LA LECTURE
Hêiio Léon, /'farotte jPari's
Cl. Durand-Ruel.
passent entre les fourmis et les pucerons. Ils s'emparent lestement, au V0I5 de ridée, de la recherche, du procédé, du sujet que le voisin a péniblement élaboré à la sueur de son front, à l'épuisement de son cerveau surexcité. Ils arrivent tout frais, tout dispos, et en un tour de main, propre, soigneux, adroit, ils escamotent à leur profit tout ou partie du bien du pauvre autrui, dont on se moque par-dessus le marché, la comédie étant vraiment assez drôle. Encore est-il bon que le pauvre autrui puisse conserver par devers lui la consolation de dire à Tautre : « Eh ! mon ami, tu prends ce qui est à moi. »
C'est à lui-même que pensait Duranty en écrivant ces lignes empreintes d'amertume, au lendemain du triomphe de V Assommoir qui plaçait Zola à la tête de cette école naturaliste où lui, Duranty, l'avait'de longtemps précédé.
Le doctrinaire qu'il y avait en Duranty ne pouvait pas se défendre de la tentation de juxtaposer ses théories littéraires sur le réalisme et le naturalisme, aux principes d'esthétique qu'il prétendait inséparables d'une nouvelle peinture.
Mais si les doctrines de Duranty pouvaient, à la rigueur, valoir pour Manet et pour Degas, elles ne s'appliquaient ni à Renoir, ni à Cézanne, ni aux paysagistes.
Ni les uns, ni les autres né se préoccupaient, d'ailleurs, dévalues formules. Chacun peignait selon son tempérament, sans préoccupation d'obéissance à des dogmes ou de révolte contre eux. Les cartons de Lecocq de Boisbaudran analysés dans l'opuscule de Duranty n'avaient jamais eu sur les peintres du groupe impressionniste la moindre influence, si tant est même qu'ils les aient connus. C'est son amour d^ pasteur méthodiste pour les « Ecoles » pareilles à ces petites églises protestantes dont chacune prétend détenir l'unique vérité, qui suggéra à Duranty son apologue de la peinture de cabotage et de la peinture au long cours. La peinture au long cours, c'était celle de Manet et de Degas assimilée à la littérature réaliste, dont Duranty regrettait de n'être pas le chef reconnu et le directeur. Renoir et les autres étaient
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ceux qui montaient les petites barques pour la peinture de cabotage. L'analogie entre la peinture du groupe impressionniste — auquel je ne puis me défendre de rattacher Manet — et la littérature de l'école naturaliste n'était pas formulée seulement par Duranty, c'était aussi la conception de Zola, l'un et l'autre substituant leur propre vision à celle des peintres, pour ce motif que romanciers naturalistes et peintres impressionnistes prenaient le thème de leurs ouvrages dans la vie contemporaine. Mais quelles différences dans l'interprétation du spectacle séparaient, d'une part, les écrivains et les artistes et, d'autre part, les artistes entre eux !
Ce qui tentait particulièrement Manet, c'était le pittoresque qu'il trouvait dans des scènes de la vie populaire ou dans l'aspect des individus. Il le saisissait dans la Chanteuse des rues, dans le Bal mas que, dans V Artiste, qui est un fort beau portrait de Marcellin Desboutin, dans le groupe Au café où figure, assis à une table de la Nouvelle- Athènes, le graveur Henri Guérard. Dans la Bonne pipe et dans le Bon bock^ c'est encore le pittoresque qui séduit Manet; ce n'est pas là le réalisme, au sens où l'entendaient Zola et Duranty.
Si quelqu'un s'apparentait, aux doctrinaires du réalisme, c'était Degas, mais c'est parce que cet artiste n'est pas exclusivement peintre ou dessinateur et qu'il entre dans son œuvre une autre préocupation. Si toute la vie parisienne intéresse Degas, il fait cependant une sélection assez restreinte des spectacles qu'elle lui offre : coulisses et foyer de la danse de l'Opéra, salles de théâtre ou de café-concert, ateliers de blanchisseuses, tous lieux dont les hôtes sont fortement marqués des stigmates professionnels. J'expliquerais volontiers cette prédilection, par la raison que le philosophe qu'il y a en Degap trouve aussi à se satisfaire dans l'observation des mœurs, l'originalité des propos, l'ambiance, en un mot, de ces milieux sociaux, d'un particularisme accusé; Avec ce don d'analyse qui lui permet de noter tous les détails essentiels du sujet, si fugitive que soit la vision qui passe devant lui, il saisit d'un crayon rapide le geste gymnique de la danseuse, l'attitude io6
maladroite de la pauvre chanteuse de beuglant^ le mouvement qui déforme par sa répétition le corps de la blanchisseuse et du jockey. Ce n'est pas Pharmonie, la beauté des lignes ou du geste qui séduit Degas, c'est son caractère social.
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La Seine à Argenteuil.
Yoilà, sans doute, les raisons pour lesquelles Duranty rattachait Degas à la doctrine réaliste et Fembarquait sur un grand navire partant pour la peinture au long cours. Et c'est parce que la préoccupation dominante de Duranty paraissait absente des œuvres de Renoir que l'écrivain, dans sa brochure, n'accordait au peintre du Moulin de la Galette qu'une petite barque bonne, tout au plus, pour la peinture au cabotage.
Un goût aussi vif de la vie, une curiosité aussi avisée que chez Degas, des faits et gestes de certains groupes parisiens, conduisaient Renoir vers la Grenouillère, les restaurants des bords de la Seine, les bals populaires, les rues grouillantes de foule. Mais il n'entrait pas dans la notation de l'artiste le moindre atonie du sentiment cruel qui accompagne presque toujours l'observation de Degas. Au contraire, Renoir regarde la vie d'un œil bienveillant et il la montre toujours sous un aspect sympathique. L'artiste ne transforme pas le spectacle, il ne le (( truque » pas, mais il en masque la laideur ou la grossièreté ; celle-ci n'existant, selon lui, qu'en vertu d'une convention de notre esprit.
L'antipathie de Renoir pour la laideur, ne devait pas concilier au peintre les éminents critiques de l'école réaliste. Ils lui reprochaient, plus ou moins ouvertement, de donner trop d'élégance et de charme à ses personnages. Je conviens que les petites Montmartroises, si fréquemment représentées dans les tableaux de Renoir, n'avaient pas toutes la distinction qu'il leur a prêtée. Je connais bien encore maints portraits, fort ressemblants, dont les originaux n'avaient ni cette allure de gentleman, ni cette noblesse de grande dame dont seul l'art du peintre les a dotés. Mais cette sensibilité délicate de l'auteur estelle vraiment un défaut?
N'est-ce pas ainsi que se comportaient les maîtres d'autrefois, avant que la rudesse de l'esprit jacobin ne nous ait fait prendre pour de la sincérité, le simple étalage de la laideur?
Le réalisme, qui demeure la plus complète expression de cet esprit malveillant, n'a pas été, dans l'ensemble de ses manifestations, autre chose qu'une glorification deThorrible. La misère, les loques, le taudis, la souffrance physique, les tares morales furent les sujets préférés des peintres et des littérateurs réalistes. Ils croyaient nous donner ainsi une image de la vie, alors qu'ils n'en voyaient eux-mêmes qu'une caricature. Et quelle pauvre documentation chez ces amants de la vérité ! Une visite hâtive dans une usine, dans un bouge, dans un hôpital, une lecture, sans études antérieures, de quelque ouvrage
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Coll. Renoir.
Tièiia Lec/x. Ma-rotte Paris