POSTFACE
Par Henry GÉARD
En 1861, Edmond et Jules de Goncourt, au verso du titre de leur roman Sœur Philomène, annonçaient la préparation de la Jeune Bourgeoise. Deux ans après, la Jeune Bourgeoise devenait Renée Mauperin.
M. Edmond de Goncourt ne semble pas avoir été jamais satisfait de ce titre; car, en 1875, dans la préface d'une nouvelle édition, considérant que a la fabulation d'un roman à l'instar de tous les romans n'est que secondaire » il méditait d'appeler « Renée Mauperin, non plus la Jeune Bourgeoise, mais : la Jeune Bourgeoisie ».I1 ajoutait toutefois : «A l'heure présente, il est bien tard pour débaptiser le volume», et il renonçait à lui donner une dénomination mieux d'accord, à son sens, avec l'étude de psychologie sociale entreprise par lui et son frère, étude dépassant le personnage principal et s'étendant à toute une classe de la société entre la fin du règne de Louis-Philippe et le commencement du second Empire.
Ainsi, après douze ans, M. Edmond de Goncourt
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reprenait une idée formulée par Jules de Goncourt mettant Gustave Flaubert au courant des intentions et des difficultés du livre des deux collaborateurs et lui écrivant en mars 1863 : « Nous avons abordé une jeune fille bourgeoise, de face, en plein : on glisse à tout moment dans les œufs à la neige. Et puis, peindre la bourgeoisie, c'est faire le tour d'une pièce de cent sous, on piétine sur place. Peut-être parce qu'il est plat, notre roman s'allonge. Je vois encore au moins deux mois de noircissement de papier devant notre idée. Il y a à faire danser tout notre monde, ils sont un tas, au bout de ficelles plus ou moins dissimulées ».
Dans sa nouveauté, Renée Mauperin fut publiée par le journal V Opinion Nationale, du 3 au 4 ; du 9 au 13 ; du 24 au 31 décembre 1863 ; du 1er au 9 jan vier; du 3 au 5 février ; et, finalement, le 10 du même mois de février 1864.
Le il février 1864, sousle numéro 1957, la Bibliographie de la France annonce la mise en vente de Renée Mauperin par Edmond et Jules de Goncourt, in-octavo de quatre-vingt-onze pages à deux colonnes ; Paris, imprimerieDubuisson, extraitdujournal VOpinion nationale. Lorenz, dans le Catalogue de la Librairie Française, ne signale pas cette particularité. Vicaire en fait mention dans son Manuel de V Amateur des Livres au XIXe siècle. Les exemplaires de cette édition sont tenus pour fort rares. On n'aperçoit pas qu'aucun d'eux ait quelquefois figuré soit dans un catalogue, soit dans une vente, pas même dans la vente de la bibliothèque appartenant à M Edmond de Goncourt.
Le tirage a été fait sur la typographie du journal. Lajustification des lignes, les mêmes fautes d'impression en témoignent. Ainsi, avec une couverture sans titre, sous un aspect de brochure probablement destinée à être donnée en prime à des abonnés, avant l'édition Charpentier, Paris, 1864, se présenta au public Renée Mauperin, cette œuvre si renseignante sur la façon dont les Goncourt combinaient la réalité avec l'imagination.
Gustave Flaubert, un des premiers, sur l'exemplaire envoyé à Louis Bouilhet, lisait le roman ; et le livre à peine fermé, écrivait aux deux frères :
« Je suis charmé, voilà tout ce que je peux vous dire maintenant. Ce qui me reste le plus dans la tète c'est le portrait de l'abbé, celui d'Henri et la mort de Renée. Quel charmant être que cette jeune fille-là \ Comme ça s'enchaîne ! quel mouvement î Et il y a des morceaux chouettes, des portraits classiques. Le dialogue entre les deux époux est exquis et le deuil superbe. Oui, c'est très beau, très beau. Comme vous avez du talent et de l'esprit, et comme je vous aime. »
Dès le 15 mars 1864, dans le Temps, Challemel- Lacour en termes aimables, rendait compte du roman récemment paru et reprochait aux auteurs moins leur audace que leur réserve. Parlant de l'adultère Madame Bourjot acceptant de prendre pour gendre Henri Mauperin qui fut son amant, il disait :
« Il fallait faire faire à la mère et à l'amant un pas de plus dans l'infamie en prolongeant leur complicité jusqu'après le mariage ; et la supériorité de Balzac est de ne jamais hésiter devant de tels expédients. » Argot à part, le critique se plaît aux fan-
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taisiesde Renée, se déclare ému par la pénible agonie physique et morale de la jeune personne.
Après Challemel-Lacour, dans le Figaro du 3 avril , Charles Monselet, à la fois bienveillant et sévère, reconnaît que. si a le caractère de Renée a été assurément l'objet de tous les soins de MM. de Goncourt, il n'en demeure pas moins inexplicable. Doit-on le considérer comme une exception ou comme une généralité ? Les auteurs ont-ils voulu appeler la sympathie sur Renée, ou la rendre répulsive ? Voilà ce qu'ils auraient dû expliquer. » Pour le reste, « ce sont des peintres autant que des romanciers, et il n'est guère possible d'avoir plus d'esprit, surtout un esprit plus moderne. » Dans le Figaro encore, M. Jules Claretie juge le roman « fort étudié ».
Paul de Saint-Victor, dans la Presse du 1er avril, estime que « le roman n'est pas seulement un roman de grand talent » ; en outre, « il a le singulier mérite d'avoir créé une figure distincte et vivante qui entre dans l'imagination du lecteur pour n'en plus sortir. »
Dans les Débats du 19 octobre 1864, M. Cuvillier- Fleury se montre satisfait parce que, « à la vérité de l'observation, ce livre amusant joint l'honnêteté dans l'intention. Il félicite les auteurs qui « n'ont guèrede ces complaisances familières aux romanciers du jour pour les vices et les travers qu'ils mettent en scène. Ils ont plutôt le défaut contraire, un bon défaut. Ils châtient volontiers les ambitieux et les méchants qu'ils signalent et même les tuent sans trop de façon à coups de pistolet. »
Pour M. Vapereau, rédacteur de l'Année Litté-
raire (1864;, «MM. Edmond et Jules de Goncourt se sont fait une place à part qu'ils tiennent à conserver. Chacun de leurs nouveaux livres atteste leur persévérance dans une manière littéraire qui tranche assez sur les façons de tout le monde pour se faire remarquer. Leur roman de l'année, « Renée Mauperin », est surtout une étude de types excentriques, prise peut-être sur le fait, et, dans ce cas, plus vraie que vraisemblable.
« C'est un des torts des écrivains réalistes de croire une œuvre d'art justifiée, parce qu'ils en ont rencontré le modèle dans la réalité de la vie. Renée qui ne connaît rien de la réserve imposée à son sexe connaît pourtant bientôt la passion, et la jalousie la jette dans des situations qui font plus d'honneur au talent de MM. de Goncourt que toutes leurs peintures. Ce sont pourtant leurs peintures qui font le plus de bruit et qui signalent leur nom. »
Plus tard, en 1867, dans la Vie et opinions de M. Thomas Graindorge, M. Taine étudiant les modifications que le roman, le théâtre contemporain, faisaient peu à peu subir au caractère de la vieille et bêlante ingénue des comédies de monsieur Scribe, se réjouissait de trouver en mademoiselle Mauperin « une artiste non seulement des doigts en musique et en littérature, mais de l'esprit, du cœur, de la langue; bref, comme dit l'auteur, une « mélancolique tintamarresque », c'est-à-dire un naturel capable de sensations vives, d'impressions originales et de fantaisies folles. »
Les Goncourt l'ont connue, cette jeune fille originaleet charmante. Ils ne dissimulent pas qu'elle leur
a servi de modèle. En octobre 1856, sans dire son nom réel, dans leur Journal, ils ont laissé d'elle ce tendre et délicat portrait :
« Mlle *** (Renée Mauperin) la cordialité etla loyauté d'un homme alliées à des grâces de jeune fille ; la raison mûrie et le cœur frais ; un esprit enlevé on ne sait comment au milieu bourgeois où il a été élevé, et tout plein d'aspirations à la grandeur morale ; mal à l'aise dans le mensonge du monde, disant ce qui lui vient*, comme il lui vient, avec une entente singulière de l'esprit d'atelier... Elle est faite pour I être aimée d'une amitié amoureuse par des contemp- l teurs comme nous des âmes viles et hypocrites du monde. »
Avant d'exécuter ce portrait à la plume, Jules de Goncourt l'avait exécuté au crayon. La scène du roman où Denoisel dit : « Mais ne remuez donc pas comme ça, j'aimerais mieux attraper un omnibus que votre ressemblance » est, on le devine, la notation d'une de ces gaies séances de pose sans cesse dérangées par Mlle X... ne gardant pas l'immobilité pour taquiner le dessinateur.
Et qui donc ne soupçonne pas un peu les deux Goncourt d'être réunis et cachés dans ce sceptique Denoisel en apparence désabusé de toute sentimentalité, et s'employant, avec plus d'affection qu'il ne croit, à favoriser les excentricités, à satisfaire les caprices d'une petite personne en qui ils retrouvent et exaltent leur ironie avec leur rêve ?
Ce « charmant être », selon l'expression de Gustave Flaubert ; cette « mélancolique tintamarresque, » capable d'actions à la fois nobles et dangereuses, les
romanciers imaginèrent de la mêler à un drame intime où sa franchise et son imprudence devaient tristement se donner carrière.
Les lecteurs de cette postface savent comment Henri Mauperin, frère de Renée, amant de Madame Bourjot, pour épouser Noémie Bourjot, fille de sa maîtresse dont le mari veut un gendre à particule, obtient l'autorisation d'ajouter à son nom le nom de Villacourt, nom d'une ferme que les Mauperin possédaient dans le département de la Haute-Marne.
Répétons l'explication fournie par les Goncourt : « Le nom de la ferme qu'Henri Mauperin ajoutait à son nom patronymique pour l'anoblir se trouvait par un hasard singulier, et non sans exemple, le nom d'une terre seigneuriale de Lorraine, et d'une famille illustre autrefois, si oubliée aujourd'hui que tout le monde la croyait éteinte. »
Pourtant un descendant de cette famille existe encore. Un Villacourt « menant bassement et grossièrement la vie de gentilhomme campagnard », un Villacourt assez semblable à quelqu'un de ces grands seigneurs qu'on leur dit « réfugiés dans un petit bois qui leur reste, auprès de Saint-Mihiel » et qui, «là, ont dépouillé le noble, presque l'homme.» (Journal, 22 juillet 1857.)
On a va par quel artifice Renée irritée de la scandaleuse union à laquelle songe son frère, pour empêcher un si honteux mariage, prévient ce Villacourt. Dans la retraite où il se terre, Villacourt bien surpris qu'on ait découvert son adresse, reçoit un journal l'avertissant comment Henri Mauperin, en intrus, s'est insinué dans sa généalogie. Furieux, il accourt
à Paris, provoque Henri, et, dans un duel au pistolet, le tue.
La description de ce duel reproduit les détails d'une rencontre du même genre à l'issue de laquelle un ami des Goncourt fut grièvement blessé. Elle rappelle aussi les péripéties du duel entre Pouchkine et d' Antès. L'aventure du nom disputé se rattache à l'un des épisodes les plus douloureux de la vie des deux romanciers. Ce sont eux qui nous apparaissent encore sous le nom peu déguisé de Villacourt, car eux aussi, à deux reprises, avaient été obligés de défendre leur nom.
En 1859, le Dictionnaire universel des Contemporains les appelait Huot, dit de Goncourt. Ils protestèrentcontre une mention qu'ils déclaraient fausse et jugeaient injurieuse. M. AlidorDelzant, dans la monographie intitulée : les Goncourt, a publié une lettre par laquelle les frères de Goncourt affirment à M. Louis Ulbach qu'ils ont obtenu, par ministère d'avoué, l'insertion d'une rectification dans quatre journaux. Lesquels? Ils ne les nomment pas, négligence qui rend les recherches impossibles. Ils affirment également que, à leur requête, un carton portant corrections du texte erroné fut annexé au Dictionnaire universel des Contemporains de 1859. La Bibliothèque nationale ne possédant pas l'édition faite à cette époque, dans ce cas encore, la vérification n'a pas été permise. Mais en 1861, dans le Dictionnaire des Contemporains réimprimé, le mot Goncourt est suivi de l'astéristique indiquant, selon les termes de la préface, « des rectifications d'une certaine importance», car «toutes les observations légi-
tiraes ont été accueillies, toutes lesréclamations ayant une apparence de justice ont été prises en considération ».
Dans une note de la Correspondance de Jules de Goncourt, note mise au bas d'une lettre sans quantième du mois de juin 1869, Edmond de Goncourt se plaint de « l'hostilité du Gouvernement de l'Empire contre son frère et lui » lors d'un procès au sujet de la revendication de leur nom.
Le Bulletin des Lois donne la raison de cette grande amertume. A la date du 7 janvier 1860, sous le numéro 7302, il insérait le décret impérial accordant à MM. Jacobé l'autorisation de joindre à leur nom, le nom de Goncourt. Qui étaient ces MM. Jacobé?
Us appartenaient à une vieille famille de Vitry-le- François (Marne) : François Jacobé, ci-devant président à la Cour Souveraine des Grands Jours de Commercy, conseiller du Roi et son procureur des traites foraines du dit Vitry ; Jacques Jacobé, conseiller du Roi, lieutenant particulier du bailliage et siège présidial de Vitry-le-François ; Louis Jacobé, conseiller du Roi au bailliage de Vitry-le-François; Gilles Jacobé, conseiller du Roi au bailliage de Vitry-le-François et garde des sceaux au présidial de Vitry ; Jérémie Jacobé, seigneur partie de Blancourt ; Jean Jacobé, avocat au Parlement, en exécution de l'ordonnance de 1696, ordonnance plus fiscale qu'héraldique, avaient payé les vingt livres leur donnant non pas droit de noblesse, mais droit d'avoir des armoiries, et ils portaient : « D'azur à un fer à moulin d'argent surmonté d'un lambel d'or et accosté de
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deux épis de même dont les tiges sont passées en sautoir à la pointe de l'écu. »
Leurs descendants possédaient un domaine à Matignicourt-Goncourt, jadis propriété de Louis de Bermonde, chevalier seigneur de Goncourt, capitaine au régiment de cavalerie du légat, qui portait : « D'or à la croix tressée de sinople, écartelé aussi d'or à un lion de gueules; sur le tout de gueules à deux pals d'or chargés d'une fasce d'argent surchargée de trois losanges aussi d'or. » C'est le nom de ce territoire de Goncourt (Marne) que MM. Jacobé étaient autorisés à porter concurremment avec leur nom de famille.
D'autre part, quels étaient les ancêtres et les droits de MM. Edmond et Jules de Goncourt? Dans une conférence fort documentée qu'on trouvera dans la collection des Lectures pour tous, M. Frédéric Masson nous les a fait connaître. A peine si nous ajouterons quelques renseignements aux renseignements fournis, par le parent et l'ami des auteurs de Renée Mauperin.
D'après le Dictionnaire de la Révolution et de l'Empire, le grand-père des Goncourt, Antoine Huot de Goncourt naquit à Bourmont, Lorraine, aujourd'hui département de la Haute-Marne, le 15 avril 1753, de sieur Antoine Huot, marchand, et de demoiselle Catherine Huvet. M. Frédéric Masson affirme et un document publié par M. Alidor Delzant prouve qu'Antoine Huot était garde-marteau de la maîtrise des Eaux et Forêts de Bourmont, en Barrois.
En 1786, il acquit d'Antoine de Mongenot, ou Monginot, chevalier, la terre de Goncourt. Peut-
être ce Mongenot, ou Monginot, était-il celui dont les armes : « D'argent à une bande d'azur accompagnée de deux mouches de sable », se voient dans Y Armoriai général de France. Selon la coutume, Antoine Huot rendit au Roi aveu et hommage de son nouveau domaine. Il faut entendre par là qu'il ne prétendait pas à la noblesse, mais qu'il obéissait à une prescription fiscale, l'aveu et l'hommage correspondant à ce que, de nos jours, l'Administration de l'Enregistrement appelle la déclaration de mutatioa. On peut remarquer, du reste, que les lettres patentes transcrites par M. Alidor Delzant sont données en simple confirmation de l'acquisition et ne confèrent aucun titre.
« Le seigneur d'une terre un peu considérable, en préfère le nom à son nom véritable », dit Boursault dans le Mercure Galant. M. Frédéric Masson assure que tel fut le cas d'Antoine Huot ; il se qualifia seigneur du fief de Goncourt et s'inventa des armoiries non relevées par le Dictionnaire de Riestap. Elles étaient : « D'azur au croissant d'argent avec deux étoiles de même, en pointe; le tout surmonté d'une grappe de raisin au naturel, l'écu timbré d'une couronne de fantaisie. » C'est ainsi qu'on les voit gravées sous le portrait de Huot de Goncourt dans la Collection complète de MM. les Députés à l'Assemblée nationale en 1789, éditée par Dejabin. Huot de Goncourt avait été élu par le bailliage de Bourmont et représentait le Tiers- Etat.
Le Moniteur universel, où il figure trois fois^dans les comptes rendus de l'Assemblée constituante, l'appelle tout simplement Huot, alors que, le 4 mai
1790, dans un rapport sur les troubles de Toulouse, il écrit : « C'est en invoquant la Vierge, les Saints et toutes les Béatitudes qu'on a cherché à allumer dans cette ville la torche du fanatisme. »
Le même Moniteur universel, à la date du 8 mai 1790, le nomme Huol de Goncourt, faute d'impression évidente. Ce jour-là, Huol de Goncourt fait avec répugnance le récit de l'assassinat commis à Vitteaux (Bourgogne), sur la personne de M. Fitz-James de Sainte-Croix, « traîné dans les rues, sur la place publique avec du fumier enfoncé dans la bouche, un bâton dans les oreilles, expirant enfin après un martyre de trois heures », et conclut en réclamant le châtiment des meurtriers.
Il reparaît avec le seul nom de Huot, le 9 août 1 790, quand il soutient son rapport sur un « projet de décret annulant laprocédure faite par les juges deFontenay-le-Comte contreles citoyens accusésd'avoir participé à l'insurrection qui a eu lieu à Saint-Jean-d'Angély au sujet de plusieurs particuliers qu'on accusait d'être accapareurs de grains. « Là, s'arrêtent ses interventions parlementaires et la table générale du Moniteur l'indique sous le nom de Huot de Goncourt.
Il avait appartenu à la Société des Amis de la Constitution, dite des Jacobins à cause du couvent où se tenaient les séances, société dans laquelle, à l'origine, les membres se bornaient à préparer les travaux de l'Assemblée constituante. Tandis que YAlmanach Royal l'appelle Huot de Goncourt, la liste des membres imprimée par les soins de la Société le nomme Huot-Goncourt, demeurant Hôtel de Boulogne, rue du Bac.
Comme Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, à son tour, il remplit les fonctions de secrétaire. Le 20 juin 1791, au bas d'une proclamation invitant les électeurs à se mettre en garde « contre les personnages faussement pacifiques et cruellement modérés », avec Prieur le Président et les Secrétaires Chopy fils, Danjou, Lépidor, il appose sa signature ainsi libellée : Huot-Goncourt.
Plus tard, administrateur du district de Bourmont, le 2 avril 1792, dans l'Enquête sur le partage des biens communaux, enquête dont M. Aulard a rassemblé les procès-verbaux, en compagnie des commissaires Blanchelaine et Henry, Huot de Goncourt signait Huot, sans particule.
Dans Paris pendant la Réaction Thermidorienne et le Directoire on rencontre un Goncourt chargé, avec d'autres membres du Tribunat, de porter au Premier Consul le procès-verbal de la séance où fut adopté le texte du Concordat. On peut croire à une erreur de lecture. Le nom de Guinard, secrétaire de l'Assemblée, par la faute d'un copiste, est devenu Goncourt. En effet, dans Y Almanach National, on ne voit aucun Goncourt parmi la liste des membres du Tribunat. D'ailleurs, si jamais ce Goncourt exista, ce n'est pas celui qui mourut le 18 septembre 1832 et dont, à la date du 4 octobre, le Moniteur Universel enregistrait le décès en ces termes : « Huot de Goncourt, ancien membre de l'Assemblée constituante, vient de mourir à Neufchâteau (Vosges), âgé de quatrevingts ans. Il emporte le regret de ses concitoyens après avoir parcouru une longue carrière administrative et judiciaire. »
Edmond de Goncourt, dans son enfance, avait vécu près de ce grand-père, et des notes du Journal, au mois de juillet 1857, évoquent devant nous ce « petit vieillard bredouillant des jurons dans sa bouche édentée et perpétuellement fumant une pipe qu'il rallumait à chaque instant avec un charbon saisi au bout de petites pincettes d'argent, une canne sur sa chaise à côté de lui, un rude homme qui n'avait pas toujours eu sa canne sur sa chaise, et qui, dans le château de Sommerécourt, dont il fatiguait les cantonades des colères de sa voix, avait façonné et formé à coups de canne une domesticité qu'il avait trouvé le moyen de s'attacher ainsi ».
Du mariage de Jean-Antoine Huot de Goncourt avec Marguerite-Rose Dié, deux fils étaient nés. L'aîné, Pierre-Antoine-Victor, entrait en 1799 a l'Ecole Polytechnique, après la bataille de Wagram recevait la Croix de chevalier de la Légion d'Honneur, donnait sa démission, devenait entreposeur de tabacs à Neufchâteau, au moment de l'invasion, demandait à reprendre du service. Destitué de son emploi par les Bourbons, aux Cent-Jours, redevenu officier du génie, il fortifiait les défilés des Vosges, au lendemain de Waterloo rentrait dans la vie privée, en 1848, était choisi comme député par le département des Vosges, luttait contre les insurgés pendant les journées de juin 1848; et Jules de Goncourt écrit à Louis Passy le 3juillet 1848 : « Mon vieil oncle le représentant, en voilà un héros ! Vendredi et samedi, il a pointé des pièces d'artillerie dans la fusillade ».
Les Goncourt nous le montrent « absolument garé des leçons sceptiques dujeu de la vie, croyant presque
les lois d'une Salente bonnes pour la France ; doué de tout le bon que la nature donne aux bons êtres, incapable de vouloir du mal à ses ennemis, portant cette bonté ainsi que son courage, sans effort, presque sans mérite comme faisant partie de son tempérament. »
Le Moniteur universel en annonçant l'admission du nouveau député l'appelle Huot, propriétaire. C'est sous ce seul nom de Huot que le journal mentionne les manifestations diverses du représentant au cours de la législature : demande de proclamer la permanence de l'Assemblée; amendement au projet de loi sur les clubs, rectification de son vote sur la proposition du citoyen Ceyras.
C'est encore sous le nom de Huot que, à la table de l'année 1849, nous rencontrons l'annonce de son élection à la Législative, la nouvelle de sa validation, la lettre écrite par lui à propos de l'attentat du 15 mai, la trace de son intervention lors de la discussion de la loi électorale, ses votes avec la fraction modérée de l'Assemblée.
En 1850, en 1851, plus rien. Point inquiété par le coup d'Etat, l'ex-député Huot retournait dans son pays, ne sollicitait plus les suffrages des électeurs, mourait au milieu de ses compatriotes. Les Goncourt ont pieusement suivi et décrit les obsèques solennelles faites parla ville de Neufchâteau à l'ancien représentant du peuple, leur oncle, « un parfait honnête homme », ainsi qu'en témoigne l'oraison funèbre insérée dans le Journal au mois de juillet 1857.
L'autre fils du député à la Constituante de 1789, le chef d'escadron Marc-Pierre Huot de Goncourt, pen-
dant la campagne de Russie, lors de l'affaire de Mojaïsk, eut l'épaule traversée par une balle et perdit en partie l'usage du bras droit. Son nom n'a pas subi les variations relevées dans les noms de son père et de son frère. C'est Huot de Goncourt qu'on lit constamment dans son dossier conservé aux Archives du ministère de la Guerre.
Ce dossier, M. Frédéric Masson le consulta certainement. De quelles autres pièces officielles, selon son expression, aurait-il extrait les curieux renseignements réformant les assertions de la biographie écrite par M. AlidorDelzant? De quels autres papiers auraitil appris que Marc-Pierre de Goncourt « par suite de l'organisation nouvelle du corps d'Etat-major » , en 1819, entra dans la catégorie des officiers en disponibilité, sollicita en vain d'être replacé dans les Etats-majors des places de guerre, malgré l'appui de Monsieur, comte d'Artois, n'obtint pas d'être nommé aune lieutenance royale de quatrième 'classe, fut mis en réforme le lojuillet 1828 et retraité le 17 mai 1833?
Il décédait en 1834. En 1821, il avait épousé M::- Annette-Cécile Guérin issue de la légitime union contractée parFrançois-PierreGuérin, ancien fournisseur général des armées, avec Mme veuve Le Bas de Courmont, née Monmerqué. Du mariage de Marc- Pierre Huot de Goncourt avec Mlle Guérin, naquirent Edmond et Jules de Goncourt, les deux écrivains.
Etait-ce bien le nom de Goncourt honoré dans les Parlements, déjà retentissant dans les lettres, que MM. Jacobé, de Vitry-le-François, en 1860, par décret impérial, étaient autorisés d'ajouter à leur nom patronymique?
Feuilletons le Dictionnaire des Communes de France. Nous y verrons qu'il existe deux pays du nom de Goncourt : l'un situé en Champagne : Matignicourt-Goncourt (Marne), arrondissement de Vitryle-François ; l'autre situé en Lorraine : Goncourt, arrondissement de Chaumont (Haute-Marne). Cette coïncidence échappa à Edmond et à Jules de Goncourt. Ils se crurent lésés, spoliés même par MM. Jacobé, alors que MM. Jacobé, en Champagne, et non pas en Lorraine, prenaient le nom d'un bien territorial.
Les Archives du Conseil d'Etat ayant été incendiées, en 1874, pendant la Commune, il est impossible de connaître quelle suite fut donnée à l'instance de MM. Edmond et Jules de Goncourt plaidant contre l'autorisation donnée à MM. Jacobé. Sans doute le décret ne fut pas rapporté, car des Jacobé de Goncourt figurent encore dans les annuaires de la société parisienne : deux Jacobé de Goncourt ont été tués pendant la guerre de 1914-1918. Et que pouvaient répondre les juristes sinon que les Goncourt de la Marne ne se confondaient pas avec les Goncourt de la Haute-Marne ; que, dans la Marne et dans la Haute-Marne, « Godonis curt, Goodonis curt, Goncuria, Goncor », l'étymologie du nom était semblable.
D'ailleurs, est-ce que, dans le département de la Meurthe, ne se trouvait pas un autre Goncourt révélé par les archives locales où, B. 92-760, on lit l'indication de « Reversales d'Adam Thouvenel par lesquelles il promet de payer six francs barrois à cause de la permission à lui donnée de construire
une papeterie et un battant pour fouler au ban de Goncourt ? »
MM. Edmond et Jules de Goncourt considérèrent toujours comme une usurpation une équivalence de droits résultant de la similitude des vocables géographiques. L'ouvrage de M. Alidor Delzant témoigne qu'ils manifestèrent maintes fois leur impatience de n'être plus seuls à porter un nom qu'ils rendaient célèbre. De leur rancœur sortit tout frémissant l'épisode de Villacourt dans Renée Mauperin.
En faisant tuer Henri Mauperin par Villacourt exaspéré de se savoir dépossédé du nom porté par sesancêtres,ils procédaient à une exécution en effigie, exerçaient de littéraires représailles. Mais, dans l'espritdeM. Edmond deGoncourt le dépit restait toujours nouveau, et il songeait évidemment au vieux litige de 1860 quand le 24 décembre 1886 après avoir noté : « Je lisais dans Lorédan Larchey que Goncourt doit venir de Guncurtis, un vieux mot germain qui signifiait : combattant, guerrier »; il ajoutait avecune juste fierté : «C'est vraiment un nom que j'ai quelque droit de porter en littérature, a
A cette époque, tel cet homme dont parle Nicole, homme qui était « douloureux partout », M. Edmond de Goncourt sortait meurtri d'un combat livré par un de ses élèves et souffrait comme de blessures personnelles de critiques s'adressant non pas à lui, mais à l'adaptateur inexpérimenté d'une Renée Mauperin en trois actes jouée au théâtre de l'Odéon le 18 novembre 1886.
Peut-être, depuis 1864, le type de la jeune personne émancipée, libre d'allures et de langage, type imité
parM.Sardou dans la Famille Benoîlon, par M. Pailleron dans V Étincelle, par Mme Gyp, dans Autour du Mariage, d'autres encore, avait-il perdu de sa fraîcheur et de son originalité ; peut-être aussi, dans la version dernière d'une pièce refaite sept fois, sans jamais satisfaire personne, « l'amitié amoureuse » de Denoisel pour Renée, de Renée pour Denoisel, prenait-elle trop d'importance, car M. de Goncourt écrit à la date du 15 octobre 1886 : « Lecture froide de la pièce réduite par Porel à un duo d'amour. »
L'impression ne fut pas meilleure le 17 novembre, jour de la répétition générale. Le lendemain 18, pendant la première représentation, les applaudissements, les rappels complaisants et polis donnèrent à M. de Goncourt tout seul l'illusion que « la soirée annonçait tout ce qui peut faire un grand succès ». Le vendredi 10 décembre, la pièce, pour la dernière fois, paraissait sur l'affiche.
Après vingt représentations sans public elle trouva cependant une artiste pour l'acheter. M. de Goncourt a raconté comment Mme Brown Potter, une actrice américaine, argent comptant, s'assura la propriété de Renée Mauperin. Renée Mauperin, roman, avait été traduite en italien et en danois, Renée Mauperin, comédie, traduite en anglais, devait être jouée en Australie et dans toutes les colonies britanniques.
Mme Brown Potter partit, ne donna jamais de ses nouvelles. Les années passèrent, la Renée Mauperin Au théâtre tomba dans l'oubli et il devint inutile de publier un texte auquel les rares spectateurs ne s'étaient guère intéressés, auquel M. de
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Goncourt et l'adaptateur, aujourd'hui signataire de cette post-face, ne s'intéressaient plus.
Henry Céard.
de l'Académie Goncourt .
Après les deux éditions dont parle M. Henry Céard, et qui sont toutes deux de 1864, quatre autres ont paru de Renée Mauperin :
En 1875, chez Lemerre, en un vol. petit in-16, avec portrait à l'eau-forte de J. de Goncourt par Rajon, et d'Edmond par Boilvin ;
En 1876, chez Charpentier, un vol. in 12, édition dite définitive; 25 exemplaires sur papier de Hollande ;
En 1880, chez Charpentier, en un vol. in-32, avec deux eaux-fortes de E. Morin ; 75 exemplaires sur Hollande, avec double suite des gravures sur Chine ;
En 1883, chez Charpentier, en un vol. in-8°, avec dix compositions à l'eau-forte par James Tissot ; (dans son Journal, E. de Goncourt écrit, le dimanche j 28 mai 1 882 : « Visite, ce matin, du peintre Tissot qui ; vient me voir pour une illustration de Renée Mau-1 perin »). Le tirage fut de 550 exemplaires : del à 50 I sur Japon, de 51 à 100 sur Whatman, de 101 à 55 0J sur Hollande.
Deux traductions en furent faites : l'une en danois :|
RENÉE MAUPERKV 331
Renée Mauperin, med et forord af Alphonse Daudet, paa Dansk ved N. J. Berendsen, Copenhague, Schous Forlag, 1879 ; l'autre en italien : Renata Mauperin, con prefazione di Emilio Zola, 2 vol. in-32, Napoli, Pietrocola, 1888. — N. D. E.