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venance. Un grand lit à colonnes, tiré de quelque ancienne demeure, tenait beaucoup de place, au fond de la chambre. Il y avait, en outre, un piano, un harmonium, un divan, des fauteuils, des guéridons arabes, des chinoiseries, le tout rassemblé au hasard de dons ou d'achats imprévus.
Accroché au mur, au-dessus du lit, un tableau de Cézanne représentant des baigneurs était à la place d'honneur. Des morceaux d'étoffe aux vives couleurs pendaient partout, dans l'intention d'égayer le logis sans y réussir, car cet assemblage disparate lui donnait seulement un aspect étrange, où le goût du romantique se heurtait à l'engouement récent pour l'Extrême-Orient. L'incohérence de ce mobilier n'échappait pas à Cabaner, mais il s'y complaisait parce qu'elle lui semblait une sorte d'invective à l'adresse de l'esprit « bourgeois ». Le bourget)is, tel qu'il le concevait, était un être stupide, avare, cruel, ennemi de l'art et de la liberté. Et parmi les bourgeois, il rangeait les littérateurs, les musiciens et les peintres qui n'étaient pas au nombre de ceux qu'il aimait. Pour ses amis, il faisait une exception, même lorsque leurs tendances étaient loin de ses propres doctrines.
Toutefois, son amitié ne laveuglait pas, et sa bienveillance pour Thomme ne se traduisait pas par de Tindulgence à l'égard de l'artiste, s'il jugeait celui-ci médiocre. Il était d'une intransigeance tenace, mais son jugement, sévère parfois, n'était jamais déterminé par un sentiment d'envie ou par le désir de briller. Quant à ceux dont il estimait ou admirait le talent, ils étaient sacrés à ses yeux.
Il disait de Renoir et de Charles Cros : « Ce sont des isolés », entendant par là qu'ils étaient incompréhensibles pour le public. Il en inférait qu'ils ne connaîtraient jamais le succès. A l'époque où Cabaner émettait cette opinion, il semblait bien qu'il eût raison. Elle se vérifia, du reste, pour Charles Cros, mort jeune encore et qui n'occupe pas, parmi les poètes de notre temps, la place à laquelle il aurait droit.
Cabaner avait recueilli un jeune ténor, Henri Prévost, doué d'une voix superbe et qui fit plus tard une belle carrière à l'étranger.
Dans le jardin (i885).
Vers 1875, Prévost chantait avec succès, au concert de l'Eldorado, des chansons de Pierre Dupont que Gabaner lui serinait avec une patience inlassable, car il avait pour ce garçon inculte, peu intelligent, à l'allure d'apprenti boucher, une tendresse paternelle. Il se privait, même du
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Enfant écrivant (1888}.
nécessaire, pour lui procurer un peu de bien-être, et l'autre acceptait ce sacrifice, sans en témoigner la moindre reconnaissance à son bienfaiteur. Gabaner souffrait certainement de cette indifférence, mais il ne s'en plaignait jamais.
Le jeune ténor n'était pas le seul bénéficiaire de l'affection dévouée de Gabaner ; il y avait encore un peintre paysagiste sans talent, qu'on nommait le beau Michel. G'était la beauté de Michel qui faisait Tadmi-
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GoU Renoir .
Hèiio Léon Marotte faris
PORTRAIT
(Dessin),
ration du musicien. Cette admiration, d'un point de Yue esthétique, était justifiée. Michel était beau comme une statue grecque. Grand, bien proportionné, les attaches fines, un profil d'une grande pureté, des yeux bleus d'une nuance rare, de longs cheveux bouclés et une barbe blonde soyeuse à reflets dorés, il avait l'air d'un dieu descendu de l'Olympe. C'était vraiment le plus admirable garçon qu'on pût voir. Et Cabaner, petit, chétif, au visage d'ascète rendait un hommage presque religieux, à cet exemplaire rare de la parfaite beauté humain^.
Il n'était point de service que Michel ne demandât à Cabaner, et que celui-ci ne fût trop heureux de lui rendre; l'occasion s'en présentait souvent. Pas plus que le ténor, le peintre ne paraissait se soucier de ces perpétuels sacrifices, discrètement consentis par le pauvre musicien.
La beauté de Michel était également appréciée par les femmes, ce qui faisait le désespoir de Cabaner, le plus mysogine des hommes. Le peintre était sans passion, mais il se laissait aimer. Ses conquêtes s'étendaient à tous les mondes, et il ne semble pas qu'il ait jamais manifesté une préférence marquée pour l'une quelconque des catégories sociales où s'exerçait son pouvoir, Parmi ses belles amoureuses, il y avait une jeune et jolie actrice qui s'était follement éprise de lui et eût bien voulu l'accaparer. Mais monopoliser un pareil matou était un rêve irréalisable. Elle le relançait partout. Elle venait le chercher le soir à la Nouvelle- Athènes, le cajolait, l'enjôlait et, triomphalement, l'emmenait souper, dans l'espoir de le garder. Mais Michel lui échappait dès le lendemain, malgré toutes les supplications. Rien ne rebutait la pauvre Ariane et elle reprenait toujours, sans plus de succès, la poursuite de son inconstant ami.
Cabaner avait incité l'éditeur qui publiait sa musique à mettre le portrait du peintre sur la couverture, de ses chansons, prétendant que le profil d'un aussi beau garçon — qui serait censé représenter le compositeur — suffirait à faire acheter le morceau de musique par toutes les femmes. Je crois que l'éditeur, convaincu, suivit le conseil de Cabaner et s'en trouva bien.