XXX VIII
En sortant de chez Henri Mauperin, M. de Villacourt songea qu'il n'avait pas d'amis, pas de témoins. Il n'y avait pas pensé jusque-là. Il se rappela deux ou trois noms qui revenaient dans les histoires de famille de son père. Il essaya de retrouver, par les rues, des maisons où on l'avait mené lorsqu'il était venu enfant à Paris. Il frappa à des portes d'hôtels, mais les maîtres étaient changés, ou ne le reçurent pas.
Le soir il revint à son hôtel garni. Il ne s'était jamais senti aussi seul. Comme il prenait la clef de sa chambre, la maîtresse de l'hôtel lui demanda s'il ne voulait pas goûter à la bière de la maison; et, lui ouvrant une porte dans l'allée, elle le fit entrer dans le café qui tenait le bas de l'hôtel.
Auxpatères,des épées pendaient, des tricornes étaient accrochés. Dans le fond, à travers la fumée des pipes, se voyaient des uniformes tournant tout autour du drap râpé d'un billard. Un petit garçon malingre, à tablier blanc, courait effaré et ahuri, renversant le bain de pied des demi-tasses sur le Moniteur de Vannée.
Près du comptoir, un tambour-major jouait au trictrac avec le maître du café, en manches
de chemise. De tous côtés, des voix s'appelaient et se répondaient avec ce roulement qu'a le parler des soldats : « Demain, je suis de théâtre. — Moi, je prends ma semaine. — Gaberiau, qui est maintenant suisse à Saint-Sulpice ! — Il était proposé à l'inspection pour passer. — Qui est-ce qui est de service au bal Bourdon? — A-t-on idée ? se brûler la cervelle quand on n'a pas une punition sur son lis'ret! »
C'étaient tous des gardes de Paris, de la caserne à côté, attendant l'appel de neuf heures.
— Garçon ! un bol de punch et trois verres ! dit M. de Villacourt en s'asseyant à une table où étaient deux gardes.
Quand le punch fut apporté, il remplit h*trois verres, en avança un devant chaque garde et, se levant :
— A votre santé, messieurs ! fit-il en les saluant avec son verre. Vous êtes militaires. Je me bats demain. Je ne vous fais pas l'effet d'un j...-f... Je n'ai personne. Je suis sûr qu'il y a deux émoins pour moi ici.
— Tout de même, hein, Gaillourdot? dit m se tournant vers son camarade l'un des gardes, après avoir regardé 31. de Villacourt
ans les yeux. L'autre, sans répondre, prit son rerre et le choqua contre celui de M. de Villaourt .
— Eh ! bien, demain matin, à dix heures... la chambre 27...
— Suffit! dirent les gardes.
Le lendemain matin, au moment où Denoisel allait se rendre, avec DardouiJlet, chez M. Boisjorand de Yillacourt, on sonna chez lui, et les deux gardes de Paris entrèrent. Leur mission étant de tout accepter, conditions, armes, distances, les arrangements du duel étaient bientôt pris. On convenait d'une rencontre au pistolet, à une distance de trente-cinq pas, avec la faculté pour chaque adversaire de marcher dix< pas. Denoisel demandait, au nom d'Henri, qu'on terminât l'affaire le plus tôt possible ; c'était ce que les témoins de M. de Villacourt allaient demander : ils avaient une permission de spec-j tacle et ne pouvaient assister M. de Yillacour que jusqu'à minuit. Rendez-vous était pris pou quatre heures aux étangs de Ville-d'Avray.
Denoisel courait prévenir un jeune chirurgie de ses amis. Il allait retenir chez un loueur un voiture douce et bonne à ramener un blessé passait chez Henri qui était sorti. Il courait a tir et l'y retrouvait s'amusant à tirer sur d petits paquets de quatre ou cinq allumettes pe dues à une ficelle, qu'il allumait en touchant I soufre avec sa balle.
— Oh ! ça, ça ne signifie rien, dit-il àDenoise
je crois que ça s'enflamme par le vent de la balle, mais tiens...
Et il lui montra un carton dans le premier cercle duquel il venait de mettre une douzaine de balles.
— C'est ce soir... à quatre heures... comme tu voulais, lui dit Denoisel.
— Bon, fit Henri en rendant son pistolet au garçon et bouchant avec les doigts deux trous dans le carton, un peu éloignés des autres : Vois-tu, sans ces deux écarts-là, ce serait un carton à encadrer. Ah ! je suis content que ce soit pour aujourd'hui.
Et il leva le bras avec le geste d'un habitué de tir qui se prépare à tirer, et agita un instant sa main pour en faire descendre le sang.
— Figure-toi, reprit-il, que ça ne m'a fait de l'effet, l'idée de me battre, que ce matin dans mon lit. Cette diable de pose horizontale... Je crois que ça n'est pas bon pour le courage.
On déjeuna chez Denoisel ; puis on se mit à fumer. Henri était gai, expansif, parlait beaucoup. Le chirurgien arriva. Ils montèrent tous les quatre en voiture.
A mi-chemin, on avait gardé le silence jusquelà, Henri jeta, avec un mouvement d'impatience, son cigare par la portière.
— Donne-moi un cigare, Denoisel, un bon. Vous ne savez pas que c'est très important pour
tirer, un bon cigare? Pour bien tirer, il ne faut pas être nerveux, c'est la première condition. J'ai commencé par prendre un bain ce matin. Si vous avez le moindre ébranlement... Tenez ! de conduire, c'est détestable. Les chevaux vous scient la main. Je vous défie après ça de tirer en ligne : vous avez toujours un coup de doigt. Les romans sont stupides avec leurs duels où l'on arrive en jetant les guides à son domestique. Si je vous disais qu'il y a besoin d'un système rafraîchissant '? Mais c'est positif. Je n'ai jamais vu si bien tirer qu'un Anglais, mais il se couche à huit .heures ; jamais d'excitants. Il fait tous les soirs une petite promenade à la papa. Toutes les fois que j'ai été au tir dans une voiture dure, mes cartons s'en ressentaient. Au fait, elle est très bonne, ta voiture, Denoisel. Eh! bien, le cigare, c'est la même chose : un cigare qui se fume mai, vous êtes là à le travailler, à tout moment il faut porter le bras à la bouche, ça vous tracasse la main ; au lieu qu'un bon cigare, demandez à un tireur, c'est apaisant, ça vous met les nerfs en bon état. Il n'y a rien de meilleur que cette cadence du bras qui l'ôte et le remet en mesure. C'est lent, c'est régulier.
On était arrivé.
M. de Yillacourt et ses témoins attendaient sur la chaussée entre les deux étangs.
La terre était blanche de la neige tombée toute la matinée. Le bois dressait dans le ciel des branches dépouillées, et au loin des filées d'arbres tout noirs rayaient un rouge coucher de soleil d'hiver.
On alla jusqu'au chemin du Montalet. Les pas furent comptés, les pistolets de Denoisel chargés, les adversaires mis en ligne. Deux cannes posées sur la neige marquèrent la limite des dix pas que chaque adversaire pouvait faire.
Au moment où Denoisel conduisait Henri à la place que le sort lui avait désignée, comme il lui rentrait un coin de son col de chemise qui dépassait sa cravate : « Merci , lui dit Henri à voix basse, le cœur me bat un peu sous l'aisselle, mais tu seras content. »
M. de Yillacourt dépouillait sa redingote, arrachait sa cravate, jetait tout cela au loin. Sa chemise, largement ouverte, laissait voir sa forte et rude poitrine toute couverte de poils noirs et blancs.
Les adversaires armés, les témoins s'éloignèrent et se rangèrent du même côté.
— Marchez ! cria une voix.
À ce mot, M. de Yillacourt s'avança, marchant presque sans s'effacer. Henri, demeurant immobile, lui laissa faire cinq pas. Au sixième, il tira.
M. de Yillacourt tomba, assis parterre.
Les témoins virent alors le blessé poser son pistolet, appuyer avec force ses deux pouces sur le double trou que la balle lui avait iait en lui labourant le ventre, puis renifler ses pouces.
— Ça ne sent pas la m.... î Je suis raté î A votre place, monsieur ! cria-t-il d'une voix forte à Henri qui, croyant tout fini, avait fait un mouvement pour s'en aller ; et, ramassant son pistolet, il se mit à faire les quatre pas qui lui restaient jusqu'à la canne, en se traînant sur les mains et les jambes. Sur la neige, derrière lui. il laissait de son sang.
Arrivé à la canne, il appuya le coude à terre, ajusta lentement et longuement...
— Tirez donc ! cria Dardouillet.
Henri, effacé, se masquant le visage avec son pistolet, attendait. Il était pâle, avec un regard fier. Le coup partit : il oscilla une seconde, puis tomba à plat, le visage contre terre, et ses mains, au bout de ses bras étendus, un moment fouillèrent la neige de leurs doigts crispés.
M. Mauperin était descendu en se levant, selon son habitude, au jardin, lorsqu'il aperçut Denoisel qui venait à lui.
— Vous ici, à cette heure-ci*? fit-il tout étonné. Où avez- vous couché?
— Monsieur Mauperin... dit Denoisel en lui pressant les mains.
— Quoi? qu'est-ce qu'il y a? fit M. Mauperin, qui sentit un malheur.
— Henri est blessé.
— Dangereusement? Il s'est battu?
Denoisel baissa la tète.
— Blessé? Ahï il est mort!
Denoisel, pour toute réponse, se jeta dans les bras de M. Mauperin, et l'embrassa.
— Mort! répéta machinalement M. Mauperin, et ses mains s'ouvrirent comme si elles lâchaient quelque chose. Puis, les larmes venant avec les paroles : Et sa mère ! Henri ! Oh ! mon Dieu ! Oh! on ne sait pas comme on les aime. A trente ans!
Et, suffoquant de sanglots, il tomba sur le banc. Puis au bout d'un instant : Où est-il?
— Là... Et Denoisel désigna la fenêtre de la chambre d'Henri.
De Ville-d'Avray il avait ramené le corps chez Dardouillet où il avait fait appeler dans la soirée, sous un prétexte, M. Bernard, auquel M. Mauperin laissait une clef de la maison; et, au milieu de la nuit, pendant le sommeil de la famille, les trois hommes, Otant leurs souliers, avaient été coucher le cadavre sur son lit.
— Merci! lui dit M. Mauperin; et, lui faisant signe qu'il ne pouvait plus parler, il se leva.
Ils firent ainsi, silencieusement, quatre ou cinq fois le tour du jardin. Des larmes revenaient de temps en temps aux yeux de M. Mauperin; mais il ne pleurait plus. Par moments, des paroles semblaient lui arriver au bord des lèvres et lui retomber dans le cœur. Enfin, d'une voix brisée, mais profonde, déchirant avec effort ce long silence, M. Mauperin dit à Denoisel brusquement, sans le regarder : Il est bien mort?
— C'était votre fils, répondit Denoisel.
Le père, à ce mot, leva la tête, comme si la force lui était venue de soulever sa douleur.
— Allons, dit-il, maintenant, il s'agit de faire son devoir. Vous, vous en avez assez fait.
Et il serra Denoisel contre sa poitrine en lui pleurant dans les cheveux.
— C'est un meurtre, ces choses-là! disait Ba rousse à Denoisel en suivant le corps au cimetière. Comment n'as-tu pas arrangé l'affaire?
— Après un soufflet?
— Après comme avant, dit péremptoirement Barousse.
— Allez dire ça à son père!
— Ah! parbleu, un soldat ! Mais toi, sacristi ! tu n'as jamais servi, et tu vas le faire tuer! car, pour moi. c'est toi qui Tas tué.
— Tenez! laissez-moi tranquille, monsieur Barousse.
— Moi, vois-tu, je raisonne ; j'ai été magistrat. Barousse avait été juge au tribunal de commerce. Eh! bien, le duel... Vous avez les tribunaux, la justice, tout! Mais c'est contraire à toutes les lois divines et humaines, imagine-toi bien! Comment! voilà un scélérat qui me donne une paire de gifles, et il faudra encore qu'il me tue! Ah! je te promets bien une chose : c'est que si jamais je suis juré et qu'il me tombe une affaire de duel .. Pour moi, c'est de l'assassinat. Les duellistes sont des assassins. D'abord c'est une lâcheté.
— Dont tout le monde n'a pas le courage, monsieur Barousse. C'est comme le suicide, ça.
— Ah! si tu défends le suicide! dit Barousse; et laissant la discussion, il reprit d'un ton attendri : Un si brave garçon! ce pauvre Henri! Et puis c'est Mauperin, c'est sa femme, sa fille, toute une famille dans les larmes! Non, on ne se tient pas quand on y pense. Un enfant que j'ai vu...
Barousse en parlant avait tiré à demi sa montre de son gilet : « Bon! fit-il en s'interrompant tout
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à coup, je suis sûr que ce sera vendu. J'aurai manqué Y Assemblée au concert, une épreuve superbe! avant la dédicace!
Denoisel ramenait à la Briche M. Mauperin qui. aussitôt arrivé, montait chez sa femme. Il la trouvait au lit, les persiennes fermées, les rideaux tirés, enfoncée et abîmée dans la nuit de sa douleur.
Denoisel entra dans le salon où Renée, assise sur un pouf, sanglotait, son mouchoir sur sa bouche.
— Renée, lui dit-il en lui prenant les mains, on l'a tué.
Renée le regarda et baissa les yeux.
— Cet homme n'aurait dû jamais rien savoir. 11 ne lisait rien, il ne voyait personne, il vivait comme un loup. Il n'était pas abonné au Moniteur, n'est-ce pas? Vous me comprenez ?
— Non, balbutia Renée.
Elle tremblait.
— Eh ! bien, il a fallu que la main d'un ennemi jetât ce journal à cet homme. Ah! oui. vous ne comprenez pas ces làchetés-là, vous ! Ça s'est pourtant passé comme cela. Un de ses témoins m'a montré le journal souligné à la place.
Renée s'était dressée debout, les yeux agrandis
d'épouvante; elle remua les lèvres, sa bouche s'ouvrit, elle voulut crier : C'est moi ! Puis tout à coup, portant la main à son cœur comme à une soudaine blessure, elle tomba roide sur le tapis.
Denoisel vint tous les jours à la Briche s'informer de la santé de Renée. Quand elle fut un peu remise, il s'étonna qu'elle ne demandât pas à le voir. N'était-il pas habitué à être reçu par elle, lorsqu'elle était au lit souffrante, comme un ami qui fait partie de la famille ? Et dans ses maladies n'avait-il pas toujours été un des premiers appelés et accueillis par elle, son amuseur, le fou chargé d'égayer ses convalescences et de la ramener au rire de la santé ? Il bouda, puis revint. Mais la chambre de Renée resta fermée pour lui.
Un jour on lui dit qu'elle était trop fatiguée ; un autre, qu'elle était en conférence avec l'abbé Blampoix. Enfin, au bout d'une semaine, il fut reçu.
Il s'attendait à une effusion, à un de ces mouvements de malades qui se reprennent à la vie en revoyant les gens qu'ils aiment. Son cœur, pensait-il, allait lui sauter au cou.
Renée lui donna une poignée de main qui ne
lui serra pas les doigts, et lui dit de ces mots qu'on a pour tout le monde, et au bout d'un quart d'heure ferma les yeux comme si le sommeil lui venait.
Cette froideur, à laquelle il ne comprenait rien, lai ssa à Denoisel une irritation mêlée d'amertume. Il se sentit blessé et humilié dans la plus vieille, la plus pure, la plus sincère de ses affections. Il cherchait ce que Renée pouvait avoir contre lui. Barousse lui avait-il donné ses idées? Faisaitelle retomber la mort de son frère sur le témoin de son duel? Là-dessus, un de ses amis qui avait un yacht à Cannes, lui ayant proposé de faire un tour de Méditerranée. Denoisel se laissa emmener.
Renée, elle, avait eu peur devant Denoisel. Elle ne se rappelait que le commencement de la crise qu'elle avait eue devant lui, la seconde qui avait précédé sa chute et son attaque de nerfs. Elle avait senti le sans: de son frère l'étouffer et comme
un crilui monter aux lèvres. Avait-elle parlé ? Son secret s'était-il échappé de sa bouche sans connaissance ? Lui avait-elle dit que c'était elle qui avait tué Henri, elle qui avait envoyé ce journal ? Son crime avait-il jailli hors d'elle ? Lorsque Denoisel entra, elle crut voir qu'il savait tout. La gêne qui le gagma bientôt venant d'elle, cette froideur qu'elle lui donna avec la sienne, tout la confirma dans la pensée, dans la certitude qu'elle avait
RENÉE MAUPERIX 255
parlé et que c'était un juge qu'elle avait là à côté d'elle. Au milieu de la visite, sa mère ayant voulu s'absenter un instant, elle s'accrocha à elle avec un geste de terreur.
Il lui venait bien à la pensée qu'elle pouvait se défendre, en lui disant que c'était une fatalité, qu'en envoyant ce journal elle n'avait voulu que provoquer une réclamation, empêcher son frère d'obtenir ce nom, faire rompre ce mariage ; mais alors, il fallait dire pourquoi elle avait voulu cria, pourquoi elle avait voulu briser la fortune, l'avenir de son frère; il fallait tout avouer. Et l'idée seule de se défendre ainsi, môme aux veux de l'homme qu'elle estimait le plus, lui faisait horreur et la soulevait de dégoût : c'était bien le moins qu'elle laissât à celui que lie avait tué la paix de sa mémoire et le silence de sa mort !
En apprenant le départ de Denoisel, elle respira : il lui sembla que son secret n'était plus qu'à elle seule.
Renée se remettait. Quelques mois après, elle paraissait guérie. Toutes les apparences de la santé lui revenaient. Elle ne souffrait plus. Elle n'avait plus même cette inquiétude laissée par la souffrance aux organes qu'elle a touchés, à la
vie qu'elle vient d'atteindre. Tout à coup le mal la reprenait. En montant elle avait des étouffements précipités. Les palpitations recommençaient plus fréquentes, plus violentes: puis tout s'arrêtait encore, comme il arrive dans ces maladies dormantes qui semblent par instants oublier les malades.
Au bout de quelques semaines le médecin de Saint-Denis, qui soignait Renée, prenait à part M. Mauperin et lui disait : « Il y a quelque chose qui m'inquiète. L état de mademoiselle votre fille ne me paraît pas clair. Je désirerais avoir les conseils d'un médecin qui se fût particulièrement occupé de ce genre d'affections. Ces maladies de cœur ont quelquefois une marche si insidieuse.
— Oui, ces maladies de cœur. Vous avez raison, balbutia M. Mauperin.
Il ne put dire que cela. Ses anciennes notions de médecine, les doctrines désespérées de l'école de son temps, Corvisart, l'épigraphe de son ouvrage sur les maladies du cœur : Haeret lateri lethalis arundo, tout cela, tout à coup, se réveillait dans son esprit, nettement. 11 revoyait des pages de livres pleines de terreur.
— Mon Dieu ! reprit le médecin, le grand danger de ces maladies est qu'elles viennent toujours de loin. Elles ont bien fait du chemin souvent quand on nous appelle. Il y a des prodromes dont la malade elle-même ne s'aperçoit pas. Mademoi-
selle votre fille a dû être toujours impressionnable, n'est-ce pas, dès l'enfance? des torrents de larmes au moindre reproche, le visage en feu pour un rien, et tout de suite cent pulsations, des émotions à tout bout de champ, la tête très vive, des colères presque comme des convulsions, toujours quelque chose d'un peu fiévreux? Elle mettait de la passion dans tout, dans ses amitiés, dans ses jeux, dans ses antipathies, n'est-ce pas? Oui, oui, c'est bien comme cela que sont tous les enfants chez lesquels prédomine cet organe et qui ont une malheureuse prédisposition à l'hypertrophie. Dites-moi, elle n'a eu, à votre connaissance, ces temps-ci, aucune grande émotion, aucun grand chagrin?
— Si. . . oh ! si ; la mort de son frère.
— La mort de son frère, oui, sans doute, fit le médecin en ne paraissant pas attacher une grande. importance au renseignement; mais je voulais vous demander. . . si, par hasard, un amour contrarié, par exemple?
— Elle ?
M. Mauperin fit un mouvement d'épaules. Contrarié! Àh! mon Dieu! Et joignant à demi les mains, il leva les yeux en l'air.
— Au reste, dit le médecin, je vous demandais cela par acquit de conscience. Les accidents, en pareil cas, ne font que développer le germe du mal, accélérer la marche de la maladie. L'in-
fluence physique des passions sur le cœur est une théorie. On en est bien revenu depuis vingt ans, avec justice selon moi. La thèse que le cœur se déchire dans un accès de colère, dans un grand déchirement moral...
M. Mauperin l'interrompit : « Alors... une consultation... vous croyez... vous pensez, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur Mauperin, cela vaut beaucoup mieux, voyez-vous. Ce sera une tranquillité pour tout le monde, pour vous comme pour moi. Nous prendrions, je suppose... M. Bouillaud. C'est lui qui a le plus de réputation...
— M. Bouillaud, répétamachinalementM. Mauperin en faisant un signe d'assentiment.
Il était midi depuis cinq minutes.
M. Mauperin, assis contre le lit de Renée, tenait les deux mains de sa fille dans les siennes. Renée regardait la pendule. « Il va venir », disait M. Mauperin. Elle lui répondait en baissant ses paupières doucement; et dans le grand silence de la chambre l'on entendait, comme la nuit, la respiration de la malade et son cœur battant avec le bruit d'une montre.
Un coup de sonnette impérieux, vibrant et net,
résonna. 31. Mauperin crut qu'onlui sonnait dans le corps. Un tressaillement lui fît passer jusqu'au bout des doigts comme une piqûre d'aiguille, fl alla vers la porte.
— Monsieur, c'est quelqu'un qui se trompait, dit le domestique.
— 11 fait chaud, dit M. Mauperin à sa fille en se rasseyant. Il était tout pâle.
Au bout de cinq minutes, le domestique frappa. Le médecin attendait dans le salon
— Ah ! fit M. Mauperin.
— Ya donc, lui dit sa fille ; puis, le rappelant : Papa! Il revint.
— Est-ce qu'il va m'examiner? demanda-t-elle d'un air de peur.
— Mais je ne sais pas, je ne crois pas. Peutêtre qu'il n'aura pas besoin, dit M. Mauperin en tâtonnant le bouton de la porte.
M. Mauperin avait été chercher le médecin et l'avait laissé avec sa fille.
Il était dans le salon, attendant.
Il avait marché, il s'était assis. Il avait regardé machinalement par terre une fleur dans le tapis. [1 était allé à la fenêtre et il tambourinait avec es doigts sur la vitre.
Tout était comme suspendu en lui et autour de ui. Y avait-il une heure ou un instant qu'il était à? Il ne savait. Il était à un de ces moments de
la vie qui n'ont plus la durée ni la mesure du temps. Il sentait toute son existence se précipiter dans son cœur. Les émotions de toute sa vie se pressaient pour lui dans une minute éternelle. Il avait l'étourdissement d'un homme qui tombe dans un rêve et qui a l'angoisse de tomber toujours. Toutes sortes de pensées sourdes, d'anxiétés confuses, de terreurs troubles lui montaient du creux de l'estomac et lui faisaient aux tempes comme un bourdonnement. Hier, aujourd'hui, demain, le médecin, sa fille, la maladie, tout cela lui tourbillonnait dans la tête, se brouillait en Jui, se mêlait à une sensation physique de malaise, d'inquiétude, de peur, de lâcheté. Puis, tout à coup, le jour d'une idée se faisait en lui. Il avait de ces lucidités qui traversent l'âme dans ces moments-là. Le médecin était là. il le voyait mettre l'oreille contre le f]osdesafille,etilécoutait avec lui. Il croyait entendre crier un lit sur lequel on se retourne. C'était fini, on allait venir... et Ton ne venait pas !
Il se remettait à marcher ; il ne pouvait tenir en place. Des irritations d'impatiencele prenaient, Il trouvait que c'était bien long ; mais tout de suite il se disait que c'était bon signe, qu'un grand médecin ne s'amuse pas à perdre son temps, que s'il n'y avait eu rien à faire il serait déjà revenu. Et il lui passait des bouffées d'espérance : sa fille était sauvée; quand le médecin allait rentrer, il
allait voir sur sa figure qu'elle était sauvée. Il regardait la porte : on ne venait toujours pas. Il se disait alors que ce seraient des précautions à prendre, que peut-être elle resterait délicate, qu'il y avait bien des gens qui vivaient avec des palpitations. Et le mot, le terrible mot: mourir, au milieu de tout cela l'obsédait. Il le chassait en rabâchant en lui-même les mêmes idées de convalescence, de guérison, de santé. Il retrouvait dans sa mémoire toutes les personnes malades qu'il avait connues et qui n'étaient pas mortes. Et malgré tout : Qu'est-ce qu'il va me dire? il se répétait cela sans cesse. Il lui semblait que cette visite n'en finissait pas et n'en finirait jamais. Et puis, par instants, il tressaillait à l'idée de voir la porte s'ouvrir. Il aurait voulu rester toujours comme cela, ne pas savoir. À la fin, l'espérance le reprenait tout entier.
La porte s'ouvrit.
— Eh ! bien? dit M. Mauperin au médecin qui était sur le seuil.
— Du courage, monsieur, lui dit le médecin.
M. Mauperin leva les yeux, regarda le médecin, remua les lèvres, mais pas un mot n'en sortit : il n'avait plus de salive dans la bouche.
Le médecin lui expliqua longuement la maladie de sa fille, sa gravité, les complications qui étaient à craindre; puis il fit une longue ordonnance en
disant à chaque article à M. Mauperin : Vous comprenez ?
— Parfaitement, répondait M. Mauperin d'un air hébété.
— Ah î ma bonne petite, nous allons donc bien aller !
Ce fut avec ces paroles que M. Mauperin rentra dans la chambre de sa fille.
— Vrai ? lui dit-elle.
— Embrasse-moi.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
— Tiens, regarde ! Et M. Mauperin sourit. Il se sentait mourir.
— Ah! mais, fit-il en se retournant et paraissant chercher son chapeau, il faut que je me sauve à Paris pour faire exécuter ton ordonnance.
Au chemin de fer, il aperçut le médecin qui montait dans un wagon. Il monta dans un autre. Il ne se sentait plus la force de lui parler, de le voir.
Arrivé à Paris, il entra dans une pharmacie. On lui demanda trois heures pour préparer l'ordonnance. Il dit : « Trois heures î » Mais il était heureux que cela fût si long : il avait du temps devant lui avant de rentrer.
RENEE MAUPER1N 263
Une fois dans la rue, il alla. Il n'avait pas d'idée suivie, mais une sorte de battement dans la pensée, sourd et continu, pareil au battement d'une névralgie. Ses sensations étaient obtuses, comme sous le coup d'une grande stupeur. Les jambes des gens qui marchaient, les roues des voitures qui tournaient, il n'apercevait que cela. Sa tête lui semblait à la fois lourde et vide. Voyant qu'on marchait, il marchait. Les passants l'entraînaient, la foule le roulait dans son flot. Tout lui paraissait éteint et de la couleur des choses au lendemain d'une ivresse. La rue n'avait pour lui que la lumière et le bruit d'un rêve. Sans le pantalon blanc d'un sergent de ville, qui accrochait par instants son regard, il n'eût pas su s'il faisait soleil.
Il lui était égal d'aller à droite ou à gauche. Il n'avait le désir de rien, le courage de rien . Il était étonné de voir à côté de lui du mouvement, des gens se presser, marcher vite, aller à quelque chose. Un but, un intérêt dans la vie, il n'y en avait plus pour lui depuis quelques heures. Le monde lui paraissait fini. Il était comme un mort sur lequel eût passé l'activité de Paris. Il cherchait dans tout ce qui peut arriver à un homme ce aui eût pu le remuer, seulement le toucher, et il ne trouvait rien qui pût atteindre à la profondeur du désespoir où il était.
Quelquefois, comme s'il répondait à quelqu'un
m RENEE MAUPERIN
qui lui eut demandé des nouvelles de sa fille, il disait tout haut : « Oh ! oui, bien malade ! » et ce qu'il disait lui faisait Feffet d'être dit à côté de lui par un autre . Souvent, devant lui. une ouvrière sans chàle. la taille ronde, une jeune fille, belle et gaie comme une santé de peuple, passait: alors il traversait la rue pour ne plus la voir. Un instant il fut pris de rage contre tous ceux qu'il "voyait passer, contre tous ces vivants inutiles, et qui n'étaient pas aimés comme sa fille, et qui n'avaient pas besoin de vivre !
Il se trouva dans un jardin public. Un enfant vint lui poser des gâteaux de sable sur les pans de sa redingote; d'autres, enhardis, s'approchèrent avec des audaces de moineaux. Puis, peu à peu interdits, lâchant leurs pelles, cessant de jouer, ils se mirent à regarder peureusement et '. doucement, avec des regards de petits hommes, ce grand monsieur si triste. M. Mauperin se leva et sortit du jardin.
Il avait, la langue épaisse, la gorge sèche : il entra dans un café.
En face de lui il y avait une petite fille en chapeau de paille, en canezou blanc. On voyait les petites jambes de l'enfant, la chair de ses petits mollets fermes entre son pantalon à dents et son petit bas. Elle ne faisait que remuer sur son père, monter, grimper, sauter sur lui. Elle piétinait toute droite sur ses genoux. Une petite
croix sautait sur la peau rose de son cou. Son père à tout instant lui disait : « Finis donc ! »
M. Mauperin ferma les yeux : les six ans de sa fille étaient là devant lui ! Et, tirant à lui une Illustration, il se pencha dessus, essaya de mettre sa pensée à regarder des images et, à la dernière page, s'arrêta au rébus.
Quand M. Mauperin releva la tête, il s'essuya le front avec son mouchoir. Jl avait deviné le mot de rébus :
Contre la mort il n'y a pas d'appel.
Alors commença pour M. Mauperin la vie douloureuse de ceux qui n'espèrent plus et qui attendent, une vie d'angoisse et de tremblement, la vie désespérée, pleine de tressaillements et toujours aux écoutes de la mort, la vie où l'on apeur du bruit de la maison et peur de son silence, peur d'un remuement dans la chambre à côté, peur des voix qui s'élèvent et qu'on entend venir; peur d'une porte qu'on ferme, peur du visage qui vous ouvre quand vous rentrez et auquel vous demandez du regard si Ton vit encore chez vous.
Comme les gens qui sont auprès des malades,
266 RENÉE MAUPERJN
il s'enfonçait dans l'amertume clés reproches qu'on se fait. Il tourmentait son chagrin en s'accusant, en se disant qu'il y avait de sa faute, qu'on n'avait point fait tout ce qu'on aurait dû, qu'elle eût peut-être été sauvée s'il avait consulté plus tôt, si à telle époque, à tel mois, à tel jour, il avait pensé à telle chose.
La nuit, la fièvre du lit semblait donner la lièvre à sa douleur. De la solitude, de l'ombre, du silence, se levait pour lui une seule pensée, une seule image : sa fille, et toujours sa fille! Son imagination s'agitait dans l'anxiété: toutes ses craintes allaient au bout d'elles-mêmes, et son insomnie finissait par prendre, du cauchemar, l'intensité des sensations poignantes. Il avait le matin de lâches réveils où, comme un homme à demi endormi qui, par instinct, se retourne et fuit le jour, il se renfonçait dans le sommeil, repoussait ses premières pensées, essayait de ne pas se souvenir encore et d'échapper un instant de plus à l'entière conscience de son présent.
Puis la journée revenait avec ses tourments, et le père étaitobligéde se contenir, de se vaincre, d'être gai, de répondre à ces sourires de la souffrance, à ces tristes gaietés, à ces illusions défaillantes qui se suspendent à l'avenir, à ces paroles déchirantes avec lesquelles les mourants se bercent et demandent de l'espérance à ceux qui les entourent. Elle lui disait avec cette voix
des malades, affaiblie, si tendre et qui s'éteint : « Est- on bien quand on ne souffre pas! C'est moi qui vais jouir de la vie quand je vais aller tout à fait bien. »
Et lui, lui répondait : a Oui », en mâchant ses larmes.
Les malades croient à des endroits où l'on va mieux, à des pays qui guérissent. Il y a des lieux, des coins de terre et de souvenir qui leur reviennent avec le sourire d'une patrie et la douceur d'un berceau. Gomme des peurs d'enfant dans les bras d'une nourrice, leurs espérances se sauvent dans une campagne, dans un jardin, dans un village qui les a vus et qui ne les laisserait pas mourir.
Renée se mit à penser à Morimond. Elle se disait qu'une fois là elle ne souffrirait plus. Elle le sentait, elle en était sûre. Cette maison de la Briche lui portait malheur. Elle avait été si heureuse à Morimond ! Et, avec le désir de changement, le besoin de mouvement que donne la souffrance, cette idée grandissait en elle, devenait toujours plus fixe, plus ardente. Elle en parlait à son père et l'en tourmentait. Cela ne dérangerait rien : la raffinerie marchait toute seule;
son gérant, M. Bernard, était un homme de confiance et ferait tout; à l'automne, ils reviendraient « Quand partons-nous, père chéri? » Elle répétait cela chaque jour avec plus d'impatience.
M. Mauperin cédait. Sa fille lui promettait tant de bien se porter là-bas qu'à la fin il se laissait aller à la croire: dans ce vœu, il voyait presque une inspiration de malade. Le médecin qu'il consulta lui dit : « Oui, peut-être la campagne... » en homme habitué à ces désirs de mourants qui croient dépayser la mort en allant un peu plus loin.
M. Mauperin se hâtait de régler ses affaires et la famille partait pour Morimond.
Le plaisir d'être partie, la petite fièvre du voyage, la force nerveuse qu'il donne aux plus faibles, l'air fouettant par la portière ouverte du wagon, soutenaient la malade jusqu'à Chaumont. Elle y arrivait sans trop de fatigue. M. Mauperin l'y laissait reposer un jour, puis le lendemain matin il l'installait dans le fond dune voiture, la meilleure qu'il avait pu trouver en ville, et l'on partait pour Morimond. La route était une mauvaise route départementale. Le voyage fut pénible et long. Dès neuf heures, la chaleur commença à se lever. A onze heures, le soleil brûlait le cuir de la voiture. Les chevaux suaient, soufflaient, marchaient mal. Madame
Mauperin, sur le coussin de devant, sommeillait. M. Mauperin, assis à côté de sa fille, soutenait contre ses reins, avec le bras, un oreiller sur lequel elle s'appuyait et retombait après les cahots. De temps en temps elle demandait l'heure et disait : « Que ça ! »
Enfin, vers les trois heures on approcha. Il n'y avait plus qu'une lieue pour arriver. Le ciel s'était un peu couvert, le temps se rafraîchissait, la poussière tombait, la terre respirait. Un hoche-queue se mit à voler devant la voiture, de trente pas en trente pas, s'enlevant des tas de pierres. Une petite ligne d'ormes bordait la route, des clos commençaient dans les champs. Renée parut se ranimer comme à l'air du pays. Elle se souleva et, s'acccudant à la portière, le menton sur le dos de sa main, à la manière des enfants en voiture, elle se mit à regarder : on eût dit qu'elle aspirait ce qu'elle voyait. Et, à mesure que la voiture marchait, elle disait : « Tiens, le grand peuplier de l'Ermitage qui est cassé!... Il y avait des petits garçons qui péchaient des sangsues dans cette mare!... Ah! voilà les cornouillers de M. Richet!... »
Au petit bois, près du village, il fallut que son père descendît pour lui cueillir sur le bord du fossé une fleur qu'il ne voyait pas et qu'elle lui montra.
La voiture passa l'auberge sur la route, les
premières maisons, l'épicier, le maréchal ferrant, le grand noyer, l'église, l'horloger qui avait des antiquités, la ferme Pigeau. Les gens du village étaient aux champs. Des enfants qui tourmentaient un chat mouillé s'arrêtèrent pour voir passer une voiture. Un vieillard assis sur un banc devant sa porte, enveloppé d'un tricot de laine et tremblant au soleil, ôta son bonnet. Puis les chevaux s'arrêtèrent. La portière s'ouvrit. Un homme, qui attendait devant le pavillon, prit dans ses bras mademoiselle Mauperin et l'enleva.
— Ah! dit-il en la soulevant, notre pauvre demoiselle, elle ne pèse pas plus qu'une bourrée !
— Bonjour, Chrétiennot! bonjour, mon camarade, dit ML Mauperin, en donnant la main au vieux jardinier qui avait servi sous lui.