‹ Renée MauperinChapitre 6 sur 9 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

Le lendemain et les jours qui suivirent, elle eut de délicieux moments de réveil où la journée qui se levait, le matin du ciel et de la terre, se confondait, dans l'aube de sa pensée, avec le matin de sa vie. Ses premiers souvenirs lui revenaient dans les premiers chants du jardin. Les nids, en Réveillant, réveillaient son enfance.

Soutenue, presque portée par son père, elle

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voulut tout revoir, le jardin, les espaliers, le pré devant la maison, les canaux ombragés, l'étang et sa grande eau morte. Les arbres, les allées, elle les reconnaissait à mesure comme des choses qu'on se rappelle d'un rêve. Ses pieds allaient tout seuls dans les sentiers effacés et qu'elle avait suivis. Les ruines lui paraissaient plus vieilles des années qu'elle avait de plus. Elle revoyait des endroits dans l'herbe où elle avait couru et qui avaient eu l'ombre de sa robe de petite fille. Elle retrouva la place où elle avait enterré un petit chien. Il était blanc. Il s'appelait Nicolas Bijou. Elle l'avait bien aimé. Elle voyait encore son père le promenant dans le potager, sur son bras, après lui avoir donné un lavement.

De la maison aussi se levaient pour elle mille souvenirs. Des coins dans des pièces lui faisaient l'effet de joujoux remontés au grenier et sur lesquels on remet la main. Elle eut du plaisir à entendre la vieille girouette criarde et plaintive du vieux toit qui avait bercé à son bruit peurs et ses songes d'enfant.

Elle paraissait se ranimer, revivre. Le changement, l'air natal, les souvenirs semblaient distraire son mal. Cela dura quelques semaines.

Un matin, son père, à côté d'elle dans une allée, la regardait. Elle s'amusait à couper les vieilles roses dans un massif de rosiers blancs.

Sous son grand chapeau de paille transpercé de soleil, sa petite figure maigre avait la lumière du jour et la douceur de l'ombre. Elle allait gaiement, vivement, d'un rosier à l'autre ; les épines accrochaient sa robe comme si elles voulaient jouer avec elle. Et, à chaque coup de ciseau, d'une branche où les petites roses se pressaient ouvertes, rosées au cœur, et toutes vivantes, tombait une rose morte, couleur de terre, pareille à un cadavre de fleur.

Tout à coup, laissant cela, Renée se jeta dans les bras de son père : a Ah! papa, comme je t'aime! » lui dit-elle. Et elle fondit en larmes.

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De ce jour, le mieux commença à s'en aller. Elle perdit peu à peu ces couleurs de santé que mettait à ses joues le dernier baiser de la vie. Elle n'avait plus les charmantes inquiétudes d'un corps convalescent, ce joli désir d'aller et de venir qui tout à l'heure lui faisait prendre à tout moment le bras de son père. De son âme à sa bouche ne montait plus, comme aux premiers jours, la gaieté de~la souffrance oubliée, le bavardage heureux des espérances quireviennent. Elle était paresseuse à parler, à répondre. « Non, je n'ai rien. . . je vais bien. . . » Elle laissait seule-

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ment cela tomber de ses lèvres avec un accent de souffrance, de tristesse et de patience. L'oppression l'accablait maintenant. C'était comme un poids qu'elle se sentait dans la poitrine et que sa respiration avait peine à soulever. Une gêne, un malaise vague, se répandant de là par tout son être et la remplissant d'énervement, lui ôtait toute énergie vitale, brisait en elle toute volonté de mouvement et la tenait écrasée, inclinée, sans forces pour sortir et se relever d'ellemême.

Son père la décidait à se. laisser poser des ventouses.

Elle ôta son fichu avec ces gestes de malade lents, si lents qu'ils semblent douloureux. Ses doigts cherchaient, en tâtonnant et en tremblotant, les boutons et les épaulettes de sa chemise pour la faire descendre. Son père l'aida, avec sa mère, à défaire la flanelle et la ouate qui l'enveloppaient, et le pauvre petit corps, sortant à demi du linge qu'elle serrait et remontait contre sa poitrine, apparut à nu, tout frissonnant de pudeur et de maigreur.

Elle regardait son père, la bougie allumée, les papiers tortillés, les verres à bordeaux, de ce

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regard inquiet que font les peurs de la chair devant le feu ou le fer apprêté contre elle.

— Suis-je bien? dit-elle en cherchant à sourire.

— Non. Place-toi comme cela, fit M. Mauperin, en lui indiquant comment il fallait qu'elle se mît.

Elle se retourna sur la chauffeuse où elle était assise, posa les deux mains sur le rebord du dossier, appuya la joue sur sa main, ramassa sesjambes.croisases pieds et, commeagenouillée et blottie dans le petit fauteuil, ne laissant voir qu'un bout de profil perdu et effrayé, elle étala ses épaules : elles avaient déjà des angles tout prêts pour le cercueil. Ses cheveux un peu dénoués glissaient avec de l'ombre dans le creux de son dos. Les omoplates saillaient. L'épine dorsale faisait toucher à l'œil chacun de ses nœuds. Au bas de l'épaulette de sa chemise combée à la saignée, pointait un malheureux petit coude.

— Eh ! bien, père?

Il restait là, cloué, ne sachant à quoi il pensait. A la voix de sa fille, il prit un verre; alors il se rappela qu'il avait acheté ces verres-là pour le dîner, le jour du baptême de Renée. Il alluma un morceau de papier, le jeta dans le verre, renversa le verre en fermant les yeux. Renée eut un sifflement de douleur, un soubresaut fit

courir ses os dans son dos; et puis elle dit :

— Oh ! bien ! j'aurais cru que ça faisait plus de mal.

M. Mauperin lâchale verre, qui glissa et tomba : la ventouse n'avait pas pris.

— Un autre ! dit-il à sa femme.

Madame Mauperin lui en apporta un lentement.

— Donne donc ! fît-il en le lui arrachant des mains.

Il avait de la sueur au front, mais il ne tremblait plus. Cette fois, le vide fut fait ; la peau fronça tout autour du verre, elle leva dedans, comme aspiré parle morceau de papier noirci.

— Oh! père, n'appuie pas tant, dit Renée qui tenait les lèvres serrées; ôte ta main.

— Mais je n'y touche pas, dit M. Mauperin. tiens !

Et il lui montra ses mains.

Lapeau blanche de Renée montait toujours dans le verre et y devenait rouge, piquetée, violacée. Les ventouses posées, il fallut les enlever, tirer la peau contre un des bords du verre et le faire basculer de force de l'autre côté. Souvent M. Mauperin était obligé de s'y reprendre à deux ou trois fois et d'appuyer durement contre cette peau si près des os.

Les maladies ont leur travail caché, leurs ravages sourds. Puis viennent ces horribles changements du dehors qui éteignent lentement les traits, effacent peu à peu la personne et font, sous les premiers attouchements de la mort, comme un commencement de cadavre des corps qu'on aime.

Chaque jour M'. Mauperin cherchait dans sa fille quelque chose qu'il ne trouvait plus et qui n'était plus en elle : ses yeux, son sourire, ses gestes, son pas, sa robe pleine et fîère de ses vingt ans, toute cette jeunesse de jeune fille qui volait autour d'elle et qui vous effleurait en passant, tout cela se voilait, s'évanouissait, disparaissait comme si la physionomie de la vie se retirait d'elle. Elle n'animait plus ce qu'elle touchait. Ses vêtements tombaient sur elle maigrement, avec les plis qu'ilsfontsurlesmembres des vieillards. Sa marche traînait et ne faisait plus sonner son petittalon. Elle avait des étreintes qui s'accrochaient maladroitement, des caresses qui avaient perdu la grâce. Tous ses gestes s'étaient resserrés: elle les ramenait sur elle-même comme quelqu'un qui a froid ou qui craint de tenir trop de place. Ses bras, qu'elle laissait pendre, avaient l'air d'ailes mouillées. A peine si elle se ressem-

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blait. Et quand elle marchait devant son père, le dos voûté, la taille affaissée, les bras abandonnés, la robe tombante, il semblait à M. Mauperin que ce n'était déjà plus sa fille : en la voyant, il se la rappelait!

Elle avait de l'ombre auprès de la bouche, qui paraissait entrer dedans quand elle souriait. Le grain de beauté de sa main, près de son petit doigt, s'était agrandi et était devenu d'un noir de gangrène.

— Mère, c'est aujourd'hui le jour de naissance d'Henri.

— Je sais, dit madame Mauperin sans bouger.

— Si nous allions à la Vierge de Maricourt? Madame Mauperin se leva, sortit et revint avec

son châle et son chapeau.

Une demi-heure après, M. Mauperin aidait sa fille à descendre de voiture devant la grande porte de l'église de Maricourt. Renée alla à une petite chapelle où elle retrouva, sur un autel en marbre, la petite vierge miraculeuse de bois, toute noire, qu'elle priait, tout enfant, avec une émotion de peur. Elle s'assit sur un banc de satéchisme qui était toujours là et dit tout bas une prière. Sa mère, à côté d'elle, debout, regar-

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dait l'église et ne priait pas. Puis Renée se leva et, sans vouloir le bras de son père, elle tra- '■ versa l'église d'un pas presque ferme jusqu'à un petit porche latéral ouvrant sur le cimetière. I

— Je voulais voir si ça y était toujours, ditelle à son père en montrant au milieu des ex- ) voto accrochés un vieux bouquet de fleurs arti- \ ficielles.

— Allons,' mon enfant, fit M.. Mauperin, ne . reste pas trop sur tes jambes. Rentrons maintenant.

— Oh ! nous avons bien le temps.

Il y avait un banc de pierre sous le porche, où un rayon donnait. « C'est chaud, dit-elle en y posant la main. Mets-moi là mon tartan, que je m'asseye un peu. J'aurai le soleil dans le dos. Là.

— Ce n'est pas raisonnable, fit M. Mauperin.

— Oh î pour me faire plaisir... Et quand il reutassise,s'appuyantsurlui, elle laissa échapper d'une voix aussi douce qu'un soupir : Comme c'est gai. ici !

Les tilleuls, bourdonnant d'abeilles, frissonnaient doucement. Des poules, dans l'herbe drue, allaient, cherchaient, picoraient. Au bas d'un mur, à côté d'une charrette et d'une charrue aux roues blanches de boue séchée, sur des souches d'arbres écorcés, des poussins s'ébattaient, des canards dormaient en boule. L'église avait

comme un murmure de voix éteintes, l'azur jouait dans les vitraux. Des envolées de pigeons partaient à tout instant et couraient se nicher dans le creux des sculptures et les trous des vieilles pierres. La rivière qu'on voyait bruissait; un poulain blanc courait à l'eau fou et tout bondissant.

— Ah ! dit Renée au bout de quelques instants, on aurait bien dû nous faire en autre chose. Pourquoi le bon Dieu nous a-t-il faits tout en viande"? C'est affreux !

Ses yeux étaient tombés sur un peu de terre levée çà et là dans un coin du cimetière et que cachaient à demi deux cercles de tonneau croisés en berceaux, après lesquels montaient des liserons vivaces.

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