout le monde en porter de ces noms-là, c'est comme la croix, ça! Voulez-vous que je fasse parler au ministre de la justice ?

— Mais pas du tout. Non, je vous en prie. Je croyais n'avoir mis dans mes paroles rien qui pût vous faire croire que j'étais disposé à accepter. Je ne sais pas vraiment, là, bien sincèrement... Vous comprendrez que j'aie besoin de réfléchir, de me reconnaître, d'estimer mon devoir, d'être plus à moi et moins à vous, avant de vous donner une réponse.

— J'irai voir votre mère cette semaine, mon ami, fîtmadameBourjotenselevant, et, lui serrant la main : Adieu, dit-elle tristement, la vie est un sacrifice !

— Renée, disait un soir madame Mauperin à sa fille, veux-tu venir voir demain l'exposition de lord Mansbury ? C'est très curieux, à ce qu'il paraît. On dit qu'il y a un tableau qui se vendra plus de cent mille francs. M. Barousse a pensé que ça t'intéresserait. Il m'a envoyé le catalogue et une carte d'entrée. Gela te va-t-il?

— Je crois bien, que ça me va, fit Renée, ça me va tout à fait.

Le lendemain, Renée fut un peu étonnée de

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voir sa mère venir à sa toilette, s'occuper d'elle, lui faire mettre son chapeau le plus frais.

— C'est que, vois-tu, maintenant, ces expositions, c'est si couru, lui dit madame Mauperin en lui refaisant son nœud de chapeau, il faul que tu sois mise comme tout le monde.

Quoique l'exposition fût particulière, il y avail foule dans la salle où était exposée la collection de lord Mansbury, au premier étage de l'Hôte! des commissaires-priseurs. Le renom des tableaux, le scandale même delà vente nécessitée, disait-on, par les folies de lord Mansbury poui une actrice du Palais-Royal, avaient attiré tous les habitués de l'hôtel Drouot, le monde que la mode y amène depuis quelques années, tout l'immense public du bric-à-brac, les badauds de l'art les amateurs connus et presque tous les curieux de Paris.

On avait été obligé de hisser au haut de! murs, hors de la portée de la foule, les trois 01 quatre précieuses toiles de la vente. Dans le salle on entendait ce bruit sourd, propre au3 ventes des gens riches, ce bourdonnement de! prix qui montent, des caprices qui s'allument des folies qui s'entraînent, des rivalités de ban quiers et des vanités d'argent qui s'échauffent Un murmure d'enchères en sourdine courait d< groupes en groupes. « Ça moutonnait-», ains que disent les marchands.

À Tentrée de la salle madame Mauperin et sa fille trouvèrent Barousse donnant le bras à un jeune homme d'une trentaine d'années. Le jeune homme avait de grands yeux doux qui eussent été beaux s'ils n'avaient été un peu bètes. Sa tournure, empâtée par un commencement d'embonpoint, lui donnait l'air assez commun.

— Enfin, mesdames... dit Barousse, et s'adressant à madame Mauperin : Permettez-moi de vous présenter mon jeune ami, M. Lemeunier. Il connaît parfaitement la collection, et, si vous avez besoin d'un guide, il vous mènera aux bons endroits. Moi, je vais vous demander la permission d'aller pousser quelque chose à la salle n° 3.

On fit un tour de salle. M. Lemeunier conduisit madame Mauperin et sa fille aux toiles signées des noms les plus célèbres, expliqua simplement le sujet des tableaux et ne parla pas peinture. Renée, au fond d'elle, sans savoir pourquoi, lui en sut gré. L'exposition parcourue, madame Mauperin quitta le bras de M. Lemeunier, le remercia, et l'on se salua.

Renée eut envie de voir une salle à côté. Ce qu'elle vit d'abord, en entrant, ce fut le dos de M. Barousse, un dos d'amateur en pleine émotion de vente. Il était assis sur la chaise la plus rapprochée du commissaire-priseur, tout à côté d'une marchande en bonnet à laquelle il ne faisait

que pousser le coude, cogner les genoux, soufflei fiévreusement des enchères qu'il croyait cachei au commissaire-piïseur, au crieur, à l'expert, l la salle.

— Allons, viens, tu l'as assez vu, dit au boui d'un peu de temps madame Mauperin. Et puis c'est aujourd'hui le jour de ta sœur; il n'est pa$ trop tard. Nous n'y avons pas mis les pieds cette année. Cela lui fera plaisir.

La sœur de Renée , la fille aînée de madame Mauperin, madame Davarande, était par excellence « la femme du monde ». Le monde emplissai sa vie et toute sa tête. Enfant, elle en rêvait. Dèi sa première communion elle y aspirait. Elit s'était mariée toute jeune. Elle avait pris le premier homme « bien » qu'on lui avait présenté sans hésitation, sans trouble, du premier mouvement. Ce n'était point M. Davarande, c'étai une position qu'elle épousait. Le mariage, poui elle, était la voiture, les diamants, la livrée, le* invitations, les connaissances, la promenade ai Bois. Elle eut tout cela, se passa d'enfants, aima ses toilettes et fut heureuse. Trois bals dans ur soir, quarante cartes à mettre avant dîner, courii des jours, en tenir un. hors de là elle n'imaginait point qu'il y eût de bonheur.

Donnant tout au monde, madame Davarande lui empruntait tout, ses idées, ses jugements.

ses manières de charité, ses formules de cœur, ses façons de sensibilité. Elle avait les opinions des femmes coiffées chez Laure. Elle pensait ce qu'il était distingué de penser, comme elle mettait ce qu'il était distingué de mettre. Tout, depuis ses gestes jusqu'à son meuble de salon, depuis le jeu qu'elle jouait jusqu'à l'aumône qu'elle faisait, depuis le journal qu'elle lisait jusqu'au plat qu'elle commandait à son cuisinier, visait à être bon genre : le bon genre était sa règle et sa foi. Elle suivait la mode partout où elle allait, et jusqu'aux Bouffes-Parisiens. Elle avait appris à connaître au Bois quelques filles pour les nommer : cela faisait bien. Elle mettait à son nom un petit d, une apostrophe, un grand A, et l'écrivait d' Avarande .

Madame Davarande était pieuse : Dieu lui semblait chic. Il lui eût paru presque aussi indécent de ne pas avoir de paroisse que de ne pas porter de gants. Elle avait adopté une de ces églises où se font les beaux mariages, où se saluent de grands noms, où les chaises sont armoriées, où le suisse reluit d'or, où l'encens sentie patchouli, où le parvis ressemble le dimanche, au sortir de la grand'messe, au corridor des Italiens quand a chanté Mario. Elle allait aux sermons des prédicateurs qu'il fallait avoir entendus. Elle se confessait, non au confessionnal, mais dans une communauté . Le nom et la personne du prêtre j ouaient

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pour elle un grand rôle dans les sacrements elle ne se serait pas crue mariée si elle avai été mariée par un autre que par l'abbé Blampoix et elle doutait qu'un baptême fût bon quand or n'envoyait pas un billet de deux cents francs ai curé dans une boîte de dragées.

Cette femme, toute au monde, même à l'églis* et dans le salut, était vertueuse, absolument, na> turellement, foncièrement, sans qu'il y eût dam sa vertu ni effort, ni mérite, ni conscience. Dam ce tourbillon, dans cet air factice, dans cett( atmosphère chaude, livrée à toutes les occasion* et à toutes les sollicitations de la vie de salon elle n'avait ni ce qu'il faut de cœur à une femme pour rêver, ni ce qu'il lui faut d'esprit pour s'en nuver. L'appétit et la curiosité lui manquaient Elle était de ces natures heureuses et étroites qu n'ont pas en elles l'étoffe d'une faute. Elle avai cette =agesse inattaquable de quelques femmes d( Paris que la tentation traverse et ne touche pas : elle était honnête comme le marbre est froid Physiquement même, le monde, comme il arrive quelquefois pour les natures lymphatiques e délicates, la détachait du désir en usant ses forces, toute son activité nerveuse, le mouvement di peu qu'elle avait de sang, dans l'agitation des visites et des courses, le travail de l'amabilité, l'accablement des soirées, la lassitude des nuits, l'énervement des lendemains. Il v a des rôles

de femmes du monde à Paris qui, par la dépense de vie et de fièvre, par la contention de l'énergie et de la grâce, ressemblent presque à ces métiers d'écuyères et de danseuses de cordes dont le tempérament se perd dans la fatigue des exercices.

Madame Mauperin et sa fille rencontrèrent madame Davarande dans sa salle à manger, en train de reconduire, avec de grandes amabilités, un monsieur glabre, à lunettes bleues.

— Pardon, dit-elle en revenant et embrassant sa mère et sa sœur, c'est 31. Lordonnot, l'architecte du Sacré-Cœur. Je le soigne pour mes quêtes. Il m'a fait faire douze cents francs, sais-tu, la dernière fois. C'est beau : madame de Berthival n'est jamais allée jusqu'à huit cents. Enfin, on vous voit ; c'est gentil d'être venu. Entrez donc, je n'ai personne aujourd'hui : madame de Thésigny, madame de Champromard et madame de Saint-Sauveur, voilà tout; puis deux petites bonnes gens, le petit de Lorsac, que tu connais, je crois, maman, et son ami de Maisoncelles. Attends, dit-elle à Renée en lui donnant une petite tape sur les cheveux pour les rabattre, tu es coiffée trop en chien. Elle ouvrit la porte du salon : Ma mère et ma sœur, mesdames.

On se leva, on se salua, on se rassit, on se

regarda. Les trois amies de madame Davarande, enfoncées dans les bergères, avec les poses molles que donnent les meubles moelleux, apparaissaient toutes mignonnes, à demi enveloppées de l'ampleur de leur robe et de leur immense jupe remontée jusque sous leurs bras. Une mise délicieuse, de petits chapeaux adorables, des gants à ganter des mains de poupée, un corsage coupé par un artiste, la toilette et les mille riens qui la font valoir, les jolies attitudes, le piquant du maintien, la fantaisie du geste, le caprice du corps et du mouvement, le frou-frou, ce bruit de soie de l'élégance, elles avaient tout ce dont la Parisienne fait son charme et, sans être belles, elles trouvaient le moyen d'être presque jolies avec un sourire, un regard, des détails, des apparences, ues éclairs, de l'animation, un certain petit tapage de physionomie.

Les deux amis, Lorsac et Maisoncelles, dans la fleur de leurs vingt ans, roses et blancs, brillants de santé, encore un peu poupins, imberbes et frisés, tout heureux d'être admis au jour d'une jeune femme, se tenaient sur le bout de leurs chaises, respectueusement. C'étaient deux jeunes gens "parfaitement élevés. Ils sortaient d'une pension tenue par un abbé qui leur donnait tous les soirs une soirée présidée par sa sœur, avec un thé dans la salle de billard.

La conversation reprit.

RENEE MAUPERLX 165

— Henriette, fit madame de Thésigny en s'adressant à madame Davarande, allons-nous demain voir le mariage de mademoiselle de Bussan? On m'a dit que tout le monde y allait. Ça fait un bruit, ce mariage!

— Alors, tu viendras me prendre. Le marié, comment est-il? sait-on? Le connaissez-vous, madame de Saint-Sauveur?

— Non, du tout.

— Fait-elle un beau mariage?

— Affreux, fit madame de Champromard, il n'a rien : quinze mille livres de rentes pour tout potage.

— Mais, hasarda madame Mauperin, il me semble pourtant, madame, que quinze mille livres de rente...

— Oh ! madame, reprit madame de Champromard, mais il n'y a pas de quoi changer ses bijoux de monture, à l'heure qu'il est avec ça.

— .Monsieur de Lorsac, fit madame Davarande, allez-vous à ce mariage?

— J'irai si vous le désirez.

— Eh ! bien, je le désire. Vous me retiendrez deux chaises. On éreinte sa robe sans cela. On peut se mettre en gris-perle, n'est-ce pas ?

— Certainement, répondit madame de Thésigny, c'est un mariage moire antique. Monsieur de Maisoncelles, deux chaises aussi pour moi, n'oubliez pas.

De Maisoncelles s'inclina.

— Et, si vous êtes bien sage, je vous prendrai mercredi pour mon cotillonneur.

De Lorsac rougit pour de Maisoncelles.

— Vous n'allez point dans le monde, mademoiselle? demanda madame de Saint-Sauveur à Renée, assise auprès d'elle.

— Non, madame, je ne l'aime pas, répondit assez sèchement mademoiselle Mauperin.

— Julie, dit madame de Thésigny à madame deChampromard, redis donc ta fameuse chambre de mariée. Madame Davarande n'y était pas. Écoute un peu, ma chère.

— Eh ! bien, c'est ma lingère qui m'a raconté ça. Figure-toi que c'est en satin blanc, les murs, avec application de blonde et ruche de satin courante qui dessine les panneaux. Les draps, on m'a montré l'échantillon, c'est de la batiste... en toile d'araignée ! Les matelas en satin blanc, et capitonnés avec des nœuds de soie floche bleu de ciel qu'on voit au travers du drap. Et, ce qui va bien vous étonner, c'est que tout ça est pour une femme honnête.

— Ah ! oui, dit madame de Saint-Sauveur, c'est le plus étonnant. Tout maintenant est pour les coquines. Vous ne savez pas ce qui m'arrive, à la campagne? une chose très désagréable. J'ai une vilaine femme dans mon voisinage. Nous nous rencontrons à la messe, elle

a un banc, figurez-vous ! depuis qu'elle est dans le pays, elle a tout fait monter. C'est-à-dire qu'une ouvrière, au château, nous ne pouvons pas en avoir maintenant à moins de quinze sous. L'argent, pour ces créatures-là, vous comprenez, cela ne leur coûte rien. C'est qu'elle est adorée avec ça. cette intrigante-là. Elle va soigner les paysans, elle place des enfants, elle leur donne des vingt francs. Avant elle, nous faisions un peu de bien pour pas cher; maintenant ce n'est plus possible. Ça n'a pas de nom, je l'ai dit au curé, c'est scandaleux. Et c'est à un de vos parents que nous devons cela, monsieur de Lorsac, à votre cousin, M. d'Orambeau. Mes compliments quand vous le verrez.

Les deux jeunes gens se renversèrent en riant sur leur chaise et mordirent d'un même mouvement leur canne d'aise.

— Et d'où venez-vous comme cela ? demanda madame Davarande à sa mère et à sa sœur.

— Des commissaires-priseurs, répondit madame Mauperin. M. Barousse nous a entraînées à une exposition de tableaux.

— L'exposition de lord Mansbury, fit Renée.

— Tiens, il faudra que nous allions aux commissaires-priseurs, Henriette, dit madame deThésigny; nous irons rococoter ; c'est très amusant.

— Avez-vous \u l'exposition de la Petrucci, ma chère? fit madame de Saint-Sauveur.

— Elle vend donc ? demanda madame de Thésigny.

— J'avais une envie d'y aller, fit madame Davarande. Si j'avais su que vous y alliez...

— Nous v étions toutes, interrompit madame de Saint-Sauveur. C'était d'un curieux; il y avait une vitrine de bijoux, un collier de perles noires entre autres... si tu avais vu!... à trois rangs. Il n'y a pas de mari dans le monde capable de vous donner ça : il faut une souscription nationale.

— Nous ne verrons pas ton mari? demanda madame Mauperin à madame Davarande.

— Ob ! il n'est jamais à mon jour, mon mari, Dieu merci ! Et madame Davarande tourna la tète en entendant entrer derrière elle : c'était Barousse. suivi du jeune homme avec lequel il avait été rencontré à l'Hôtel des commissairespriseurs par madame Mauperin.

— Ah! nous nous retrouvons, fit-il en déposant sur une chaise le petit carton qui ne le quittait point.

Renée sourit.

Le bavarda g-e recommença :

— Avez-vous lu ce roman... ce roman"?

— Dans le Constitutionnel.

— Non.

— De... Ah! je ne sais plus le nom. Ça s'appelle. .. Attendez...

— On ne parle que de ça...

— Lisez-le.

— xMon mari me le prendra au Cercle.

— Cette pièce, est-ce amusant"?

— Je n'aime que les drames.

— Y allons-nous"?

— Prenons une loge.

— Vendredi?

— Non, samedi.

— Si nous soupions après?

— C'est cela.

— Aux Provençaux ?

— Ton mari viendra-t-il ?

— Oh ! il fait ce qu'on fait, lui.

On se parlait, on se répondait, on ne s'écoutait pas. Toutes caquetaient ensemble. Les mots, les questions, les voix se croisaient dans le babillage : c'était le ramage d'une volière. La porte s'ouvrit.

— Ne vous dérangez pas, personne, dit en entrant une jeune femme grande, maigre, vêtue de noir, je suis montée en passant, je n'ai qu'une minute.

Elle salua les dames, se posa devant la cheminée, le coude sur le marbre, les mains dans son manchon, jeta un regard dans la glace, tendit au feu, en relevant un peu sa jupe, la petite semelle fine de sa bottine , et reprit : Henriette, je viens pour un service, un grand service. Il

faut absolument que tu te charges des invitations du bal que donnent les Brodmer, tu sais, ces Amé^ ricains qui viennent d'arriver, qui ont un appartement de quarante mille francs rue de la Paix.

— Ah !les Brodmer, dit madame de Thésigny, oui, oui.

— Mais, ma chère, dit madame Davar.ande, c'est très délicat. Je ne les connais pas. Sais-tu ce que c'est au moins que ces gens-là?

— Eh bien! ce sont des Américains. Ils ont fait fortune dans le coton, dans la chandelle, dans l'indigo, danslenègre, dans je ne sais quoi. Mais je te demande un peu ce que ça nous fait! Et puis l'Américain, maintenant, c'est accepté. Moi, d'abord, les gens qui donnent des bals, je ne leur demande qu'une chose, c'est de n'être pas de la police et de bien donnera souper. Ce sera superbe chez eux, à ce qu'il paraît. La femme est prodigieuse : elle parle le français des forêts vierges. On dit qu'elle a été tatouée dans son enfance. Ça l'empêche de se décolleter. C'est très drôle! elle t'amusera; ils veulent avoir des gens bien, tu comprends. Fais ça pour moi n'estce pas? Je t'assure que, si je n'étais pas en deuil, c'est moi qui aurais mis au bas des invitations : « De la part de la baronne de Lermont. » Et puis ce sont des gens qui font les choses bien. Oh ! ça, j'en suis sûre. C'est impossible qu'ils ne te donnent pas quelque chose.

— Oh ! par exemple, si je me charge des invitations, je ne veux pas de cadeau.

— Es- lu drôle ! Mais ça se fait journellement; c'est dans les mœurs ; c'est comme si tu refusais, de ces jeunes gens, un sac de marrons glacés au jour de l'an! Là-dessus je me sauve. Je te les amènerai demain, mes sauvages. Adieu, Adieu. A propos, je suis mourante.

Et sur ce mot elle disparut.

— C'est vrai? demanda Renée à sa sœur.

— Quoi ?

— Qu'on fournit aussi le monde dans les bals?

— Tiens, tune savais pas?

— J'étais dans la même ignorance, dit le jeune homme amené par Barousse.

— C'est très commode pour les étrangers, reprit madame Davarande.

— Oui, mais c'est assez humiliant pour les Parisiens, il me semble; n'est-ce pas, madedemoiselle? Et le jeune homme se tourna vers mademoiselle Mauperin.

— Oh! c'est reçu, fit madame Davarande.

XXIJI

Madame Bourjot venait d'arriver avec sa fille chez les Mauperin. Elle avait embrassé Renée au

172 RENÉE MÂUPEMN

front et s'était assise à côté de madame Mauperin sur le canapé, près de la cheminée.

— Mesdemoiselles, fit-elle en se retournant vers les deux jeunes filles qui caquetaient dans un coin, si vous laissiez un peu causer vos mères? Promenez-moi un peu Noémi, Renée, je vous la confie.

Renée pritNoémi par la taille, l'entraîna avec elle en sautant, ramassa sur une chaise de l'antichambre une capeline des Pyrénées qu'elle se jeta sur la tète, chaussa de tout petits sabots et se mit à courir dans le jardin, paiement, avec des envolées de petite fille, sans lâcher son amie. Puis s'arrètant tout net, tout essoufflée : Il y a un secret! il y a un secret! sais-tu le secret"?

Noémi la regarda avec deux grands yeux tristes et ne répondit pas.

— B^te. fit Renée en l'embrassant. Moi, je devine, j'ai attrapé des mots. Maman est si pot cassé! Il s'agit de monsieur mon frère, là...

— Asseyons-nous: veux-tu? je suis lasse.

Et Xoémi s'assit sur un banc, à la place où sa mère s'était assise la nuit du spectacle.

— Mais tu pleures? qu'est-ce que tu as? dit Renée. Et elle se mit à côté d'elle. Noémi laissa glisser sa tète sur son épaule et elle fondit en larmes, en grosses larmes que Renée sentait tomber toutes chaudes sur sa main.

— Quoi? dis! réponds-moi, parle-moi!

Noémi, voyons, ma petite Noémi?

— Oh ! tu ne sais pas, répondit Noémi en mots entrecoupés et comme si elle étouffait. Je ne veux pas. Laisse-moi. Si tu savais! Sauve-moi! Et elle se jeta désespérément au cou de Renée. Je t'aime pourtant bien, toi!

— Voyons, Noémi, je n'y comprends rien. Est-ce ce mariage ? Est-ce mon frère ? Je veux que tu me répondes, entends-tu?

— Ah! c'est vrai, tu es sa sœur. Tiens! je n'y pensais plus. Tu ne sais pas? Je voudrais mourir.

— Mourir! Pourquoi?...

— Eh! bien, parce que ton frère est...

Elle s'arrêta devant l'horreur de dire tout haut ce qu'elle allait dire, finit sa phrase par un murmure à l'oreille de Renée et, tombant la tête dans la poitrine de son amie, y cacha la honte de son âme et la rougeur de sa joue.

— Mon frère?... Tu dis?... Tu mens! Et, la repoussant, Renée se dressa d'un bond en face d'elle.

— Moi? Et, pour toute réponse, Noémi leva doucement vers Renée des yeux où la vérité était comme une lumière.

Devant ce regard Renée croisa les bras. Elle se tint quelques instants toute droite, silencieuse, dans une pose résolue, énergique et recueillie.

474 RENTE MAXTERLX

Elle se sentait la force d'une femme et presque les devoirs d'une mère auprès de cette enfant. Elle reprit :

— Mais comment ton père?... mon frère n'a pas de nom...

— Mais il doit en prendre un...

— Ah! il quitte notre nom*? Il fait bien !

XXIY

— Tiens! c'est toi"? tu n'espas encore couchée ? dit Henri à Renée, comme elle entrait le soir dans sa chambre. Il fumait. Il était dans ce bienheureux moment où. les pantoufles aux pieds, les pieds sur le marbre de la cheminée, enfoncé dans un fauteuil, l'homme rumine ses rêves en poussant paresseusement au plafond la fumée d'un dernier cigare.

Il songeait à tout ce qui lui était arris'é depuis quelques mois. Il se félicitait d'avoir si bien manœuvré. Il repassait dans sa tête cette idée de comédie qu'il avait paru lancer en l'air, le soir, dans le jardin, son absence des premières répétitions, l'indiflérence froide qu'il avait affectée avec Noémi pour la rassurer, endormir ses répugnances, arrêter sur ses lèvres un refus déjouer. Il pensait à ce coup de maître, son amour montré tout à coup aux jalousies de la mère dans l'éclat

RENEE MAUPERIN 17S

du spectacle et s'échappant de lui comme si le rôle qu'il jouait lui arrachait le secretde son cœur. Ce qui avait suivi, la façon dont il avait poussé à bout le désespoir de ce dernier amour, sa tenue dans la dernière entrevue, tout cela lui revenait; et il prenait un certain orgueil de lui-même en se rappelant tant de circonstances prévues, combinées, arrangées d'avance et si naturellement amenées et jetées par lui dans la passion d'une femme de quarante ans.

— C'est moi. Je n'ai pas envie de dormir ce soir. Et Renée, tirant près de sa cheminée une petite chauffeuse, s'y assit. J'ai envie de bavarder comme nous bavardions autrefois, terappelles-tu? quand tu n'avais pas ton appartement à Paris. Ah ! tu m'as habituée aucigare, à la pipe, atout, ici. En avons-nous taillé de ces bavettes, quand tout le monde était couché ! Nous avons bien ri, nous avons bien dit des bêtises au coin de cette cheminée-là. Maintenant, monsieur mon frère est un homme sérieux.

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux, fit Henri en souriant, je me marie.

— Oh! dit-elle, ce n'est pas fait. Je t'en prie.

Et se jetant à ses genoux, elle lui prit les mains : — Voyons, c'est moi. Oh ! tu ne voudrais pas... pour de l'argent! Je suis à tes genoux, tu vois bien. Et puis, ça porte malheur de quitter le nom

176 RENÉE MA UTERIN

de son père. C'est notre sang, ce-nom là, Henri. Notre brave père ! Ne fais pas ce mariage, je t'en supplie, si tu m'aimes, si tu nous aimes tous. Oh î je t'en supplie !

— Ah çà, est-ce que tu deviens folle? Qu'est-ce que c'est que cette scène-là"? Voyons, en voilà assez, lève-toi !

Renée se releva, et appuyant son regard sur le regard de son frère : Noémi m'a dit. . . tout !

Le rouge lui était monté aux joues. Henri était pâle comme si on lui avait craché à la face.

— Vous ne pouvez pourtant pas épouser sa fille ! s'écria-t-elle.

— Ma chère, répondit Henri d'une voix froide et qui tremblait, il me semble que vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent pas, et vous me permettrez de vous dire que, pour une jeune fille...

— Ah ! c'est de la boue que je ne devrais pas connaître, c'est vrai ! et que je n'aurais jamais connue sans toi !

— Ma chère!...

Et Henri s'avança sur sa sœur. Il avait une de ces colères blanches qui font peur. Renée effrayée recula. Il lui prit la main, lui montra la porte et lui dit : Sortez !

Un moment, dans le corridor, il la vit s'appuyer de la main contre le mur.

— Montez, Henri, dit M. Mauperin à son fils. Et comme Henri voulait le faire passer devant lui : Montez, répéta 31. Mauperin.

Au bout d'une demi-heure, le père et le fils redescendaient de chez le garde des sceaux.

— Eh ! bien, vous devez être content de moi, Henri, dit M. Mauperin, qui avait le sang à la figure. J'ai fait ce que votre mère et vous vous avez voulu. Ce nom. vous l'aurez.

— Mon père...

— C'est bien, n'en parlons plus. Revenez-vous avec moi ? lui demanda-t-il en boutonnant sa redingote avec le geste militaire dont les vieux soldats sanglent leurs émotions.

— Non mon père, je vous demande la permission de vous laisser. J'ai beaucoup de choses à faire aujourd'hui. Je viendrai demain diner.

— Alors à demain. Vous ferez bien de venir. Votre sœur est toujours un peu souffrante.

En voyant s'éloigner la voiture où était son père, Henri releva la tête, regarda sa montre et, du pas allé- re et dégagé d'un homme qui se sent le vent de la fortune au dos, il se lança dans la rue de la Paix.

Au coin de la Ghaussée-d'Antin il entra au café

Bignon où l'attendaient de gros jeunes gens qui sentaient l'argent et la province.

Le déjeuner se passait à parler concours régionaux ; puis, sur les boulevards où Ton allait fumer un cigare, la causerie allait aux questions d'assolement, de drainage, àechaulage, et de là montait aux élections, à l'esprit du département, aux chances des candidatures dessinées, ébauchées, essayées dans les comices agricoles. A deuxheures, Henri quittait ces messieurs, en promettant à l'un un article sur sa ferme modèle, montait à son cercle, parcourait les journaux, puis écrivait lentement sur son calepin quelque chose qui semblait lui demander un grand travail de rédaction.

De là il courait lire un rapport à une compagnie d'assurances, dans le comité de surveillance de laquelle il était parvenu à se pousser grâce à la notoriété et à l'honorabilité industrielle de son père. A quatre heures il sautait dans un coupé et faisait une tournée de visites à des femmes qui avaient un salon, une influence, des relations au service de la carrière d'un homme. I) se rappelait qu'il n'avait pas porté sa cotisation à la « Société du bon emploi du dimanche pour les ouvriers » ; il la portait.

A sept heures, la cordialité aux lèvres et la poignée de main toute prête, il montait l'escalier de Lemardelay, où « l'Association amicale » des anciens élèves de son collège donnait son banquet

annuel. Au dessert, il prenait la parole, récitait le discours qu'il avait improvisé dans la journée à son cercle, parlait « d'agape fraternelle, de famille retrouvée, de lien entre le passé et l'avenir, d'assistance aux anciens camarades frappés de malheurs immérités. » Les applaudissements éclataient; Forateur avait disparu. Il touchait à la conférence d'Aguesseau, en repartait, tirait de sa poche une cravate blanche, la mettait en voiture et se montrait encore dans trois ou quatre soirées.

Le coup au cœur que Renée avait ressenti en sortant de la chambre de son frère et sous lequel elle avait un moment chancelé, lui avait laissé des palpitations. Elle fut souffrante près de huit jours. Le mal cédait à un régime doux, à quelques pilules de digitale. Mais elle demeurait triste d'une tristesse que le temps ne guérissait pas. En la voyant malade, sachant d'où venait son mal, Henri avait toutfait pour se rapprocher d'elle. Il l'avait entourée de soins, de caresses, d'attentions où il avait mis comme son repentir. Il avait essayé de rentrer en grâce auprès de ce cœur, de désarmer cette conscience, d'apaiser cette âme indignée. Mais il sentait toujours en elle une froideur, une répugnance, une espèce de résolution sourde qui

180 RENÉE MADPERIN

lui faisait vaguement peur. Elle n'avait oublié, il le comprenait, que l'injure de sa brutalité : elle avait pardonné au frère, non à l'homme.

Sa mère, un jour, devant la mener à Paris pour la distraire, se trouva indisposée au moment de par'ir. Henri, qui avait des courses à faire, se proposa pour y conduire sa sœur. Ils partirent. Arrives à Paris, comme ils passaientrue Richelieu, devant la Bibliothèque, Henri fit arrêter le coupé qu'ils avaient pris au chemin de fer. « Veux-tu m'attendre un instant? dit-il à sa sœur; j'ai quelque chose à demander au conservateur des titres. Au fait, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi? Tu as toujours eu envie de voir des miniatures de manuscrits. C'est dans la même salle. Cela t'amusera à regarder. Je prendrai mon renseignement pendant ce temps-là. »

Renée prit le bras de son Irère et ils montèrent aux Manuscrits. Henri l'installa au bout d'une table, lui fit apporter un livre d'Heures, et alla parler à un conservateur, dans une embrasure de fenêtre.

Renée feuilletait lentement son livre. Derrière elle un garçon de salle se chauffait à une bouche de chaleur. Bientôt il fut rejoint par un autre garçon qui venait d'apporter des volumes etdes titres sur le bureau près duquel causait Henri. Et Renée entendit ceci, qui était dit dans son dos à deux pas d'el

RENÉE MA UTERIN 181

— Tiens, Chamerot, tu vois ce petit monsieur?

— Oui, au bureau de M. Reisard.

— Eh ! bien, il peut se vanter d'être mal renseigné ! Il vient demander s'il n'y a pas eu une famille de Villacourt dans le temps et s'ils sont éteints. On lui dit que oui. Moi, s'il me demandait, je lui dirais qu'il doit encore y en avoir. Je ne sais pas si c'est des mêmes. Mais pour sûr il y en avait quand j'ai quitté le pays, et un de solide, l'aîné, M. Boisjorand ; à preuve que nous nous sommes battus ensemble une fois et qu'il tapait dur. C'est à deux pas de chez nous, leur château. Il y avait une tour qu'on y voyait dessus Saint-Mihiel, et plus loin. Mais ce n'était déjà plus à eux, déjà, de mon temps. Des mangetout, dans cette famille. Oh! de drôles de nobles ! Ils vivaient avec les charbonniers, dans le bois de la Croix-du-Soldat à la Motte-Noire, comme des satyres.

Saint-Mihiel, le bois de la Croix-du-Soldat, la Motte-Noire, ces mots entrèrent dans la tête de Renée.

— Là, j'ai ce que je voulais, dit gaiement Henri en revenant à elle. Et il l'emmena.

Denoisel avait laissé Renée à son piano, et se promenait dans le jardin. En revenant vers la

maison, il fut étonné de lui entendre jouer quelque chose qui n'était plus le morceau qu'elle déchiffrait : puis tout à coup la musique se brisa et il n'entendit pJus rien. Il alla vers le salon, poussa la porte : Renée, assise sur son tabouret, la tête dans les mains, pleurait à chaudes larmes.

— Renée, mon Dieu! qu'est-ce que vous avez? Deux ou trois sanglots empêchèrent d'abord

Renée de répondre ;• puis, s'essuyant les yeux, comme font les enfants, du revers de ses deux mains, elle lui dit avec une voix étranglée de larmes :

— C'est... c'est... trop bête... c'est cette machine de Chopin... pour son enterrement, vous savez... sa messe... qu'il a faite... Papa me défend toujours de la jouer. Comme il n'y avait personne aujourd'hui à la maison... Et puis, je vous croyais au fond du jardin. Oh ! je savais bien l'effet que ça me ferait, mais j'ai une rage de me faire pleurer avec ça et vous voyez que je me suis régalée. Mais est-ce bête, hein? Moi qui suis folichonne naturellement...

— Voyons, êtes-vous souffrante. Renée? Vous avez quelque chose. On ne pleure pas comme ça...

— Mais... non, je n'ai rien, je vous assure; je vais comme le Pont-Neuf. Je n'ai rien du tout, bien vrai. Si j'avais quelque chose, je vous le dirais, n'est-ce pas? Ça m'est venu avec

RENÉE M A UTERIN 183

cette vilaine bête de musique -là. Et aujourd'hui, je vous demande un peu ! aujourd'hui où papa m'a promis de me mener voir le Chapeau de maille d'Italie, — un sourire passa dans ses yeux mouillés, — le Chapeau de paille d'Italie, rien que ça, au Palais-Royal! Je vais m'amuser, je suis sûre ! Je n'aime que ça, d'abord. Les autres spectacles, les drames, les pièces à sentiment... D'abord, je trouve qu'on a bien assez d'émotions, que ce n'est pas la peine d'un aller chercher. Et puis, une émotion qu'on partage avec tout le monde, c'est comme de pleurer dans un mouchoir qui ne serait pas à vous, je trouve. On vous emmène, vous savez, une vraie partie de garçon ! Papa a dit que nous dînerions au festaurant. Et je vous promets de retrouver pour ta circonstance mon rire pouffant de petite fille, celui que j'avais avec ma gouvernante anglaise, vous vous rappelez, Miss, vous savez bien? qui portait des rubans orange, et qui se grisait dans une armoire avec de l'eau de Cologne ! La bonne Anglaise!

\ Et, ses doigts partant sur ce mot, Renée attaqua vivement une fantaisie sur le Carnaval de Venise. Puis s'arrêtant net :

— Vous avez été à Venise, vous ?

— Oui.

— Est-ce singulier qu'il y ait un endroit comme ça sur la terre, qu'on ne connaît pas, qui vous

attire et qu'on rêve? Pour les uns, c'est un pays pour les autres, un autre. Moi. je n'ai jamai désiré voir que Venise. Venise, pour moi, tenez ça me fait reflet... je vais vous dire une bêtise.. c'est pour moi comme une ville où tous les musi ciens seraient enterrés.

Elle remit ses mains sur les touches, mais ell ne fit que les effleurer sans bruit, comme si ell caressait du bout des doigts le silence du pianc Puis, les laissant glisser sur ses genoux, ell reprit, tout abandonnée dans une pose pensive en retournant à demi la tête vers Denoisel :

— Tenez, la tristesse, c'est dans l'air. On n sait pas. Il y a des jours où il fait du soleil, o ne souffre de rien, on n'a aucun ennui, pas d chagrin devant soi. Eh ! bien, on a envie d'êtr triste, on se cherche des idées noires. Il fau qu'on pleure. Je me suis vue des fois dire qu j'avais la migraine et aller me coucher, tout boi] nement pour pleurer en enfonçant la tète dan mon oreiller : ça me faisait un bien!... Et on dans ces moments-là une lâcheté à se secouer, se sortir de là; c'est comme quand on commenc à s'évanouir : il y a une douceur à se sentir 1 cœur s'en aller.

— Allons ! allons î je vais faire seller votre che val, ma petite Renée, et nous ferons un tour.

— Tiens! c'est une idée Mais je vous pré viens : j'irai comme le vent, aujourd'hui !

— Que veux-tu ; ce pauvre Montbreton a quatre enfants, et pas trop de fortune, dit M. Mauperin en repliant avec un soupir le journal où il venait le lire les nominations officielles, et en le plaçant loin de lui sur latable.

— Oui, on dit toujours ça. Aussitôt que quelqu'un fait une lâcheté, on vous dit : Il a des mfants ! On dirait vraiment dans la société qu'on l'a des enfants que pour ça, pour mendier, et 'aire un tas de bassesses ! C'est comme si, d'être rère de famille, ça vous donnait le droit d'être ïanaille.

— Voyons, Renée... essaya de dire M. Mauaerin.

— Non, c'est vrai; moi, je ne connais que leux sortes de gens, d'abord : ceux qui sonthonlêtes... et les autres. Quatre enfants! mais ça le devrait servir d'excuse à un père que quand il vole un pain ! La mère Gigogne aurait eu le Iroit d'empoisonner, alors ! Je suis sûre que Denoisel pense comme moi.

— Moi *? Ah ! pas du tout, par exemple ! Je vote pour l'indulgence en faveur des gens mariés, les pères de famille. Je voudrais même qu'on eût la même charité pour les gens qui ont un

186 RENÉE M A ITERES

vice, un vice un peu ruineux et auquel ils tiennent Quant aux autres, à ceux qui, sans avoir riei à nourrir, ni vice, ni femme, ni enfants., se ven dent, se courbent, s'aplatissent, s'enrichissent s'avilissent, ah ! ceux-là. je vous les abandonne

— Je ne vous parle plus, à vous, fît Renée d'u ton piqué. Ça ne fait rien, papa, je ne comprend pas comment, toi. ça ne te fait pas sauter, t qui as toujours tout sacrifié à tes opinions. Ce dégoûtant enfin, ce qu'il a fait là.

— Mais je ne te dis pas le contraire. Seuleme tu te montes, tu te montes !

— Eh ! bien, oui, je me monte, et il y a d quoi! Comment, voilà un homme qui devait to à l'autre gouvernement, et qui disait un mal celui-ci ! Et il se rallie ! Mais c'est un misérab que ton ami Montbreton! un misérable!

— Ah ! ma chère enfant, c'est bien facile à dire ces mots-là. Quand tu auras un peu plus vécu! la vie te fera un peu plus indulgente. Il faut êtrJ plus douce, mon enfant. Tu es jeune.

— Non. C'est une chose qu'on a dans le sangJ ça. Je suis trop ta fille, tiens! et je ne saura! jamais avaler mes dégoûts. C'est une bête d'oij ganisation, qu'est-ce que tu veux! Mais toutes! les fois que je vois quelqu'un que je connais! ou même que je ne connais pas, manquer à ce que vous, les hommes, vous appelez l 'honneur, eh ! bien, c'est plus fort que moi, c'est commi

si je voyais un crapaud ! Ça me répugne, t /me dégoûte, et je marche dessus! Voyons, est-on un homme d honneur parce qu'on ne fait que les saletés qui ne mènent pas devant les tribunaux? Est-on un homme d'honneur quand on a dans sa vie une de ces actions qui font rougir quand on est seul? un homme d'honneur quand on a fait de ces choses que personne ne vous reproche, que rien ne punit, mais qui vous ternissent la conscience? Ah! je trouve qu'il y a des bassesses pires que de tricher au jeu ! Et les indulgences du monde me' révoltent comme des complicités. Mais il y a des déloyautés, des malhonnêtetés. Ça me rend indulgente pour les scélérats, quand j'y pense! Au moins, ils risquent quelque chose, ceux-là. Ils jouent leur peau, leur liberté! Ils y vont bon jeu, bon argent; ils ne font pas des infamies avec des gants ! J'aime mieux ça : au moins, c'est moins lâche !

Assise sur le canapé au fond du salon, les bras croisés, les mains fiévreuses, frémissante de tout le corps, Renée disait cela d'une voix vibrante, saccadée, et qui avait les colères de son âme. Ses yeux étaient de feu dans sa figure pleine d'ombre.

— Avec cela qu'il est bien intéressant, repriteWe, ton M. de Montbreton ! 11 a quinze ou seize mille livres de rentes à lui ! Quand il aurait eu

un I?yer un peu moins cher, quand ses filles n'auraient pas été habillées par madame Carpentier...

— Ah ! ceci mérite considération, dit Denoisel. Unhommequiaplus de cinq mille livres de rentes, garçon, et plus de dix. marié, peut parfaitement rester attaché à un gouvernement qu'il a perdu. Il a le moyen d'avoir des regrets...

— Et il continuera à te demander de la considération, des poignées de main, des coups de chapeau! Ah! c'est trop fort! J'espère bien que quand il viendra, papa... D'abord, moi, je prends la porte.

— Veux-tu un verre d'eau sucrée, Renée? fit M. Mauperinen souriant. Tu sais, les orateurs... Tu as été vraiment belle un moment. Une éloquence... ça coulait comme de source.

— Oui, oui, moque-toi bien. Tu sais bien, je suis une passionnée, moi, comme tu dis. Et ton Montbreton... Mais je suis bien bonne, c'est vrai ! Ce n'est pas nous, ce monsieur, n'est-ce pas ? Ah ! si c'était quelqu'un des miens qui fît quelque chose comme ça, une chose contre l'honneur, une chose...

Elle s'arrêta brusquement. Je crois, repritelle avec un effort, et comme s'il lui montait des larmes aux yeux, je crois que je ne l'aimerais plus. Oui, mon cœur, il me semble, se sécherait pour lui...

— Bon! de l'attendrissement, maintenant!

Nous avons eu Je petit tribun, tout à l'heure : voici la petite fille, à présent! Tu ferais bien mieux de venir avec moi regarder l'album de caricatures que Davarande a envoyé à ta mère.

— Ah! voyons, fit Renée en accourant. Et s'appuyantsurl'épaule de son père, qui feuilletait le cahier, elle regarda deux ou trois feuilles ; puis, détournant la tète : Eh! bien, j'en ai

Mon Dieu! peut-on s'amuser à faire laid plus que nature ! Quelle drôle d'idée ! D'abord, en art, en livres, en tout, je suis pour le beau, et pas pour ce qui est vilain. Et puis, c'est que je ne trouve pas ça amusant du tout..

C'est comme les bossus. Ça ne me fait pas rire, moi, un bossu. Est-ce que vous aimez les caricatures, Denoisel ?

— Moi ! ça me fait pleurer. Oui, c'est un genre de comique qui m'afflige, répondit Denoisel en prenant une Revue à côté de L'album, Ça me paraît une joie de famille fossile. Je ne peux pas en voir une sur une table sans penser à un tas de choses lugubres : l'esprit du Directoire, les dessins de Carie Yernet. et la gaîté de la Bourgeoisie !

— Merci, dit M. Mauperin en riant, et vous coupez parla-dessus ma Revue des Deux Mondes avec une allumette ! Il est inouï, ce Denoisel!

— Voulez-vous un couteau, Denoisel ? fit

Renée en plongeant lamain dans ses poches ; elle en retira toute une collection de petites choses qu'elle versa sur la table.

— Ah! sapristi ! fît Denoisel, mais vous avez un musée dans vos poches... On en ferait une vacation aux commissaires-priseurs. Qu'est-ce que c'est que tout ça?

— Des cadeaux. . . de quelqu'un. Et ça me suit partout. Voilà le couteau demandé, et le montrant à son père en le passant à Denoisel : Te le rappelles-tu,, celui-là, où tu me l'as acheté? À Langres, une fois en relayant. Oh! il est vieux. Celui-là... — elle en reprit un autre. — tu me l'as rapporté de Nogent. Il y a une lame d'argent s'il vous plaît. Je t'ai donné un sou. tu te souviens ?

— Ah ! si nous entrons dans les inventaires ! dit gaiment M. Mauperin.

— Et là-dedans? demanda Denoisel en désignant un tout petit portefeuille gonflé, usé, et d'où passaientdes bouts de papiers froisséset tout salis.

— Ah! ça, ce sont mes secrets.

Et, ramassant tout ce qu'elle avait jeté sur la table, elle le remit vivement dans sa poche avec le portefeuille. Puis, partant d'un grand éclat de rire, elle se refouilla, retira le portefeuille et, faisant sauter la patte, elle éparpilla devant Denoisel, sur la table, tous les petits papiers qui

étaient dedans, et, sans les ouvrir, les reconnaissant un à un : « Tenez! ça. c'est une ordonnance qu'on a faite à papa quand il était malade. Ça, c'est une chanson qu'il m'a faite, il y a deux ans, pour le jour de ma naissance.

— Allons! allons! emballe ton reliquaire, cache tout ça, dit M. Mauperin au moment où la porte s'ouvrait et oùDardouillet entrait. Et il balaya de la main les petits papiers.

— Ah ! tu me déranges tout, fit Renée d'un air fâché, en les rentrant dans son portefeuille.

A un mois de là, dans le petit atelier, Renée disait à Denoisel : Est-ce que vraiment je suis romanesque, moi, trouvez-vous?

— Romanesque, romanesque. . . D'abord qu'estce que vous entendez par romanesque ?

— Oh ! vous savez bien ce que je veux dire : c'estavoir des idées. . . pas comme tout le monde. . . c'est penser un tas de choses qui ne peuvent pas arriver. Tenez ! une jeune personne est romanesque quand ça lui coûte de se marier comme on se marie, avec un monsieur comme les autres, un homme qui n'a rien d'extraordinaire, qui entre simplement par la porte, qui vous est présenté par papa et maman, et qui ne vous a pas seule-

ment sauvé la vie, à première vue, en arrêtant votre cheval emporté ou en vous retirant du fond de l'eau. Yous ne me croyez pas de cette pâtelà, j'espère ?

— Non. C'est-à-dire que je n'en sais rien du tout. Je parie que vous n'en savez rien vousmême.

— Laissez donc ! D'abord, c'est peut-être parce quejen'ai pas d'imagination, mais ça m'a toujours paru si drôle d'avoir un idéal, de rêver un monsieur ! C'est comme les héros de roman : jamais ils ne m'ont toquée. Je les trouve trop bien élevés, trop beaux, trop pourris de talents d'agrément. Ils sont écœurants, à la fin. Mais ce n'est pas ça. Voyons, vous, si on voulait vous faire vivre pour toute la vie, côte à côte avec un être, un être...

— Un être... comment?

— Laissez moi dire : un homme qui ne répondrait pas du tout à certaines petites exigences délicates de votre nature, qui ne vous semblerait pas poétique, là, pas poétique pour un sou, mais qui, en même temps, rachèterait tout ce qui lui manquerait de tous les autres côtés par une bonté, une bonté comme on n'en voit pas...

— Tant de bonté que ça? Oh! je n'hésiterais pas, je prendrais la bonté les yeux fermés. Diable! c'est si rare.

— Yous estimez donc bien la bonté?

— Jel'estime, Renée, comme les choses qu'on a perdues...

— Vous? mais vous êtes très bon.

— Je ne suispas méchant, voilà tout. Je serais peut-être envieux si j'avais plus de modestie et moins d'orgueil. Mais, pour être bon, je ne suis pas bon. La vie vous guérit de cela comme d'être enfant. On jette son cœur, voyez-vous, Renée, comme on jette sa gourme .

— Alors, pour vous, la bonté...

— Oui, la bonté qui résiste aux hommes et à l'expérience, la bonté que j'ai rencontrée à l'état vierge chez deux ou trois bourgeois dans ma vie, pour moi, c'est encore ce qu'il y a de meilleur et de plus divin dans l'homme.

— Bien. Mais si un homme très bon. aussi bon que vous le dites là, avait. . . une supposition . . . des pieds coupés dans ses bottes comme un morceau de galette? S'il avait du ventre, cet homme bon, très bon?

— Eh ! bien, on ne le regarde ni aux pieds ni au ventre : voilà tout. Mais pardon, c'est vrai, j'avais complètement oublié...

— Quoi?

— Rien... Que vous êtes une femme.

— Mais c'est très méprisant pour mon sexe, ce que vous dites là.

Denoisel ne répondit rien. La conversation tomba.

194 RENÉE MAUPERLN

Renée reprit :

— Avez-vous quelquefois désiré la fortune, vous?

— Oui, plusieurs fois ; mais absolument pour latraiter comme elle le mérite, pour lui manquer de respect.

— Gomment cela?

— Mon Dieu, oui, j'aurais vouluêtre riche pour montrer tout le mépris que je fais de l'argent. Et je me rappelle que deux ou trois fois je me suis endormi avec l'idée d'aller me marier en Italie.

— En Italie ?

— Oui, c'est encore là où il y a le plus de princesses russes . Et, comme il n'y a plus en ce monde que les princesses russes d'assez riches pour épouser un homme qui n'a pas le sou... D'ailleurs j'étais prêt à me contenter d'une princesse un peu gênée. Je n'avais pas d'exigences. Je me serais parfaitement rabattu à huit cent mille livres de rentes. C'était mon plus bas mot, par exemple.

— Merci, fit Renée en riant. Et qu'est-ce que vous auriez fait de tout cet argent-là ?

— Un ruissellement entre mes doigts, simplement, quelque chose d'étourdissant et que je n'ai jamais vu faire à l'argent des gens riches. Je trouve tous les millionnaires des millionnaires honteux. Voyons ! entre la vie d'un homme

qui a cent m illelivres de rentes et celle d'un homme qui en a dix, est-ce que vous trouvez la différence de leur fortune ? Moi, vous auriez vu ! Pendantunan.j'auraisjetémonmillionàdes caprices, à des fantaisies, à des folies. J'aurais ébloui et écrasé Paris. J'aurais tourné comme un soleil qui crache des billets de banque. J'aurais avili mon or par toutes les prodigalités, et au bout d'unan, jour pour jour, j'aurais quitté ma femme...

— Bah!

— Certainement, pour me prouver à moimême que je n'aimais pas l'argent. Si je ne l'avais pas quittée, je me serais cru déshonoré.

— Eh ! bien, en voilà des idées ! Moi, je vous avoue, je n'en suis pas encore à Votre philosophie. Une grande fortune, tout ce que ça donne, les jouissances, le luxe, des chevaux, des voitures, et puis le plaisir d'enfoncer des gens qu'on n'aime pas, de les embêter... Je trouverais très agréable d'être riche...

— Je vous disais bien tout à l'heure, Renée, que vous étiez une femme, rien qu'une femme...

Denoisel disait ce qu'il pensait. S'il avait quelquefois désiré une fortune, il ne l'avait jamais enviée. Il avait pour l'argent un mépris sincère

et foncier, le mépris d'un homme qui est riche avec peu.

Denoisel était un Parisien, ou plutôt c'était le Parisien. Rompu à toutes les expériences de Paris, merveilleusement formé au grand art de vivre par la pratique de la vie parisienne, il était l'homme de cette vie : il en avait les instincts, les sens, le génie. Il représentait parfaitement ce personnage tout moderne, le civilisé, triomphant au jour le jour, ainsi que dans une forêt de Bondy, du prix des choses, de la cherté des capitales, comme le sauvage triomphe de la nature dans une forêt vierge. On le voyait avoir la superficie et le rayonnement de la richesse. 11 vivait dans le mondedesgens riches, fréquentait leurs restaurants, leurs cercles, partageait leurs habitudes, touchait à leurs plaisirs. Il était comme mêlé par ses relations aux plus grandes fortunes. Ce qu'ouvre l'argent lui était ouvert. On l'apercevait aux grands bals intimes d^s Provençaux, aux courses, aux premières représentations. L'été, il allait aux eaux, aux bains d« mer, aux villes de jeu. Il était mis comme un homme qui a un cheval.

A peine cependant si Denoisel possédait cent vingt mille francs. Sorti d'une famille enfoncée dans les idées de propriété du passé, attachée et comme clouée au bien foncier, à la terre, toujours parlant de banqueroute et défiante de la

rente comme un paysan d'autrefois l'était d'un billet de banque, Denoisel avait secoué les préjugés des siens. Sans se soucier des conseils, des remontrances, des indignations, des menaces de vieux et lointains parents, il avait vendu les petites fermes que lui avaient laissées son père et sa mère. Pour lui, il n'y avait plus de proportion entre le revenu de la terre et les dépenses de la vie. A ses yeux la propriété foncière pouvait être encore un mode de fortune à Fépoque où les romans de Paul de Kock disaient d'un jeune homme : « Paul était riche : il avait six mille livres de rente. » Mais, depuis ce temps, elle était devenue, selon lui, un anachronisme, un genre de propriété archaïque dont la fantaisie n'était plus permise qu'aux gens très riches. Il réalisa donc et fit de ses terres un petit capital qu'il plaça, conseillé par un boursier de ses amis, en rentes étrangères, en actions. en valeurs doublant ou triplant son revenu, sans compromettre « son pain sur la planche ». Ayant ainsi fait de son capital un chiffre sans signification, sauf aux yeux d'un notaire, et qui ne réglait plus son avoir courant, Denoisel arrangea sa vie comme il avait arrangé sa fortune. Il plaça ses dépenses. Il savait admirablement ce que coûtent à Paris la vanité, les hors-d'œuvre et le bon marché, tout ce qui ruine. Il n'avait pas honte de refaire une addition avant de la

198 RENÉE MAUPEREX

payer. Hors de chez lui, il ne fumait que des cigares à huit sous ; mais, chez lui, il fumait la pipe. 11 avait le flair des bons endroits, des maisons qui ouvrent et qui donnent bon pendant les trois premiers mois. Il connaissait les caves des restaurants : il demandait du chambertin à telle hauteur du boulevard, et n'en demandait que là. S'il donnait un dîner, son menu inspirait du respect au garçon. Et il était par làdessus capable de souper pour cent sous au café Anglais.

C'était en tout, chez lui, la même entente de la dépense : il était habillé par un des premiers tailleurs de Paris ; mais un ami qu'il avait au ministère des affaires étrangères lui faisait venir de Londres par la chancellerie tous ses costumes de demi-saison. Avait-il un cadeau, des étrennes à donner ? Il savait un arrivage d'objets de l'Inde ou de la Chine: ou bien dans un quartier perdu, dans un fond de magasin, il se rappelait une vieillerie oubliée, un saxe, un sèvres, une de ces curiosités quelconques sur lesquelles la personne qui les reçoit ne peut mettre de prix, et dont elle rêve la facture.

Tout cela, chezDenoisel, était spontané, naturel, instinctif. Cette victoire continue d'une intelligence parisienne sur le surfait de la vie échappait aux vilenies et aux mesquineries du calcul. C'était un ensemble de conditions d'exis-

tence heureusement trouvées, et non une suite d'économies bourgeoises. Et dans l'emploi si bien ordonné de ses quinze mille livres de rentes, l'homme demeurait large et noble : il parait une dépense, il ne la marchandait pas.

Denoisel habitait un entresol d'une maison propre, à tapis dans l'escalier. Il n'avait laque trois pièces, mais le boulevard des Italiens était à sa porte. Et son petit salon, dont il avait fait un fumoir, était charmant. C'était une de ces bonbonnières comme en savent faire les tapissiers de Paris, toutes capitonnées, toutes riantes de perse, avec des divans larges comme des lits. Denoisel avait voulu que l'absence de tout objet d'art complétât la gaieté de la pièce. Il était servi par son portier qui, le matin, lui montait une lasse de chocolat et faisait son ménage. Le soir, il dînait à un cercle, à une taverne, en ville.

Ce loyer peu cher, cette simplification du service, du ménage, laissaientà Denoisel beaucoup ce cet argent qui manque souvent aux gens les {lus riches, de cet argent de luxe, plus nécessaire à Paris que l'autre : l'argent de poche. Cependant, quelquefois, cette force majeure, l'Imprévu, tombant tout à coup au milieu de cette vie, en dérangeait l'équilibre et le budget. Alors Denoisel disparaissait de. Paris pour quelque -,emps : il allait se mettre au vert dans une auberge, à la campagne, à trois francs par jour,

-00 RENEE MADPERIN

auprès d'une rivière, et ne dépensait que son tabac. Deux ou trois hivers, se trouvant tout à fait désargenté, il avait émigré et, rencontrant une ville comme Florence, où le bonheur ne coûte rien et où la vie est presque aussi bon marché que le bonheur, il s'y était arrêté six mois, logé dans une chambre à coupole, mangeant à la. trattoria des truffes au parmesan, passant ses soirées dans les loges de la société, allant au bal du grand-duc, fêté, couru, fleuri de camélias blancs et faisant les plus heureuses économies du monde.

Denoisel ne dépensait guère plus pour l'amour que pour le reste : comme il en avait retranché l' amour-propre, il ne le payait que son prix C'avait été pourtant son seul entraînement en entrant dans la vie, mais un entraînement raisonné et à froid. Il avait voulu tâter en grand seigneur de la passion de la femme la plus chère de Paris. Il s'était donné pour cela soixante mille francs sur les cent quatre-vingt mille francs qu'i' avait alors, et il avait vécu six mois avec la Gé nicot sur le pied d'un homme qui a cent mille livres de rentes, vivant avec une femme qu donne cent francs de pourboire aux postillons er. revenant de la Marche. Les six mois révolus, i quittait cette femme amoureuse pour la premier» fois de sa vie d'un homme qui l'avait payée.

Trempé par cette épreuve, il s'était laissé aller

aux liaisons passagères. Puis, au milieu de la monotonie des amours vénales, il lui était survenu bientôt, non un vif désir d'aventures, mais une grande curiosité de la femme. Il s'était mis en chasse de l'imprévu, de l'inattendu, de l'inconnu féminin. Les comédiennes lui semblaient toutes à peu près la même courtisane, les courtisanes à peu près toutes la même comédienne. Ce qui l'attirait, c'était la femme non classée, la femme qui déroute l'observateur et le plus vieux Parisien. Il allait souvent, la nuit, battant le pavé vaguement et irrésistiblement entraîné par une de ces créatures qui ne sont ni le vice ni la vertu, et qui marchent si joliment dans la boue. Parfois il était ébloui par une de ces admirables filles de Paris qui font le jour où elles passent, et il s'oubliait à la regarder encore, après qu'elle s'était comme éteinte tout à coup dans la nuit d'une allée. Sa vocation était de découvrir des étoiles crottées. De temps en temps il ramassait au bas d'un faubourg une de ces merveilles de peuple et de nature, la faisait parler, la regardait, l'écoutait, l'étudiait ; puis, quand il en était las, il la lançait dans la circulation et s'amusait à la saluer quand il la retrouvait en calèche.

L'air de fortune de Denoisel l'avait fait accueillir dans le monde. 11 s'y établit bien vite et sur un pied supérieur, par la gaieté qu'il répandait, par l'esprit qu'il semait, par les services de toute

sorte qu il rendait, par tous les besoins que le monde eut bientôt de lui. Ses relations étendues aux étrangers, aux artistes, aux gens de théâtre, sa connaissance des tenants et des aboutissants pour les petites grâces, faisaient de lui un homme précieux en mille occasions. Avait-on besoin d'une loge de spectacle, d'une permission pour visiter une prison ou une galerie de tableaux, d'une place à la cour d'assises pour une dame, ou d'une décoration étrangère pour un monsieur ? C'était à lui qu'on s'adressait. Dans deux ou trois duels où il avait servi de témoin, il avait montré de la solidité, de la décision, un mâle souci de l'honneur aussi bien que de la vie dont il répondait. Aux obligations qu'on lui avait s'était joint un respect auquel ne nuisait pas sa réputation de première force à l'épée. Son caractère avait fait l'estime autour de lui et en était arrivé à être considéré même par les gens riches, dont pourtant les millions n'avaient pas toujours ses respects.

— Tenez ! ma femme a voulu avoir son portrait par M. Ingres. Vous l'avez vu. Elle n'est pas ressemblante, mais c'est de M. Ingres. Eh ! bien, savez-vous ce qu'il m'a demandé ? Dix

RENEE MAUPERIN i03

mille francs ! Je les lui ai donnés, mais je trouve çà une exploitation; c'est toujours la guerre au capital. Comment, parce qu'un homme est connu, il me fait payer ce qu'il veut î Parce que c'est un artiste, il n'y a plus de prix, plus de tarif! il a le droit de me rançonner ! Mais alors, ilpourrait me prendre un million. C'est comme les médecins qui vous prennent selon votre fortune. D'abord, est-ce qu'on sait ce que j'ai? Et puis, c'est une iniquité. Oui, dix mille francs : qu'est-ce que vous en dites *?

Et M. Bourjot, qui causait debout devant la cheminée avec Denoisel, changea de pied pour se chauffer.

— Ma foi ! dit Denoisel du plus grand sérieux, vous avez bien raison : tous ces gens-là abusent de leur réputation. Voyez-vous, il n'y aurait qu'un moyen d'empêcher cela : ce serait de décréter un maximum légal du talent, un maximum des chefs-d'œuvre. Mon Dieu, c'est très facile.

— Voilà! fît M. Bourjot, c'est cela. Et ce serait très juste, car enfin...

Les Bourjot avaient dîné ce soir-là en petit comité chez les Mauperin. Les deux familles causaient du mariage, dont on n'attendait plus, pour fixer le jour, que l'expiration du délai d'un an à partir de la première insertion du nom de Villacourt au Moniteur : M. Bourjot avait exigé ce délai. Les femmes parlaient de la corbeille, des

châles, des bijoux, du trousseau. Madame Mauperin, assise auprès de madame Bourjot, était en contemplation devant elle comme devant une personne qui a fait un miracle. La ligure de M. Mauperin était tout éclairée de joie.

31. 3Iauperin avait fini par céder à Téblouissement que fait l'argent. Ce grand honnête homme, pur, sévère, rigide, incorruptible, avait laissé peu à peu cette grande fortune des Bourjot entrer dans sa pensée, revenir dans ses rêves, parler et toucher à ses instincts d'homme pratique, de vieillard, de père de famille, d'industriel. Il était séduit et désarmé. Il lui était venu pour son fils, depuis le succès de son mariage, l'estime qu'on a pour une capacité qui s'affirme ou une fortune qui se révèle et, sans se rendre bien compte de son changement, il ne lui en voulait plus guère maintenant d'avoir changé de nom. Les pères sont des hommes.

Ennuyée, rêveuse, triste, depuis quelque temps, Renée était presque gaie ce soir-là. Elle s'amusait à souffler dans les marabouts dont était coiffée Noémi qui, paresseuse et absorbée, les yeux voilés, répondait avec des monosyllabes au babillage intarissable de madame Davarande.

— Aujourd'hui, tout est contre l'argent, reprit sentencieusement 31. Bourjot. Il y a une ligue. Tenez, a Sannois, je leur ai fait une route. Eh! bien! vous croyez qu'ils nous saluent? Jamais de

la vie. En 48, nous avons donné des boisseaux de blé. Savez-vous ce qu'ils ont dit? « Cecochon- «là... » pardon, mesdames... « faut-il qu'il ait peur! » Voilà comme ils m'ont remercié! Je fonde une ferme modèle, je demande un directeur au gouvernement : on m'envoie un rouge, un gredin qui passait sa vie à déblatérer contre les riches. Encore maintenant j'ai affaire à un conseil municipal d'un esprit détestable. Je les fais travailler, n'est-ce pas? nous sommes la richesse du pays. Eh ! bien s'il arrivait une révolution, je suis persuadé qu'ils mettraient le feu au château. Oh! ils ne se gêneraient pas. Vous ne savez pas ce que ça vous fait d'ennemis de payer neuf mille francs d'impôt dans un pays ! Ils nous brûleraient, ça ne ferait pas un pli. En février, vous avez vu. Oh! le peuple: je suis joliment revenu sur son compte, et il nous ménage un joli avenir, allez ! Nous serons mangés par les gens sans le sou, je vous le prédis, moi. Vous verrez. Ce sont des idées que j'ai souvent. Encore si on n'avait pas d'enfants! car la fortune, pour moi...

— Qu'est-ce que vous dites donc, voisin ? fît M. Mauperin en s'ap prochant.

— Je dis que j'ai peur que nos enfants n'aient pas de pain un jour, monsieur Mauperin. Voilà ce que je dis.

— Vous allez les empêcher d'entrer en ménage ! dit M. Mauperin.

— Oh ! si AI. Bourjot se met dans ses idées noires, s'il commence à parler de la fin du monde... dit madame Bourjot.

— Je vous félicite, madame, de n'avoir pas mes préoccupations, fit M. Bourjot en s'inclinant du côté de madame Bourjot, mais je vous assure que sans être une tête faible, on peut fort bien s'inquiéter.

— Certainement, certainement, fitDenoisel. Je crois, comme monsieur, l'argent menacé, très menacé, énormément menacé, d'abord par l'envie, qui fait à peu près toutes les révolutions, et ensuite par le progrès, qui les baptise...

— Mais, monsieur, ce sera une infamie, ce progrès-là! Car enfin, moi, je ne suis pas suspect. J'ai été libéral, je le suis encore... Je suis un soldat de la liberté. Je suis républicain de naissance. Je suis pour tous les progrès, moi! Mais une révolution contre l'argent, ce sera de la barbarie ! Nous retournerons à la sauvagerie! Il faut de la justice, et du bon sens. Enfin, supposez-vous une société sans propriété"?

— Pas plus qu'un mât de cocagne sans timbale d'argent.

— Comment! dit M. Bourjot, sans entendre Denoisel et en s'animant, ce que j'ai gagné durement, laborieusement, honnêtement, ce qui est à moi, ce que j'ai acquis, l'héritage de mes

its, mais c'est tout ce qu'il y a de plus sacré !

Je regarde déjà l'impôt comme une atteinte à la propriété, moi.

— Mon Dieu, dit Denoisel avec un ton parfait de bonhomie, je suis bien de votre avis, et je serais désolé, ajouta-t-il malignement, de vous faire voir plus en noir que vous ne voyez. Mais on a fait une révolution contre la noblesse, on en fera une contre la richesse. On a guillotiné les grands noms, on supprimera les grandes fortunes. On était coupable d'être M. de Montmorency, on sera criminel d'être M. Ginquante-Mille-Livres-de- Rentes. Évidemment, c'est la marche des choses. Je vous en parle d'autant mieux que je suis on ne peut plus désintéressé dans la question. Je n'aurais pas eu de quoi être guillotiné dans ce temps-là, je n'ai pas de quoi être ruiné dans ce temps -ci. Ainsi...

— Permettez, monsieur, dit solennellement M. Bourjot, vous faites une assimilation. Nul plus que moi ne déplore des excès... 93 est un grand crime, monsieur. On a été indigne pour la noblesse, et tous les honnêtes gens doivent n'avoir là-dessus qu'une opinion.

M. Mauperin sourit, se rappelant le Bourjot de

— Mais enfin, reprit M. Bourjot, la situation n'est pas du tout la même. La société est renouvelée. On a restauré ses bases. Tout est changé. Il y avait contre la noblesse des raisons,

des prétextes, si vous voulez. On a fait la Révolution de 89 contre des privilèges que je ne veux pas juger mais qui existaient. C'est bien différent. On voulait l'égalité, enfin. C'était plus ou moins légitime, mais au moins ça avait un sens. Au lieu que maintenant, je vous demande un peu où sont les privilèges? Un homme en vaut un autre. Est-ce qu'il n'y a pas le suffrage universel? Vous me dites : L'argent? Mais tout le monde peut en gagner, toutes les industries sont libres.

— Sauf celles qui ne le sont pas.

— Enfin tout le monde peut arriver à tout. .11 ne faut que de l'intelligence et du travail.

— Et des circonstances, dit Denoisel.

— On les crée, monsieur, les circonstances' Mais regardez la société : nous sommes tous des parvenus. Mon père était marchand de draps, en gros c'est vrai... Et vous voyez... Voilà l'égalité, monsieur, la vraie, la bonne. Il n'y a plus de caste. La bourgeoisie monte du peuple, le peuple monte à la bourgeoisie. J'aurais trouvé un comte pour ma fille si j'avais voulu. Mais ce sont tout bonnement les mauvais instincts, les mauvaises passions, les idées de communisme : voilà ce qu'il y a contre la fortune. On fait des déclamations sur la misère. Eh ! bien, je le dis, moi, jamais on n'a fait autant que maintenant pour le peuple. Il y a un progrès de bien-être

en France. Des gens qui ne mangeaient jamais de viande en mangent deux fois par semaine. Ce sont des faits, cela, et je suis sûr que, làdessus, notre jeune économiste. M. Henri, nous dirait...

— Oui, oui, dit Henri, cela est prouvé. En vingt-cinq ans, l'augmentation du bétail a été de douze pour cent. En partageant la population de la France en 12 millions de citadins et 24 à 2o millions de campagnards, on trouve que les premiers consomment par an et par tète environ 65 kilogrammes, et les seconds 20 kilogrammes 26 centigrammes. Je garantis les chiffres. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les évaluations les plus consciencieuses portent à dix années en France, depuis 1789, l'augmentation de la vie moyenne, dont le progrès est le signe le plus sûr de prospérité pour un peuple. La statistique. ..

— Ah! la statistique, c'est la première des sciences inexactes! interrompit Denoisel que cela amusait de bouleverser avec des paradoxes les idées de M. Bourjot. Mais j'admets tout; j'admets qu'on ait allongé la vie du peuple et qu'il mange plus de viande qu'il n'en a jamais mangé; croyez-vous pour cela à l'immortalité delà constitution sociale actuelle? On a fait une révolution qui a amené le règne de la bourgeoisie, c'est-àdire le règne de l'argent; vous dites : c'est fini, il n'en faut plus d'autre, il n'y a plus de révolution

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légitime maintenant. C'est très naturel ; mais, entre nous, je ne sais pas jusqu'à quel point la bourgeoisie est le dernier mot des sociétés. Pour vous, l'égalité politique une fois donnée à tous. l'égalité sociale est accomplie : c'est peut-être très juste, mais il s'agit de le persuader à des gens qui ont intérêt à ne pas le croire. Un homme en vaut un autre? assurément aux yeux de Dieu, et tout le monde, au xixe siècle, a le droit de porter un habit noir : il faut seulement qu'il ait de quoi le payer. L'égalité moderne, voulez-vous que je vous la résume d'un mot"? C'est l'égalité devant la conscription : tout le monde tire, mais trois mille francs vous donnent le droit de faire tuer quelqu'un à votre place. Vous parlez de privilèges : il n'y en a plus, cela est vrai. Mais la Bastille aussi est détruite, seulement elle a fait des petits. Tenez! prenons la justice : et c'est là encore, je le reconnais hautement, où la position de l'homme, son nom, son argent, sont le moins comptés et ne pèsent pas. Eh ! bien, commettez un crime et soyez, par exemple, pair de France : on vous évitera Féchafaud, on vous permettra le poison. Notez bien que je trouve qu'on a eu raison. Mais c'est pour vous dire comme les inégalités repoussent. Et, ma foi ! à voir le terrain qu'elles couvrent, je cherche où étaient les autres. L'hérédité, n'est-ce pas? voilà quelque chose que la Révolution croyait bien avoir

enterré, un abus de l'ancien régime contre lequel on a assez crié. Eh ! bien, je vous demande un peu si maintenant le fils d'un homme politique n'hérite pas de son nom et de tous les bénéfices de son nom, de ses électeurs, de ses relations, de sa place partout, de son fauteuil à l'Académie? Nous sommes inondés de fils, enfin! On ne voit que cela : ils bouchent toutes les carrières ; ce sont des survivances qui barrent tout. C'est que les mœurs, voyez-vous, défont terriblement les lois. Vous êtes l'argent, et vous dites : L'argent est sacré. Pourquoi? Vous dites : Nous ne sommes pas une caste. Non, mais vous êtes déjà une aristocratie, une aristocratie toute neuve dont les insolences ont déjà dépassé les impertinences des plus vieilles aristocraties du globe. Il n'y a pas une cour à l'heure qu'il est, il n'y en a pas eu une, je crois, dans l'histoire, où l'on essuie plus de mépris que dans le cabinet de tel gros banquier qui n'a jamais reconduit jusqu'à sa porte que deux personnes dans sa vie! Vous parlez de mauvais instincts, de mauvaises passions. Ah ! que voulez-vous : la domination de la bourgeoisie n'élève pas les âmes. Quand le haut de la société digère et place, il n'y a plus d'idées, il y a des appétits en bas. Autrefois, lorsqu'à côté de l'argent il y avait quelque chose audessus et à côté, on pouvait bien, par un jour de révolution, ne pas demander tout crûment

de l'argent, de la grosse monnaie de bonheur toute brute, on pouvait se contenter de couleurs changées sur un drapeau, de mots écrits sur un corps de garde, d'une victoire généreuse et creuse. Mais aujourd'hui! aujourd'hui, on sait où est le cœur de Paris : on prendra la Banque au lieu de prendre l'Hôtel de ville! Ah! la bougeoisie a eu un grand tort.

— Lequel? demanda M. Bourjot tout abasourdi de la tirade de Denoisel.

— Celui de ne pas laisser le paradis dans le ciel: c'était sa place. Le jour où les pauvres ne se sont plus dit que l'autre vie les payerait de celle-ci, le jour où le peuple n'a plus compté sur le bonheur de Fautre monde... Voltaire a beaucoup nui aux propriétaires, voyez-vous.

— Ah ! que vous avez raison ! fit avec élan M. Bourjot. C'est évident! Il faudrait que toutes ces canailles-là allassent à la messe.

Il y avait une grande fête chez les Bourjot qui avaient voulu annoncer au monde par un bal le prochain mariage de leur fille avec M. Mauperin de Yillacourt.

— T'en donnes-tu aujourd'hui! Comme tu danses, disait Renée à Noémien lui fouettant le

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visage du vent de son mouchoir dans un coin du grand salon.

— Je n'ai jamais tant dansé, c'est vrai! et Noémi, lui prenantle bras, l'entraîna dans un petit salon. Non, jamais, dit-elle. Et attirant Renée à elle, elle l'embrassa. Oh! que c'est bon d'être heureuse ! Et l'embrassant encore avec une fièvre de joie, elle lui dit : Elle ne l'aime plus ! Oh! je suis bien sûre qu'elle ne l'aime plus! Vois-tu, autrefois, quand il était là, elle l'aimait avec la façon dont elle se levait quand il entrait, elle l'aimait avec ses yeux, avec sa voix, avec son souffle, avec le bruit de sa robe .'avec tout ! Quand il n'y était pas, je sentais, je ne sais pas comment, sa pensée et son silence qui l'aimaient ! Une bête comme moi, n'est-ce pas? ça t'étonne que j'aie vu tout cela, mais c'est qu'il y a «les choses que je comprends avec ça, moi, — et elle mit lamainde Renée surla robe de moire blanche, à la place de son cœur, — et ça ne trompe pas!

— Et tu l'aimes, toi, maintenant ? fit Renée.

Noémi lui ferma la bouche en lui appuyant doucement les roses de son bouquet sur les lèvres.

— Mademoiselle, vous m'avez promis la première redowa.

Et un jeune homme emmena Noémi qui, se re-

tournant, en passantlaporte, envoya du bout des doigts un baiser à Renée.

L'aveu de Noémi avait fait passer dans Renée un éclair de joie. Le sourire de son ara ourla pénétra. Elle eut un immense soulagement de délivrance. En un instant tout changea pour elle, et cette idée : elle l'aime! emporta toutes ses autres idées. Elle ne vit plus les hontes, elle ne vit plus le crime qu'elle avait vu si longtemps dans ce mariage. Elle se répétait que Noémi l'aimait, qu'ils s'aimaient tous les deux. Le reste était le passé, un passé qu'ils oublieraient l'un et l'autre, Noémi à force de le pardonner, Henri à force de le racheter. Soudain un souvenir lui revint, une pensée d'inquiétude, une crainte vague. Mais en ce moment elle ne voulait rien voir de noir à l'horizon, rien de menaçant sur l'avenir. Chassant cela, elle revint bien vite à Noémi, à son frère. Elle songeait au jour du mariage, à leur ménage ; elle se rappelait des voix d'enfants auxquelles elle avait entendu dire à une tante : Ta ta !

— Mademoiselle veut-elle me faire l'honneur de danser n'importe quoi avec moi ?

C'était Denoisel qui s'inclinait devant elle.

— Est-ce que nous dansons ensemble, nous autres? Nous nous connaissons trop. Asseyez-vous là, et ne me chiffonnez pas. Eh! bien, qu'estce que vous avez à me regarder?

RENÉE MA UTERIN 213

Renée avait une robe de tulle blanc garnie de sept petits volants et toute parsemée çà et là de feuilles de lierre et de petites baies rouges, qui se répétaient sur son corsage à la vierge et sur les bouillons de tulle de ses manches. Un Ion g feuillage de lierre fleuri des mêmes petites graines rouges s'enroulait autour de sa natte et venait mourir sur ses épaules en deux vertes traînées. Elle se tenait la tète un peu renversée sur le canapé. Ses beaux cheveux châtains ramenés en avant baignaient le haut de son front lumineux. Un éclair sourd et tendre, un feu doux et profond s'échappait de ses yeux bruns voilés et noyés, de son regard qu'on ne voyait pas. La lumière jouait sur ses joues. L'ombre chatouillait sa bouche aux deux coins ; et ses lèvres, rapprochées d'ordinaire dans une petite moue hautaine, laissaient à demi voir, desserrées et entrouvertes, le sourire de son âme. Un reflet éclairait son cou, un collier d'ombre semblait jouer à chaque mouvement de sa tète. Elle était charmante ainsi, les. traits perdus dans la clarté qui tombe des lustres, le dessin du visage effacé dans un bonheur d'enfant comme dans du soleil.

— Vous êtes très jolie ce soir, Renée.

— Ah ! ce soir ?

— Ma foi ! je vous dirai franchement que tous ces temps-ci vous aviez une mine si ennuyée, si triste... Le plaisir vous va beaucoup mieux.

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— Vous trouvez? Valsez-vous?

— Gomme si j'avais appris : très mal. Mais vous venez de me refuser à l'instant.

— Moi, par exemple! j'ai horriblement envie de danser. Après ça, nous avons le temps. Ah ! ne regardez point votre montre. Je ne veux pas savoir l'heure. Ah! vous me trouvez gaie? Eh ! bien, non. je ne suis pas gaie. Je suis heureuse, je suis très heureuse, là! Dites donc, Denoisel. en flânant dans Paris... Vous savez, ces vieilles femmes qui ont un bonnet lorrain... qui vendent des allumettes sous les portes cochères. . . Les cinq premières que vous trouverez vous leur donnerez un louis à chacune. Je vous rendrai ça, j'ai des économies, n'oubliez pas. C'est toujours la valse? Comment, vrai, je vous, ai refusé de danser? Eh ! bien, après celle-ci, je danse tout, et je ne regarde pas aux danseurs! Ils seront vilains comme tout, ils auront des bottes ressemelées, ils me parleront deRoyer- Collard, ils seront trop petits ou trop grands, ils nr iront au coude ou je leur irai à la hanche, ils seront réputés pour avoir l'oreille fausse ou pour suer des mains, je prends tout ! Voilà mon caractère ce soir : et on dira que je n'ai pas de charité !

Une tête d'homme passa par la porte du petit salon.

— Davarande, faites-moi valser, dit Renée,

et, en passant à côté de Denoisel. elle lui jeta à l'oreille : « Vous voyez, je commence par la famille. »

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