FEMME COUSANT
(Dessin).
scientifique, une courte conversation avec un médecin, un chimiste, un ouvrier, rien que cela suffisait pour écrire un livre bourré de termes techniques, de descriptions superficielles pouvant donner au lecteur ignorant Fillusion d'une étude approfondie. Au demeurant, cette fausse observation, cette érudition de mauvais aloi n'encadraient la plupart du temps qu'un fait divers bien noir ramassé dans un petit journal.
C'était là l'esthétique des peintres, aussi bien que celle des romanciers qui, à la suite de Zola, ne séparaient pas leurs principes littéraires de leur foi politique.
Zola avait été, à Aix, le condisciple de Cézanne et leur amitié s'était prolongée au delà des bancs du collège. Mais il y avait entre les deux hommes des divergences d'esprit profondes et la personnalité de chacun d'eux se développant avec l'âge, leurs relations se détendirent, peu après l'arrivée de Cézanne à Paris. Zola avait le désir à'arriver^ ce qui signifiait, pour lui : gagner de l'argent. Ce qu'il a toujours le plus apprécié dans ses succès de librairie, c'est la somme qu'ils lui rapportaient. Cézanne, au contraire, n'avait jamais été hanté par la tentation de s'enrichir en vendant ses tableaux. Il peignait sans arrière-pensée de lucre, peinant sur ses toiles, les abandonnant la plupart du temps, avant qu'elles fussent terminées, sans cesse à la poursuite d'une perfection qu'il n'atteignait jamais à son gré. L'un voulait réussir^ Tautre voulait réaliser.
Dans rOEuvre^ Zola, avec son incompréhension habituelle, a tenté d analyser, sous les traits du peintre Claude, un caractère de raté pour lequel Cézanne lui servit de modèle. Rien ne montre plus clairement que ce roman, l'absence de perspicacité psychologique de l'écrivain, qui avait vécu pendant plusieurs années aux côtés de l'artiste, dont il prétendait analyser le caractère avec une rigueur scientifique. Zola s'imaginait du reste qu'il peignait lui-même avec des mots, comme d'autres avec des couleurs. Les longues et fastidieuses descriptions dont il émaille ses romans étaient, dans sa pensée, des tableaux pareils à ceux de Courbet, de Manet ou de Monet. Il se croyait réelle-
ment peintre autant que philosophe, savant et psychologue. Je crois, en effet, que les uns et les autres se valaient en lui.
La foi dans la science, la foi dans la démocratie, la foi dans le progrès, voilà quelles étaient les bases du réalisme. Héritiers des névrosés qui cherchaient dans les légendes médiévales et les ruines du passé un frisson d'horreur, les réalistes continuèrent à cultiver le sombre idéal romantique. Avec eux, le romantisme s'écroula dans les bas-fonds sociaux, après s'être soûlé pendant un demi-siècle, de phrases creuses et d'incohérentes images.
On ne s'expliquerait pas le succès de ces dévergondages esthétiques auxquels la peinture prit sa large part si l'on ne tenait pas compte de Tempire des formules sur l'esprit public. Ces formules, acceptées comme des dogmes, suscitèrent, en France, particulièrement, un « état d'âme » nouveau. Les jeunes générations, instruites par les historiens et les philosophes imbus des idées révolutionnaires, ne virent dans les quinze siècles de la vie nationale, antérieurs à la Révolution, qu'une longue période d'ignorance et de barbarie que, seule, la g'rande tempête de 1789 avait fait cesser eh instaurant le Progrès, unique dispensateur du bonheur, vers lequel s'acheminaient les hommes. Et le dieu Progès remplaça dans le cœur des Français émancipés la vieille divinité, mère de dix siècles d'art.
Il est indispensable d'avoir présent à Tesprit ce fait <lu triomphe de la religion du Progrès, si l'on veut se rendre compte de l'immense différence qui sépare l'esthétique des artistes d'avant la Révolution, de celle de la plupart des peintres du xix« siècle. — Dans l'art, comme ailleurs, ce triomphe aboutit à remplacer la liberté par l'asservissement.
L'art de Renoir, si intimement rattaché aux traditions françaises, ne répondait pas au postulat des croyances officielles. C'est pour cela que le peintre n'était pas accueilli de bonne grâce dans les milieux où s'épanouissait le mouvement réaliste, ébauché par Duranty et propagé par Zola.
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